De toutes parts, s'élevait le cri qu'il fallait en finir avec une
telle politique[328]. Le besoin d'ordre, de sécurité, de gouvernement,
était tel, qu'on a pu comparer cet état de l'opinion à celui qui avait
précédé le 18 brumaire: seulement, point de Bonaparte revenant
vainqueur d'Égypte. À défaut d'un général, tous les regards des gens
d'ordre se fixaient sur un vétéran des luttes parlementaires, alors
président de la Chambre, M. Casimir Périer. Stimulés et soutenus par
cette disposition de l'esprit public, les conservateurs de l'Assemblée
sortaient peu à peu de leur réserve intimidée et indécise, de leur
tolérance attristée; ils envisageaient désormais comme possible la
formation d'un ministère de résistance dont le chef leur était désigné
par l'opinion, et ils se décidaient à manifester plus nettement leur
défiance contre M. Laffitte. L'hostilité du Parlement devint même à ce
point visible, que pour obtenir le vote d'un projet financier
nécessaire aux besoins de l'État, le président du conseil fut réduit à
déclarer, avec une humilité sans précédent, qu'il demandait ce vote
non pour lui, mais pour ses successeurs[329]. La gauche, à un point de
vue opposé, n'était pas moins impatiente de voir remplacer le cabinet;
Carrel déclarait que le «malaise profond de la France» était dû à
l'«inconséquence» de ceux qui occupaient le pouvoir, et il demandait
à avoir enfin des ministres qui apportassent des «affirmations[330]».
Tous les partis approuvaient, au moins tout bas, M. Berryer, quand il
s'écriait en parlant des ministres: «Funestes aux étrangers, funestes
à nos concitoyens, impuissants pour la paix, impuissants pour la
guerre, ces hommes ont aussi mal gouverné nos affaires au dehors qu'au
dedans; ils ont également compromis et la fortune, et le repos, et
l'honneur de la France[331].» Dans le sein même du cabinet, se
produisaient des signes de dissolution; M. Mérilhou avait donné sa
démission[332], pour se dégager d'une administration moribonde et dans
l'espoir que sa retraite serait un titre à la faveur de la gauche; par
contre, un autre ministre, M. de Montalivet, faisait des démarches
actives pour amener la formation d'un cabinet conservateur sous la
présidence de M. Périer, déclarant au général de Ségur, qui l'aidait
dans ces démarches, que s'il ne se retirait pas tout de suite, c'était
seulement «pour disputer à M. Laffitte le Roi et la France».
[Note 328: Un sous-lieutenant qui devait devenir maréchal de France,
le jeune de Saint-Arnaud, écrivait alors de Brest: «En général, en
province, on est bien mécontent des troubles de Paris. Il n'y a qu'une
voix pour dire qu'il faut en finir. Si cela se répétait, je ne serais
pas surpris de voir les provinces marcher sur Paris. Voilà le résultat
de ce que j'ai entendu partout sur la route.»]
[Note 329: Séance du 11 mars 1831.--Voici, du reste, les propres
paroles de M. Laffitte: «Messieurs, il serait pénible pour les
ministres de demander une confiance que vous pourriez leur refuser.
Cette confiance, je ne la demande pas, moi, comme ministre; je la
demande comme citoyen, parce que l'intérêt de l'État l'exige; et ce
n'est probablement pas pour moi que je la demande.»]
[Note 330: _National_ du 13 mars 1831.]
[Note 331: Discours du 10 mars 1831.]
[Note 332: 8 mars 1831.]
Cette conduite de M. de Montalivet avait une importance particulière;
étant donné ses relations avec le Roi, il ne pouvait agir ainsi que
par son ordre ou en tout cas avec son assentiment. Ce n'était pas sans
hésitation que Louis-Philippe en était venu là. La retraite de La
Fayette et de M. Dupont de l'Eure, en le débarrassant d'un protecteur
humiliant et d'un conseiller gênant et discourtois, lui avait laissé
seulement M. Laffitte, pour lequel il avait une sympathie
reconnaissante, dont il goûtait, sinon les opinions, du moins le
caractère, et qui, par son insouciance même, lui paraissait «un
ministre commode»: le mot est de M. de Montalivet. Très-jaloux de
gouverner lui-même, le Roi avait profité de la légèreté facile du chef
du cabinet pour mettre complétement la main sur les affaires
étrangères. Il se flattait d'arriver peu à peu à un résultat pareil
pour les affaires intérieures. N'avait-il pas fait un premier pas
dans ce sens, le jour[333] où, recevant une députation, il avait tenté
de donner la formule de sa politique personnelle, de «son système»,
comme il dira plus tard, et avait employé, pour la première fois,
cette expression de «juste milieu» qui, aussitôt vivement commentée,
relevée par l'opposition, devait servir de sobriquet pour désigner le
Roi lui-même? M. Casimir Périer lui semblait, non sans raison, devoir
être un ministre bien moins «commode», aussi jaloux de faire sentir
son autorité à la couronne qui ne le désirait pas, qu'au pays qui en
avait besoin. D'ailleurs, par sa disposition à s'exagérer la force de
la révolution et la faiblesse de sa monarchie, Louis-Philippe
redoutait le moment d'une rupture ouverte avec les partis avancés; il
tâchait de le retarder, en usant d'expédients: il eût souhaité au
moins attendre le résultat des élections générales, se flattant, pour
excuser cette défaillance, que prolonger l'épreuve du laisser-aller
serait préparer pour l'avenir une réaction plus forte. Ne semblait-il
pas même résigné à prendre un ministère plus à gauche, à «avaler
Salverte et Dupont tout crus», comme il le disait dans la familiarité
un peu intempérante de ses conversations? Ces hésitations et ces
timidités ne purent cependant tenir longtemps devant le mouvement
chaque jour plus prononcé de l'opinion, qui indiquait si nettement et
la politique à suivre et l'homme de cette politique. Le Roi était trop
clairvoyant pour ne pas comprendre où était, en dehors et au-dessus
des petites questions d'agrément personnel, le véritable et grand
intérêt de la monarchie et du pays. Dans les premiers jours de mars,
il prit son parti, non sans regret, ni sans terreur, mais sans
hésitation. «Je ne puis plus garder Laffitte, dit-il à M. Dupin; il
ménage le parti qui cause tous nos embarras et auquel il est bien
temps de résister. D'ailleurs, on me dit que le Trésor est aux
abois[334].»
[Note 333: 29 janvier 1831.]
[Note 334: _Mémoires de M. Dupin_, t. II, p. 300.]
Ainsi, après avoir été condamné par l'opinion, aussi bien par celle de
gauche que par celle de droite, après avoir été délaissé par ses
propres collègues, M. Laffitte était abandonné par le Roi. Bien plus,
par une coïncidence du reste fort explicable, la déconfiture de
l'homme d'affaires s'ajouta à la déroute du ministre, et il fut réduit
à mettre en liquidation sa maison de banque. Pour cet homme, naguère
au comble des richesses, de la popularité et du pouvoir, c'était un
écroulement complet: réalisation de cette prophétie faite, plus de dix
ans auparavant, par le duc de Richelieu: «Ce banquier ambitieux se
croit le roi des Halles, et ce n'est qu'un écervelé ne sachant ni ce
qu'il veut, ni ce qu'il fait, capable de ruiner la France et de se
ruiner lui-même par vanité.»
Seul, M. Laffitte semblait ne pas s'apercevoir que son règne était
fini. Rien n'atteignait son vaniteux optimisme. Il se cramponnait à ce
pouvoir dont pourtant il usait si peu. Dans l'importance que lui avait
donné son rôle en Juillet, il s'était imaginé que l'ordre de choses
nouveau ne pourrait subsister sans qu'il fût à la tête des affaires.
Vainement avait-il raillé parfois la présomption de La Fayette, la
chute de ce dernier ne lui avait rien appris. Il ne faisait pas
difficulté d'admettre que le ministère pouvait être usé, mais la seule
conclusion qu'il en tirait était qu'il aurait à grouper autour de lui
d'autres collègues; dans ce dessein, il faisait engager des
pourparlers avec les chefs de la gauche, si bien que, jusqu'à la
dernière heure, le _National_ crut que le résultat de la crise serait
de remplacer des «hommes du milieu» par des personnages d'opinion plus
avancée. Les avertissements ne manquèrent cependant pas à M. Laffitte:
on en vint à le faire prévenir, par son propre sous-secrétaire d'État,
M. Thiers, qu'aux yeux du Roi le ministère du 3 novembre avait
accompli sa tâche. M. Laffitte, obstinément fermé aux nouvelles
déplaisantes, se montra incrédule et alla trouver Louis-Philippe.
Doit-on croire que celui-ci, gêné d'avoir à détruire des illusions si
confiantes, s'expliqua peu clairement? Toujours est-il que le ministre
le quitta plus rempli que jamais d'espérance, plus sûr d'avoir
l'avenir à lui. Il fallut bien enfin que la vérité brutale se fît
jour: le 11 mars, après des pourparlers dont on racontera plus tard
les dramatiques vicissitudes, M. Casimir Périer reçut et accepta la
mission de former un cabinet[335]. Déception d'autant plus amère pour
M. Laffitte, qu'il s'y attendait moins. Les démonstrations
affectueuses du Roi furent impuissantes à l'adoucir. Le ministre déchu
ne vit rien des causes qui, en réalité, l'avaient déjà fait tomber du
pouvoir, bien avant que Louis-Philippe se décidât tardivement à le
congédier; il se crut et se proclama une victime de l'ingratitude
royale.
[Note 335: Les ordonnances, portant nomination des nouveaux ministres,
furent signées le 13 mars.]
Ainsi finit M. Laffitte. Il finit, de l'aveu des écrivains qui lui
étaient le plus favorables, «sans honneur, impuissant et
déconsidéré[336]». Au lendemain même de cette chute, que reste-t-il de
cet homme qui a occupé tant de place depuis huit mois? Il disparaît,
en quelque sorte, sans laisser de vide: disparition si subite, si
complète et si définitive, qu'on en chercherait vainement une pareille
dans l'histoire des partis. Pendant que de hauts esprits et de grands
caractères s'épuisent à réparer le mal qu'il a fait et laissé faire,
ruiné financièrement et politiquement, dépouillé de sa popularité
comme de son opulence, ayant perdu dans l'aigreur de sa disgrâce
jusqu'à l'aménité heureuse de son humeur, désespéré, humilié, oublié
de tous, n'étant estimé de personne, M. Laffitte descend de jour en
jour plus bas sur la pente démagogique; il maudit son ouvre et ses
amis, demande, du haut de la tribune, en juin 1836, «pardon à Dieu et
à ses concitoyens» d'avoir fait la monarchie de Juillet, et écrit, le
11 mars 1837, à «son cher» Béranger: «Quelle canaille que la plupart
de nos amis de quinze ans[337]!» Toutefois, si la postérité le frappe
d'une note particulièrement sévère, ce n'est pas à cause de cette fin
qui, dans l'obscurité et le discrédit où il est tombé, n'a guère fait
de tort qu'à lui-même; c'est pour avoir été, au jour de la fortune et
du pouvoir, la personnification de la politique de laisser-aller, de
défaillance, de lâcheté, en face de la révolution. Leçon qu'on ne
saurait trop recommander aux réflexions des hommes d'État! Tandis que
tant d'autres ministres, proclamés impopulaires de leur vivant, parce
qu'ils résistaient, grandissent chaque jour davantage dans l'histoire,
aucun n'a laissé une mémoire plus universellement condamnée que celle
de M. Laffitte, et ce nom seul appliqué à une politique est devenu un
terme de mépris.
[Note 336: CARREL, dans le _National_ du 12 mars 1831.]
[Note 337: Allusion à l'«Opposition de quinze ans», sous la
Restauration.]