(14 février--13 mars 1831)
I. Le sac de Saint-Germain-l'Auxerrois et la destruction de
l'archevêché. Inaction honteuse du gouvernement. Ses
proclamations. Il ratifie l'oeuvre de l'émeute. Suppression
des fleurs de lys.--II. Scandale produit dans l'opinion.
Débat à la Chambre sur ces désordres. Attitude de M.
Laffitte. Il n'y a plus de gouvernement. Malaise et
anarchie.--III. Il faut en finir. Les regards se tournent
vers Casimir Périer. M. Laffitte abandonné par le Parlement,
par ses collègues et par le Roi. Difficulté de lui faire
comprendre qu'il doit se retirer. Son irritation. Profondeur
de sa chute.
I
On peut s'étonner que le pays supportât la honte, la misère et le
péril du régime auquel le condamnait le ministère de M. Laffitte; mais
c'est l'effet d'un gouvernement de laisser-aller, surtout aux époques
troublées et lasses, de déterminer dans l'esprit public une sorte
d'abandon. Quoique mécontente et mal à l'aise, l'opinion ne songe pas
à réagir. On la dirait gagnée, si ce n'est par l'optimisme des hommes
au pouvoir, du moins par leur indifférence incertaine, sceptique et
inerte. Tant que la descente se continue progressivement et sans
soubresaut, cet état peut durer. Parfois cependant le mal, par son
développement naturel, aboutit à quelque immense scandale, à quelque
désordre grossier, dont la secousse salutaire réveille les esprits et
les intérêts de leur torpeur mortelle; alors il semble que le pays
entrevoit pour la première fois, comme à la lueur d'un éclair,
jusqu'à quel bas-fond il se laissait entraîner, et de toutes parts
s'élève,--Dieu veuille que ce ne soit pas trop tard!--le cri de
dégoût, d'effroi et d'indignation d'un peuple qui maudit l'anarchie et
implore un gouvernement. Tel est le phénomène qui va se produire à la
suite des hideuses émeutes du 14 et du 15 février 1831.
Le prétexte de ces émeutes fut un service célébré à
Saint-Germain-l'Auxerrois, pour l'anniversaire du duc de Berry, et la
démonstration légitimiste, peut-être imprudente, mais en tout cas fort
inoffensive, qui l'accompagna. Aussitôt la foule envahit l'église et
le presbytère, brise les autels, les statues, les vitraux, foule aux
pieds les crucifix, profane les ornements sacerdotaux dans de
sacriléges mascarades, et ne laisse, au bout de quelques heures, que
des murs dénudés et des monceaux de débris jonchant le sol. Le
lendemain, elle se précipite sur l'archevêché, qu'elle détruit de fond
en comble; ne respectant même pas la bibliothèque, la plus riche
collection d'ouvrages ecclésiastiques qui fût en France, elle jette
pêle-mêle à la Seine les livres rares et précieux. Les croix sont
violemment arrachées de presque toutes les églises de Paris[307]. Tout
cela, pendant que des masques promènent à travers la ville les
burlesques licences du lundi et du mardi gras. Cette sédition a un
aspect particulier; aux fureurs sauvages, se mêle je ne sais quoi de
railleur qui semble le ricanement de Voltaire dans cette orgie de
destruction et d'impiété; parmi les dévastateurs, à côté des acteurs
habituels de tous les désordres, beaucoup de bourgeois[308]; beaucoup
aussi parmi les curieux, dont l'indifférence souriante et moqueuse a
frappé plus d'un témoin[309]. Le mal s'étend hors de Paris: à
Conflans, on pille la maison de campagne de l'archevêque de Paris et
le petit séminaire qui y est annexé; à Lille, à Dijon, à Arles, à
Nîmes, à Perpignan, à Angoulême, on saccage les séminaires ou les
palais épiscopaux.
[Note 307: Notamment à Saint-Louis, Saint-Gervais, Saint-Paul,
Saint-Louis, Sainte-Marguerite, Saint-Laurent, Notre-Dame de
Bonne-Nouvelle, Saint-Nicolas des Champs, Saint-Merri, Saint-Roch,
Saint-Nicolas du Chardonnet. (_Vie de Mgr de Quélen_, par M.
D'EXAUVILLEZ, t. II, p. 64.)]
[Note 308: Parmi les émeutiers, dit la relation d'un garde national,
publiée à cette époque, «il n'y avait pas que des ouvriers en veste,
mais des habits et des chapeaux fins». M. Duvergier de Hauranne,
quelques jours plus tard, pouvait affirmer à la tribune que «les
ouvriers de Paris n'avaient pris aucune part aux journées de Février»;
et il indiquait les jeunes gens des Écoles comme les principaux
coupables.]
[Note 309: M. Guizot a constaté «l'indifférence moqueuse de la foule
des spectateurs», et parlant en termes élevés de «cette révolte, la
pire de toutes, qui est celle des âmes contre Dieu», il ajoute: «Je ne
sais, en vérité, quels sont les plus insensés, de ceux qui s'y livrent
avec fureur ou de ceux qui sourient en les regardant.»]
Cette émeute est bien laide, mais il est une chose plus laide encore,
c'est la conduite du pouvoir ou plutôt son inaction. «Pendant deux
jours, a dit peu après M. Duvergier de Hauranne à la tribune, on a pu
croire que la France n'avait pas de gouvernement.» Bien que prévenue du
projet des légitimistes et de la contre-manifestation qui se préparait,
l'autorité n'a pris aucune précaution. Quand l'émeute envahit
Saint-Germain-l'Auxerrois, pas la moindre répression. Le préfet de la
Seine et le préfet de police paraissent un moment sur les lieux,
prononcent quelques vaines paroles, mais ne font rien. C'est le maire de
l'arrondissement, M. Cadet-Gassicourt, qui, pour obéir à la foule,
ordonne d'abattre la croix fleurdelysée surmontant l'église, et cette
croix, ainsi administrativement condamnée, s'abat avec un horrible
fracas sur l'orgue qu'elle écrase en partie. À la fin de la première
journée, les émeutiers se sont donné publiquement rendez-vous, pour le
lendemain, à l'archevêché; il n'est que temps d'agir, pour prévenir la
répétition de ce qui vient de se passer à Saint-Germain-l'Auxerrois. Le
gouvernement se décide en effet à lancer des mandats d'amener: sans
doute contre les chefs des dévastateurs? non, contre l'archevêque de
Paris, le curé de Saint-Germain-l'Auxerrois, et quelques royalistes
notables. Aussi, le second jour comme le premier, l'émeute trouve-t-elle
le champ libre. Les quelques gardes nationaux placés à l'archevêché sous
le commandement de M. Arago ne sont là que pour assister au sac,
impuissants ou indifférents; ils finissent même par se servir des livres
qui n'ont pas été jetés à la Seine, pour exécuter, au milieu des
ruines, une parodie du combat du Lutrin. Pas plus de répression en
province. À Conflans, les pillards sont si peu gênés qu'ils prennent
leur temps; ils emploient trois jours à faire leur sinistre besogne,
sans que le maire puisse obtenir de Paris les secours qu'il réclame.
Si inerte qu'il soit pendant les troubles, le gouvernement ne peut
garder le silence; mais écoutez-le à la tribune, lisez ses
proclamations ou ses journaux officiels; il affecte toujours de ne
s'en prendre qu'aux «carlistes», réserve pour eux seuls ses invectives
et paraît se vanter des rigueurs qu'il annonce contre eux comme d'un
titre à la faveur des passions déchaînées; en même temps, il excuse
les démolisseurs et les pillards, qui ont, selon lui, agi sous
l'empire d'une «indignation légitime» et «malheureusement trop
motivée»; s'il cherche à leur insinuer qu'ils feraient peut-être mieux
de ne plus saccager d'églises et de ne plus détruire de palais
épiscopaux, c'est bien timidement, avec force ménagements, au moyen de
détours hypocrites et lâches; témoin cette proclamation ministérielle
qui feint de ne voir là qu'une question d'architecture et n'ose parler
que du «respect dû aux monuments publics[310]». Carrel lui-même est
dégoûté de ce qu'il appelle ces «bassesses». «Qu'on lise, écrit-il, le
16 février, dans le _National_, les proclamations publiées... C'est au
peuple qu'on rend compte des arrestations carlistes. Pour calmer
l'émeute, on s'humilie devant elle; on lui jure qu'on est gouverné par
elle, qu'on obéit à ses inspirations.»
[Note 310: Interrogé, le 15 février, à la Chambre, pendant qu'on démolit
l'archevêché, le ministère, par l'organe de M. Barthe, n'a pas un mot de
blâme ou de menace contre les émeutiers; c'est contre les «carlistes»
qu'il se montre résolu à user de rigueur. «L'administration,
déclare-t-il solennellement, éprouve le besoin de vous dire que le parti
vaincu en Juillet s'agite.» Le ministre de l'intérieur, dans sa
proclamation du 15 février au soir, celle qui commence par ces mots:
«Respect aux monuments publics!» annonce au peuple, pour désarmer sa
colère, que «le gouvernement a saisi et mis sous la main de la justice
plusieurs des principaux acteurs de la cérémonie factieuse de
Saint-Germain-l'Auxerrois». Dans une autre proclamation du 16 février au
matin, il parle du «mouvement d'indignation malheureusement trop motivé»
qui «a produit des désordres affligeants». La proclamation du préfet de
police est plus vive encore contre le parti légitimiste: «Ce parti,
dit-il, a pris notre longanimité pour de l'hésitation... Hier il s'est
démasqué, à Saint-Germain-l'Auxerrois, par une provocation insensée à la
guerre civile.» Puis il ajoute: «Souvenons-nous que, depuis un siècle,
le mot d'ordre du jésuitisme est: Haine à la famille d'Orléans.» Le
_Moniteur_ du 16 février débute ainsi: «Des _pensées_ coupables en
faveur de la dynastie parjure que la France a repoussée de son sein _ont
dû_ exciter une indignation générale»; et il ne voit dans les auteurs de
ces hideux désordres que des hommes par une indignation _légitime_». Du
reste, les esprits sont à ce point dévoyés, que le _Journal des Débats_
lui-même, alors conservateur, ne trouve aussi à s'en prendre, le 16
février, après le sac de l'archevêché, qu'«au complot de sacristie»; et
s'adressant aux catholiques et aux royalistes, il leur crie: «Vous
n'êtes pas seulement coupables de votre folie, vous êtes coupables de la
folie des autres.»]
Quand la sédition, satisfaite de sa victoire, se retire de la place
publique, le ministère ne reprend pas courage et ne se relève pas de
sa posture abaissée. Réparer les ruines de l'église profanée et la
remettre en état de servir au culte, il n'y songe pas: ce serait
manquer de déférence envers la volonté populaire; il fait clouer sur
la porte fermée de Saint-Germain-l'Auxerrois un écriteau portant ces
mots: _Mairie du IVe arrondissement_, semblant ainsi séculariser le
monument et ratifier la désaffectation sacrilége accomplie par
l'émeute. Dans la journée du 15, une bande de dévastateurs avait
tenté, sans succès, d'arracher de l'arc de triomphe du Carrousel les
bas-reliefs représentant les épisodes de la guerre d'Espagne, et, dans
le tumulte, le colonel Jaqueminot avait été renversé de cheval et fort
maltraité; peu de jours après, l'administration, docile, faisait
enlever elle-même ces bas-reliefs. Vainement s'agit-il de l'honneur
même du Roi, les ministres ne reculent devant aucune humiliation.
L'émeute ayant laissé voir que les fleurs de lys de la Maison de
France lui déplaisaient presque autant que les croix des églises, M.
Laffitte, dès le 16 février, présente à la signature du Roi une
ordonnance supprimant ces fleurs de lys dans l'écusson royal et dans
le sceau de l'État; Louis-Philippe se refuse d'abord à mutiler son
propre blason; mais, trop porté alors à considérer toute résistance
comme impossible, il finit par céder aux instances de son ministre; le
jour même, les voitures du Roi sortent du palais avec leurs panneaux
grattés. Quel autre homme que M. Laffitte aurait eu assez peu le sens
de la dignité pour imposer à la royauté nouvelle un pareil sacrifice,
et le lui imposer au lendemain d'une sédition? Carrel n'en eût pas
fait autant; il raillait, avec une amertume méprisante, ce
gouvernement qui disait à la sédition: «Ne brisez pas vous-même les
attributs de l'ancienne royauté et du jésuitisme; c'est nous qui
allons briser les croix, effacer les écussons, puisque vous l'exigez»;
et il se demandait quelle était «cette étrange monarchie» qui
«s'arrangeait de ces déplorables scènes». La Fayette lui-même, fort
disposé cependant à approuver toutes les concessions, trouvait cette
fois le moment mal choisi et disait au Roi qui se plaignait de
l'exigence de M. Laffitte: «Vous savez que j'ai toujours souhaité
qu'on effaçât ces signes de Coblentz et de la Restauration; je
l'aurais fait tous les jours avant et tous les jours après celui où
vous l'avez fait.» Pendant ce temps, la Reine écrivait en italien, sur
son journal intime, ces admirables paroles: «En sortant sur la
terrasse, j'eus la douleur de voir abattre les fleurs de lys qui
décoraient les balcons. Peut-être un premier mouvement d'orgueil
m'a-t-il rendue trop sensible à cette destruction du blason de ma
famille, mais il m'était pénible de voir qu'on cédât ainsi à toutes
les volontés populaires. Quand la croix était abattue, tout autre
sentiment aurait dû se taire[311].»
[Note 311: A. TROGNON, _Vie de Marie-Amélie_, p. 208.]
La lâcheté des ministres, en face des émeutes du 14 et du 15 février,
est tellement étrange, tellement inouïe, que quelques esprits n'ont pu
la croire involontaire. On a prétendu que des politiques peu
scrupuleux avaient été bien aises de donner une «leçon» et d'inspirer
une «peur salutaire» au clergé et aux «carlistes»; on a dit aussi que,
s'attendant à une explosion des passions révolutionnaires, ils les
avaient laissées s'attaquer aux églises et aux séminaires, pour les
détourner des boutiques de la bourgeoisie et du palais du
souverain[312]. C'eût été un pauvre calcul et un égoïsme à bien courte
vue. L'émeute ne mêlait-elle pas à ses imprécations contre les
carlistes et les prêtres les cris de: «À bas la Chambre des députés!
Vive la république!» Ne profitait-elle pas de la liberté qu'on lui
accordait, pour se porter contre l'hôtel de M. Dupin, toute prête, si
cette fois elle n'avait été arrêtée, à le traiter comme le palais de
Mgr de Quélen? En réalité, la victoire qu'on lui laissait remporter
sans combat était gagnée autant contre la monarchie dont les armes
étaient mutilées, que contre la religion dont les croix étaient
arrachées. Qu'est-il besoin, d'ailleurs, pour expliquer la conduite du
gouvernement, de lui supposer tant de machiavélisme? Cette conduite
était tout simplement l'application naturelle, le développement
logique, la conclusion prévue de la politique de laisser-aller.
[Note 312: À l'appui de cette interprétation, on a cité le rôle au
moins bizarre joué, dans la journée du 15 février, par M. Thiers,
alors sous-secrétaire d'État de M. Laffitte. M. Arago a raconté
lui-même, le 13 août 1831, à la tribune de la Chambre, qu'il allait
pénétrer dans l'archevêché avec ses gardes nationaux, pour arrêter la
dévastation, quand M. Thiers, déclinant sa qualité, intervint
très-vivement pour détourner la garde nationale «de se commettre avec
le peuple, dans ces circonstances». «Ses paroles, ajoutait M. Arago,
firent impression; on crut y voir la pensée de l'autorité supérieure,
et notre mouvement se trouva ajourné.» M. Thiers, pour se justifier, a
prétendu que l'incident était sans importance, que le mal était déjà
fait lors de son intervention, et qu'il avait voulu seulement empêcher
une collision. Des témoins sûrs m'ont en outre rapporté que, le soir
du 15 février, dans les salons, M. Thiers parlait de ce qui s'était
passé avec une sorte de frivolité satisfaite.]