IV

Pendant que la sagesse royale s'efforçait ainsi partout: en Belgique,

en Pologne, en Italie, d'écarter l'une après l'autre toutes les

tentatives d'aventure téméraire, le parti patriote et belliqueux

devenait, dans la presse et dans le Parlement, plus bruyant et plus

exigeant que jamais. Son exaltation n'avait pas été seulement l'effet

passager du soleil de Juillet; elle se prolongeait en s'aggravant.

Chacune des insurrections qui éclataient presque simultanément sur

tous les points de l'Europe était une excitation nouvelle et semblait

justifier les assertions de ceux qui avaient répété que la France de

1830, en promenant seulement le drapeau tricolore, soulèverait tous

les peuples et bouleverserait le vieux monde. Et puis, disait-on, il

ne s'agissait plus de prendre l'initiative de ce bouleversement, mais

de secourir des insurrections déjà faites, de profiter de l'occasion

qui venait à nous, d'accepter les concours, les annexions qui

s'offraient. Il faut croire cependant qu'une politique d'action

n'était pas si aisée, puisque, dix-huit ans plus tard, en 1848, ces

mêmes démocrates, parvenus à leur tour au pouvoir, se sont empressés

d'assurer l'Europe de leur fidélité aux traités de 1815, et ont été

plus sourds encore que la monarchie de Juillet aux appels de l'Italie

et de la Pologne de nouveau soulevées. Mais, en 1830 et en 1831,

n'ayant pas encore la responsabilité du gouvernement, ils se livraient

à tous les entraînements d'un patriotisme facile pour eux, s'il était

périlleux pour leur pays.

À entendre ces diplomates et ces stratégistes tout imbus des souvenirs

de la Convention et de l'Empire, rien de plus simple ni de plus

légitime que de mettre la main sur la Belgique. Aussi quel cri de

colère, quand le Roi n'ose même pas accepter la couronne offerte au

duc de Nemours! Il a peur de l'Angleterre, dit-on, et alors les

journaux attaquent cette nation, la seule qui soit à peu près notre

alliée, avec la plus âpre violence, comme pour être bien sûrs qu'elle

ne manquera pas à la coalition qu'on se plaît à provoquer. Du reste, à

quoi bon se gêner avec l'Angleterre? Les écrivains «patriotes» ne

décrètent-ils pas qu'en proie aux difficultés inextricables de la

question irlandaise, de la réforme électorale et du paupérisme

industriel, sans le sou, à la veille d'une révolution, elle est

frappée désormais d'une impuissance radicale? Aucune invective

méprisante n'est épargnée à la conférence de Londres, à ces

«représentants d'une civilisation caduque», à ces «soutiens des

spoliations de 1814 et de 1815», devant lesquels la fierté

clairvoyante des journalistes rougit de voir M. de Talleyrand

«ramper», subalterne et incapable. Pour compléter cette intelligente

besogne, on s'applique à exciter les Belges eux-mêmes contre les

«lâchetés» et les «trahisons» de la diplomatie française. Dans la

question italienne, les accusations ne sont pas moins véhémentes: en

n'empêchant pas, à main armée, l'Autriche de réprimer certaines

insurrections, le gouvernement viole à la fois, et les vieilles

traditions de la politique française dans la Péninsule, et son propre

principe de non-intervention; on interprète ce principe comme un

engagement solennellement pris par la France de soutenir, envers et

contre tous, les nations auxquelles il plairait de se soulever, et, au

nom des insurgés de Modène ou des Légations, on prétend nous reprocher

un manque de parole. «Trois fois, s'écrie-t-on, avant que le coq

chante, le gouvernement français a renié le grand principe qu'il a

proclamé bien haut!» Pour la Pologne, on ne prend même pas le temps de

discuter et de réfléchir; tout est au sentiment: «Appui à nos frères

de Varsovie!» tel semble être le cri général. Demandez-vous à ces

exaltés si c'est par ballons qu'ils comptent transporter une armée de

secours? il leur paraît tout simple de répondre en réclamant la

reconnaissance de l'indépendance de la Pologne, l'envoi de généraux,

de volontaires et d'armes, ou bien encore le blocus de la Baltique et

un débarquement sur quelque point du duché de Posen. À croire même un

écrivain révolutionnaire, il eût suffi d'expédier des commis voyageurs

en démagogie, avec mission d'appuyer, au nom de la France, les clubs

de Varsovie, dans la guerre qu'ils avaient déclarée aux chefs

politiques et surtout aux généraux de l'insurrection; une fois le

régime de 93 établi là-bas, la Pologne eût été sauvée par la

toute-puissance de la révolution.

Ainsi guerre contre la Prusse, la Hollande et l'Angleterre en

Belgique, contre l'Autriche en Italie, contre la Russie en Pologne;

et, afin de mieux exciter contre nous non-seulement les gouvernements

effrayés de la révolution, mais les peuples jaloux de leur

indépendance, on dévoilait des desseins de conquêtes, on parlait

couramment de «rentrer dans nos frontières», en reprenant la rive

gauche du Rhin. La _Gazette d'État_ de Berlin répondait «que les

frontières naturelles de la France étaient les Vosges et les

Ardennes», opposant ainsi à une déclamation vaniteuse et passagère le

cri d'une haine réfléchie et d'une tenace convoitise. Où s'arrêterait

d'ailleurs l'imagination diplomatique et guerrière des hommes d'État

du parti révolutionnaire? En un tour de main ou plutôt en un tour de

phrase, ils bouleversaient tout, disposaient de tout. Les

circonstances, a dit un des leurs, «permettaient aux Français une

ambition sans limites». Cet écrivain croyait voir «la Russie engagée

dans des projets trop vastes pour ses ressources, la Prusse en lutte

avec les provinces rhénanes, l'Autriche menacée par l'esprit

d'indépendance en Italie, l'Angleterre incertaine, inquiète et

impuissante, l'Europe entière surprise et éblouie par la révolution de

1830». Dès lors, aucun obstacle à notre action. Rien de plus aisé que

de dominer à Constantinople et, «par l'empire des sultans raffermis,

de sauver la Pologne». En Italie, «l'uniforme de nos soldats, brillant

sur le sommet des Alpes, suffisait pour l'indépendance de la

Péninsule». Aux Belges, «nous offririons, pour prix d'une fraternelle

union, la substitution du drapeau tricolore à l'odieux drapeau de la

maison d'Orange». Cela même n'était pas assez: nous intervenions à

Lisbonne, pour y détruire la «domination déshonorée de l'Angleterre»;

nous nous «emparions moralement de l'Espagne», en poussant seulement

les réfugiés espagnols entre les deux factions monarchiques, ardentes

à s'entre-détruire. Puis, après s'être repu de ces chimères, on

promettait à cette France, mal guérie des ivresses napoléoniennes,

«qu'encore une fois, elle allait gouverner le monde[283]».

[Note 283: M. Louis BLANC, _Histoire de dix ans_, t. II, p. 166.]

Ces extravagances téméraires n'étaient pas seulement le fait

d'irréguliers sans importance. Il était un écrivain qui occupait le

premier rang dans la presse de gauche et qu'on ne pouvait, à cette

époque, accuser d'animosité contre la monarchie: cet homme nous est

connu; déjà sa fière, âpre et fine figure nous est apparue dans les

dernières années de la Restauration, à l'avant-garde de l'opposition,

entre M. Thiers et M. Mignet, et nous avons alors tâché de

l'esquisser[284]: c'est Armand Carrel. Il n'est pas de témoin plus

considérable et moins suspect pour nous faire connaître les idées qui

régnaient alors dans la partie supérieure de l'opinion libérale et

révolutionnaire: témoin facile à interroger d'ailleurs, puisque,

presque chaque matin, il exprimait sa pensée dans un journal qui

exerçait une réelle action sur l'esprit public. Aussi bien, quelque

déraisonnables que soient les explosions belliqueuses de Carrel, elles

sont moins déplaisantes que les déclamations des rhéteurs alors si

nombreux dans la gauche; il y a chez lui quelque chose de plus

sérieux, de plus profond, un accent plus vibrant: la langue de

l'écrivain naturellement froide, sèche, amère, tendue, a, quand il

aborde ces sujets, l'élan entraînant, la chaleur communicative et

l'éclat presque joyeux d'un clairon de bataille. On sent que, pour

être aveuglé, son patriotisme est vrai, que ce n'est pas seulement un

motif à phrase, que son épée n'est pas une arme de théâtre, et que,

s'il veut follement verser le sang de la France, du moins il ne

ménagerait pas le sien propre. Né avec le siècle, il appartenait à

cette génération trop jeune pour avoir éprouvé, vers la fin de

l'Empire, la souffrance et la lassitude de la guerre, assez âgée pour

avoir compris et ressenti la douleur de l'invasion. Il était obsédé

par ce qu'il appelait le «poignant souvenir de Waterloo[285]». Plus

qu'aucun de ses contemporains, il avait été atteint de ce mal, alors

si répandu, qu'on a appelé la «maladie de 1815»: sorte d'hallucination

enivrante et douloureuse dans laquelle on évoquait sans cesse les

victoires et les défaites passées; plaie toujours vive de

l'humiliation nationale; inconsolable regret de la gloire perdue; soif

insatiable de la revanche; impression d'ailleurs singulièrement

complexe, où le culte de Napoléon se mêlait à des prétentions

libérales, surtout à des passions révolutionnaires, et qui aboutissait

presque à proclamer une contradiction entre l'idée de paix et

l'honneur français.

[Note 284: Voyez le _Parti libéral sous la Restauration_, p. 466 et

suiv.]

[Note 285: _National_, article du 17 janvier 1831.]

Ouvrons donc le _National_ de cette époque. Combien peu Carrel cherche à

dissimuler ou à tempérer la véhémence belliqueuse de la politique

extérieure qu'il prétend imposer à la monarchie nouvelle! «La

révolution, dit-il, doit être l'affranchissement-de la France, au dedans

et au dehors.» Il déclare que la «patrie n'est pas heureuse quand elle

n'est pas suffisamment glorieuse»; or, «elle n'est pas suffisamment

glorieuse, quand elle porte la trace des mutilations que lui font subir

des traités humiliants, quand les uhlans font encore l'exercice à six

marches de Paris, et que le qui-vive de la Sainte-Alliance retentit

contre nous, derrière les Pyrénées, derrière les Alpes, et des montagnes

de la Suisse à l'embouchure du Rhin». Il professe que «le droit public

de l'Europe ne peut plus dater de Waterloo, mais de nos journées de

Juillet», et que «vouloir la paix aux conditions du traité de Vienne,

c'est vouloir la guerre». Contre ces «infâmes» traités de 1815, acceptés

par la «lâcheté des Bourbons», il n'a pas assez d'invectives; la France,

affirme-t-il, «en est déliée» et a le droit d'en exiger la «révision

immédiate[286]». À peine une insurrection éclate-t-elle quelque part,

il prend son parti avec emportement, et proclame que la France est

obligée à lui porter secours[287]. Pas une puissance à laquelle il ne

jette le gant. Son amertume éclate surtout contre l'Angleterre: est-ce

un ressentiment d'origine napoléonienne? Il lui reproche de «ne placer

son honneur que dans le déshonneur de la France». Puis, afin que le

patriotisme allemand ne se sente pas moins froissé que l'amour-propre

britannique, il ne craint pas d'affirmer qu'entre MM. les Prussiens et

la révolution de Juillet, il ne sera signé de paix que quand il n'y aura

plus un soldat prussien sur la rive gauche du Rhin, et que les conseils

de la France auront repris, parmi les États de la rive droite,

l'ascendant qui leur appartient; «le gouvernement, ajoute-t-il, ne peut,

sans trahir les intérêts de la France, et les trahir de la manière la

plus coupable, la plus lâche, la plus infâme, permettre que la rive

gauche du Rhin appartienne à d'autres qu'à lui ou à une nation tout à

fait en communauté d'intérêts avec lui[288]». Il ne dissimule pas les

conséquences de la politique qu'il conseille: «Que cela ressemble

furieusement à la guerre générale, c'est possible; l'opposition ne le

nie pas; mais elle se moque de la guerre générale en 1831, qui n'est

plus 1793 ni 1815.» Impatient d'entendre le «canon des victoires

nationales», il s'écrie: «Faites cette guerre, faites-la au plus vite...

Oui, vienne cette lutte que nous appelons de tous nos voeux, et qui peut

seule vider la querelle entre la vieille et la nouvelle Europe!» Il

repousse dédaigneusement la diplomatie: «À la guerre seule, il

appartient de rétablir l'équilibre[289].» Ce baptême de sang lui paraît

nécessaire à la jeune monarchie; et rappelant ce qui s'est passé en

Angleterre, lors de la révolution de 1688: «C'est par la guerre, dit-il,

que cette révolution s'est établie, comme toutes les révolutions[290].»

Il n'est pas jusqu'à la misère publique qui ne lui serve d'argument:

«Quand la confiance publique est perdue; quand il n'y a plus ni crédit

ni commerce possibles; quand la détresse, le désespoir, la passion ont

mis les armes à la main de la classe qui vit de son travail dans les

temps de sécurité fondée, il faut la guerre[291]...» Du résultat, il ne

s'inquiète pas un moment: le succès est certain. «Si nous sommes en état

de vaincre une nouvelle coalition, nous en doutons aujourd'hui moins que

jamais[292].» Cet ancien officier qui autrefois avait fait preuve dans

les choses militaires d'un esprit net, froid, peu enclin aux chimères,

en est aux phrases de la rhétorique révolutionnaire sur les volontaires

de 92 et sur les deux millions de gardes nationaux. La France de Juillet

lui apparaît à la fois si séduisante pour les peuples, si terrifiante

pour les gouvernements, que l'Europe s'empresserait «de lui accorder,

presque sans examen, tout ce qu'elle demanderait[293]». Puis il ajoute

ces fanfaronnades qu'il est aujourd'hui si singulièrement pénible de

relire: «Ceux qui n'ont pas craint, dans les rues de Paris, l'élite des

troupes royales, n'auront pas peur des régiments prussiens... Vienne le

moment où se rencontreront en champ clos une avant-garde prussienne et

une poignée de volontaires français, le souvenir des glorieuses luttes

de Bruxelles et de Paris sera là pour glacer l'automate dressé à la

_schlague_ et imprimer aux coups du soldat citoyen une puissance

inconnue depuis les beaux jours de l'armée d'Italie[294].» À ceux que

ces promesses de facile victoire laissent encore indécis, il dit

qu'après tout la guerre est inévitable, que l'Europe est résolue à nous

la déclarer, et «qu'il vaut mieux faire la guerre un peu plus tôt sur le

Rhin qu'un peu plus tard aux portes de Paris[295]». Aussi quels ne sont

pas la déception, la colère, le dégoût chaque jour grandissant de

Carrel, quand il voit au contraire le gouvernement persister dans une

politique modeste, prudente et obstinément pacifique! On dirait que le

journaliste cherche à piquer et irriter l'amour-propre de la monarchie

nouvelle, qu'il veut, à force d'injures, la contraindre à se battre. Il

accable de sarcasmes ceux qui «se mettent à genoux devant l'Europe»; il

dénonce avec indignation ceux qui «perdent la France et la livrent à

l'étranger», qui «payent sa confiance en déshonneur», qui, «en fait de

lâcheté, vont du plus bas à quelque chose qui est plus bas encore». Le

mot de «trahison» revient sans cesse sous sa plume. «Honte, mille fois

honte, dit-il, à l'impertinent et lâche système qui veut proclamer

l'égoïsme politique de la France!» Et il s'écrie, dans l'exaspération de

son mépris: «Il y avait plus de fierté sous le jupon de la

Pompadour[296]!»

[Note 286: _National_, articles des 5 novembre, 1er et 4 décembre

1830, des 17 janvier et 22 mars 1831.]

[Note 287: Carrel ne se dissimule pas cependant que «soutenir des

révolutions accomplies, c'est offrir une prime d'encouragement à

toutes les révolutions à naître». (Article du 21 septembre 1831.)]

[Note 288: _National_, articles du 2 février et du 17 avril 1831.]

[Note 289: _Ibid._, 30 novembre, 11 décembre 1830; 9 janvier, 13 avril

1831.]

[Note 290: _Ibid._, 17 janvier 1831.]

[Note 291: _National_, 11 décembre 1830.]

[Note 292: _Ibid._, 9 mars 1831.]

[Note 293: _Ibid._, février 1831.]

[Note 294: _Ibid._, 30 novembre 1830.]

[Note 295: _Ibid._, 30 novembre 1830, 13 mars 1831.]

[Note 296: _National_, 5 novembre, 11 et 13 décembre 1830; 5 et 16

mars, 1er, 7 et 29 avril, 25 septembre 1831.]

La parole faisait écho à la presse. C'était sur les affaires

étrangères que se livraient alors les combats les plus retentissants

de la tribune parlementaire, et, à voir l'acharnement des partis,

l'émotion passionnée du public, il était manifeste que cette question

de paix ou de guerre, déjà si redoutable et si tragique par elle-même,

comprenait et résumait toutes les autres; que sur ce champ de

bataille, avait lieu la rencontre décisive de la monarchie et de la

révolution. Deux hommes étaient alors les principaux orateurs de la

politique belliqueuse, «un soldat déclamateur et un avocat sophiste»,

le général Lamarque et M. Mauguin. Regardez-les, à la tribune, mettre

sur la sellette toutes les chancelleries, faire manoeuvrer toutes les

armées, contracter des alliances, dénoncer les traités, livrer des

batailles, parcourir l'Europe sans fatigue pour leur activité, sans

embarras pour leur génie, pénétrer jusqu'en Asie, répéter et dépasser

les prodiges de Bonaparte, de César et d'Alexandre, mettre en demeure

la royauté de 1830 d'entreprendre, sous peine d'être convaincue de

déshonneur et de trahison, la grande croisade révolutionnaire contre

toutes les anciennes monarchies. «Lorsqu'un gouvernement nouveau,

s'écriait M. Mauguin, s'introduit au milieu des vieilles dynasties de

l'Europe, il faut qu'il fasse comme un officier nouveau qui entre

dans un régiment, qu'il fasse ses preuves.» Et défiant les soldats de

l'étranger: «Qu'ils viennent, et ils verront si nous avons posé les

armes, s'ils sont tous morts, les héros d'Austerlitz et d'Iéna!» Le

général Lamarque déclarait la guerre si nécessaire, qu'il eût fallu la

faire presque «sans motif[297]»; puis, après avoir dépeint et flétri

l'égoïsme lâche et subalterne du gouvernement, après l'avoir montré

s'abaissant devant l'Europe et tremblant de mécontenter l'Angleterre,

il s'écriait, aux applaudissements de ces bourgeois qui s'imaginaient

avoir vaincu l'Europe, en délogeant les gardes suisses des Tuileries:

«Mais pourtant le beffroi de Notre-Dame a tonné le 29 juillet! mais le

canon de Paris a fait taire celui de Waterloo!»

[Note 297: «La gloire, disait le général Lamarque, est un ciment si

puissant, elle fait pousser des racines si profondes à une dynastie

nouvelle, qu'il serait peut-être politique de la chercher sans

motif.»]

Officier distingué des armées impériales, fort engagé dans les

Cent-Jours, le général Lamarque avait été, sous la Restauration, l'un

des types de cette opposition qui se disait libérale, en étant surtout

bonapartiste[298]. Au lendemain de la révolution de Juillet, il se

trouva tout à coup en possession d'une de ces renommées passagères que

l'histoire ne ratifie pas, et qui sont d'autant moins durables

qu'elles sont plus exagérées. On le mettait alors couramment au niveau

ou même au-dessus du général Foy. À entendre la voix publique, c'était

un «orateur de l'antiquité», un «héros classique», un «grand homme de

Plutarque dont on ne savait si les blessures avaient été reçues à

Waterloo ou aux Thermopyles». Quand il apparaissait à la tribune, les

joues creuses et pâles, le front sillonné de cicatrices, la voix

sépulcrale, récitant un discours écrit avec un certain don de la

phrase, la foule croyait voir la figure, entendre la parole du

patriotisme souffrant et indigné. C'étaient parfois des explosions

d'enthousiasme, difficiles à comprendre pour quiconque relit

aujourd'hui ces lieux communs ampoulés. Tel jour, par exemple, une

jeune femme, placée dans une des tribunes de la Chambre, lançait au

général un bouquet de fleurs. Après tout, n'était-il pas juste de le

traiter comme un acteur au théâtre? Non pas, sans doute, qu'il ne fût

sincère: ses imprécations contre les traités de 1815 n'étaient pas

seulement phrases de rhéteurs; il croyait réellement la France

déshonorée, tant qu'elle n'aurait pas rétabli sa domination militaire

sur le monde, comme au lendemain d'Austerlitz, et il se sentait

personnellement humilié, tant qu'il serait gouverné par des bourgeois.

[Note 298: En 1815, cependant, il avait publié une brochure où il

annonçait la résolution de «s'envelopper dans le drapeau blanc» qui,

disait-il, lui servirait de «linceul». (_Mémoires de M. Dupin_, t. II,

p. 197.)]

C'était pourtant un bourgeois, cet avocat qui rivalisait avec le

général Lamarque d'audace diplomatique et d'intrépidité belliqueuse.

Parole diserte, abondante, incisive, dirigée avec un art qui allait

jusqu'à l'apprêt, sûre d'elle-même à ce point de manquer de saillie et

d'imprévu; voix mélodieuse qui eût enchanté, si l'on n'eût senti que

derrière ce merveilleux instrument, l'âme était absente; manières

aimables, facilement doucereuses; figure régulière, souriante sans

gaieté, avec une fatuité déplaisante qui en gâtait tout le charme: tel

était M. Mauguin. Indocile et hardi, ambitieux et mobile, avant tout

vaniteux, il avait cru d'abord que, d'un seul coup, les journées de

Juillet allaient le porter au pinacle; il s'était flatté de

transformer en gouvernement provisoire la commission municipale dont

il faisait partie. Ce rêve fut de courte durée; il ne pardonna pas à

ceux qui l'avaient fait évanouir, et sortit de là froidement résolu à

pousser l'opposition plus loin que tout autre. Les affaires étrangères

lui parurent fournir le thème le plus favorable; ses prétentions

d'homme d'État y trouvaient leur compte. Au bout de quelques semaines,

il se crut le plus compétent des diplomates et même un peu

stratégiste. Ne parlez plus à cet avocat de problèmes juridiques et

législatifs. Fi donc, il n'est pas fait pour ces misères de procureur;

il dispose du monde entier à la tribune, et fût-il seul à croire à son

importance, il s'y complaît. Alors le public ne voyait pas, comme il

le verra bientôt, le vide de cette rhétorique[299], le faux de ces

sophismes, le ridicule de cette infatuation; si déjà M. Mauguin était

isolé, sans empire réel sur les autres, du moins il jouait un rôle

brillant et bruyant; on l'écoutait et on l'applaudissait.

[Note 299: Jacquemont a écrit dans une de ses lettres: «Mauguin

s'annonce de loin comme un orage et passe comme un nuage creux de

paroles.»]

Le parti belliqueux ne se contentait pas de presser le gouvernement

français de faire partout en Europe la croisade révolutionnaire, il

appelait, suscitait partout la révolte des peuples contre leurs

souverains, violation flagrante de la neutralité dans laquelle il

importait tant à la loyauté, à la sécurité de la France de se

maintenir. «Ce parti, a dit un peu plus tard M. Guizot, appelait à

grands cris la guerre, la guerre générale, la guerre de principe...

Quand la guerre lui a manqué, qu'est-ce qu'il a fait? Il l'a faite,

cette guerre, mais il l'a faite sous main, il l'a faite sous terre,

par la propagande, par les provocations à l'insurrection, au

renversement des gouvernements établis. C'est une guerre, cela,

messieurs. Il n'est pas loyal d'appeler cela la paix; c'est la guerre

non déclarée, déloyale, injuste... Nous avons vu ouvrir des

souscriptions en faveur de je ne sais quels projets de révolution qui

n'ont pas même eu l'honneur d'avorter; nous avons vu des sociétés

anonymes se former pour provoquer au dehors de semblables projets.» On

ne s'en cachait pas d'ailleurs; s'adressant aux puissances

elles-mêmes, Carrel osait écrire: «Nous chercherons, nous, à soulever

les peuples contre les rois pour la liberté du monde; nous le ferons

au grand jour par la presse, partout où pénètrent nos feuilles; nous

le ferons en secret par nos intelligences, là où il n'est pas plus

permis d'imprimer que de penser et d'écrire; c'est notre droit, c'est

notre rôle.» Sans doute, le journaliste et ses amis s'inquiétaient peu

de contrecarrer ainsi directement l'action de notre diplomatie, de

rendre sa tâche plus difficile, plus pénible et plus périlleuse,

d'éveiller des espérances qu'elle ne pouvait réaliser, d'encourager

des exigences qu'elle devait ensuite combattre, de l'exposer à se

faire accuser de manque de parole par les peuples déçus; mais était-ce

rendre service aux révoltés eux-mêmes, que les exciter, sans être

capable ensuite de les seconder? Qui donc alors devenait vraiment

responsable de tant de douloureux avortements? Sur qui devait retomber

le sang répandu en vain? M. Guizot était fondé à dire de cette

conduite tenue à l'égard des révolutions étrangères: «On a fait comme

ces malheureux qui mettent au monde des enfants, sans s'inquiéter de

savoir s'ils sont en état de les nourrir et de les élever.»

La Fayette, demeuré pendant toute la première partie du ministère

Laffitte l'un des premiers personnages du gouvernement, était le

centre de cette diplomatie révolutionnaire. Tous les conspirateurs et

insurgés d'Europe avaient des agents accrédités auprès de lui. Sa

correspondance le montre occupé à les encourager, et il est assez dans

la confidence de leurs projets pour pouvoir souvent annoncer d'avance

leurs soulèvements; genre de prophétie qui n'était pas de nature à

diminuer les méfiances et les griefs des puissances intéressées. Il

abusait de sa situation pour engager le gouvernement français de la

façon la plus indiscrète et la plus téméraire. Les agitateurs polonais

ou italiens, depuis longtemps en relations étroites avec lui,

agissaient d'après ses conseils et ses encouragements. La Fayette,

cependant, moins franc ou moins conséquent que le général Lamarque ou

M. Mauguin, se défendait de désirer la guerre, de vouloir «cette

attaque soudaine, spontanée, impétueuse comme la révolution elle-même,

qui, disait-il, était demandée par tant de patriotes»; mais, par

niaiserie, plus que par perfidie, il faisait et disait tout ce qui

pouvait compromettre le maintien de la paix. Il ne dénonçait pas les

traités, mais se plaisait à les maudire et parlait avec mépris et

dédain des conférences diplomatiques. Il ne voulait pas rompre avec la

vieille Europe, mais conseillait au gouvernement de «prendre avec elle

le ton un peu hautain[300]», la dénonçait comme étant imbue de

«principes rétrogrades», en lutte inévitable avec «nos contagieuses

libertés», traitait, à la tribune, les souverains étrangers de

«tyrans», et se vantait d'être pour eux «un épouvantail». On ne voit

guère ce que gagnaient à un tel langage la sécurité et la dignité de

la France. Tout en se disant d'accord avec le gouvernement sur les

principes de sa politique extérieure, c'est-à-dire sur la

non-intervention, il l'accusait, comme M. Mauguin ou le général

Lamarque, d'avoir «fait descendre la France de la hauteur où la

révolution de Juillet l'avait élevée». Il était de ceux que nous avons

déjà signalés et qui déclaraient la France obligée, au nom de ce

principe de non-intervention, de protéger toutes les insurrections. Ne

prétendait-il pas que nous devions empêcher les années russes d'entrer

en Pologne, sous prétexte qu'il y avait là deux nations, deux

gouvernements distincts, bien que réunis sur la tête d'un seul prince,

et que le Czar n'avait pas le droit de porter secours au roi de

Pologne? Il ne semblait pas s'apercevoir que ce principe ainsi

interprété ne nous laissait plus qu'un rôle passif, qu'il livrait en

réalité la direction de notre diplomatie et la disposition de nos

armées aux révolutionnaires de tous pays. C'était le dernier mot de la

tactique du «laisser-aller».

[Note 300: «Quand, disait La Fayette, je pris la liberté de proposer

au ministère, dès les premiers temps de la révolution, de _prendre le

ton un peu hautain_ qui pouvait nous convenir avec les puissances

étrangères, l'idée ne m'est pas venue de leur déclarer la guerre.»]

Dans cette question, comme dans les autres, La Fayette était dominé

par son entourage. Auprès de lui, s'agitaient des réfugiés de diverses

provenances, aventuriers, hâbleurs, déclassés, quelquefois même

chevaliers d'industrie, mêlés à des citoyens généreux qui s'étaient

sacrifiés pour leur pays et à de touchants exilés qui pleuraient Sion

sur le fleuve de Babylone; les meilleurs, en proie à ce trouble

d'esprit, à cette illusion impatiente de tout risquer, qui est le

propre des émigrés; tous se croyant d'ailleurs le droit de chercher

uniquement l'avantage de leur propre patrie, sans s'inquiéter de ce

qu'il pourrait en coûter à la France. Nul n'a poussé plus loin que La

Fayette et n'a goûté davantage le cosmopolitisme. En Amérique comme en

Europe, il avait acquis, auprès des patriotes de chaque nation, une

sorte de naturalisation universelle. Citoyen de tous les pays et

surtout garde national de toutes les cités, il s'amusait, au moment où

la Pologne versait à flots son sang, à se proclamer «le premier

grenadier de la garde nationale de Varsovie». Combien il était heureux

de pouvoir écrire: «On vous aura raconté notre dîner allemand et

cosmopolite; j'ai été fort touché d'entendre les _vivat_ à mon égard,

répétés en sept langues différentes, dont une hongroise[301].» Plus

fier encore, quand il apprenait qu'une révolte avait éclaté en quelque

pays, au cri de: Vive La Fayette! Le plus négligé et le plus

compromis, dans ce patriotisme universel, était l'intérêt de la

France; une telle politique nous eût jetés aussi vite dans les

aventures que les agressions plus franches, conseillées par Carrel,

par M. Mauguin ou par le général Lamarque; c'était, sinon la guerre

sans le dire, ce qui eût été le plus perfide, du moins la guerre sans

le vouloir, ce qui était certainement le plus dangereux et le plus

sot.

[Note 301: Lettre du 30 mai 1832.]

Si la politique belliqueuse, avouée ou non avouée, n'avait été que

celle d'une opposition en lutte contre un gouvernement nettement

pacifique, le conflit déjà n'eût pas été sans péril; il eût été à

craindre que l'opinion, troublée, intimidée par le tapage des

violents, ne se laissât aller à la dérive, sans que la sagesse du Roi

parvînt à la retenir. La situation était plus dangereuse encore: les

partisans de la guerre, au lieu d'être en hostilité avec le

gouvernement et par suite séparés de lui, se trouvaient en quelque

sorte mêlés dans les rangs de l'armée ministérielle. M. Laffitte

aimait sans doute à déclarer aux diplomates et aux conservateurs que,

«lui aussi, il voulait la paix et la bonne intelligence avec les

puissances étrangères»; il condamnait la «propagande» faite pour

exciter «des révolutions dans toute l'Europe», et désavouait «ses amis

républicains»; mais s'il était pacifique, il ne l'était qu'avec sa

légèreté, sa faiblesse et son inconséquence habituelles. Parmi les

«patriotes», il avait beaucoup de ses amis, de ses fonctionnaires, de

ses familiers, de ceux à la passion desquels il résistait rarement, à

la curiosité desquels il se livrait toujours. C'est pour leur plaire

qu'il tenait parfois à la Chambre un langage ou même entraînait le

cabinet à des démarches peu en harmonie avec la politique que de son

côté le Roi tâchait de faire prévaloir. On a vu quelles complications

fâcheuses en étaient résultées notamment dans les affaires de Belgique

et d'Italie. Plus le danger approchait, moins le président du conseil

paraissait en état de le parer. Loin d'oser enfin rompre avec la

gauche belliqueuse, il se montrait d'autant plus timide et caressant

qu'elle était plus violente, ne semblant avoir qu'une résolution

ferme, celle, quoi qu'il arrivât, de ne jamais se l'aliéner. Si cette

gauche n'était pas dès lors tout à fait la maîtresse, elle devait

évidemment l'être le lendemain, pour peu que l'on continuât dans la

voie où l'on s'était engagé.

Une telle situation ne contribuait pas peu à entretenir et à aggraver

les défiances des chancelleries étrangères. Comment ces chancelleries

pouvaient-elles accorder grande foi aux assurances diplomatiques,

quand le langage de la tribune semblait parfois si différent? De quel

poids pouvaient être à leurs yeux les intentions sincèrement

pacifiques du Roi, en face des violences belliqueuses d'hommes qu'ils

ne parvenaient pas à distinguer des gouvernants ou auxquels ceux-ci ne

paraissaient avoir ni la volonté ni la force de résister? Dès le

lendemain des journées de Juillet, les cabinets européens avaient été

conduits à supposer qu'en France le pouvoir réel était autre que

l'autorité nominale. En août 1830, M. de Humboldt, chargé par la

Prusse, et aussi, disait-il, «par quelques autres cabinets

prépondérants», de s'informer des intentions du gouvernement français,

était allé tout droit trouver La Fayette; et, comme celui-ci faisait

mine de le renvoyer au ministre des affaires étrangères, M. de

Humboldt avait insisté, et déclaré qu'il avait mission de s'adresser

au général; alors, sans se faire prier davantage, celui-ci s'était mis

à développer l'interprétation singulièrement compromettante qu'il

donnait au principe de non-intervention. À tout instant, les efforts

diplomatiques du Roi et des ambassadeurs se heurtaient aux alarmes,

aux irritations qu'excitaient, chez les puissances, les agressions

guerrières de Carrel, de Mauguin, de Lamarque, ou les incartades

cosmopolites de La Fayette. Louis-Philippe, par exemple, devait plus

d'une fois rassurer lui-même le gouvernement de Vienne sur les projets

italiens de La Fayette, et il se trouvait réduit à indiquer, comme

motif de sécurité, que le général était trop occupé de la Pologne pour

rien tenter de sérieux au delà des Alpes. M. de Barante, rendant

compte de ses conversations avec le ministre sarde et avec les

diplomates étrangers, écrivait, le 5 mars 1831: «Les discours de M. de

La Fayette, son action, son influence sont le principal thème de

toutes les conversations: on ne me dit pas, mais je comprends fort

bien que tout ce que notre gouvernement fait de raisonnable, de

pacifique, d'amical pour les autres puissances, paraît non pas la

suite d'un plan fortement arrêté, mais le résultat d'une oscillation

alternative entre une opinion qui se fait craindre et une politique

sage et éclairée dont, à regret, l'administration française se voit

souvent forcée de s'écarter[302].» Chaque imprudence de nos patriotes

et surtout chaque faiblesse du pouvoir avaient aussitôt leur

contre-coup dans la conférence de Londres, et risquaient de faire

rompre cette délibération, suprême et unique ressource de la paix

européenne. Il ne fallait pas moins de tout le sang-froid de

Talleyrand, de son autorité personnelle et même de l'indépendance

quelque peu impertinente qu'il affichait à l'égard de son

gouvernement, pour écarter les difficultés qui renaissaient sans cesse

et faisaient douter du succès. Les hideux désordres qui marquèrent la

fin de l'administration de M. Laffitte et que nous raconterons tout à

l'heure, n'étaient pas faits pour diminuer les défiances des cabinets

étrangers. À Londres même, dans un milieu libéral, la duchesse de Dino

constatait que «notre Révolution de Juillet était fort dépopularisée

par la série des émeutes et des gâchis de Paris[303]». De Turin, M. de

Barante, dont nous avons déjà cité le clairvoyant témoignage, écrivait

à son ministre, le 25 février: «Je commence à voir plus manifestement

l'effet de nos troubles de Paris: il est complet et affligeant. Votre

Excellence n'a nul besoin que je le décrive, il est assez facile à

deviner. Il donne de la force aux opinions qui nous sont contraires,

intimide les hommes sensés qui nous sont favorables, et, ce qui est le

plus triste, nuit à notre considération. Je puis déjà entrevoir un

changement dans le ton du comte de Latour (le ministre sarde). À ses

yeux je ne représente plus qu'un pouvoir variable et incertain. Ce

qu'il importe surtout de savoir, c'est qu'on nous craindra d'autant

moins qu'on nous supposera livrés à des opinions plus absolues et plus

ardentes.» Il ajoutait, le 9 mars: «La tribune, les journaux, les

lettres arrivées de Paris apprennent trop bien aux gens les moins

clairvoyants tout ce qui est remis en problème. Je dois le dire à

Votre Excellence, à aucun moment depuis le premier mois qui s'est

écoulé après la révolution de Juillet, le péril de la France n'a été

jugé plus grand. La solennité des paroles officielles qui nieraient

l'évidence serait de peu d'effet[304].»

[Note 302: _Documents inédits._]

[Note 303: Lettre à M. de Barante, en date du 31 mars 1831.

(_Documents inédits._)]

[Note 304: _Documents inédits._]

À ce régime, l'inquiétude allait chaque jour croissant en Europe. Dans

toutes les chancelleries, on déclarait la guerre imminente. C'était,

dans les premiers jours de mars, le propos courant des diplomates

étrangers[305], et nos ambassadeurs en recueillaient partout l'écho.

De Turin, M. de Barante écrivait: «Ici l'on est fort convaincu de la

guerre.» Et M. Molé lui répondait de Paris: «Plus que jamais, la

guerre me paraît inévitable[306].» Ce n'était pas qu'à l'étranger on

désirât cette guerre, ni même qu'on soupçonnât seulement les ministres

français de la vouloir; c'est qu'on croyait ces ministres de plus en

plus débordés par les violents, de moins en moins capables de leur

résister. Là était le danger. Pour rendre confiance aux autres

puissances, pour dissiper les illusions des agitateurs cosmopolites,

pour dégager notre responsabilité comme notre honneur, pour sauver la

paix, il eût fallu prouver clairement au monde que les hommes de

gauche n'étaient plus les inspirateurs et les confidents du

gouvernement, qu'ils n'étaient plus ses maîtres ou du moins ses

coadjuteurs avec succession future et prochaine; il eût fallu un

ministère qui non-seulement laissât le Roi vouloir la paix, mais qui

la voulût fermement lui-même et surtout osât traiter en adversaires

ceux qui ne la voulaient pas. C'est en cela que la question étrangère

se trouvait étroitement liée à la question intérieure, et qu'une

politique de laisser-aller au dedans mettait en péril au dehors la

sécurité de la France.

[Note 305: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 202 et 214.]

[Note 306: _Documents inédits._]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 1 / 7) · 第 39 / 98 题