II

Le scandale fut immense. D'après les témoignages contemporains, «ces

affreuses journées jetèrent une terreur dans les esprits, une

indignation dans les coeurs, qui ne pouvaient se comparer à rien de ce

qu'on avait ressenti jusqu'alors[313]». De ce jour, le ministère fut

condamné, et s'il dura encore près d'un mois, ce fut un mois de

misérable agonie.

[Note 313: Lettre de madame Swetchine.]

Le 17 février, l'un des membres de la Chambre, M. Delessert, dénonça

l'incurie, l'inaction du cabinet[314]; puis élargissant la question,

aux applaudissements d'une majorité qui commençait à avoir honte de sa

tolérance et conscience de son pouvoir: «Pourquoi, dit-il, les

souffrances du commerce augmentent-elles journellement? Pourquoi la

confiance est-elle anéantie? Cela ne tient-il pas à la faiblesse du

gouvernement?» Le ministre de l'intérieur essaya une apologie fort

gênée de sa conduite, s'excusa par «les difficultés inévitables au

lendemain d'une révolution qui avait laissé tant de problèmes sociaux

à résoudre», et n'aboutit qu'à donner une nouvelle preuve de sa

faiblesse, par son affectation à rejeter toute la responsabilité sur

les royalistes, et à voiler de métaphores complaisantes la hideuse

brutalité de l'émeute[315]; on sentait du moins, à l'honneur du jeune

ministre, qu'il était mal à l'aise dans le rôle auquel il se croyait

condamné et pour lequel il n'était pas fait. La politique de

laisser-aller avait des interprètes plus convaincus et moins

embarrassés; tels furent, dans ce débat, le préfet de police, M.

Baude, et le préfet de la Seine, M. Odilon Barrot. Bien loin de

trouver dans ce qui s'était passé un grief contre le parti

révolutionnaire, ils n'y voyaient qu'un signe du mécontentement

produit par la mauvaise politique du gouvernement et par

l'impopularité de la Chambre. L'émeute devenait, à les entendre, une

sorte de «pétition» populaire, à laquelle il fallait se hâter de

donner satisfaction. «Ce que la dévastation a d'odieux et de barbare,

disait le préfet de police, semble atténué par la leçon qu'elle donne

au gouvernement.» Pour ne pas aller à l'encontre de cette leçon, il

fallait que le ministère inclinât plus à gauche; il fallait surtout

dissoudre immédiatement la Chambre, comme on avait déjà brisé les

croix ou gratté les écussons. Seul, «ce témoignage de confiance»

pouvait «apaiser le peuple». Ainsi d'accusée qu'elle était, l'émeute

osait se poser en accusatrice, et de plus, dans cette étrange

anarchie, elle accusait le pouvoir par la bouche du préfet de la Seine

et du préfet de police. Enfin, pour que la figure de ce gouvernement

fût plus piteuse encore, les ministres et leurs fonctionnaires, comme

il arrive d'ordinaire aux prévenus, se renvoyaient mutuellement une

responsabilité dont ils commençaient à sentir le poids écrasant, et

qui, en réalité, leur incombait à tous; le procureur général se

plaignait de l'inertie du préfet de la Seine; celui-ci se rejetait sur

les ordres ou plutôt sur l'absence d'ordres du ministre de

l'intérieur; ce dernier, enfin, était réduit, pour se défendre, à

engager avec son subordonné une altercation publique. M. Guizot ne

laissa pas échapper l'occasion de tirer la morale de cette discussion:

«Le ministère, dit-il, ne réunit pas les conditions nécessaires pour

défendre la société dans la crise qu'elle traverse; la France demande

à être gouvernée et sent qu'elle ne l'est pas.» Il terminait par cette

déclaration qui semblait conseiller et même annoncer une attitude

nouvelle de la majorité: «Je ne crois pas qu'il soit possible de

rester dans cette position.» Ainsi pressé, M. Laffitte balbutia

quelques excuses, parla d'une «situation plus forte que les hommes»,

demanda naïvement à ses contradicteurs s'ils «connaissaient un moyen

d'empêcher une émeute d'éclater»; puis, prenant l'offensive, il sembla

se venger de ses humiliations sur la Chambre et lui annoncer une

prochaine dissolution: «J'aurai l'honneur, disait-il en terminant, de

vous faire connaître demain les ordres du Roi.»

[Note 314: Ce débat, commencé le 17 février, se prolongea plusieurs

jours.]

[Note 315: «Nous apprîmes en même temps, disait le ministre, l'offense

à la révolution de Juillet et les effets de l'indignation populaire:

la foudre était déjà tombée sur Saint-Germain-l'Auxerrois.»]

Était-ce donc que le ministère fût résolu à se ranger du parti de

l'émeute contre la Chambre? Ce serait lui supposer une netteté et une

décision qu'il n'avait pas, même pour le mal. Le lendemain, on

attendit vainement que M. Laffitte vînt «faire connaître à la Chambre

les ordres du Roi». Bien au contraire, comme pour donner des gages

d'un autre côté, il annonça, dans le _Moniteur_, le remplacement de M.

Odilon Barrot et de M. Baude par M. de Bondy et M. Vivien, et les

nombreux projets de loi qu'il présenta semblaient révéler le désir,

non de brusquer, mais de retarder la dissolution. Indécision et

incohérence qui n'aboutissaient qu'à augmenter le discrédit du

cabinet!

D'ailleurs, ne suffisait-il pas alors de regarder le gouvernement et le

pays, pour apprécier ce qu'en avaient fait quelques mois de ce régime de

laisser-aller? Triste spectacle, en vérité! Partout la désorganisation

politique et administrative; un ministère impuissant et méprisé, ne

sachant plus dissimuler ses divisions intestines, ni obtenir de ses

subordonnés l'obéissance même apparente; les municipalités des grandes

villes ne se gênant pas pour signifier au ministre de l'intérieur que

«le gouvernement, qui devait tout au peuple, avait renié son origine»,

et qu'«en s'appuyant sur une Chambre sans pouvoirs et objet de

l'animadversion générale, il devait faire rejaillir sur lui la haine et

le mépris dont cette Chambre était entourée»; les fonctionnaires

s'affiliant à l'«Association nationale», sorte de gouvernement

extralégal, par lequel le parti révolutionnaire prétendait surveiller,

dominer, suppléer le gouvernement nominal jusque dans la politique

étrangère; une presse factieuse contre laquelle on n'osait aucune

répression judiciaire; la sédition presque quotidienne à Paris et en

province, si bien que M. Duvergier de Hauranne pouvait dire à la

tribune[316]: «Les émeutes ont succédé aux émeutes; on dirait qu'elles

sont devenues l'état habituel de notre ordre social»; la détresse

croissante de l'industrie et du commerce, les faillites multipliées dans

des proportions inouïes, et la presse de gauche demandant avec angoisse

ce qui pourrait «arrêter, sur le penchant de leur ruine, des milliers de

fortunes qui croulent tous les jours[317]»; les classes ouvrières en

proie aux souffrances comme aux tentations du chômage, et, certaine nuit

de bal à la cour, une bande de prolétaires assaillant le Palais-Royal et

venant mêler aux mélodies de l'orchestre ce hurlement sinistre: «Du

travail ou du pain!» le crédit public de plus en plus gravement

atteint[318], la résistance à l'impôt devenue générale, le déficit

mensuel s'élevant à plusieurs millions, le Trésor à la veille de cesser

ses payements[319], en un moment où la nécessité de soulager les misères

intérieures et de parer aux difficultés extérieures obligeait à des

dépenses extraordinaires; le trouble des âmes et des intelligences

venant s'ajouter à celui des institutions, des partis et des intérêts;

le danger du dehors peut-être plus redoutable encore; les puissances

étrangères, sous le coup des événements du 14 et du 15 février, se

refusant plus que jamais à faire fond sur la fermeté ou la puissance du

gouvernement[320], et se préparant à une guerre qui leur paraissait

proche et inévitable; le parti révolutionnaire se plaisant d'ailleurs à

bien montrer à l'Europe qu'elle était la première menacée par les

désordres intérieurs, témoin cette émeute qui, à la nouvelle d'une

défaite des Polonais, jetait des pierres et tirait des coups de feu

contre les fenêtres de l'ambassade russe, et, après ce bel exploit

diplomatique, «échangeait de patriotiques politesses» avec le général La

Fayette[321]; aussi partout, en France et au dehors, un sentiment de

malaise, d'angoisse, de dégoût et d'effroi, et comme l'impression,

chaque jour plus présente, d'un péril immense et immédiat.

[Note 316: Séance du 10 mars 1831.]

[Note 317: _National_ du 13 mars 1831.]

[Note 318: La rente 5 pour 100 s'offrait à 82 fr. 50, sans trouver

acquéreur; et le 3 pour 100, à 52 fr. 70. Baisse d'autant plus

remarquée que l'état financier était des plus prospères dans les

derniers temps de la Restauration.]

[Note 319: «Savez-vous, disait alors M. Casimir Périer à M. Dupin, qui

le pressait de prendre le pouvoir, savez-vous que le Trésor est à la

veille de cesser ses payements?» (_Mémoires de M. Dupin_, t. II, p.

301.)]

[Note 320: 9 mars 1831.]

[Note 321: Le 10 mars 1831, M. Duvergier de Hauranne dénonçait à la

Chambre «l'anarchie qui des esprits a passé et se propage dans les

choses».]

Écoutez les aveux et les plaintes des contemporains. Un mot s'impose à

eux qui résume exactement ce qu'ils ont sous les yeux, celui

d'anarchie; ce mot, M. Duvergier de Hauranne le prononçait alors à la

tribune[322]; longtemps après, il revenait sans cesse sous la plume de

M. de Montalivet, recueillant les souvenirs de cette époque, et

l'ancien collègue de M. Laffitte concluait avec une conviction

désolée: «C'était bien l'anarchie, hélas[322]! M. Molé écrivait à M.

de Barante, le 7 mars: «L'esprit public a subi une détérioration

profonde depuis les hideuses journées de février. Toutes les nuances

d'opinion sont à peu près également mécontentes, toutes également

inquiètes de ce qui succédera... Je n'ai vu d'analogue que la fin du

Directoire, le temps qui précéda le 18 brumaire. Mais le génie et

l'épée qui firent le 18 brumaire n'y sont pas[323].» Les jeunes hommes

qui avaient nourri les plus orgueilleuses illusions, qui avaient

salué dans la révolution de Juillet «le rajeunissement de l'humanité»,

reconnaissaient que «tout allait bien mal[324].» Symptôme grave entre

tous, ce n'était pas seulement le ministère dont on était mécontent,

c'était le Roi lui-même dont on doutait: ce doute se trahit dans les

correspondances intimes des contemporains, et la duchesse de Broglie

ne faisait qu'exprimer le sentiment régnant autour d'elle, quand elle

écrivait, le 3 mars, à M. de Barante: «L'idée de la faiblesse du Roi

se répand beaucoup, peut-être plus qu'il n'est juste; je crois qu'il

cherche trop à ménager et ne prend son parti de renoncer à

personne[325].» M. de Salvandy montrait «toute la nation inquiète et

malade, comme à la veille des grandes catastrophes qui troublent à la

fois la terre, les eaux, le ciel», et il ajoutait que «l'ordre social

tremblait sur ses fondements[326]». Le sentiment général semblait être

que l'édifice construit en Juillet allait s'écrouler. Les ennemis,

républicains, légitimistes ou bonapartistes, s'agitaient pour occuper

la place qu'ils s'attendaient, à voir bientôt vacante. Les amis

eux-mêmes n'avaient plus confiance: l'un des personnages les plus

engagés dans la fondation de la dynastie, M. Thiers, avouait, quelques

mois plus tard, le doute poignant qui avait saisi alors les plus

optimistes: «C'était une question, écrivait-il, et une question

effrayante, de savoir si, au milieu de cette tourmente épouvantable,

la monarchie pourrait subsister.» Et après avoir dépeint cette

anarchie dans un tableau rapide, il reprenait: «Tout cela étant, il

était bien naturel de se demander si la nouvelle monarchie pourrait

subsister; les gens honnêtes se désespéraient, ils entrevoyaient de

nouveaux bouleversements.» Enfin, M. Thiers ajoutait ce dernier trait,

qui n'était pas le moins alarmant: «L'Europe inquiète songeait à se

prémunir contre l'incendie[327].»

[Note 322: Étude de M. le comte de Montalivet, sur la _Politique

conservatrice de Casimir Périer_. (_Revue des Deux Mondes_, 15 mai

1874.)]

[Note 323: _Documents inédits._]

[Note 324: _Passim_, dans la correspondance de Victor Jacquemont.]

[Note 325: _Documents inédits._]

[Note 326: _Seize mois, ou la Révolution et les révolutionnaires_, par

M. DE SALVANDY.]

[Note 327: _La Monarchie de 1830_, p. 125 à 127.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 1 / 7) · 第 42 / 98 题