Au moment où M. Laffitte prenait le pouvoir, la grande, on pourrait
presque dire l'unique question de la politique intérieure était le
procès des ministres de Charles X. L'agitation commencée à ce sujet
sous la précédente administration, et qui avait été la cause ou tout
au moins l'occasion de sa chute, continuait en s'aggravant:
attroupements tumultueux, placards meurtriers, prédications ouvertes
de révolte et de massacre, scènes journalières de désordre dans les
théâtres ou les écoles; par suite, stagnation plus grande encore du
commerce et de l'industrie. Les ouvriers promenaient dans les rues la
plus menaçante des misères, et les meneurs du parti anarchique
s'apprêtaient à profiter de cette émotion pour accomplir leurs
desseins de renversement. L'exemple de Carrel permet de juger quelles
étaient alors et la force des passions soulevées et la faiblesse des
hommes de gauche, même de ceux qu'on croyait les plus fiers et les
plus vaillants. Encore monarchiste et relativement modéré, Carrel
estimait injuste et impolitique de verser le sang de M. de Polignac et
de ses collègues. Pouvait-il oublier d'ailleurs qu'il avait été
épargné par la Restauration, après avoir été pris en Espagne,
combattant contre l'armée française? Eh bien! au bout de peu de temps,
il n'ose plus tenir tête à l'opinion violente; il se sent gagner par
l'ivresse des haines qui fermentent au-dessous de lui; il en vient à
railler ceux qui veulent «rendre la révolution niaise, afin que, dans
l'avenir, elle puisse être vantée comme pure de sang et de vengeance»;
il déclare «démontré qu'il n'y a pas moyen de sauver les anciens
ministres»; dans ces hideuses passions, il voit «l'expression de la
volonté populaire», devant laquelle il s'incline «avec douleur», mais
«sans hésitation»; du moment, dit-il, où l'on ne peut «obtenir grâce»,
il faut être «assez déterminé» pour «s'associer à la solidarité de cet
acte de vengeance[190]».
[Note 190: Le _National, passim_, en novembre et décembre 1830.]
Devant cet échauffement et cette perversion croissante des esprits, le
gouvernement voyait, non sans anxiété, approcher l'heure décisive où
les accusés comparaîtraient devant la Cour des pairs. Sincèrement, il
désirait écarter toute conclusion sanglante. Mais quelles étaient ses
ressources pour résister aux passions, pour prévenir ou réprimer
l'émeute encore dans tout le prestige que lui avait donné l'apothéose
officielle des barricades de Juillet? De police, il n'y en avait plus.
Quant aux troupes, suivant l'expression de M. Thiers, «ébranlées par
le souvenir de la révolution, elles craignaient de se commettre avec
le peuple[191]». Restait seulement la garde nationale, incertaine,
troublée, tout à fait mauvaise dans certaines de ses parties, par
exemple l'artillerie[192], et, dans ses meilleurs éléments, habituée
non à obéir au gouvernement, mais à agir de son chef, suivant les
inspirations du moment: on était réduit, en cas de trouble, à lui
laisser une sorte de dictature[193]. Du reste, le commandant de cette
milice, La Fayette, tout en souhaitant de sauver les ministres, ne
consentait à employer que des moyens moraux et des démonstrations
sentimentales.
[Note 191: _La Monarchie de 1830_, p. 126.]
[Note 192: O. Barrot a écrit, deux ans plus tard: «Il faut le dire, la
garde nationale était au moins partagée sur la conduite qu'il y avait
à tenir dans cette circonstance; la très-grande majorité, ou du moins
la partie énergique et active de cette garde, demandait que le sang
versé en juillet fût expié par du sang.» (Lettre écrite en 1832,
_Mémoires_, t. I, p. 194.)]
[Note 193: Carrel, revenant après coup sur ces événements, a écrit que
le ministère, «impuissant», avait été «obligé de livrer à la garde
nationale une dictature de quelques jours». (_National_ du 20 février
1831.)]
Enfin le jour du procès arrive. Le 15 décembre s'ouvrent, devant la
Chambre haute, ces débats qui doivent durer une semaine. Semaine
redoutable entre toutes! Au dehors, l'émeute vient battre chaque jour
les murs du Luxembourg, comme pour reprendre, contre la prison de ce
palais, le sauvage assaut qui, un mois auparavant, avait été vainement
tenté contre le donjon de Vincennes. Mais où apparaît plus encore le
désordre, c'est dans l'attitude des autorités chargées de le réprimer.
Pendant que la force armée demeure inactive, La Fayette et M. Odilon
Barrot engagent publiquement des pourparlers avec les agitateurs, leur
demandent poliment «s'ils se sentent assez forts, assez stoïques, pour
promener l'échafaud dans toute la France[194]», affectent de partager
leurs désirs, de reconnaître la légitimité de leurs griefs, et ne les
détournent des insurrections qu'en leur montrant un procédé plus sûr
pour atteindre leur but; ils leur promettent, s'ils daignent être
sages, qu'on les récompensera en suivant une politique plus
révolutionnaire, et réservent la sévérité de leurs proclamations
officielles ou de leurs ordres du jour pour le gouvernement dont ils
sont les agents; moins occupés de flétrir ou de dominer l'émeute que
de s'en servir pour entraîner la monarchie plus à gauche, en lui
arrachant des concessions, ou en la compromettant par leurs
déclarations et leurs engagements[195]. Lorsqu'ils sont absolument
contraints de blâmer le désordre, ils affectent de croire qu'il est
l'oeuvre perfide des légitimistes. Enfin, quand le péril accru
contraint de faire appel à la garde nationale, recommandation lui est
faite de ne pas riposter en cas d'attaque, et, afin d'être plus sûr de
son inaction, on lui refuse des cartouches; M. Odilon Barrot s'est
vanté plus tard d'avoir pris cette précaution. Il avait imaginé à la
vérité, pour le moment suprême, un moyen dont le succès lui paraissait
immanquable: tous les blessés de Juillet, réunis à l'Hôtel de ville,
devaient, à la suite du préfet, se jeter sans armes entre les
combattants[196]. L'émeute ainsi ménagée, on pourrait dire encouragée,
devenait plus arrogante, et dédaignait même d'écouter patiemment ceux
qui la traitaient avec tant de déférence. «Nous sommes de la même
opinion», disait M. Arago à une bande d'exaltés qu'il espérait ainsi
calmer.--«Ceux-là, répondait une voix, ne sont pas de la même opinion,
dont l'habit n'est pas de la même étoffe.» Et, la foule s'échauffant,
M. Arago recevait un coup violent dans la poitrine. Sur un autre
point, l'émeute ayant déjà à moitié forcé les grilles du Luxembourg,
La Fayette se présente pour adresser à «ses amis» quelque harangue
caressante; mais l'effet en est usé; des gamins saisissent le général
par les jambes, le hissent en l'air et se le passent de main en main,
en criant avec des modulations indescriptibles: «Voilà le général La
Fayette! qui en veut?» Il faut qu'un détachement de ligne fasse une
trouée pour le dégager. «Je ne reconnais pas ici, dit le général, les
combattants des barricades.--Qu'y a-t-il d'étonnant? lui
rétorque-t-on, vous n'étiez pas avec eux[197]!»
[Note 194: Expression de M. O. Barrot, dans un discours prononcé à la
Chambre, le 20 décembre.]
[Note 195: M. O. Barrot disait, par exemple: «Sorti de vos rangs, en
parfaite sympathie d'opinion et de sentiments avec vous, ce que vous
éprouvez, je l'éprouve. Je ne suis étranger ni à votre impatience de
voir réaliser au milieu de nous des institutions promises, ni à vos
justes ressentiments.» La Fayette parla à cette époque, pour la
première fois, de ce prétendu «programme de l'Hôtel de ville» auquel
il mettait le Roi en demeure de se conformer.]
[Note 196: Odilon BARROT, _Mémoires_, t. I, p. 194, 196.]
[Note 197: M. Victor Hugo assista à cet incident, qui est rapporté
dans l'ouvrage intitulé: _Victor Hugo raconté par un témoin de sa
vie._]
Dans l'intérieur du Luxembourg, grâce à Dieu, le spectacle est tout
autre: les juges sur leurs siéges, calmes, le plus souvent
inaccessibles aux menaces de l'émeute dont la rumeur parvient jusqu'à
eux à travers les portes closes[198]; les débats se poursuivant avec
une gravité digne et une impassible régularité, sous la présidence
impartiale et sagace de M. Pasquier; l'éloquence généreuse des
défenseurs faisant contraste avec l'âpre boursouflure des députés
chargés de soutenir l'accusation; les adieux de M. de Martignac, déjà
penché sur sa tombe, et dépensant, avant de mourir, ses dernières
forces pour sauver la tête du ministre qui l'avait naguère supplanté;
le brillant début de M. Sauzet, inconnu la veille, célèbre le
lendemain dans l'Europe entière, succès d'applaudissements et de
larmes; la belle tenue des accusés, la bonne grâce sereine et
chevaleresque de M. de Polignac, la hauteur de dédain, la fierté
indomptée et l'émouvante parole de M. de Peyronnet, qui arrache un cri
d'admiration à ses plus farouches adversaires; scène grandiose et
pathétique, dont le premier résultat, comme il arrive toujours dans
les représailles tentées contre les vaincus, est de ramener l'intérêt
sur ces accusés, tout à l'heure encore si impopulaires et si justement
accablés sous le poids de leur téméraire incapacité!
[Note 198: Par moments, cependant, certains esprits avaient quelque
peine à garder possession d'eux-mêmes. Le duc de Broglie a écrit à ce
propos dans ses _Notes biographiques inédites_: «L'ébranlement des
esprits devint tel, dans les deux ou trois derniers jours, qu'il monta
rapidement de bas en haut, qu'on parla plus ou moins de compromis,
qu'il fut question de faire de M. de Polignac un bouc émissaire, et de
livrer sa tête pour sauver celle des autres; proposition que j'ai
entendue moi-même sortir de bouches que je ne veux pas même désigner
indirectement.»]
Dans la soirée du 20 décembre,--c'est le sixième jour du procès,--le
péril devient si pressant, le président reçoit du dehors des nouvelles
si alarmantes, qu'il interrompt la réplique du commissaire de la
Chambre des députés. «Je suis informé par le chef de la force armée,
dit-il d'une voix grave et émue, qu'il n'y a plus de sûreté pour nos
délibérations; la séance est levée.» Les pairs se retirent, non sans
que plusieurs ne soient outragés et menacés. Soirée et nuit pleines
d'angoisses. Chacun sait que la sentence doit être rendue le
lendemain. La circulation des voitures est interrompue. La garde
nationale bivouaque dans les rues, autour de grands feux. La ville est
illuminée, par crainte que quelque coup ne soit tenté à la faveur des
ténèbres. Les bruits les plus sinistres se répandent; il semble à tous
que l'imminence d'une effroyable catastrophe pèse sur la cité; une
sorte de panique s'est emparée de beaucoup d'esprits, et, à lire les
témoignages contemporains, il est visible que plusieurs désespèrent
alors de sortir heureusement de cette lutte engagée contre l'anarchie
sanguinaire. Le trouble est grand au sein du gouvernement, qui reçoit
de ses agents des rapports d'heure en heure plus assombris. On
commence du moins à comprendre, de ce côté, que, pour se sauver, il
faut d'autres procédés que ceux de La Fayette, et qu'il est temps pour
les ministres de ne plus s'effacer derrière ce personnage. Inquiet des
dispositions de la garde nationale, le jeune ministre de l'intérieur,
M. de Montalivet, insiste pour que le lendemain le jardin du
Luxembourg soit uniquement occupé par la troupe de ligne. La Fayette
cède, non sans objection, à une exigence qui lui paraît une injure à
la générosité de la nation. «Vous employez trop d'armée et pas assez
de peuple», dit cet incurable que le «peuple» venait cependant de
maltraiter si irrévérencieusement quelques heures auparavant[199].
[Note 199: Voyez l'étude de M. Ernest DAUDET sur le _Procès des
ministres_.]
Le 21 au matin, dernière et décisive journée, l'émeute gronde plus
menaçante que jamais. Cependant le gouvernement et M. Pasquier se
fiaient aux mesures arrêtées la veille au soir, quand ils apprennent
que La Fayette, infidèle aux engagements pris, incapable de résister à
ceux qu'il est chargé de commander, a laissé entrer dans le jardin des
bataillons de gardes nationaux dont l'attitude et les cris ne sont
rien moins que rassurants. «Les gardes nationaux, répond-il aux
plaintes de M. de Montalivet, ont demandé à être chargés de veiller à
la sécurité des accusés; j'ai cru devoir faire droit à leur
patriotique réclamation; on ne pouvait leur refuser une place
d'honneur.» La perplexité du jeune ministre est grande; toutefois il
ne perd pas la tête. Les débats sont à peine terminés, et l'arrêt
n'est pas encore rendu, qu'il s'empare des accusés, les enferme dans
une voiture bien attelée, entoure celle-ci d'un escadron de chasseurs,
monte lui-même sur le cheval d'un sous-officier, et enlève le tout au
galop, avant que personne se doute de ce coup de main accompli avec
une si heureuse hardiesse. Au bout de peu de temps, le canon de
Vincennes annonce au Roi anxieux que son ministre est arrivé sans
encombre dans les murs de la vieille forteresse. L'enlèvement connu de
la foule, on entend comme le rugissement du fauve auquel on a arraché
sa proie. Est-ce la bataille qui éclate? À ce moment, la nouvelle se
répand, on ne sait comment, que les ministres ont été condamnés à
mort. La foule, ainsi trompée, s'arrête. En réalité, l'arrêt n'est pas
encore rendu, et les pairs continuent à délibérer, calmes au milieu de
ce trouble; chaque juge exprime à haute voix son opinion sur toutes
les questions posées; il y a grande majorité à la fois pour admettre
le crime de trahison et pour repousser la peine capitale. Après ces
formalités qui prennent de longues heures, la Cour rentre en séance;
il est dix heures du soir; les accusés sont absents; leurs défenseurs
seuls sont présents. D'une voix grave, M. Pasquier lit l'arrêt qui
condamne les anciens ministres à la prison perpétuelle, avec
l'aggravation de la mort civile pour M. de Polignac. La nouvelle
parvient aussitôt dans la rue. Quand ceux qui y sont encore apprennent
qu'ils s'étaient abusés en croyant à une condamnation à mort, il est
trop tard pour rien tenter: beaucoup d'ouvriers sont rentrés chez eux,
et tout est renvoyé au jour suivant.
Le lendemain, l'émeute se trouve de nouveau sur pied, plus irritée que
jamais. Des meneurs lisent l'arrêt dans les carrefours, en provoquant
ouvertement à la révolte; le drapeau noir est arboré au Panthéon; le
buste de La Fayette est lapidé; mais, au moment où il semble que le
sang va couler, un incident se produit qui n'est pas l'un des signes
les moins curieux ni les moins instructifs de cette époque d'anarchie.
Depuis que les «écoles» avaient été exaltées pour avoir combattu sur
les barricades de Juillet, depuis qu'elles avaient été courtisées par
les hommes d'État et qualifiées de «glorieuse jeunesse» par
Louis-Philippe, elles se considéraient comme une sorte de pouvoir
public, ayant mission pour intervenir dans les affaires de l'État et
pour imposer sa volonté au gouvernement. Plus d'une fois, au cours des
récentes émeutes, La Fayette et M. O. Barrot avaient traité avec ce
pouvoir, en lui promettant une modification de la politique
ministérielle. Cette fois encore, en face d'un conflit imminent, ils
croient habile d'obtenir, avec des promesses analogues, que les
écoliers veuillent bien prendre la cause de l'ordre sous leur haute
protection. Ceux-ci ne s'y refusent pas, mais, pour bien marquer à
quelle condition, ils affichent sur tous les murs, avec l'approbation
du préfet de la Seine, une proclamation où l'on lit: «Le Roi, notre
élu, La Fayette, Dupont de l'Eure, Odilon Barrot, nos amis et les
vôtres, se sont engagés sur l'honneur à l'organisation complète de la
liberté qu'on nous marchande et qu'en juillet nous avons payée
comptant.» Ils menacent de rappeler le peuple aux armes, si ces
engagements ne sont pas tenus, si l'on «ne donne pas une base plus
républicaine aux institutions». Puis, après s'être ainsi posés en
arbitres entre le gouvernement et l'émeute, les étudiants et les
élèves de l'École polytechnique se promènent dans les rues, portant
sur leurs chapeaux les mots: _Ordre public_. Grâce à la mobilité des
foules, ils entraînent à leur suite ceux qui, quelques heures
auparavant, voulaient se battre. Avant de rentrer chez eux, ils
imposent leur visite au Roi, qui se croit obligé de les féliciter de
leur «bon esprit».