II

On se ferait difficilement une idée de l'émotion produite à Paris,

dans les premiers jours de décembre, par la nouvelle du soulèvement de

Varsovie. Sans doute le mouvement belge s'était produit trop près de

nous, intéressait trop directement notre politique, pour n'avoir pas

inspiré de vives sympathies. La cause de l'indépendance italienne

avait aussi pour l'imagination française un charme plein de poésie.

Mais tout cela n'était rien à côté de l'effet produit par les

événements de Pologne. On ne parlait pas d'autre chose à Paris. Chacun

chantait la _Varsovienne_ de M. Delavigne, avec non moins de passion

que la _Parisienne_[249]. La Fayette pouvait s'écrie: «Toute la France

est polonaise», et il mettait en demeure le «gouvernement français» de

montrer que lui aussi était «polonais». «Nous vivions surtout en

Pologne», a écrit plus tard M. Louis Blanc. Au service de cette cause,

les catholiques n'étaient pas moins enflammés que les démocrates, et

le jeune comte de Montalembert faisait écho, dans l'_Avenir_, aux

explosions d'Armand Carrel dans le _National_. Tout était réuni

d'ailleurs pour expliquer et justifier ces sympathies: admiration pour

ces combattants dont la vaillance voilait ce que certains bas-fonds de

l'insurrection avaient de moins noble et de moins pur; souvenir

indigné de ce meurtre d'une nation, meurtre qui avait été, à la fin

du dernier siècle, un crime odieux à la charge de l'Europe et pour

notre pays un irréparable malheur; vieille tendresse pour ces Français

du Nord, encore réchauffée dans l'héroïque fraternité des guerres

impériales; enfin le sentiment que, par sa révolte de novembre 1830,

la Pologne venait d'arrêter et de détourner sur elle les armées que le

Czar réunissait pour les jeter sur la France et sur la Belgique[250].

Et puis, n'y avait-il pas là de quoi flatter et satisfaire ce goût et

ce besoin de dramatique qui sont, pour l'esprit français, l'une des

premières conséquences de l'excitation révolutionnaire[251]? Au lieu

des émeutes bourgeoises de Bruxelles ou des conspirations à huis clos

du carbonarisme italien, c'étaient de formidables batailles où

s'entre-choquaient, dans les boues et les neiges de Pologne, des

armées de cent mille hommes. Dans l'incertitude poignante de

l'éloignement, la rumeur d'une victoire, acclamée un jour avec des

larmes d'enthousiasme, se trouvait le lendemain cruellement démentie,

et les journaux passaient brusquement des dithyrambes de l'illusion

aux imprécations du désespoir. Il n'était pas jusqu'à ce fantôme

meurtrier et alors nouveau du choléra, qui, s'avançant à la suite des

armées russes, ne donnât à ce tableau une couleur plus sinistre

encore.

[Note 249: Dans ce chant, les Polonais s'écriaient: «À nous,

Français!» Puis rappelant toutes les batailles de l'empire où ils

avaient combattu pour nous, ils ajoutaient:

. . . . . . . . . . Pour de vieux frères d'armes,

N'aurez-vous que des larmes?

Frères, c'était du sang que nous versions pour vous.]

[Note 250: C'est ce qu'exprimait La Fayette, quand il disait: «La

guerre était préparée contre nous; la Pologne devait former

l'avant-garde; l'avant-garde s'est retournée contre le corps de

bataille.» M. de Metternich gémissait de son côté sur ce que la

«déplorable révolution polonaise» avait «empêché que l'entente, si

nécessaire entre les trois cours, eût pu s'établir dans un sens

vraiment utile». (_Mémoires_, t. V, p. 166, 167.)]

[Note 251: Un des amis de M. Guizot lui écrivait à cette époque: «La

Pologne est bien plus populaire que la Belgique. Pourquoi? parce que

c'est plus dramatique. La France est pour le moment dans le genre

sentimental, bien plus que dans le genre rationnel.» (_Mémoires de M.

Guizot_, t. II, p. 285.)]

Mais que faire pour répondre au cri parti des rives de la Vistule? La

guerre? la guerre à six cents lieues, à travers tout le continent,

cette guerre où avait échoué Napoléon dans sa puissance? Il y avait

longtemps que le proverbe polonais disait: «Dieu est trop haut, et la

France est trop loin.» D'ailleurs, sur ce terrain plus encore que sur

tout autre, on était assuré de rencontrer la coalition. Outre la

Russie, pour laquelle la conservation de la Pologne était

non-seulement un intérêt politique et un calcul de gouvernement, mais

une passion nationale et populaire, on se heurtait aux deux autres

partageants, l'Autriche et la Prusse. Quant à l'Angleterre, le refus

qu'elle allait faire bientôt de s'associer à nous pour une simple

démarche diplomatique, montrait dans quel isolement elle nous eût

laissés en cas de guerre.

Convaincu de son impuissance, le Roi voulut du moins rendre à la

Pologne le service de dissiper, dès le premier jour, avec une netteté

loyale et humaine, toutes les illusions qui auraient pu lui faire

attendre un secours armé de la France, illusions malheureusement

créées et entretenues par le langage des hommes politiques de gauche,

par les polémiques des journaux, et par les démarches de certains

émissaires aussitôt partis de la France pour la Pologne. Peu de jours

après la rébellion, notre consul à Varsovie signifia formellement aux

insurgés qu'il n'y avait rien à attendre de la France; Sébastiani fit

une déclaration analogue à l'envoyé polonais, Wolicki; enfin, des

instructions dans le même sens furent données par le Roi à M. de

Mortemart, nommé, en janvier 1831, ambassadeur à Saint-Pétersbourg. Le

gouvernement français était bien résolu à s'en tenir à l'action

diplomatique: encore était-il le premier à se rendre compte que dans

les conditions de l'Europe, cette action ne pouvait guère être

efficace, et l'entreprit-il avec plus de bonne volonté que d'espoir.

Il chercha surtout à émouvoir le gouvernement autrichien. Le prince de

Metternich était sans passion personnelle contre les Polonais.

«Croit-on, disait-il à notre ambassadeur, que, comme homme, je puisse

être insensible à la vue de tant de courage? Et pense-t-on que, comme

ministre, je n'aimerais pas mieux avoir pour voisine une Pologne

toujours bienveillante et toujours amie, qu'une Russie toujours

envieuse et toujours envahissante[252]?» Une autre fois, causant avec

le jeune comte André Zamoyski, le chancelier autrichien reconnaissait

les inconvénients du partage, disait qu'il désirait le rétablissement

du royaume, et ajoutait que, s'il avait la certitude d'y parvenir dans

les vingt-quatre heures, il le signerait à l'instant, ne dissimulant

pas du reste que, pendant ces vingt-quatre heures, il aurait une

grande peur. Mais les liens qui l'unissaient au Czar, la répugnance,

la crainte que lui inspirait, surtout au lendemain de la révolution de

Juillet, toute extension du droit et du fait insurrectionnel, furent

plus forts que les sympathies, les regrets, on pourrait presque dire

les remords, dont il faisait l'aveu. Aussi, loin de s'unir à nos

démarches, seconda-t-il sur les frontières de Galicie les mesures

répressives du gouvernement russe, et proclama-t-il «évidente» la

«justice de la cause» défendue par le Czar. Nous eûmes moins de succès

encore auprès du gouvernement prussien: malgré les remontrances de la

France, il fournissait à l'armée moscovite, coupée de ses

communications, des munitions et des vivres, mettait la main sur la

réserve considérable déposée à la banque de Berlin par le gouvernement

polonais, et confisquait les biens de ses sujets qui prenaient part à

l'insurrection. À Londres, lord Palmerston nous refusa tout concours;

en chargeant l'ambassadeur anglais à Saint-Pétersbourg de surveiller

les événements, il lui recommanda «de ne faire aucune démarche qui pût

amener des discussions peu amicales entre lui et le gouvernement russe

avec lequel le gouvernement de Sa Majesté était plus que jamais

désireux, dans les circonstances actuelles, de conserver les rapports

les plus étroits d'amitié[253]».

[Note 252: Dépêche du 25 décembre 1830. (_Mémoires de M. de

Metternich_, t. V, p. 77.)]

[Note 253: Dépêche du 22 mars 1831.--Niemcewitz demandait à lord

Palmerston: Pourquoi ne feriez-vous pas pour nous ce que vous avez

fait pour la Grèce?--Avec vous, répondit le ministre, c'est autre

chose; la Grèce a lutté pendant cinq ans..., _notre commerce souffrait

beaucoup des corsaires_.»--Lord Grey était plus net encore: «Eh bien,

lui disait le porte-parole des Polonais, ferez-vous quelque chose pour

nous?--Rien.»]

Les Polonais eux-mêmes rendirent notre action diplomatique plus

difficile encore: ils lui enlevèrent en quelque sorte son point

d'appui juridique, le jour où, contrairement à l'avis de leurs chefs

les plus courageux et les plus éclairés, obéissant aux clubs de

Varsovie, ils ne se bornèrent plus à réclamer les avantages stipulés

dans les traités de Vienne pour le royaume de Pologne, mais

proclamèrent la déchéance des Romanow et l'indépendance absolue de

toute l'ancienne Pologne. En janvier 1831, le duc de Mortemart se

rendait à Saint-Pétersbourg où il venait d'être nommé ambassadeur. Un

peu au delà de Berlin, la nuit, par un froid glacial, il rencontra, au

milieu d'une forêt, les agents du gouvernement insurrectionnel de

Varsovie, qui s'étaient portés sur son passage, pour l'interroger sur

les dispositions de la France. La conférence commencée dans la neige

s'acheva dans la voiture de l'ambassadeur. Celui-ci, loyalement

soucieux de ne laisser aux Polonais aucune illusion sur ce que nous

pouvions pour eux, les pressa de retourner à Varsovie pour y

déconseiller toute résolution violente et notamment la déchéance de

Romanow. Mais les envoyés, loin de se rendre à ces observations,

paraissaient avoir des raisons de n'y attacher aucun crédit. «La

démocratie française, disaient-ils, sera maîtresse des événements; et

la démocratie française soutiendra la Pologne. Votre Roi et vos

Chambres seront forcés par l'opinion publique de nous venir en aide.»

Et ils prononcèrent le nom de La Fayette, comme étant l'origine de

leurs informations et le fondement de toutes leurs espérances. M. de

Mortemart essaya vainement de les désabuser, et ce tragique dialogue

se termina ainsi: «Le sort en est jeté, dirent les envoyés, ce sera

tout ou rien.--Eh bien, reprit M. de Mortemart, je vous le dis avec

douleur, mais avec une profonde conviction: ce sera rien.» La voiture

de l'ambassadeur continua son chemin, pendant que les envoyés

disparaissaient dans l'ombre de la forêt[254].

[Note 254: NOUVION, _Histoire du règne de Louis-Philippe_, t. II, p.

190.]

Par la situation de l'Europe, par le fait de notre révolution, par les

fautes des Polonais, nous étions donc absolument impuissants, et M.

Thiers a pu écrire, quelques mois plus tard, quand tout était fini:

«La Pologne est restée comme une grande douleur pour nous, et elle ne

pouvait être autre chose.»

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 1 / 7) · 第 37 / 98 题