LA QUESTION EXTÉRIEURE SOUS M. LAFFITTE.

(2 novembre 1830--13 mars 1831)

I. Déclarations pacifiques et armements. Le péril extérieur

s'aggrave. Heureuse action du Roi. Les affaires belges. Les

whigs au pouvoir. Lord Palmerston. Il s'oppose à tout

agrandissement de la France. Les premières décisions de la

Conférence de Londres. Accueil qui leur est fait en Hollande

et en Belgique. Les Belges à la recherche d'un roi. Le

gouvernement français et la candidature du duc de Nemours.

Dispositions du gouvernement anglais. Le duc de

Leuchtenberg. Élection du duc de Nemours. Louis-Philippe

refuse la couronne pour son fils. La Belgique proteste

contre les décisions des puissances. Le ministère français

refuse d'adhérer aux protocoles de la Conférence.

Refroidissement entre la France et l'Angleterre. M. de

Talleyrand n'exécute pas les instructions de son

ministre.--II. La Pologne. Sa popularité en France.

Impuissance de l'action diplomatique tentée en sa

faveur.--III. Le contre-coup de la révolution de Juillet en

Italie. L'Autriche annonce qu'elle ne tiendra pas compte du

principe de non-intervention. Louis-Philippe tend à limiter

l'application de ce principe. Déclarations absolues faites à

la tribune par M. Laffitte et ses collègues. Les

insurrections éclatent dans l'Italie centrale. Le

gouvernement de Vienne annonce l'intention d'intervenir.

Embarras du gouvernement français. Le Roi et ses ministres.

Tout en renonçant à empêcher l'intervention par les armes,

ils tâchent de la limiter. Proposition d'une Conférence à

Rome. M. de Sainte-Aulaire est nommé ambassadeur près le

Saint-Siége.--IV. Exaltation croissante en France du parti

patriote et révolutionnaire. Ses illusions, ses attaques

contre la politique pacifique du gouvernement. Armand

Carrel. Le général Lamarque et M. Mauguin. La propagande

insurrectionnelle. Inconséquence de La Fayette. Son

entourage cosmopolite. Ménagements du ministère pour le

parti belliqueux. Défiance des cabinets étrangers. Pour

éviter la guerre, il faut un ministère qui ose rompre avec

les révolutionnaires.

I

Le cabinet formé le 2 novembre 1830 s'était annoncé comme voulant la

paix. Dès le 13 novembre, le ministre des affaires étrangères, qui fut

pendant quelques jours le maréchal Maison, faisait cette déclaration:

«Tout nous confirme dans la confiance que l'Europe pourra conserver le

plus grand des bienfaits, la paix;... la paix que la voix d'un soldat

ne craint pas d'appeler quelque chose de préférable même à la

victoire. La France peut se glorifier d'un aussi rare exemple de

modération et de désintéressement... Elle a pensé que le principe

moral de la non-intervention valait mieux que la tentation des

souvenirs.» Et peu après, le général Sébastiani, qui avait remplacé le

maréchal Maison, disait de même: «Nos voeux, nos efforts sont pour le

maintien de la paix. Nous n'aurons recours aux armes que pour la

défense de notre territoire, et pour venger l'honneur national

outragé.» Toutefois cette paix était une paix armée. Le gouvernement

estimait, non sans raison, que l'état de la France et de l'Europe, les

armements des autres puissances, de l'Autriche, de la Russie, de la

Prusse et même de la Confédération germanique, exigeaient une

augmentation immédiate de nos forces militaires. Ce fut la tâche du

maréchal Soult, appelé au ministère de la guerre. L'armée, qui ne

comptait à la fin de la Restauration que 231,000 hommes, et qui avait

été diminuée encore de 33,000 hommes par le licenciement de la maison

militaire du Roi, de la garde et des Suisses, fut portée à 434,000

hommes, par des appels faits sur la classe de 1830 et sur les classes

antérieures. Telle était l'excellence de l'organisation due au

maréchal Gouvion-Saint-Cyr que cette énorme augmentation put se faire

sans création de nouveaux cadres. Des travaux considérables furent

entrepris pour mettre en état nos fortifications et pour remplir nos

arsenaux. Enfin, par une mesure moins efficace, mais qui répondait aux

illusions du temps, les gardes nationales furent partout organisées,

et 860,000 fusils leur furent distribués, au risque de faire un vide

dangereux dans nos magasins. Le ministère ne cachait pas ces

armements; il entrait même dans sa politique d'en faire quelque

étalage à la tribune, pour satisfaire l'opinion du dedans et avertir

celle du dehors. «Nous continuerons à négocier, disait M. Laffitte le

1er décembre, et tout nous fait espérer que ces négociations seront

heureuses; mais, en négociant, nous armerons;... nous négocierons

appuyés de 500,000 soldats et d'un million de gardes nationaux.» Le 28

décembre, il rappelait encore comment, en présence des mesures

militaires prises par les autres puissances, la France armait «pour

être prête à tout». «Elle n'interrompra ses armements, ajoutait-il,

que lorsqu'elle aura reçu l'assurance et la preuve qu'ils ont cessé

partout.»

En tout temps, c'est chose délicate et qui exige beaucoup de mesure,

de prudence et de fermeté, que de conserver la paix en armant avec

fracas. Ces armements prennent plus ou moins le caractère d'une

provocation à l'égard des autres puissances; ils sont surtout une

excitation pour la nation qui les fait. Le danger était rendu plus

grand encore par l'état de fièvre et d'inquiétude où les suites de la

révolution de Juillet avaient mis la France et l'Europe. Ajoutez qu'à

ce même moment, une sorte de fatalité semblait précipiter au dehors

les événements les plus propres à exciter les alarmes défiantes des

gouvernements étrangers et les téméraires ardeurs des patriotes

français. Partout se soulevaient à la fois des questions, dont une

seule eût suffi, même à une époque moins troublée, pour mettre en jeu

la paix du monde. Ce n'était plus seulement la Belgique qui prenait

feu aux étincelles parties de Paris, et imposait à notre diplomatie un

problème redoutable, périlleux, dont on était loin d'avoir trouvé la

solution. À l'autre extrémité de l'Europe, dans la nuit du 29 novembre

1830, Varsovie brisait ses fers; tout le royaume de Pologne suivait

son exemple; les régiments polonais passaient à l'insurrection, et,

entre l'opprimé et l'oppresseur, s'engageait cette lutte tragique où à

tant d'héroïsme devait se mêler si peu de prudence politique, au plus

pur patriotisme bien des passions révolutionnaires. Deux mois après,

des insurrections éclataient dans l'Italie centrale. De la France

paraissait toujours être parti le signal; vers la France se tournaient

tous les peuples en armes. C'était son nom, son exemple, ses idées,

son appui qu'ils invoquaient.

Que serait-il arrivé, si, pour se guider au milieu de telles

difficultés et échapper à de tels périls, on n'avait eu que

l'indolence complaisante et présomptueuse de M. Laffitte et sa

tactique de «laisser-aller»? Mais le Roi était là, vigilant, résolu à

faire prévaloir les idées pacifiques qui avaient dès son avénement

inspiré sa conduite. Il profitait même de l'insouciance et de la

légèreté du premier ministre pour mettre de plus en plus la main sur

la direction de la politique extérieure. Ainsi avait-il pu, au bout de

peu de jours, faire passer sans bruit au ministère des affaires

étrangères le général Sébastiani, esprit sagace, modéré en dépit de

quelques vivacités méridionales et de quelques réminiscences

napoléoniennes, et surtout très-dévoué au souverain, dont il subissait

l'influence. En pareille matière, Louis-Philippe n'avait aucune

confiance dans les autres ministres, et les tenait le plus possible à

l'écart. Parfois, de graves décisions, prises par lui avec le seul

concours du général Sébastiani ou de M. de Talleyrand, furent

volontairement celées au président du conseil, dont on redoutait tout

au moins la faiblesse et l'indiscrétion. Les chancelleries étrangères

étaient au courant de cette situation; en certains cas, elles

envoyaient à leurs ambassadeurs à Paris double dépêche, l'une

ostensible, l'autre uniquement destinée au Roi et au général

Sébastiani[212]. Que ces procédés fussent d'une parfaite correction

constitutionnelle, nul ne saurait le prétendre. Mais n'étaient-ils pas

justifiés par le péril? Suffisaient-ils même à l'écarter complétement?

[Note 212: _Geschichte Frankreichs (1830-1870)_, par HILLEBRAND, t.

Ier, p. 204.]

Les affaires belges furent les premières dont le Roi eut à

s'occuper[213]. Il s'efforça de maintenir la politique dont les

grandes lignes avaient été arrêtées dès le début: empêcher la

reconstitution du royaume des Pays-Bas; défendre, dans l'indépendance

de la Belgique, les droits d'un peuple ami et un intérêt français de

premier ordre; mais, afin d'éviter l'isolement de la France et la

coalition de l'Europe, obtenir le concours de l'Angleterre, en lui

donnant, de notre désintéressement, les garanties qui seraient jugées

nécessaires; rassurer enfin les monarchies qu'eût effarouchées une

procédure révolutionnaire, en remettant la solution de la question à

l'aréopage diplomatique de la conférence de Londres. M. de

Talleyrand, premier inspirateur de cette politique, avait, comme

ambassadeur de France en Angleterre, une part prépondérante dans son

exécution. Les ministres tories, avec lesquels il avait commencé la

négociation, durent, le 15 novembre 1830, peu de jours après

l'avénement de M. Laffitte, céder la place aux whigs; lord Grey

remplaça lord Wellington. Il semblait qu'un tel changement ne pût que

nous être favorable. Naguère, à l'ouverture de la session, lorsque le

ministère tory avait mis dans la bouche du Roi un langage sévère sur

la révolution de Bruxelles, lord Grey et ses amis avaient blâmé ce

discours, comme inopportun, injuste, contraire au principe de

non-intervention qu'ils déclaraient commandé par les plus chers

intérêts de l'Angleterre. Et puis l'alliance française n'était-elle

pas depuis longtemps une tradition des whigs? Ceux-ci pouvaient-ils

songer à la répudier, au moment où le mouvement libéral qui venait de

les porter au pouvoir était dû en grande partie à l'influence de la

révolution de Juillet? Tout cependant n'était pas avantage dans ce

changement. Le nouveau chef du _Foreign Office_ se trouvait être un

homme d'un esprit sagace, actif, vigoureux, mais âpre, passionné,

poussant à ce point l'arrogance, la jalousie, l'égoïsme du patriotisme

anglais, qu'il en devenait l'ennemi de la France et surtout de la

monarchie de 1830: on a nommé lord Palmerston. À cette époque, son

animosité était moins vive et surtout plus voilée qu'elle ne le sera

plus tard; ostensiblement il paraissait rechercher avec le cabinet de

Paris l'accord qui était désiré par ses collègues; c'est même dans sa

correspondance de cette époque que se trouve pour la première fois

l'expression d'«entente cordiale», plus tard si fameuse[214]. Le

principe de «non-intervention» avait été l'un des principaux articles

de son programme. Cependant il était visible que, tout en se résignant

à la dislocation du royaume des Pays-Bas, sa principale préoccupation

était que la France n'en tirât pas d'avantages. Il déclarait bien haut

qu'elle ne devait rien y gagner, fût-ce «un champ de choux». Les

hommes de 1830 s'imaginaient alors, avec une naïveté toute française,

que les nations libérales les aideraient, pour le seul amour et la

plus grande gloire du libéralisme, et que l'Angleterre, surtout

l'Angleterre des whigs, devait s'intéresser au succès du nouveau

Guillaume III. Il faut voir de quel ton lord Palmerston rabroue ces

illusions: «Les Français, écrivait-il à l'un de ses amis, viennent

continuellement à nous avec cet argument: Voyez donc toutes nos

difficultés et comme on nous presse de tous côtés!--Eh! pourquoi

est-ce que nous désirerions vous maintenir[215]?» Au moindre de nos

mouvements dans cette affaire belge, il croyait toujours voir

reparaître les «usurpations françaises», le «vieil et détestable

esprit d'agression», ce qu'il appelait le «pied fourchu sous un

nouveau déguisement[216]»; et d'après les précautions soupçonneuses,

souvent injurieuses, qu'il prenait dans ses négociations, on eût dit

qu'il traitait avec les pires des ambitieux et des fourbes.

[Note 213: Voir, sur le commencement des affaires de Belgique, ch. II,

§ III.]

[Note 214: Lettre du 31 mai 1831. (BULWER, _Life of Palmerston_.)]

[Note 215: Lettre du 13 avril 1831. (_Life of Palmerston._)]

[Note 216: Lettre du 22 avril 1831. (_Ibid._)]

Plus que jamais donc, il nous fallait, pour maintenir l'entente avec

l'Angleterre, renoncer à tout avantage direct. M. de Talleyrand en

avait été convaincu dès le premier jour. Il semble cependant qu'à

plusieurs reprises, il ait alors sondé le terrain pour voir s'il

serait possible d'être moins absolument désintéressé. Un jour, s'il

faut en croire le témoignage, suspect, il est vrai, de lord

Palmerston, il lançait cette idée hardie de mettre le roi de Saxe à

Bruxelles, de donner la Saxe à la Prusse et les provinces rhénanes à

la France; d'autres fois, il se contentait de demander pour son pays

soit Luxembourg, soit une partie des provinces wallonnes, ou de

revendiquer les «petites frontières», celles de 1790 et de 1814, qui

nous eussent fait rentrer en possession de Marienbourg et de

Philippeville[217]. Mais qu'il réclamât peu ou beaucoup, il ne pouvait

tromper la vigilance hargneuse de lord Palmerston, et se heurtait,

chez ce dernier, à un refus net et roide. «Vous devez faire entendre

à toute occasion, écrivait le ministre anglais à son ambassadeur à

Paris, que, si désireux que nous soyons d'être dans la meilleure

entente avec la France et dans les termes de l'amitié la plus intime,

ce n'est cependant que sous la condition qu'elle se contente de

posséder le plus beau territoire de l'Europe et ne songe plus à ouvrir

un nouveau chapitre d'empiétements et de conquêtes[218].» Il est à

supposer que M. de Talleyrand était le dernier à s'étonner de

l'insuccès de ses ouvertures; mais on le pressait de Paris; les

ministres eussent voulu donner satisfaction au désir, alors plus vif

et plus répandu que jamais en France, d'un certain accroissement de

territoire, d'un pas fait vers la reprise de ce qu'on appelait les

«frontières naturelles[219]». Peut-être aussi le vieux diplomate, fort

expert dans tous les tours de son métier, ne feignait-il de demander

ce qu'il savait bien devoir lui être refusé, que pour détourner, pour

user en quelque sorte sur ce sujet la résistance des autres

puissances, et être plus sûr d'obtenir ensuite les avantages vraiment

essentiels[220].

[Note 217: Voy. BULWER, _Life of Palmerston_; HILLEBRAND, _Geschichte

Frankreichs_. Palmerston prenait prétexte de ces ouvertures, pour

mettre en doute la loyauté du gouvernement français.]

[Note 218: Lettre du 7 janvier 1831. (BULWER, _Life of Palmerston_.)]

[Note 219: Déjà en 1829, lord Palmerston, voyageant en France, était

étonné de la vivacité avec laquelle les Français désiraient cet

agrandissement. (Cf. BULWER.) Ce sentiment était bien plus exalté

encore depuis la révolution de Juillet. Louis-Philippe lui-même

croyait devoir en tenir compte, et il donnait à M. de Mortemart, son

ambassadeur à Saint-Pétersbourg, mission de faire valoir auprès du

Czar l'idée que la France devrait obtenir quelque territoire en

Belgique. (Dépêche de Scholer, envoyé prussien à Saint-Pétersbourg, du

13-25 février 1831, citée par HILLEBRAND.)]

[Note 220: Palmerston lui-même semble parfois deviner que telle

pourrait bien être la tactique de M. de Talleyrand. (Lettre du 21

janvier 1831, BULWER, _Life of Palmerston_.)]

Quoi qu'il en soit, notre ambassadeur se gardait d'insister sur les

demandes qui risquaient d'éloigner l'Angleterre de la France; au

besoin même, il ne tenait pas compte des instructions contraires du

cabinet français[221]. Il avait aussi peu de rapports que possible

avec des ministres dont les idées et l'entourage lui étaient suspects,

correspondait avec le Roi par l'entremise de Madame Adélaïde, agissait

même parfois de son chef et sous sa propre responsabilité. «Je n'en

parle pas à Paris, écrivait-il un jour à madame de Dino, parce qu'on

me donnerait des instructions, et que je veux agir sans en avoir.»

Tout l'effort de sa diplomatie s'employait à maintenir, à affermir

l'accord des deux puissances occidentales, accord avec lequel on

pouvait alors tout imposer à l'Europe, et sans lequel on n'eût rien

obtenu. Les diplomates étrangers voyaient son travail et ne pouvaient

s'empêcher d'admirer son succès. «L'ambassadeur de France, écrivait

l'envoyé sarde le 27 novembre, seconde à merveille la disposition du

nouveau cabinet anglais à se rapprocher du gouvernement français et à

s'entendre avec lui; il étonne par son activité, par la présence et la

clarté de son esprit à un âge si avancé.» Quelques semaines plus tard,

le 30 décembre, le même témoin constatait qu'entre les deux cabinets

de Londres et de Paris, il y avait «une union et une cordialité telles

qu'on n'en avait pas vu depuis le temps de Robert Walpole et du

cardinal Fleury[222]». Cette entente en imposa aux autres puissances,

et la Conférence de Londres se laissa tout de suite engager dans la

voie qui devait la conduire à cette Belgique indépendante et neutre

désirée par la politique française.

[Note 221: Dépêche de M. de Werther, du 12 janvier 1831. (HILLEBRAND,

_Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p. 176.)]

[Note 222: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 125 et 154.]

En effet, le premier acte de cette Conférence (protocole du 4 novembre

1830) fut d'inviter les deux parties belligérantes à une suspension

des hostilités, en assignant pour ligne de démarcation les frontières

des Provinces-Unies, telles qu'elles existaient avant le traité du 30

mai 1814. Si soigneux que l'on fût de déclarer dans ce protocole que

l'armistice ne préjugeait en rien les questions «dont les cinq cours

auraient à faciliter la solution», ce n'en était pas moins un pas

considérable fait par l'Europe vers la séparation de la Belgique et de

la Hollande. Les Belges profitèrent du temps qui leur était ainsi

assuré pour mettre les puissances en présence de faits accomplis. Le

congrès national, réuni à Bruxelles, le 10 novembre, proclama, le 18,

l'indépendance de la Belgique, adopta, le 22, comme forme de

gouvernement, la monarchie constitutionnelle, et enfin, le 24, malgré

les avis comminatoires des puissances et les conseils amis de la

France, prononça la déchéance de la maison d'Orange-Nassau, et son

exclusion perpétuelle de tout pouvoir en Belgique[223]. Ce dernier

défi était peut-être de nature à donner aux armées prussiennes et

russes le prétexte qu'elles semblaient attendre pour agir. Qui sait ce

qui serait arrivé si, à ce moment précis, l'attention et les forces du

Czar ne s'étaient trouvées subitement détournées et absorbées par la

formidable insurrection de Pologne? Grâce à cette diversion, la

Conférence put continuer tranquillement son oeuvre, et la diplomatie

française en profita pour obtenir d'elle un acte décisif: un

protocole, en date du 20 décembre 1830, déclara que «l'amalgame

parfait et complet que les puissances avaient voulu opérer entre la

Belgique et la Hollande, n'ayant pas été obtenu et étant désormais

impossible, il était devenu indispensable de recourir à d'autres

arrangements pour accomplir les intentions à l'exécution desquelles

cette union devait servir de moyen»; le gouvernement provisoire de

Bruxelles était invité à envoyer des commissaires à Londres qui

seraient «consultés et entendus»; le protocole stipulait toutefois que

«ces arrangements ne pourraient affecter en rien les droits que le roi

des Pays-Bas et la Confédération germanique exerçaient sur le

grand-duché de Luxembourg». La Conférence prononçait donc en principe

la dissolution du royaume des Pays-Bas. Aussi, le 28 décembre, M.

Laffitte annonça-t-il triomphant, à la Chambre des députés, que «les

cinq puissances venaient de reconnaître et avaient signé en commun

l'indépendance de la Belgique», et il ajouta: «Cette grande question,

de laquelle on pouvait craindre une occasion de guerre, la voilà donc

résolue dans son point essentiel!»

[Note 223: Le général Sébastiani écrivait, le 2 décembre 1830, dans

une circulaire à ses agents diplomatiques: «Le Roi, tout en

considérant comme un fait accompli la séparation de la Belgique et de

la Hollande, n'a cessé de faire des voeux pour que la souveraineté du

premier de ces deux pays fût déférée à l'un des princes de la maison

de Nassau. Sa Majesté n'a donc pu qu'être sincèrement affligée de la

résolution par laquelle le congrès de Bruxelles a déclaré cette maison

déchue.» (_Documents inédits._)]

À peine le roi de Hollande connut-il le protocole du 20 décembre

qu'il poussa un cri de douleur et de colère: il le dénonça comme une

oeuvre d'iniquité, comme un acte qui sanctionnait les résultats d'une

révolte injuste et compromettait la stabilité de tous les trônes; il

n'admettait pas que la Conférence, «convoquée pour coopérer au

rétablissement de l'ordre dans les Pays-Bas», aboutît «au démembrement

du royaume». Ne semblait-il pas, par contre, qu'on dût être satisfait

à Bruxelles? Il n'en fut rien. Les Belges, tout exaltés par leur

révolution, n'admettaient pas qu'on prétendît leur imposer des

obligations au nom de l'équilibre européen; ils s'indignaient qu'on

refusât de leur attribuer le Luxembourg et le Limbourg, qui avaient

fait cause commune avec eux dans l'insurrection et certains autres

territoires, tels que la rive gauche de l'Escaut, qu'ils prétendaient,

par certaines raisons historiques ou géographiques, devoir leur

appartenir; aussi protestèrent-ils contre le protocole, et en même

temps le gouvernement provisoire déclara, dans une proclamation

solennelle aux habitants du Luxembourg, que «leurs frères des autres

provinces ne les abandonneraient jamais et ne reculeraient devant

aucun sacrifice pour les conserver dans la famille belge».

La Conférence, sans se fâcher, refusa d'accepter les protestations des

deux parties, et, statuant comme arbitre, détermina dans son protocole

du 10 janvier 1831 les «bases de séparation» de la Belgique et de la

Hollande. La Hollande, d'après ce protocole, devait comprendre tous

les territoires qui appartenaient, en 1790, à la ci-devant république

des provinces unies des Pays-Bas. La Belgique serait formée de tout le

reste des territoires qui avaient reçu la dénomination de royaume des

Pays-Bas dans le traité de 1815, «sauf le grand-duché de Luxembourg,

qui, possédé à un titre différent par les princes de la maison de

Nassau, continuerait à faire partie de la Confédération germanique».

Suivait une déclaration par laquelle les cinq puissances

garantissaient à la Belgique sa neutralité perpétuelle et

l'inviolabilité de son territoire, la Belgique s'engageant de son côté

à observer cette même neutralité. La diplomatie française eût désiré

sans doute faire comprendre le Luxembourg dans le nouvel État. M. de

Talleyrand avait «lutté comme un dragon[224]» pour l'obtenir,

prolongeant les discussions pendant sept heures de suite; mais il

avait cédé à la fin, «secrètement enchanté, écrivait le lendemain lord

Palmerston, d'avoir fait établir la neutralité de la Belgique[225]».

Cette neutralité vivement combattue par la Prusse[226] était en effet

un avantage capital pour la France, dont elle mettait à couvert l'une

des frontières les plus exposées. Un autre protocole du 27 janvier

compléta le précédent, en réglant le partage des dettes du royaume du

Pays-Pas, entre la Hollande et la Belgique. Cette fois encore la

Conférence, au lieu des remercîments des Belges, reçut leurs

protestations indignées et presque injurieuses.

[Note 224: Expression de lord Palmerston. (Lettre du 21 janvier 1831,

BULWER, _Life of Palmerston_.)]

[Note 225: _Ibid._]

[Note 226: Un ami de M. Guizot lui écrivait alors de Londres: «Nos

journaux parlent en ignorants... Nous verrons ce qu'ils dirent de la

neutralité si péniblement obtenue et si combattue par la Prusse. Les

hommes d'État ici, à quelque parti qu'ils appartiennent, la regardent

comme ce qui doit le plus satisfaire la France raisonnable.»]

Pendant que la Conférence prenait ces diverses décisions; le congrès

de Bruxelles, de son côté, poursuivait une oeuvre qui intéressait

toutes les puissances: il s'occupait de choisir le roi qui devait être

placé à la tête du nouvel État. Spectacle singulier, en vérité, que

celui de cette assemblée souveraine de deux cents membres, occupée,

pendant tout un mois, à chercher en Europe un souverain, discutant

publiquement les titres des candidats, recevant à la tribune les

communications des cabinets étrangers, le tout en présence d'une

population encore échauffée de sa dernière révolution! En Belgique,

les hommes politiques comme la nation eussent désiré le jeune duc de

Nemours, second fils de Louis-Philippe[227]; mais le gouvernement

français s'était rendu compte que, pour avoir le concours de

l'Angleterre, il fallait se refuser à cette candidature, autant qu'à

l'annexion pure et simple. Si tentant que pût être cette sorte

d'essaimage de notre famille royale, il ne valait certes pas le risque

d'une guerre contre l'Europe coalisée. Ainsi que l'écrivait, l'année

suivante, M. Thiers, «nous ne pouvions pas donner le duc de Nemours,

car ce n'était pas la réunion pour nous, et c'était autant que la

réunion pour les puissances; c'était, par conséquent, la guerre pour

un simple intérêt de famille». Le Roi avait pris tout de suite son

parti, et il ne s'en était caché ni à l'Europe, ni aux Belges. Dès le

mois d'octobre 1830, aux premières ouvertures qu'on lui avait fait

faire à ce sujet de Bruxelles, il avait répondu d'une façon peu

encourageante[228]. Plus les Belges insistaient, plus son refus

devenait net. «Il serait doux pour mon coeur et flatteur pour un père,

dit, le 2 janvier, Louis-Philippe à l'envoyé de Bruxelles, de voir un

de mes fils appelé au trône de la Belgique... Mais une guerre générale

en serait la suite inévitable. Aucune considération ne pourrait me

décider à me faire accuser d'avoir allumé une conflagration générale

par mon ambition, pour placer mon fils sur un trône. D'ailleurs, la

liberté sort rarement victorieuse de la guerre; vous avez, comme nous,

intérêt à conserver la paix. Mais si votre indépendance était

attaquée, je n'hésiterais pas, je ne consulterais que les devoirs que

m'imposeraient l'humanité et les vives sympathies que j'éprouve, ainsi

que toute la France, pour votre cause. Je suis persuadé que je serais

secondé par la nation tout entière.» Pendant les jours qui suivirent,

les envoyés belges renouvelèrent plusieurs fois leurs instances; le

langage du gouvernement français fut invariable. «Si la Belgique

venait s'offrir à nous, ou bien nous demander un de nos princes pour

roi, disait, le 6 janvier, le général Sébastiani, quelque douloureux

qu'il fût pour nous de prononcer un refus, il le serait pourtant. Rien

ne peut faire départir le gouvernement de cette résolution.» Et ces

réponses n'étaient pas faites à huis clos; elles étaient aussitôt

portées à la tribune du congrès de Bruxelles. Le gouvernement français

conseilla aux Belges déporter leur choix sur le prince Othon,

deuxième fils du roi de Bavière, ou sur le prince Charles de Capoue,

frère de Ferdinand II, roi des Deux-Siciles; ce second prince, Bourbon

et neveu de la reine des Français, était même le candidat préféré du

Palais-Royal. Mais aucun des deux ne plaisait aux Belges, qui

voulaient un roi leur apportant en dot la protection d'une grande

puissance; ils objectaient d'ailleurs que tous deux étaient mineurs;

le Bavarois avait quinze ans, le Napolitain dix-neuf. Lord Palmerston,

sans opposer ouvertement son _veto_, insistait avec complaisance sur

cette objection tirée de l'âge. «Un pays qui sort du chaos d'une

révolution et où il faut rétablir l'ordre, disait-il, a besoin pour

roi d'un homme dans la plénitude de l'âge, et un garçon de dix-neuf

ans n'est pas ce qu'il lui faut[229].»

[Note 227: Né le 25 octobre 1814, le duc de Nemours avait alors seize

ans.]

[Note 228: Ce fait et beaucoup de ceux qui sont suivre sont empruntés

à l'ouvrage de M. Th. JUSTE sur le _Congrès national de Belgique_

(Bruxelles, 1880). M. Juste a eu communication des papiers des hommes

politiques belges qui ont joué un rôle dans les négociations de cette

époque.]

[Note 229: Lettre du 27 janvier 1831. (BULWER, _Life of Palmerston_.)]

Quel était le candidat du gouvernement anglais? Au fond, ses

préférences eussent été pour le prince d'Orange, alors installé à

Londres. Lord Palmerston ne s'en cachait pas, sans vouloir cependant

sur ce point violenter les Belges. Subsidiairement, il avait mis en

avant le nom de Léopold de Saxe-Cobourg[230], en indiquant qu'il

pourrait être marié à une fille de Louis-Philippe. Léopold avait alors

quarante ans: veuf de la princesse Charlotte, fille unique de Georges

IV, il avait gardé son rang dans la famille royale de Grande-Bretagne;

une de ses soeurs avait épousé, en 1818, le duc de Kent, et était mère

de la princesse Victoria qui devait un jour s'asseoir sur le trône

britannique. Il était donc devenu presque un prince anglais. Est-ce

pour cette raison que le gouvernement français se montra d'abord

disposé à l'exclure, comme le cabinet de Londres excluait le duc de

Nemours? Le général Sébastiani, dans une conversation qu'il eut, le 8

janvier 1831, avec un envoyé belge, s'exprima même, sur ce sujet, avec

une vivacité probablement peu réfléchie. «En fin de compte, disait

l'envoyé belge, qu'est-ce donc que vous nous conseillez? Le prince

Othon de Bavière, le prince de Naples, c'est-à-dire deux enfants...

Il n'y a que deux candidatures sérieuses, celle du duc de Nemours et

celle du prince de Saxe-Cobourg-Gotha. Vous les repoussez toutes les

deux, quand il s'agit pour nous de vie ou de mort. Que faire? Dans le

péril où vous nous jetez, il ne nous reste plus qu'une ressource:

aller à Londres proposer le prince Léopold avec alliance française. Si

le roi Louis-Philippe persiste à nous refuser sa fille, nous passerons

outre; nous prendrons le prince Léopold sans princesse française.» À

ces mots, le général Sébastiani ne put contenir sa colère: «Si

Saxe-Cobourg, dit-il en se levant, met un pied en Belgique, nous lui

tirerons des coups de canon.--Des coups de canon! répondit aussitôt

l'envoyé belge, nous prierons l'Angleterre d'y répondre.--Ce sera donc

la guerre générale.--Soit, mieux vaut pour nous une guerre générale

qu'une restauration hollandaise, une humiliation permanente et sans

issue.» Le roi Louis-Philippe avait eu bien garde de s'exprimer avec

un tel emportement; interrogé par l'envoyé belge sur l'accueil qu'il

ferait à la candidature du prince de Cobourg et à un projet de mariage

de ce prince avec une de ses filles; «Je connais depuis longtemps le

prince, répondit-il; c'est un beau cavalier, un parfait gentilhomme,

très-instruit, très-bien élevé; la Reine le connaît aussi et apprécie

les avantages de sa personne. Mais... il y a un mais qui n'a rien de

désobligeant pour la personne et les qualités du prince, il y a des

répugnances de famille, des préjugés peut-être, qui s'opposent à

l'union projetée.» Le refus du gouvernement français empêcha qu'on ne

donnât suite à cette candidature sur laquelle, d'ailleurs, le cabinet

anglais n'insista pas. Chose singulière, on n'avait pas alors, même en

Angleterre[231], grande idée de la capacité du prince de Cobourg, que

M. de Talleyrand traitait de «pauvre sire». Et puis, lord Palmerston

donnait pour instruction, au moins apparente, à ses agents, de ne

prendre parti pour aucun candidat; ou plutôt il ne leur avait donné

qu'une instruction: empêcher la prépondérance française en Belgique;

sur les moyens d'y arriver, il n'avait pas d'idée arrêtée.

[Note 230: Au commencement de 1830, les puissances avaient manifesté

le désir de placer Léopold sur le trône de Grèce; mais ce prince,

après avoir un moment accepté, se ravisa quand il apprit l'opposition

de la nation hellène.]

[Note 231: Cf. le _Journal de Ch. Greville_, à la date du 5 août

1831.]

Pendant que les deux grandes puissances ne faisaient guère que se

neutraliser mutuellement, une candidature avait surgi qui, tout de

suite, rencontra quelque faveur en Belgique; c'était celle du duc de

Leuchtenberg, fils aîné d'Eugène de Beauharnais et de la princesse

Amélie de Bavière: âgé de vingt ans, il servait dans l'armée

bavaroise[232]. Son nom avait été mis en avant par M. de Bassano,

l'ancien ministre de Napoléon. Le gouvernement français,

consulté[233], ne dissimula pas son opposition à une candidature dont

le succès aurait fait de la Belgique un foyer de manoeuvres

bonapartistes[234]. «Ce serait se tromper, disait à ce propos le

général Sébastiani, de croire que le parti bonapartiste n'a plus de

racines en France; au contraire, il est aujourd'hui très-redoutable.»

Louis-Philippe, tout en protestant ne pas vouloir gêner la liberté des

Belges, déclara que «s'ils voulaient conserver la France pour amie»,

ils devaient écarter le fils de Beauharnais, que jamais la France ne

le reconnaîtrait, que jamais la main d'une princesse française ne lui

serait accordée. «De toutes les combinaisons possibles, ajouta-t-il,

c'est la plus désagréable à la France, la moins favorable au repos et

à l'indépendance des Belges.» Cependant, en dépit de cette opposition,

la candidature du duc de Leuchtenberg gagnait du terrain, tandis que

celles du prince Othon de Bavière et du prince Charles de Naples ne

rencontraient aucune faveur. Les journaux de Bruxelles, les orateurs

du congrès reprochaient à la France de leur refuser la liberté dont

elle avait usé en 1830; ils «dénonçaient à la nation française» la

conduite de son gouvernement; quelques-uns nous accusaient même de

prolonger volontairement le provisoire, dans le dessein machiavélique

de provoquer l'anarchie, d'allumer la guerre civile et de fondre

ensuite sur la Belgique épuisée comme sur une proie facile.

[Note 232: Le duc de Leuchtenberg ne devait pas fournir une longue

carrière. Il est mort en 1835, quelques jours après avoir épousé la

reine de Portugal.]

[Note 233: 11 janvier 1831.]

[Note 234: M. de Metternich comprenait notre opposition. Il écrivait,

le 18 janvier: «Le gouvernement français reste-t-il ferme dans sa

décision de ne pas vouloir pour voisin un Bonaparte? Je crois qu'il

aurait raison, car, sans cela, gare à la dynastie d'Orléans!»

(_Mémoires de Metternich_, t. V, p. 120.)]

Ces difficultés et l'espèce d'obstruction qui en résultait rendaient

quelque espoir aux orangistes: ceux-ci s'agitaient; de Londres, le

prince d'Orange lançait des manifestes et entretenait des

intelligences en Belgique. Pour mettre fin à une incertitude qui

devenait périlleuse, le congrès décida, le 19 janvier, que la

discussion définitive concernant le choix du souverain commencerait le

28. Grandes étaient l'anxiété et l'animation des esprits. Le

gouvernement français, désireux d'écarter loyalement toute équivoque,

renouvela ses précédentes déclarations. Une lettre du général

Sébastiani à M. Bresson, représentant de la France à Bruxelles, lettre

qui fut lue, le 13 janvier, à la tribune du congrès, s'exprimait

ainsi: «La situation de la Belgique a fixé de nouveau l'attention du

Roi et de son conseil. Après un mûr examen de toutes les questions qui

s'y rattachent, j'ai été chargé de vous faire connaître, d'une manière

nette et précise, les intentions du gouvernement du Roi. Il ne

consentira pas à la réunion de la Belgique à la France, il n'acceptera

point la couronne pour le duc de Nemours, alors même qu'elle lui

serait offerte par le congrès. Le gouvernement verrait dans le choix

du duc de Leuchtenberg une combinaison de nature à troubler la

tranquillité de la France. Nous n'avons pas le projet de porter la

plus légère atteinte à la liberté des Belges dans l'élection de leur

souverain, mais nous usons aussi de notre droit en déclarant de la

manière la plus formelle que nous ne reconnaîtrons point l'élection de

M. le duc de Leuchtenberg.» Dans une autre lettre écrite quelques

jours après, le ministre donnait l'ordre au représentant de la France,

dans le cas où cette élection serait faite, de quitter aussitôt

Bruxelles.

Mais plus on approchait de l'heure décisive, plus il était visible que

les seules candidatures entre lesquelles se partageraient les voix du

congrès étaient les deux que nous repoussions, par des motifs, il est

vrai, fort différents. Celle de Leuchtenberg devenait de plus en plus

populaire; si notre opposition décidée avait détaché d'elle certains

esprits, beaucoup d'autres s'en montraient blessés. Les amis de la

France ne trouvèrent d'autre moyen de faire échec à cette candidature,

que de proposer ouvertement celle du duc de Nemours. Malgré tout,

Leuchtenberg gagnait toujours. Un des orateurs influents du congrès,

M. Lebeau, soutenait sa cause avec une ardeur passionnée. Le buste du

prince était promené dans les rues, couronné au théâtre, son portrait

suspendu aux arbres de la liberté. Le peuple chantait des couplets en

son honneur. L'Angleterre était représentée à Bruxelles par lord

Ponsonby, au moins aussi animé que son chef, lord Palmerston, contre

l'influence française[235]. Lord Ponsonby, très-porté pour le prince

d'Orange et se faisant illusion sur ses chances, avait d'abord

travaillé pour lui, et avait paru combattre le duc de Leuchtenberg.

«Les puissances ne le reconnaîtront pas», disait-il. Mais il dut

bientôt s'avouer que son candidat ne rencontrait aucun appui. «Il n'y

a rien à faire pour le prince d'Orange, lui dit un député partisan du

Beauharnais; la lutte sera entre le duc de Leuchtenberg et le duc de

Nemours.» Poussé à bout, lord Ponsonby s'écria alors: «Nommez plutôt

le diable que le duc de Nemours[236].»

[Note 235: Nous retrouverons plus tard lord Ponsonby ambassadeur à

Constantinople; il sera, dans la crise de 1840, l'un des adversaires

les plus acharnés de la France.]

[Note 236: Cette conversation, qui ne laisse pas d'éclairer les

dessous de la politique anglaise, est rapportée par M. Th. Juste, t.

I, p. 228, 229.]

Tous ces faits n'échappaient pas à la vigilance du jeune diplomate qui

représentait la France à Bruxelles: M. Bresson, homme d'initiative et

d'énergie, n'était pas d'humeur à laisser jouer ou mortifier la France

sous ses yeux, sans tenter de l'empêcher. Ce qu'il apprenait des

dispositions des membres du congrès et surtout de l'action de l'envoyé

anglais le persuadèrent que la nomination du duc de Leuchtenberg était

certaine, si on ne lui opposait formellement un fils de

Louis-Philippe. Telle était aussi la conviction du colonel de

Lawoestine qu'on venait d'adjoindre à M. Bresson, à cause de ses

relations avec la société belge. Mais comment faire, après les

déclarations si nettes, si réitérées, du gouvernement français? M.

Bresson partit en toute hâte pour Paris, brûla les étapes, et le 29

janvier, au point du jour[237], il avait audience du Roi en présence

du ministre des affaires étrangères. Il exposa le péril imminent et la

nécessité de poser la candidature du duc de Nemours, si l'on voulait

écarter un choix qui, dans les circonstances présentes, serait un

échec grave pour la France. Ses instances ne purent cependant arracher

au Roi ou au ministre le moindre mot qui retirât les déclarations

antérieures et donnât instruction de faire élire le prince français.

Au fond, en effet, Louis-Philippe était toujours résolu à refuser la

couronne. Mais, par ce qu'il ne dit pas, plus encore que par ce qu'il

dit, il parut attendre ou tout au moins permettre que son envoyé fît,

sans autorisation, de son propre chef, et au risque d'être désavoué,

ce qu'on ne voulait pas lui ordonner de faire. M. Bresson était trop

fin pour ne pas comprendre, trop hardi pour reculer devant la

responsabilité. Revenu bride abattue à Bruxelles, il y prit une

attitude, tint un langage, qui, sans donner à nos amis belges aucune

assurance officielle, leur firent ou tout au moins les laissèrent

croire qu'ils pourraient forcer la main au gouvernement français, et

que celui-ci, une fois le vote émis, ne refuserait pas la couronne; le

colonel Lawoestine s'associa à ce jeu; des lettres officieuses venues

de Paris tendirent à répandre la même conviction[238]. Cette

manoeuvre hardie releva les intérêts français tout à l'heure si

compromis et contre-balança les avantages qu'apportait à la

candidature du duc de Leuchtenberg l'appui souterrain de lord

Ponsonby.

[Note 237: Cette date du 29 janvier est celle qu'indique M. Bresson

dans une lettre écrite treize ans plus tard et que nous citons plus

loin. D'autres indices tendraient à faire croire que cet entretien a

eu lieu plutôt le 27 janvier.]

[Note 238: L'année suivante, le 1er juin 1831, M. Van de Weyer,

président du comité diplomatique et l'un de ceux qui avaient le plus

poussé à la candidature du duc de Nemours, se justifiait ainsi à la

tribune du congrès belge: «Lors de l'élection de M. le duc de Nemours,

c'est moi qui ai reçu les lettres confidentielles, c'est moi qui les

ai communiquées; et ce n'est pas sur la foi seule de ces lettres que

l'élection a été faite, c'est sur la déclaration des deux envoyés de

France que M. le duc de Nemours accepterait. J'ai eu foi dans les

assurances de M. le marquis de Lawoestine.»--Toutefois c'est à tort

que l'historien belge, M. Th. Juste, affirme que M. Bresson «rapporta

de Paris l'autorisation de promettre que la couronne serait acceptée»

(t. I, p. 229). Ni le Roi ni son ministère ne donnèrent aucune

autorisation; on a sur ce point un témoignage irrécusable, celui de M.

Bresson lui-même. Plus tard, ce diplomate, représentant la France à

Madrid, se demanda, à l'occasion du mariage de la jeune reine

Isabelle, s'il ne devait pas prendre une initiative analogue à celle

qu'il avait prise, en 1831, à Bruxelles. Il écrivit alors à M. Guizot,

le 4 septembre 1844: «En 1831, quand la question s'est posée en

Belgique entre le duc de Leuchtenberg et le duc de Nemours, je me suis

trouvé dans une position identique. Je ne rappellerai pas à Sa Majesté

cette conversation que je suis venu chercher à toute bride de

Bruxelles et que j'ai eue avec elle, le maréchal Sébastiani en tiers,

le 29 janvier, au point du jour. Les circonstances étaient imminentes,

au dedans et au dehors; tout bon serviteur devait payer de sa

personne; j'ai pris sur moi une immense responsabilité; _j'ai fait

élire M. le duc de Nemours, et je n'hésite pas à reconnaître que je

l'ai fait sans l'assentiment du Roi et de son ministre_. C'était

très-grave pour ma carrière, pour ma réputation même; j'ai touché à ma

ruine; toute la conférence de Londres, M. de Talleyrand y compris,

lord Palmerston avec fureur, s'était liguée contre moi. Le Roi et le

maréchal Sébastiani m'ont soutenu; ils m'ont porté sur un autre

théâtre, et je me suis relevé à Berlin, non sans peine, du bord de ce

précipice. Mais je ne pourrais repasser par ce chemin, ni courir de

pareils risques; je ne serais plus, aux yeux de tous, qu'un brûlot de

duperie et de tromperie; on m'accuserait avec raison d'avoir joué deux

peuples amis.»--À la même époque, en 1844, M. Bresson disait à la

reine Christine: «_Quand lord Ponsonby, il y a treize ans, a essayé de

pousser au trône de Belgique le duc de Leuchtenberg, j'ai fait élire

en quarante-huit heures le duc de Nemours._» (GUIZOT, _Mémoires_, t.

VIII, p. 206 et 218.)]

Pendant ce temps, le débat décisif s'était ouvert, le 28 janvier, dans

le congrès belge; il se prolongea jusqu'au 3 février, dramatique,

passionné, remuant toutes les questions qui mettaient en jeu

l'existence de la Belgique, et aussi la paix de l'Europe. Les

partisans du duc de Nemours firent valoir les avantages de l'intimité

avec la France. Mais la couronne serait-elle acceptée? «Toutes nos

lettres venant de Paris, disait M. Gendebien, nos relations avec de

hauts personnages en France, la voix patriotique et persuasive de La

Fayette, le voeu de la France entière, nous sont un sûr garant que les

sentiments paternels de Louis-Philippe, d'accord avec les intérêts et

la politique de la France, ne lui permettront pas d'hésiter un seul

instant.» M. Van de Weyer ajoutait: «Je n'ai pas dit que j'étais

certain de l'acceptation; car, pour tenir un pareil langage, il aurait

fallu que j'en eusse la preuve officielle, et, dans ce cas, j'aurais

cru pouvoir et devoir trancher la question. En mettant sous vos yeux

la pièce probante, je vous aurais dit: Messieurs, je viens de recevoir

la preuve de l'acceptation du duc de Nemours; je puis donc annoncer au

congrès que son choix ne sera pas fait en vain. Il m'est impossible

de parler ainsi, mais je n'en ai pas moins la conviction que la

couronne sera acceptée par le duc de Nemours. Les éléments de cette

conviction, je les puise ailleurs que dans les communications

officielles.» M. Lehon était plus affirmatif encore: «Je suis de ceux

qui sont convaincus que si le duc de Nemours est nommé, il acceptera

la couronne.» Les partisans du duc de Leuchtenberg opposèrent les

déclarations réitérées et non désavouées du gouvernement français; ils

s'efforcèrent aussi d'éveiller les susceptibilités du patriotisme

belge. «Si nous voulons conserver l'estime et la sympathie de la

France, dit M. Devaux, ne nous humilions pas devant elle. Ne nous

obstinons pas à nous livrer à ses princes, quand eux-mêmes nous

refusent... Ah! messieurs, ne soyons une source d'embarras pour

personne; ne nous ravalons pas à être une misérable _petite

Navarre_[239]; restons la belle, la noble Belgique! Depuis longtemps,

le mot de patrie ne résonnait qu'imparfaitement dans nos coeurs.

Depuis des siècles, nous n'avons fait que passer d'un joug à l'autre,

tour à tour Espagnols, Autrichiens, Français, Hollandais; depuis

quatre mois seulement, nous sommes Belges, et nous avons retrouvé une

patrie... Cette patrie, que nous avons ressaisie au prix du sang

belge, faut-il déjà l'humilier aux pieds d'une puissance étrangère?»

[Note 239: Allusion aux paroles suivantes, que M. Dupin venait de

prononcer à la Chambre française: «Je ne pense pas qu'il s'agisse

d'amener à la France une espèce de province capitulée avec des lois

particulières, une petite Navarre qui ne serait pour la France qu'une

source d'embarras et de difficultés.»]

Vient enfin le moment du vote: l'anxiété est grande. Sur 191 membres

présents, 89 se prononcent pour le duc de Nemours, 67 pour le duc de

Leuchtenberg, 35 pour l'archiduc Charles d'Autriche. Il faut procéder

à un second tour: le duc de Nemours obtient alors 97 voix--c'est la

majorité absolue,--le duc de Leuchtenberg 74, l'archiduc Charles 21.

Le duc de Nemours est proclamé. Le cri de: Vive le Roi! poussé par

l'assemblée, gagne la foule qui assiége le palais; l'enthousiasme est

général, et les partisans du duc de Leuchtenberg sont les premiers à

se rapprocher des vainqueurs; il n'y a plus qu'un sentiment: inaugurer

sans retard le nouveau règne pour sortir du provisoire. Une députation

est chargée de porter au roi des Français la nomination de son fils.

Personne alors ne doute ou ne veut douter de l'acceptation.

Mieux informés, les Belges auraient su pourtant que Louis-Philippe

persistait toujours dans sa volonté de refus. S'il avait laissé agir

M. Bresson, c'était uniquement pour écarter une candidature dangereuse

et contrecarrer une manoeuvre de la diplomatie anglaise; mais il ne

voyait là qu'un expédient destiné à gagner du temps et n'avait pas eu

un moment d'hésitation sur sa décision finale. Quelques-uns de ses

ministres,--ceux qui désiraient le plus plaire à la gauche,--avaient

sans doute une sagesse moins résolue, et, devant la tournure que

prenaient les choses à Bruxelles, ils se demandaient s'il ne serait

pas possible d'imposer à l'Europe le fait accompli. C'est sans doute

pour répondre à cette velléité, ou plutôt pour dissiper cette

illusion, qu'après le voyage de M. Bresson, mais avant le vote final

du congrès, le 1er février, M. de Talleyrand sonda lord Palmerston sur

la question de savoir s'il agréerait la nomination du duc de Nemours.

La réponse du ministre anglais fut sans ménagement. «Ce sera pour

nous, dit-il, absolument la même chose qu'une union avec la France, et

c'est à la France à mesurer toutes les conséquences auxquelles

l'exposerait une telle méconnaissance de ses promesses. Je ne crois

pas, ajouta-t-il, que la masse de la nation française désire la

Belgique au prix d'une guerre générale.» Il ne s'en tint pas là: une

dépêche officielle fut envoyée à Paris pour réclamer du gouvernement

français le plein accomplissement de l'engagement qu'il avait pris de

refuser la couronne. Le chef du _Foreign-Office_ pensait sans doute

qu'il n'y aurait pas lieu de recourir à la guerre, mais, s'il fallait

la faire, «l'occasion» lui paraissait «légitime». «Nous ne pouvons

accepter l'élévation du duc de Nemours, écrivait-il, le 2 février, à

son ambassadeur à Paris, sans mettre en danger la sûreté de la nation

et sans porter atteinte à son honneur[240].» Le gouvernement anglais

n'avait pas de peine d'ailleurs à associer les autres puissances à son

opposition. Dès le 1er février, il proposa à la Conférence de décider

que, dans le cas où la souveraineté de la Belgique serait offerte à un

prince appartenant aux familles régnantes des cinq puissances, une

telle offre serait absolument repoussée: les plénipotentiaires

d'Autriche, de Prusse et de Russie adhérèrent aussitôt à cette

proposition, M. de Talleyrand la prit _ad referendum_, disant qu'il

attendait avant peu les instructions de son gouvernement.

[Note 240: BULWER, _Life of Palmerston_; lettres de lord Palmerston à

lord Granville, en date du 1er et du 2 février 1831.]

Quand, quelques jours après, on sut, à Londres, l'élection de

Bruxelles, l'émotion fut vive; lord Palmerston était furieux.

Toutefois, on ne resta pas longtemps dans le doute sur les intentions

du gouvernement français. Le vote avait eu lieu le 3 février; dès le

4, aussitôt la nouvelle parvenue à Paris, le général Sébastiani vint

annoncer à l'ambassadeur anglais que le Roi était décidé à refuser la

couronne offerte et qu'il désirait marcher d'accord avec les autres

puissances, surtout avec l'Angleterre[241]. En même temps, M. de

Talleyrand fut chargé de faire une déclaration analogue à la

Conférence: cette déclaration fut consignée dans le protocole du 7

février, mais en même temps, par déférence pour la France, la

Conférence décida que si le duc de Leuchtenberg était élu, il ne

serait reconnu par aucune des cinq cours. Sur ce point, la diplomatie

française était donc arrivée à son but; elle avait obtenu l'exclusion

du candidat bonapartiste à la fois à Bruxelles et à Londres, dans le

congrès belge et dans la conférence européenne.

[Note 241: BULWER, _Life of Palmerston_; lettre de lord Granville à

lord Palmerston, en date du 4 février 1831.]

Tandis que ces déclarations s'échangeaient entre les chancelleries, la

députation du congrès belge était arrivée à Paris, le 6 février,

toujours pleine d'espoir. Logée dans un hôtel appartenant à Madame

Adélaïde, elle y fut traitée avec une hospitalité somptueuse, comme si

l'on cherchait par ces bons procédés à atténuer le déplaisir du refus

qu'on se préparait à lui faire[242]. Ce refus, tout en le laissant

pressentir dans les conversations officieuses, on en retarda, toujours

par le même dessein de ménagement, la manifestation officielle. Enfin,

le 17 février, la députation fut reçue en grand apparat au

Palais-Royal. Après avoir entendu de la bouche du président l'offre

faite à son fils, le Roi répondit d'une voix émue: «Si je n'écoutais

que le penchant de mon coeur et ma disposition si sincère de déférer

au voeu d'un peuple dont la paix et la prospérité sont également

chères et importantes à la France, je m'y rendrais avec empressement.

Mais quels que soient mes regrets, quelle que soit l'amertume que

j'éprouve à vous refuser mon fils, la rigidité des devoirs que j'ai à

remplir m'en impose la pénible obligation, et je dois déclarer que je

n'accepte pas pour lui la couronne que vous êtes chargés de lui

offrir. Mon premier devoir est de consulter avant tout les intérêts de

la France, et, par conséquent, de ne point compromettre cette paix que

j'espère conserver pour son bonheur, pour celui de la Belgique, et

pour celui de tous les États de l'Europe, auxquels elle est si

précieuse et si nécessaire. Exempt moi-même de toute ambition, mes

voeux personnels s'accordent avec mes devoirs. Ce ne sera jamais la

soif des conquêtes ou l'honneur de voir une couronne placée sur la

tête de mon fils, qui m'entraîneront à exposer mon pays au

renouvellement des maux que la guerre amène à sa suite, et que les

avantages que nous pourrions en retirer ne sauraient compenser,

quelque grands qu'ils fussent d'ailleurs. Les exemples de Louis XIV et

de Napoléon suffiraient pour me préserver de la funeste tentation

d'ériger des trônes pour mes fils, et pour me faire préférer le

bonheur d'avoir maintenu la paix à tout l'éclat des victoires que,

dans la guerre, la valeur française ne manquerait pas d'assurer de

nouveau à nos glorieux drapeaux.» Puis s'adressant à la Belgique:

«Qu'elle soit libre et heureuse! s'écria le Roi. Qu'elle n'oublie pas

que c'est au concert de la France avec les grandes puissances de

l'Europe qu'elle a dû la prompte reconnaissance de son indépendance

nationale! Et qu'elle compte toujours avec confiance sur son appui

pour la préserver de toute attaque extérieure ou de toute intervention

étrangère!» Suivaient des conseils presque paternels, donnés à la

jeune nation. La scène était imposante. L'émotion de Louis-Philippe

gagnait ses auditeurs, et les larmes coulaient sur plus d'un

visage[243]. C'est que, suivant le témoignage de M. Guizot présent à

cette audience, on sentait dans la parole du Roi, «non pas les

hésitations, car il n'avait pas hésité, mais toutes les velléités,

tous les sentiments qui avaient agité son esprit: l'amour-propre

satisfait du souverain à qui le voeu d'un peuple déférait une nouvelle

couronne; le regret étouffé du père qui la refusait pour son fils; le

judicieux instinct des vrais intérêts de la France, soutenu par le

secret plaisir de comparer son refus aux efforts de ses plus illustres

devanciers, de Louis XIV et de Napoléon, pour conquérir les provinces

qui venaient d'elles-mêmes s'offrir à lui; une bienveillance expansive

envers la Belgique, à qui il promettait de garantir son indépendance

après avoir refusé son trône; et au-dessus de ces pensées diverses, de

ces agitations intérieures, la sincère et profonde conviction que le

devoir comme la prudence, le patriotisme comme l'affection paternelle,

lui prescrivaient la conduite qu'il tenait et déclarait

solennellement.» L'acte eut un grand retentissement en Europe. C'était

un gage éclatant donné aux alliés comme aux adversaires de la nouvelle

monarchie de sa modération et de sa prudence. C'était surtout la

preuve, alors non superflue, que, derrière et au-dessus de l'agitation

révolutionnaire, il y avait en France un pouvoir royal ayant une

volonté ferme, persévérante, et en état de la faire prévaloir.

[Note 242: Pendant son séjour à Paris, la députation belge fut témoin,

le 13 et le 14 février, d'odieux désordres que nous aurons

prochainement à raconter, le sac de Saint-Germain l'Auxerrois et de

l'archevêché. L'un de ses membres, l'abbé Boucquau de Villeraie,

passant dans la rue du Bac, revêtu du costume ecclésiastique que les

prêtres français n'osaient alors porter dans Paris, fut insulté par la

populace, et celle-ci allait lui faire un mauvais parti, quand il

s'écria qu'il était Belge et montra sa cocarde. Cet incident, aussitôt

connu en Belgique, ne devait pas augmenter les sympathies pour la

France, dans une population en majorité catholique.]

[Note 243: Témoignage d'un historien belge, M. Th. JUSTE, t. I, p.

272.]

Si l'Europe avait lieu d'être satisfaite, les Belges par contre

étaient cruellement désappointés. Dans leur embarras, ils nommèrent

un régent qui fut M. Surlet de Chokier. La place du Roi était occupée:

son rôle n'était pas rempli. Le régent, vieillard respectable, ne se

sentait aucunement en position de diriger ou de contenir l'opinion

publique. Celle-ci était plus que jamais en révolte contre les

décisions de la Conférence, à laquelle elle reprochait d'avoir changé

sa médiation en arbitrage tyrannique. Cette résistance faisait

d'autant plus mauvais effet à Londres que le roi des Pays-Bas,

changeant au contraire d'attitude, venait, le 18 février, d'adhérer

pleinement aux protocoles du 20 et du 27 janvier, fixant les «bases de

séparation» entre la Belgique et la Hollande. Dès le lendemain, les

plénipotentiaires se réunirent, prirent acte de cette adhésion et

établirent non sans solennité, à l'encontre des protestations belges,

«le droit de l'Europe»;--il y avait alors encore une Europe. «Chaque

nation, disait le protocole, a ses droits particuliers; mais l'Europe

aussi a son droit: c'est l'ordre social qui le lui a donné. Les

traités qui régissent l'Europe, la Belgique indépendante les trouvait

faits et en vigueur; elle devait donc les respecter et ne pouvait pas

les enfreindre... Les puissances devaient faire prévaloir la salutaire

maxime que les événements qui font naître un État nouveau ne lui

donnent pas plus le droit d'altérer un système général dans lequel il

entre, que les changements survenus dans la condition d'un État ancien

ne l'autorisent à se croire délié de ses engagements antérieurs.» Le

protocole déclarait que les «arrangements» des protocoles du 20 et du

27 janvier étaient «fondamentaux et irrévocables», et que

l'indépendance de la Belgique ne serait reconnue qu'aux conditions qui

résultaient de ces arrangements. Il constatait le droit des autres

États de prendre telles mesures qu'ils jugeraient nécessaires pour

faire respecter ou pour rétablir leur autorité légitime dans tous les

pays à eux appartenant et sur lesquels les Belges élevaient des

prétentions;--c'était reconnaître à la Confédération germanique le

droit d'agir militairement contre le Luxembourg;--enfin la Conférence

ajoutait que le roi des Pays-Bas ayant adhéré sans restriction aux

arrangements relatifs à la séparation de la Belgique d'avec la

Hollande, toute entreprise des autorités belges sur le territoire

déclaré hollandais serait envisagée comme un renouvellement de la

lutte à laquelle les cinq puissances avaient résolu de mettre un

terme. L'avertissement, loin d'intimider les Belges, ne fit que les

exciter encore davantage. Au congrès, dans les journaux, on ne parla

plus que de reprendre immédiatement les hostilités contre les

Hollandais; et le régent, s'adressant dans une proclamation solennelle

aux habitants du Luxembourg, leur promit «au nom de la Belgique» que

«leurs frères ne les abandonneraient pas». «Nous avons commencé notre

révolution, disait-il, malgré les traités de 1815, nous la finirons

malgré les protocoles de Londres.» La diplomatie européenne était

ouvertement bravée: le scandale fut grand dans la Conférence[244].

[Note 244: Peu après, un envoyé belge, arrivant à Londres, recevait de

M. de Bacourt, secrétaire de M. de Talleyrand, l'avis que la

proclamation aux Luxembourgeois avait fait dans le monde diplomatique

«un effet _épouvantable_». (JUSTE, t. II, p. 50.)]

Un fait contribuait à encourager la Belgique dans une résistance si

téméraire: le ministère français, pour donner des gages aux

«patriotes» qui lui reprochaient trop de déférence envers l'Europe, et

pour se faire bien voir des Belges au moment où ceux-ci était en

recherche d'un souverain, avait refusé de ratifier les protocoles du

20 et du 27 janvier fixant les «bases de séparation». Le général

Sébastiani avait même fait connaître à Bruxelles cette opposition par

une lettre à M. Bresson en date du 1er février, lettre qui fut lue et

applaudie en plein congrès et qui paraissait reproduire la thèse même

des Belges. «Dans la question des dettes, comme dans celle de la

fixation de l'étendue et des limites des territoires, disait le

ministre, nous avons toujours entendu que le concours et le

consentement libre des deux États étaient nécessaires; la Conférence

de Londres est une médiation; et l'intention du gouvernement du Roi

est qu'elle n'en perde jamais le caractère.» De plus, ordre était

donné à M. de Talleyrand de déclarer expressément à la Conférence la

non-adhésion du gouvernement français.

Était-ce donc que nous renoncions à la politique de concert européen,

primitivement adoptée? Dans les chancelleries étrangères, des bruits

inquiétants circulaient sur nos desseins; on notait l'impulsion plus

active que jamais donnée à nos armements; à Berlin, on racontait que

nous faisions des ouvertures, sans grand succès il est vrai, aux

petites puissances allemandes, pour les attirer, en cas de guerre,

dans l'orbite de la France et établir avec elles un lien semblable à

celui qui, sous Napoléon, unissait la Confédération du Rhin à l'Empire

français[245]. En Italie, comme nous le verrons tout à l'heure, un

conflit paraissait imminent entre la France et l'Autriche. Il y avait

pis encore que l'alarme jetée dans les cours du continent, c'était le

mécontentement de l'Angleterre. Celle-ci s'en prenait à nous, beaucoup

plus qu'aux Belges, des insolentes bravades de ces derniers[246]. On

pouvait se demander si, dans son irritation, lord Palmerston n'allait

pas rompre l'entente des deux puissances occidentales si habilement

établie par notre diplomatie au lendemain de la révolution, et y

substituer l'alliance des quatre anciens coalisés de 1814 contre la

France isolée. Précisément, vers cette époque, M. de Flahaut avait été

envoyé à Londres avec mission de proposer une alliance secrète

offensive; lord Palmerston déclina formellement l'ouverture, déclarant

qu'il préférait se placer comme une sorte de médiateur entre les trois

puissances et la France, résolu à se prononcer contre celle des deux

parties qui romprait la paix; il ajouta que, pour le moment, la France

ne lui paraissait pas menacée, et que «s'il y avait danger, il venait

plutôt de la France elle-même». Plus notre résistance aux décisions de

la Conférence se dessinait, plus les dispositions naturellement

soupçonneuses du ministre britannique trouvaient occasion de se

manifester; il ne voyait de notre côté que double jeu, manoeuvres

souterraines, complots, arrière-pensées de guerre et conquêtes. Comme

il l'a dit lui-même peu après, en rappelant les souvenirs de cette

époque, «la politique du ministère Laffitte tendait à écarter

l'Angleterre de l'alliance française, et à lui faire comprendre à quel

point son intérêt lui commandait de se rapprocher de plus en plus des

trois grandes puissances de l'Est[247]».

[Note 245: Cf. diverses dépêches citées par HILLEBRAND, _Geschichte

Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p. 195.]

[Note 246: Cf. BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 55 et 57.]

[Note 247: Lettres à lord Granville du 8, du 15 février et du 31 mai

1831. (BULWER, _Life of Palmerston_, p. 41, 43 et 79.)]

M. de Talleyrand ne se faisait pas à l'idée devoir ainsi compromettre

non-seulement les résultats obtenus déjà en Belgique, mais la sécurité

même de la France en Europe, en un mot de voir ruiner toute son oeuvre

diplomatique. Aussi, usant d'une liberté que rendaient seuls possible

et sa situation personnelle et le relâchement des liens hiérarchiques,

il résolut de ne tenir aucun compte des instructions de son ministre.

Non-seulement il ne souffla pas mot à la Conférence de la déclaration

de non-adhésion que son gouvernement l'avait chargé de faire, mais il

signa le protocole du 19 février qui déclarait «irrévocables» les

«bases de séparation» fixées antérieurement, affirmait le «droit de

l'Europe» et repoussait de haut les protestations belges. L'irritation

fut vive à Paris: on parla de rappeler un ambassadeur si hardiment

désobéissant; mais on n'osa. D'ailleurs, les hommes en position de

deviner le dessous des cartes soupçonnèrent alors que la hardiesse de

M. de Talleyrand venait de ce qu'il se savait au fond d'accord avec la

pensée du Roi; non que celui-ci crût alors possible de l'exprimer tout

haut; il feignait même de partager le mécontentement de son

cabinet[248]; mais les moyens ne lui manquaient pas pour correspondre

directement avec l'ambassade de Londres, par-dessus la tête et à

l'insu de ses ministres.

[Note 248: Lettres de lord Granville à lord Palmerston, en date du 25

février 1831. (_Ibid._, p. 47.)]

En cette circonstance, l'indiscipline de l'ambassadeur et le double

jeu du Roi servirent le véritable intérêt de la France. Toutefois, de

tels moyens pouvaient-ils être longtemps efficaces, et suffisaient-ils

à écarter des difficultés chaque jour plus graves? Étaient-ils du

reste en eux-mêmes de nature à mériter pour la politique française la

confiance et la considération de l'Europe? Nul n'eût osé le dire, et

il était évident qu'une telle situation ne pouvait se prolonger sans

mettre en péril et la Belgique et la France.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 1 / 7) · 第 36 / 98 题