L'Italie, mécontente de ses gouvernements rétrogrades et malhabiles,
blessée dans sa nationalité par la domination de l'Autriche sur une
partie de la Péninsule et par sa suprématie sur le reste, se souvenant
d'avoir été déjà une première fois associée aux destinées d'une
révolution française, devait nécessairement ressentir le contre-coup
des événements de Juillet. Dès le premier jour, de nombreux réfugiés
avaient, de France, dirigé sur leur patrie un travail ardent de
propagande et même de conspiration; heureux quand ils ne préparaient
pas sur notre sol des expéditions de flibustiers comme celles qui
furent tentées, sans succès, à la vérité, contre le gouvernement
sarde. Ces réfugiés avaient été sous la Restauration en relations
étroites avec l'opposition d'alors; non-seulement ses protégés, mais
encore ses instructeurs, ils lui avaient un moment donné des leçons de
carbonarisme. L'opposition devenue maîtresse de la France, ils
croyaient pouvoir compter sur son appui. Ils trouvèrent en effet
sympathie dans l'opinion régnante. Par une coïncidence singulière, le
jour même où éclatait la révolution de Juillet, l'empereur d'Autriche
avait ordonné l'élargissement de Silvio Pellico et des autres jeunes
Italiens, détenus depuis plus de huit ans dans les cachots du
Spielberg; la plupart étaient venus aussitôt à Paris; leurs
récits[255], la vue du corps épuisé et mutilé de l'un d'eux,
l'infortuné Maroncelli, avivèrent les sympathies pour les champions de
l'indépendance et de la liberté italiennes; on s'attendrissait sur les
victimes; on s'indignait contre les bourreaux[256]. Ces sympathies ne
demeurèrent pas inactives. Ceux qui travaillaient à révolutionner la
Péninsule rencontrèrent des approbateurs et des complices jusque chez
des hommes qui touchaient de très-près au gouvernement ou qui en
faisaient partie comme La Fayette. Ne se targuaient-ils même pas
d'avoir la faveur du jeune prince royal? En Italie, des agents
consulaires français croyaient remplir leurs instructions ou tout au
moins deviner les intentions de leur gouvernement en secondant les
conspirateurs[257].
[Note 255: Silvio Pellico n'a publié ses _Prisons_ que plus tard, en
1833.]
[Note 256: Après une conversation avec Maroncelli, Carrel écrivait, le
1er mars 1831, dans le _National_, un article d'une éloquence indignée
et brûlante.]
[Note 257: De ce nombre était notre consul à Gênes. En mars 1831,
quand M. de Sainte-Aulaire, nommé ambassadeur à Rome, traversa cette
ville, le consul vint le trouver; fort étonné que l'ambassadeur n'eût
été chargé de lui apporter aucune instruction particulière, il lui
apprit en confidence «qu'il avait lié des rapports sur tous les points
de l'Italie avec les chefs de l'insurrection». Il annonça que le Pape
allait être chassé de Rome, les Autrichiens de Milan. «Quant aux
troupes sardes, ajouta-t-il, j'en fais mon affaire; j'ai déjà pratiqué
le commandant de la citadelle de Gênes, qui en ouvrira les portes au
premier signal; on n'attend plus que des ordres précis du gouvernement
français, et quelque argent nécessaire pour décider les consciences
irrésolues.» M. de Sainte-Aulaire, stupéfait, eut beaucoup de peine à
faire entendre au consul que sa conduite violait le droit des gens et
contredisait la politique du gouvernement français. (_Mémoires inédits
de M. de Sainte-Aulaire._) On comprend dès lors que M. de Metternich
pût dénoncer dans tous les mouvements italiens l'action de la
propagande française. (_Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 126,
127, 153, 154.)]
Cette agitation n'échappait pas à l'Autriche, trop directement
intéressée pour n'être pas attentive. Le 4 août 1830, à la nouvelle de
la révolution de Juillet, M. de Metternich avait écrit à son
souverain: «Un côté vers lequel il faut que, sans tarder, nous
dirigions nos regards, c'est le côté italien; c'est l'Italie que les
menées révolutionnaires chercheront certainement à gagner[258].» Le
chancelier autrichien songeait à cette contrée, et il ne s'en cachait
pas, quand il avait tout de suite protesté si vivement contre le
principe de non-intervention. Dès novembre 1830, aux premières menaces
de trouble dans les États sardes, il fit savoir à notre ambassadeur à
Vienne «qu'une révolution dans le Piémont devant avoir pour suite
inévitable un soulèvement dans la Lombardie, il se croirait obligé de
prendre, à tout prix, les mesures les plus propres à étouffer dès le
principe une tentative de cette nature». Il ajouta d'une façon plus
générale que «toute insurrection voisine des provinces lombardes lui
créait un danger sur lequel il ne pouvait transiger», et que, «si le
principe de non-intervention lui était opposé, il protestait à
l'avance de l'impossibilité de le reconnaître, quelles que pussent
être d'ailleurs les conséquences de la détermination que lui dictait
l'intérêt de la monarchie». Plus tard, en janvier 1831, ramené au même
sujet par la fermentation croissante de l'Italie centrale, M. de
Metternich affirma d'abord le droit de l'Autriche de veiller à la
sûreté des pays que des conditions de réversibilité attachaient à la
couronne impériale, tels que les duchés de Parme et de Modène. Pour le
reste de la Péninsule, il n'admettait à son action d'autres limites
que celles de l'intérêt autrichien. Il déclarait «que, pour établir le
droit d'intervention des gouvernements, il était prêt à s'exposer à
l'intervention des peuples, parce qu'alors la question nettement posée
deviendrait une question de force; qu'il aimait mieux périr par le fer
que par le poison, car, les armes à la main, il avait du moins une
chance que le poison ne lui laissait pas; qu'en un mot, si
l'intervention de l'Autriche en Italie devait amener la guerre, il
était prêt à l'accepter. Péril pour péril, il préférait un champ de
bataille à une révolution[259].»
[Note 258: _Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 15. Voir aussi sa
lettre du 3 octobre. (_Ibid._, p. 39.) Le 13 octobre, il écrivait:
«L'Italie est encore tranquille, mais il serait dangereux de se
laisser tromper par un calme plus apparent que réel.» (_Ibid._, p.
60.)]
[Note 259: Dépêches de l'ambassadeur de France à Vienne, novembre 1830
et janvier 1831.]
Le gouvernement français était donc averti; mais il avait alors tant
de difficultés sur les bras qu'il négligeait volontiers celles qui
n'étaient encore qu'en expectative. Le Roi cependant, plus prévoyant
que ses ministres, comprit tout de suite qu'il importait de limiter le
principe de non-intervention, un peu légèrement improvisé et proclamé
à l'occasion de la Belgique. Il s'empressa donc de déclarer qu'il ne
se croyait pas tenu de prendre les armes pour faire respecter ce
principe partout et toujours. «Il faut, ajoutait-il, peser les
intérêts et mesurer les distances.» Tel était aussi le langage que,
sous son inspiration, le général Sébastiani tenait aux ambassadeurs
étrangers. «Le principe de non-intervention, leur disait-il, n'a été
prononcé dans sa généralité que pour ne pas spécialiser le cas de la
Belgique; mais la France ne compte pas pousser ce principe au delà
d'un certain rayon dans lequel elle ne peut pas voir avec indifférence
un mouvement de troupes étrangères[260].» Quel était ce rayon? Le
gouvernement français donnait à entendre tout d'abord qu'en aucun cas
il ne tolérerait l'intervention dans les États limitrophes: la
Belgique, la Suisse, les États sardes[261]. Pour les autres États de
l'Italie, ses résolutions étaient plus difficiles à saisir: peut-être
étaient-elles encore incertaines, ou jugeait-il politique de laisser
planer sur celles-ci un certain vague. Il apparaissait seulement qu'à
ses yeux ces divers États ne devaient pas être placés sur la même
ligne. M. Laffitte lui-même, bien que fort engagé en paroles pour le
principe de non-intervention, admettait ce système de gradations et de
tempéraments, et l'on citait de lui ce propos: «Il y a _possibilité_
de guerre si l'on occupe Modène, _probabilité_ si l'on entre dans les
États romains, _certitude_ si l'on envahit le Piémont[262].»
[Note 260: Dépêche de M. de Werther, du 1er décembre 1830, citée par
HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p. 150.]
[Note 261: Le bruit se répandit dans les chancelleries que, pour les
États sardes, nous faisions une distinction entre la Savoie et le
Piémont, ne posant de _casus belli_ que pour la première: on racontait
que le général Sébastiani avait fait une déclaration dans ce sens au
comte Apponyi. Mais peut-être celui-ci avait-il essayé de mal
entendre. En tout cas, le ministre français démentit le propos qui lui
était attribué aussitôt qu'il en fut informé par M. de Barante, notre
ambassadeur à Turin. (Cf. la correspondance diplomatique du général
Sébastiani et de M. de Barante; _Documents inédits_.)--Le gouvernement
français chercha, à cette époque, à faire étendre au Piémont la
neutralité qui venait d'être établie pour la Belgique. Sa proposition
n'eut pas de succès. On voit mal l'intérêt qu'aurait pu avoir la
France à se fermer ainsi la porte de l'Italie, tandis que l'Autriche y
conservait une entrée libre.]
[Note 262: Plus tard, Casimir Périer, dans une discussion de la
Chambre des députés, le 13 août 1831, rappela à M. Laffitte le propos
qu'il avait tenu étant ministre.]
Ces réserves, que le Roi faisait introduire peu à peu, dans les
conversations diplomatiques, étaient prudentes et prévoyantes. Mais
l'effet ne s'en trouvait-il pas détruit par le langage qu'au même moment
les ministres tenaient à la tribune? Alors en effet, ceux-ci, ne
songeant qu'à faire leur cour à l'opinion avancée, n'osaient plus
indiquer aucune distinction; ils paraissaient poser un principe absolu.
«La France, s'écriait M. Laffitte, le 1er décembre 1830, aux
applaudissements de la gauche, ne permettra pas que le principe de
non-intervention soit violé.» Et, pour mieux souligner le caractère
comminatoire de cette déclaration, il ajoutait, mettant en quelque sorte
la main sur l'épée de la France: «Sous très-peu de temps, Messieurs,
nous aurons, outre nos places fortes, approvisionnées et défendues, cinq
cent mille hommes en bataille, bien armés; un million de gardes
nationaux les appuieront, et le Roi, s'il en était besoin, se mettrait à
la tête de la nation. Nous marcherions serrés, forts de notre droit et
de la puissance de nos principes. Si les tempêtes éclataient à la vue
des trois couleurs et se faisaient nos auxiliaires, tant pis pour ceux
qui les auraient appelées, nous n'en serions pas comptables à
l'univers!» Le président du conseil disait encore le 31 décembre: «Nous
avons déclaré établi par nous le principe de la non-intervention; ce
principe a déjà triomphé en Belgique; la France saura le faire triompher
toujours et partout.» Il n'était pas jusqu'au général Sébastiani qui ne
se laissât entraîner à dire, le 27 janvier 1831: «La Sainte-Alliance
reposait sur le principe de l'intervention, destructeur de
l'indépendance des États secondaires. Le principe contraire, que nous
saurons faire respecter, assure l'indépendance et la liberté de tous les
peuples.» Les ambassadeurs étrangers s'étonnèrent plus d'une fois d'un
langage public qui paraissait en contradiction avec celui qui leur était
tenu au Palais-Royal ou dans le cabinet du ministre des affaires
étrangères; ils demandèrent des explications qu'on avait peine à leur
donner satisfaisantes. Après le discours de M. Laffitte du 1er décembre,
que nous citons plus haut, le général Sébastiani jugeait nécessaire
d'envoyer aussitôt des courriers à Vienne, Berlin et Saint-Pétersbourg,
pour y porter des déclarations rassurantes. Nul ne déplorait plus que le
Roi ces fanfaronnades de tribune, mais il croyait impossible de les
empêcher, et, aux diplomates étrangers qui se plaignaient à lui, il
s'excusait en leur confiant qu'il avait eu beaucoup de peine à empêcher
ses ministres de dire de bien autres sottises[263].
[Note 263: Dépêches de l'envoyé sarde, citées par HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p. 151.]
Cependant la fermentation augmentait chaque jour en Italie,
principalement au centre de la Péninsule, dans les petits duchés et
dans les États de l'Église. Ceux-ci présentaient alors un terrain
singulièrement favorable aux conspirations. Pie VIII était mort le 30
novembre 1830, et l'interrègne qui en résulta se prolongea pendant
deux mois. Quand le nouveau pontife Grégoire XVI fut enfin élu, le 2
février, l'insurrection était mûre, et, deux jours après, elle
éclatait à Modène et à Bologne. De Modène elle gagna Parme. De Bologne
elle descendit dans la Romagne et les Marches, et favorisée par
l'hostilité de ces populations contre le gouvernement ecclésiastique,
elle s'étendit, sans rencontrer l'ombre d'une résistance, jusqu'à
Ancône, Pérouse, Spolète et Terni. On put craindre un moment pour
Rome, mais le peuple de cette ville était favorable au Pape, le
mouvement qu'y tentèrent les conspirateurs échoua piteusement. Les
souverains de Modène et de Parme avaient immédiatement demandé le
secours des Autrichiens. Grégoire XVI, bien que sans armée, hésita
quelques jours avant de faire appel à des protecteurs aussi
impopulaires et aussi incommodes. Sa première démarche fut même de
demander au chargé d'affaires qui suppléait l'ambassadeur de France
non encore désigné, de se porter médiateur entre lui et les insurgés:
mais, par malheur, cet agent secondaire, laissé sans instructions, ne
se crut pas autorisé à assumer une telle tâche[264]. Le Pape adressa
alors directement un appel paternel à ses sujets, protestant de sa
bonne volonté réformatrice. C'était bien de réformes qu'il s'agissait!
on poursuivait une révolution. La convention, élue par les provinces
insurgées, répondit en votant, le 26 février, la déchéance de
l'autorité pontificale et en nommant un gouvernement provisoire.
«L'hydre romaine, disait une proclamation du chef de ce gouvernement,
se débat dans les convulsions de l'agonie... Il ne lui reste plus qu'à
tourner ses dents venimeuses contre ses propres entrailles et à mourir
enragée. Si elle osait lancer contre nous le reste de sa bave
empoisonnée, nous saurions l'écraser sous nos pieds.» Devant de tels
outrages, le Pape crut n'avoir plus rien à ménager, et il sollicita le
secours de l'Autriche.
[Note 264: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
À Vienne, on avait prévu ces appels des gouvernements italiens et l'on
était résolu à y répondre. M. de Metternich ne le cacha pas à notre
ambassadeur. «Si cette intervention doit amener la guerre, lui dit-il,
eh bien! vienne la guerre! nous aimons mieux en courir les chances que
d'être exposés à périr au milieu des émeutes.» Cette guerre,
cependant, le chancelier était loin de la désirer; bien plus, il la
redoutait fort, et, pour tâcher d'en éloigner la chance, il protestait
de son désintéressement, répudiait solennellement toute vue
«d'agrandissement territorial ou d'influence politique», se montrait
fort désireux de nous être agréable et ajoutait en _post-scriptum_ à
une de ses lettres au comte Apponyi: «Vous pouvez dire à Sébastiani
que si, à Paris, on se conduit bien, nous voterons avec ferveur contre
toute chance du duc de Leuchtenberg d'arriver au trône de
Belgique[265].»
[Note 265: Dépêches de l'ambassadeur de France à Vienne, et _Mémoires
de M. de Metternich_, t. V, p. 121 et 156.]
La question se posait urgente, inévitable devant le gouvernement
français, question de paix ou de guerre; son embarras était grand.
Tout d'abord, à ne voir que les déclarations si légèrement apportées à
la tribune depuis trois mois, les seules que connût le public en
France et hors de France, déclarations encore accentuées par la
presse, ne semblions-nous pas obligés à empêcher par les armes toute
intervention? N'avions-nous pas pris envers les autres et envers
nous-mêmes l'engagement formel de faire respecter partout notre
nouveau principe? N'était-ce pas sur la foi de ces déclarations
réitérées et après s'être assurés qu'elles les couvraient contre toute
attaque de l'Autriche, que les révolutionnaires italiens s'étaient
lancés[266]? Ne pas bouger, après avoir parlé si haut et si fort, ne
serait-ce pas se faire maudire par l'Italie libérale et moquer par
l'Europe conservatrice[267]? Les esprits les plus sages, les plus
pacifiques, en venaient à douter de la possibilité d'échapper à la
guerre. Ambassadeur à Turin et bien placé pour observer, M. de Barante
écrivait, le 5 mars 1831, à son ministre: «Dans les diverses
révolutions de Bologne, de Modène et de Parme, on a remarqué plus
d'unanimité que d'énergie; peu de dispositions à faire des sacrifices
et des efforts; peu de moyens de défense et d'armement... Mais la
circonstance générale et qu'il nous importe le plus de remarquer,
c'est que le fondement unique de ces révolutions, leur seul mobile est
le principe de non-intervention proclamé par la France, d'une manière
absolue; du moins on l'a entendu ainsi. D'où Votre Excellence conclura
facilement ce que la France perdra dans l'opinion des peuples, s'ils
ne trouvent pas en elle cette protection dont ils se sont flattés. Ce
sera en même temps un triomphe pour les opinions qui sont hostiles à
nous et à notre révolution. Elles y verront non pas de la modération,
non pas même un calcul de nos vrais intérêts, mais l'impuissance
d'accomplir des menaces jetées en avant et restées sans effet. Je ne
dis point que ces considérations doivent décider le gouvernement à
préciter la France dans une guerre terrible: ce n'est point lorsqu'on
ne voit les questions que sous un point de vue restreint et
particulier qu'on peut avoir une opinion complète. Mais il est de mon
devoir que Votre Excellence n'ignore pas ce résultat infaillible de
l'intervention autrichienne[268].» En même temps, dans une lettre
intime, le même M. de Barante écrivait, le 5 mars, à M. Pasquier:
«Nous opposerons-nous à l'intervention de l'Autriche? C'est la guerre
générale, européenne, guerre entre des principes ennemis, entre des
opinions exaltées: c'est la reprise de 1792. Souffrons-nous
l'intervention? C'est la plus complète humiliation. Nous l'avons pris
de si haut et d'une façon si absolue, qu'il n'y a pas une couleur
possible pour reculer; ce sera pris comme preuve de faiblesse et
d'impuissance... Pesez ces deux hypothèses dans votre sagesse[269].»
[Note 266: Quelques mois plus tard, le 15 août 1831, dans un débat
rétrospectif à la Chambre française, un député de la gauche, M. Cabet,
ajoutait, après avoir rappelé que les réfugiés avaient compris la
proclamation du principe de non-intervention comme une garantie du
secours de la France contre l'Autriche: «Les Italiens n'ont rien
négligé pour bien s'assurer que tel était le sens de ce principe; il
s'en trouvait un grand nombre à Paris; ils ont donc consulté les
notabilités libérales, et toutes les explications qu'ils ont demandées
ont eu pour résultat cette assurance donnée unanimement, que, dans le
cas d'une insurrection à Parme, à Modène et dans la Romagne, la France
viendrait à leur secours si l'Autriche intervenait.»--De son côté, M.
de Metternich répétait sans cesse: «C'est le seul mot de
non-intervention qui a donné aux révolutionnaires italiens le courage
de se soulever.» (Cf., entre autres, les lettres du 9 et du 12 mars
1831, _Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 123 et 125.)]
[Note 267: M. de Metternich n'était pas disposé à laisser dans l'ombre
le démenti qui serait ainsi donné à la parole de la France; il
écrivait, le 12 mars 1831: «Les révolutionnaires italiens seront
détrompés sur le compte de la valeur que le gouvernement français
accorde au dogme émis par lui.» (_Mémoires_, t. V, p. 125.)]
[Note 268: Correspondance inédite de M. de Barante. (_Documents
inédits._)]
[Note 269: _Documents inédits._]
S'il était mortifiant de ne rien faire, n'était-il pas périlleux
d'agir? L'Autriche, tout en ne désirant pas la guerre, s'apprêtait à
la soutenir à outrance, car il s'agissait pour elle d'un intérêt
vital. «Nous armons jusqu'aux dents, écrivait, le 15 février 1831, M.
de Metternich à son ambassadeur à Paris, et je vous prie d'être
tranquille sur nos mesures[270].» Il se montrait résolu à user de
toutes les armes, et menaçait la nouvelle royauté, encore mal
affermie, de lui jeter dans les jambes le duc de Reichstadt, menace
qui, assure-t-on, ne laissa pas de produire quelque effet à
Paris[271]. Encore, si tout devait se résumer en un duel avec
l'Autriche, la France pouvait l'affronter sans témérité. Mais, comme
le disait M. de Barante, la guerre deviendrait tout de suite cette
guerre révolutionnaire et générale que, depuis les événements de
Juillet, les esprits sages, le Roi en tête, travaillaient
courageusement à écarter, la jugeant, dans l'état de la France et de
l'Europe, mortelle à la monarchie et à la patrie. Guerre
révolutionnaire, car, ayant contre nous tous les gouvernements
italiens, y compris celui du Piémont, plus effrayé de la contagion
française que séduit par les agrandissements que nous lui faisions
entrevoir[272], nous n'avions plus d'autre ressource que de nous faire
fauteurs de révolte dans toute la Péninsule. Guerre générale, car,
nous attaquant à l'une des dispositions fondamentales des traités de
1815, nous fournissions à l'Autriche occasion de réclamer le concours
de ses anciens alliés. Ne devait-elle pas compter sur ce concours?
Sans doute la Russie était aux prises avec la Pologne, et la Prusse
paraissait avoir presque toute son attention occupée à surveiller
Varsovie à l'est, Bruxelles à l'ouest; mais, malgré tout, à
Saint-Pétersbourg, on était au moins disposé à toutes les
démonstrations, et, de Berlin, on envoyait à Vienne un général chargé
de régler les conditions éventuelles d'une coopération militaire[273].
Les petits États de l'Allemagne, en dépit de nos avances, se
montraient inquiets et malveillants[274], et la Confédération prenait
des mesures pour porter son armée à trois cent mille hommes. De
l'Angleterre, le mieux que nous pussions attendre était une neutralité
également désapprobative pour les deux parties[275]: le bruit courait
dans les chancelleries que le cabinet de Londres opposerait son
_veto_, à toute tentative de la France d'envahir le Piémont pour
atteindre l'Autriche[276]. D'ailleurs, à ce moment, par une
coïncidence malheureuse, notre ministère venait lui-même de relâcher
les liens qui avaient d'abord uni, dans la conférence de Londres, les
deux puissances occidentales. Enfin, tels étaient alors les rapports
de la Belgique et de la Hollande, qu'une guerre sur le Pô serait
aussitôt le signal d'une guerre sur l'Escaut, guerre dans laquelle la
Prusse et l'Allemagne seraient forcément amenées à s'engager.
[Note 270: _Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 121.]
[Note 271: _Ibid._, p. 120, 158 et 159.--Cf. aussi HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p. 204.]
[Note 272: M. de Barante, dans sa correspondance diplomatique,
répétait sans cesse que le gouvernement sarde serait, en cas de
guerre, l'allié de l'Autriche. (_Documents inédits._) Peut-être même y
avait-il traité secret entre les deux puissances. (HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p. 34.)]
[Note 273: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p.
217.]
[Note 274: _Ibid._]
[Note 275: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 48 à 52.]
[Note 276: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p.
217.]
Cette lutte gigantesque, nous n'avions pas voulu l'entreprendre quand
elle avait pour enjeu une large extension de nos frontières, la
conquête de la Belgique ou de la rive gauche du Rhin. Y avait-il donc
cette fois chance d'un avantage plus considérable encore? Lequel?
L'affranchissement de l'Italie? On sait aujourd'hui ce qu'y peut
gagner notre politique. Et même, sans devancer les leçons que devaient
nous apporter les événements, en se plaçant au point de vue des
sympathies généreuses qui régnaient alors en France pour la patrie de
Silvio Pellico, n'était-il pas manifeste que la cause vraiment
française au delà des Alpes n'était pas celle des insurrections
mi-partie républicaines et bonapartistes qui venaient d'éclater en
Romagne et dans les petits duchés? Il entrait dans notre tradition de
combattre l'influence autrichienne en Italie, mais en nous appuyant
sur une partie des gouvernements locaux, notamment sur ceux du
Piémont, des Deux-Siciles, des États pontificaux, en les habituant à
compter sur notre protection et à accepter notre patronage; non pas en
secondant un parti révolutionnaire qui s'attaquait pêle-mêle à tous
les gouvernements de la Péninsule, aussi bien aux clients naturels de
la France qu'à ceux de l'Autriche. La révolution de Juillet n'avait
déjà que trop éveillé contre nous les défiances et par suite diminué
notre crédit auprès des divers États ultramontains. M. de Barante
écrivait de Turin à M. Guizot: «Notre considération et notre influence
sont mises en quarantaine.» Et encore: «Les gouvernements italiens qui
se défendaient un peu, avant notre révolution, de la suzeraineté
autrichienne, aujourd'hui ne demandent pas mieux et cherchent là leur
sauvegarde[277].» Avions-nous intérêt à précipiter cette défection de
notre clientèle historique? Ajoutez que le gouvernement le plus
immédiatement menacé était celui du Souverain Pontife; or, bien que
l'opinion dominante alors en France fût loin d'être dévote et
«cléricale», on n'avait pas encore découvert que notre politique fût
intéressée à déposséder le Pape; au contraire, parmi les hommes d'État
de cette époque, en dehors du parti ouvertement révolutionnaire, pas
un seul n'eût voulu abandonner cette protection séculaire du
Saint-Siége, qui était l'une des forces principales de la France en
Italie et dans le monde chrétien. Toutes les raisons de prudence
actuelle et de politique traditionnelle se réunissaient donc pour
détourner la France de prendre les armes au service des insurrections
ultramontaines. Louis-Philippe le comprenait, et son parti était pris
pour la paix. Tel était aussi au fond le sentiment des ministres; ils
n'eussent pas voulu avoir la responsabilité d'une pareille guerre:
mais il leur en coûtait de dire tout haut qu'ils ne l'entreprendraient
pas. C'est pourtant ce qu'il eût été nécessaire de faire, ne fût-ce
que pour dissiper les équivoques nées de leur langage antérieur. Le 26
février, La Fayette, consulté par ses amis de Bologne sur les
dispositions du gouvernement français, leur répondait: «Je ne peux que
vous référer à ce que le gouvernement a proclamé lui-même à la tribune
nationale, et à l'assentiment que trois fois il a donné dans cette
Chambre en ne réclamant pas contre mes définitions du système français
de non-intervention. J'ajouterai que j'ai eu connaissance de lettres
officielles qui étaient d'accord avec ces principes[278].» Quelles
étaient ces «lettres officielles»? Un peu plus tard, dans la séance du
18 mars, alors que le général Sébastiani était devenu le collègue de
Casimir Périer, La Fayette, voulant lui opposer le langage qu'il avait
tenu pendant l'administration précédente, lui demanda «s'il était vrai
ou s'il n'était pas vrai qu'il eût déclaré officiellement que le
gouvernement français ne consentirait jamais à l'entrée des
Autrichiens dans les pays actuellement insurgés de l'Italie». Le
général Sébastiani répondit: «Entre ne pas consentir et faire la
guerre, il y a une grande différence.» Cette réponse permet
d'entrevoir à quelles équivoques des ministres timides avaient recours
pour ne pas heurter de front le parti belliqueux.
[Note 277: GUIZOT, _Mémoires_, t. II, p. 300, 310 et 311.]
[Note 278: _Mémoires de La Fayette_, t. VI.]
Quand l'homme de confiance du Roi avait si peu le courage de ses
résolutions pacifiques, que ne pouvait-on pas craindre de la faiblesse
habituelle de M. Laffitte? Aussi Louis-Philippe n'hésitait-il pas à
prendre contre lui des précautions qui jettent un jour curieux sur
l'état intérieur du gouvernement. Notre ambassadeur à Vienne, le
maréchal Maison, avait pris feu en entendant M. de Metternich annoncer
l'intervention de l'Autriche en Italie, et il avait aussitôt envoyé à
Paris une dépêche belliqueuse pressant le gouvernement français de
prendre les devants et de jeter une armée en Piémont. Le Roi, tout en
donnant l'ordre au général Sébastiani de verser un peu d'eau froide
sur l'imagination trop échauffée de l'ambassadeur, jugea prudent de
cacher sa dépêche au président du conseil; il craignait que celui-ci
n'en fût ébranlé dans ses dispositions pacifiques, ou qu'il ne la
livrât à sa clientèle démocratique qui s'en serait fait une arme
contre le gouvernement. Vaine précaution du reste; dans ce régime de
laisser-aller, l'indiscrétion était partout; au bout de quelques
jours, le _National_ faisait allusion à la dépêche; M. Laffitte apprit
ainsi, non sans froissement, et l'existence du document et le mystère
qu'on lui en avait fait[279].
[Note 279: Cet incident devait avoir une suite. En même temps qu'il
avait envoyé sa dépêche belliqueuse à Paris, le maréchal Maison avait
écrit dans le même sens à son collègue, le général Guilleminot,
ambassadeur de France à Constantinople. Celui-ci, persuadé que la
guerre allait éclater, remit à la Porte une note la pressant d'armer
pour agir de concert avec la France contre l'Autriche et le Russie.
Cette démarche, bientôt connue, fit grand scandale dans toutes les
chancelleries: M. Périer était alors au pouvoir; l'ambassadeur fut
immédiatement rappelé. De telles démarches trahissent sans doute
l'indiscipline qui avait, après la révolution, gagné tous les rangs de
la hiérarchie; mais il faut aussi reconnaître que les déclarations de
tribune avaient pu induire en erreur nos représentants à l'étranger
sur la politique réelle du gouvernement. C'est ainsi que, vers la même
époque, nous voyons M. de Barante obligé de rappeler à l'ordre notre
agent à Bologne, qui renvoyait les insurgés aux discours des ministres
sur la non-intervention, pour les engager à avoir foi dans l'appui de
la France. (Dépêche de M. de Barante au général Sébastiani, en date du
9 mars 1831. _Documents inédits._)]
Si cet incident montre combien peu sûr était le ministère, il montre
également à quel point le Roi était décidé pour la paix. Cela ne
l'empêchait pas, il est vrai, d'user de diplomatie pour limiter
l'intervention. Il avait pris assez vite son parti de l'occupation de
Modène et de Parme par laquelle les Autrichiens se disposaient à
commencer; le droit de réversibilité établi au profit de la cour de
Vienne lui paraissait placer ces deux duchés dans une condition
spéciale. Mais il eût vivement désiré que cette occupation ne
s'étendît pas aux États de l'Église. Il fit alors proposer à la cour
de Vienne, comme un remède plus efficace et moins dangereux qu'une
intervention armée, l'ouverture à Rome d'une conférence dans laquelle
les représentants de l'Autriche et de la France examineraient les
griefs des Légations et réuniraient leurs efforts pour obtenir du Pape
les réformes nécessaires à la pacification du pays. L'idée n'était pas
mauvaise; elle avait le tort de venir trop tard. En même temps, sans
s'engager par des menaces trop précises, notre gouvernement cherchait
à inquiéter l'Autriche sur les résolutions auxquelles nous obligerait
l'entrée de ses troupes dans les États romains. «Si nous pouvons
admettre, écrivait le général Sébastiani, qu'à l'égard de Modène et de
Parme des circonstances particulières modifient jusqu'à un certain
point l'application des principes généraux, il n'en est pas ainsi en
ce qui concerne les États de l'Église. La dignité et les intérêts de
la France seraient également blessés par une intervention d'une
puissance étrangère dans cette partie de l'Italie, et le gouvernement
du Roi se verrait réduit, tant par le sentiment de ses devoirs que par
l'irrésistible impulsion de l'opinion nationale, à chercher dans des
combinaisons nouvelles des garanties pour l'honneur et la sécurité de
la France.» Puis il ajoutait en _post-scriptum_: «L'entrée des troupes
autrichiennes dans les États de l'Église compromettrait sérieusement
la paix de l'Europe. J'aime à croire que M. le prince de Metternich
examinera avec sa prudence accoutumée les conséquences d'une pareille
entreprise[280].» Dans ses conversations avec les ambassadeurs
étrangers, le ministre s'exprimait plus vivement encore, toujours dans
l'espoir de produire un effet d'intimidation. Enfin, pour appuyer ce
langage, une ordonnance royale du 10 mars appela à l'activité 80,000
conscrits de la classe de 1830. L'Autriche, cependant, était trop
avancée pour reculer. Elle accepta avec empressement la proposition
d'une conférence sur les réformes à apporter dans l'administration
pontificale; mais elle était bien décidée, quoiqu'elle eût soin de ne
pas le dire tout haut, à ne pas retarder pour cela d'un jour ses
mesures militaires[281]. Le gouvernement français, au contraire, tâcha
de se persuader que la réponse favorable de l'Autriche impliquait
ajournement de l'intervention, et, pour être en mesure de prendre part
à la délibération commune qui allait s'ouvrir auprès du Saint-Siége,
il se hâta de pourvoir à l'ambassade de Rome, qui, par une négligence
singulière dans une telle crise, n'avait pas eu de titulaire depuis la
révolution de Juillet.
[Note 280: Sur toute cette négociation, cf. les dépêches adressées par
le général Sébastiani à M. de Barante (_Documents inédits_), et les
_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire_.]
[Note 281: _Mémoires de M. de Metternich_, t. V.]
Ce poste, devenu si important, fut offert au comte de Sainte-Aulaire.
Ce choix était significatif. Gentilhomme accompli, lettré distingué,
M. de Sainte-Aulaire s'était trouvé fort engagé dans l'opposition
libérale sous la Restauration; mais il était de ceux qui avaient vu
avec regret cette opposition aboutir à un renversement de la vieille
monarchie. Fort dégoûté de quelques-unes des suites de la révolution
de Juillet, et ne se gênant pas pour dire «qu'elle ne pouvait être
utilement servie que par ceux qui la détestaient», ses principes
politiques comme ses répugnances d'homme du monde ne le disposaient
aucunement à se faire le complaisant des révolutionnaires
cosmopolites. De plus, ses sentiments religieux ne lui eussent pas
permis d'être l'instrument d'une politique hostile au Saint-Siége. À
sa première question sur ce qu'on voulait lui donner à faire en
Italie, le général Sébastiani lui répondit: «Vous aurez à défendre
l'autorité spirituelle et temporelle du Pape.»--«À ces conditions, je
partirai quand vous voudrez», reprit M. de Sainte-Aulaire. Avant de se
mettre en route, le nouvel ambassadeur eut plusieurs entretiens avec
le Roi, avec le président du conseil et avec le ministre des affaires
étrangères. On lui donnait mission d'appuyer les négociations déjà
ouvertes à Vienne, en vue de substituer à l'intervention armée une
sorte de médiation diplomatique des deux grandes puissances
catholiques entre les populations des Légations et leur souverain; il
devait chercher par quelles transactions, par quelles réformes on
pouvait pour le présent pacifier ces contrées, pour l'avenir
raffermir l'autorité du Pape.--Mais, demanda-t-il, que faire si
l'entrée des Autrichiens dans la Romagne précède mon arrivée à
Rome?--Il vit tout de suite que sa question était indiscrète,
importune; le gouvernement cherchait à se convaincre que cette
hypothèse ne se présenterait pas; en tout cas, il lui déplaisait
d'avouer d'avance que, même dans cette hypothèse, il ne ferait pas la
guerre. Force était donc pour l'ambassadeur de deviner ce qu'on ne
voulait pas lui dire explicitement. Cela ne lui fut pas bien
difficile. Il se rendit compte que la partie de ses instructions qui
semblait indiquer la résolution de faire respecter à tout prix en
Italie le principe de non-intervention, ne devait pas être prise à la
lettre, et que si l'intervention s'étendait au territoire pontifical,
ce ne serait encore là qu'une question diplomatique à traiter avec
fermeté, mais avec mesure. Le danger d'une rupture commencerait
seulement au cas, alors nullement à prévoir, où les Autrichiens
entreraient en Piémont. «La guerre serait notre ruine, lui déclara le
général Sébastiani; nous ne sommes pas en état de la soutenir.» Il
n'était pas jusqu'à M. Laffitte qui ne lui dit: «Ne vous préoccupez
pas des apparences belliqueuses, et tenez pour certain, quoi qu'il
arrive, que tant que le Roi sera roi et aura Sébastiani et moi pour
ministres, la paix de l'Europe ne sera pas troublée[282].»
[Note 282: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
À vrai dire, les garanties offertes ainsi par le président du conseil
étaient fort inégales. On pouvait compter sur la volonté du Roi; mais
chacun savait par expérience ce que valait celle de M. Laffitte, et sa
présence au ministère, loin d'être rassurante, apparaissait au
contraire comme le grand danger de la situation. Les étrangers en
jugeaient ainsi; sachant la complaisance du ministre français pour
toutes les opinions violentes, augurant de ses dispositions réelles
par ses fanfaronnades de tribune et par les menaces plus ou moins
voilées de ses communications diplomatiques, ils ne lui croyaient ni
la volonté, ni surtout la force de résister au cri de guerre que
soulèverait dans la gauche la nouvelle, attendue d'un jour à l'autre,
de l'entrée des troupes autrichiennes dans la Romagne.