III

On avait esquivé tant bien que mal le désordre matériel, la bataille

dans la rue: au prix de quelles équivoques, de quels abaissements, de

quel désordre moral, c'est ce dont les ministres n'étaient pas hommes

à avoir grand souci. Néanmoins une question s'imposait tout de suite à

eux. La Fayette et M. O. Barrot s'étaient portés fort pour le

gouvernement et avaient pris des engagements envers l'émeute;

maintenant, eux et leurs amis réclamaient publiquement la ratification

et l'accomplissement de ces engagements, du ton de gens qui

n'admettaient même pas qu'on pût leur résister; c'était au nom de la

garde nationale, alors seule dépositaire de la force publique, qu'ils

prétendaient poser des conditions à la monarchie nouvelle[200]; et à

entendre les prédictions effarées des uns comme les impérieuses

menaces des autres, il semblait que l'insurrection dût être la

conséquence immédiate du moindre refus. Par lui-même, M. Laffitte

n'eût pas été disposé à faire longue résistance; seulement il lui

fallait tenir compte du Roi; celui-ci comprenait qu'autant vaudrait

déposer immédiatement sa couronne que de céder à de telles exigences.

Pour satisfaire Louis-Philippe, le ministre déclarait dans le

_Moniteur_ que «le gouvernement n'avait pris aucun engagement», et en

même temps il se flattait de consoler les révolutionnaires en

obtenant, de la faiblesse complaisante des députés, des remercîments

pour «la jeunesse des écoles». Mais celle-ci ne voulut pas se laisser

payer en phrases; par trois protestations distinctes qui rivalisaient

d'insolence factieuse, les élèves de l'École polytechnique, les

étudiants en droit et les étudiants en médecine repoussèrent ces

remercîments, et, devant cette rebuffade, l'infortuné ministre fut

réduit à balbutier de piteuses explications, où sa dignité et sa

sincérité avaient également à souffrir.

[Note 200: Le _National_ disait: «La garde nationale mesure, nous n'en

doutons pas, toute l'importance du service qu'elle a rendu; elle en

veut trouver le prix dans une marche plus franche, plus décidée, plus

nationale, et nous croyons qu'elle n'attendra pas qu'on s'endorme

encore, pour faire connaître à quelles conditions on peut compter à

l'avenir sur ses services.»]

Plus le désaccord s'accentuait entre le gouvernement et les

révolutionnaires, plus La Fayette sentait sa situation devenir

embarrassante et fausse. Il saisit la première occasion d'en sortir

par un éclat. La Chambre discutait alors la loi organique de la garde

nationale. Conduite à se demander si, dans un régime normal, il y

avait place pour un commandant général de toutes les gardes nationales

du royaume, elle supprima en principe cette fonction, couvrant, du

reste, de fleurs La Fayette, et le laissant provisoirement en

possession[201]. Celui-ci se sentit atteint, et offrit sa démission.

Grisé d'encens, infatué de soi, mal éclairé sur le changement des

esprits, ne comprenant pas qu'il commençait à fatiguer et à inquiéter,

il s'attendait à voir capituler aussitôt la Chambre et le

gouvernement, épouvantés à la seule idée de sa retraite. L'émotion

fut, en effet, très-vive dans le cabinet, et le premier mouvement fut

de tout employer pour faire renoncer le général à son dessein. M.

Laffitte croyait, comme toujours, qu'il était aisé de «tout arranger»,

et il se faisait fort de dissiper, par quelques minutes d'entretien,

ce regrettable malentendu. À l'épreuve, il rencontra plus de

difficultés qu'il n'en prévoyait. D'une part, La Fayette, qui, dans

son outrecuidance, s'imaginait tenir le gouvernement à sa merci,

formulait des exigences inacceptables même pour M. Laffitte:

changement de ministère, suppression immédiate de la Chambre des

pairs, convocation d'une assemblée nouvelle chargée seulement de

faire une loi électorale et d'établir un suffrage presque universel.

D'autre part, si le Roi partageait ou du moins jugeait utile de

paraître partager la tristesse et le trouble de ses ministres, il

devait cependant au fond se consoler d'être débarrassé d'un tel

protecteur; peut-être n'avait-il pas été sous main étranger à

l'incident parlementaire qui avait amené la démission, et il n'était

pas disposé à payer de sa propre abdication le retrait de cette

démission; aussi, tout en affectant avec M. Laffitte de ne chercher

qu'un raccommodement, tout en multipliant à cet effet les

démonstrations et les démarches, veillait-il, avec une sagesse habile

et clairvoyante qui commençait à être plus libre de se montrer et

d'agir, à ce que le ministre ne consentît pas une capitulation

humiliante et désastreuse. Dès lors, la rupture était inévitable, et

le cabinet, acculé malgré lui à faire acte de force, se décida à

accepter la démission de La Fayette et à le remplacer par le général

comte de Lobau[202]. Tout tremblant de son involontaire hardiesse, il

attendait avec angoisse quel effet elle produirait dans l'opinion.

Mais vainement La Fayette chercha-t-il à émouvoir ses «frères

d'armes», se posant en victime; vainement les journaux de gauche

éclatèrent-ils en emportements indignés[203]; vainement les

«patriotes» colportèrent-ils des protestations contre la «scandaleuse

ingratitude» de la monarchie; vainement M. Dupont de l'Eure

donna-t-il, lui aussi, cette démission dont il avait si souvent

menacé[204]: personne ne bougea; la masse demeura calme, presque

indifférente; le Roi, passant en revue, avec le nouveau commandant,

les diverses légions de la garde nationale, fut partout

chaleureusement accueilli; M. Mérilhou remplaça sans scrupule son ami

M. Dupont de l'Eure au ministère de la justice[205]; M. Odilon Barrot

lui-même resta à son poste, après avoir provoqué de M. Laffitte une

explication où celui-ci lui déclara--ce qui ne lui coûtait

jamais--qu'il était parfaitement d'accord avec lui[206]. Rude

châtiment pour la vanité de La Fayette; leçon aussi pour la timidité

du gouvernement qui avait trop douté de sa force; il apparaissait dès

lors que sa faiblesse tenait non-seulement à la situation, mais aussi

à son défaut de confiance et de courage.

[Note 201: Séance du 24 décembre 1830.]

[Note 202: 27 décembre 1830.]

[Note 203: Voici, comme spécimen de ces violences, quelques fragments

d'un article de Carrel, qui cependant, nous l'avons dit, n'avait pas

encore rompu avec la monarchie: «La Fayette était au-dessus de toute

récompense; mais on le croyait aussi au-dessus des indignités d'un

Parlement Croupion... Allons, vous qui avez bassement trahi la branche

aînée des Bourbons, vous qui rampiez depuis cinq mois, en flatteurs

avilis, sous la souveraineté nationale que vous détestiez, travaillez

à réédifier la légitimité; mais nous vous démasquerons, nous

troublerons vos joies, nous vous ferons passer de mauvaises nuits,

jusqu'à ce que vous succombiez, et votre règne ne sera pas long.»]

[Note 204: Au lendemain des journées de Juillet, comme le duc de

Broglie exposait au Roi tous les embarras que lui causerait la

présence de M. Dupont de l'Eure dans son ministère: «Que faire donc?

avait dit Louis-Philippe.--S'en défaire, avait répondu le duc de

Broglie, et le plus tôt possible; mais pour cela, il faut guetter le

moment. Notre homme a cela de bon qu'il met son point d honneur à

faire fi du pouvoir et des avantages qui en dépendent, à se poser en

Cincinnatus. Il vous offrira sa démission trois ou quatre fois la

semaine; le tout est de bien choisir l'occasion.--J'y penserai», avait

dit le Roi. Louis-Philippe, en acceptant cette fois la démission de

son garde des sceaux, suivait donc, un peu tardivement, le conseil que

lui avait donné le duc de Broglie.]

[Note 205: M. Mérilhou était remplacé à l'instruction publique par M.

Barthe.]

[Note 206: SARRANS, _Louis-Philippe et la contre-révolution_, t. II,

p. 34.]

M. Laffitte n'était capable d'écouter ni de comprendre aucune leçon.

Plus que jamais il était satisfait de tout et principalement de

lui-même. L'ambassadeur étranger auquel il avait déjà témoigné sa

sérénité confiante, au début de son ministère, ayant eu l'occasion de

causer de nouveau avec lui, dans les premiers jours de janvier,

racontait, non sans une surprise légèrement railleuse, qu'il l'avait

retrouvé «plus content et plus assuré encore qu'au mois de novembre,

en plein optimisme, et regardant toutes les circonstances comme

favorables[207]». Le président du Conseil était sincèrement et

naïvement convaincu que, de ces événements dont il n'avait cependant

dirigé aucun, il sortait grandi, avec plus de crédit auprès des

conservateurs, et plus d'autorité sur les révolutionnaires. Le

contraire était la vérité. À gauche, les ardents ne lui pardonnaient

pas la retraite de La Fayette et de Dupont de l'Eure. Bientôt le

licenciement de l'artillerie de la garde nationale leur fournit un

nouveau grief[208]. Sans doute, de ce côté, on ménageait encore

personnellement M. Laffitte; on regrettait son défaut d'énergie ou de

puissance, sans contester ses bonnes intentions; mais on ne se

déclarait plus ministériel, et le _National_ poussait vivement ses

amis à se constituer en opposition, avec La Fayette pour chef. À

droite, on n'ignorait pas que M. Laffitte n'était pas changé: on le

voyait continuer, comme par le passé, à chercher, dans le monde

révolutionnaire, les familiers auxquels il se livrait et livrait le

gouvernement avec tant d'indiscrétion et de complaisance. Pourquoi lui

eût-on tenu compte de l'éloignement de La Fayette, qui était l'oeuvre

de la Chambre--et peut-être du Roi,--mais non la sienne? Quant au

procès des ministres, si l'on se félicitait de son issue, la conduite

qu'y avait suivie le cabinet ne paraissait de nature à lui mériter ni

grande admiration pour le passé ni grande confiance pour l'avenir.

D'ailleurs, ce procès une fois terminé, disparaissait l'une des

principales raisons qui avaient déterminé les conservateurs à accepter

M. Laffitte; si l'on ne croyait pas encore le moment venu de prendre

l'offensive contre le cabinet et de précipiter sa chute, on était

moins empressé que jamais à le soutenir: à peine consentait-on à le

tolérer. M. Guizot, chaque jour plus ferme, mieux dégagé des

compromissions du premier moment, se faisait applaudir de la majorité,

en parlant le langage qu'elle eût attendu du ministère, opposait les

principes de gouvernement aux sophismes révolutionnaires, protestait

contre le «pouvoir extérieur» que l'émeute prétendait s'attribuer, et

soulageait la conscience publique en flétrissant les violences ou les

lâchetés du parti qui se disait «propriétaire exclusif de la

révolution de 1830», de «ce parti inquiétant et faible, à la fois

cause des troubles et impuissant à les réprimer»; il n'attaquait pas

directement le cabinet, mais indiquait qu'il comptait moins sur lui

que sur la «société française» elle-même, pour faire l'oeuvre de

défense et de salut[209].

[Note 207: _Mémoires de M. Guizot_, t. II, p. 160.]

[Note 208: 31 décembre 1830.]

[Note 209: «Si le gouvernement se manquait à lui-même, j'ai confiance

dans la société française et actuelle; j'ai la confiance qu'elle se

sauverait elle-même du désordre, comme elle s'est sauvée de la

tyrannie.» (Discours du 29 décembre 1830. Voir aussi celui du 27

janvier 1831.)]

Ne trouvant d'appui ni à droite ni à gauche, le ministère était hors

d'état de gouverner: il semblait d'ailleurs n'en avoir ni le désir ni

même l'idée. Il n'exerçait aucune direction sur la Chambre, qui

agissait comme si elle ignorait à peu près son existence. Les partis

se battaient par-dessus sa tête. La majorité proposait et votait, en

dehors de lui, les lois les plus importantes, ou remaniait les projets

qu'il avait présentés, sans s'inquiéter autrement des échecs qu'elle

pouvait ainsi lui infliger. C'est ce qui se produisit notamment pour

les lois sur la garde nationale, sur l'organisation municipale, sur le

jury, sur l'amortissement, sur l'impôt direct.

Cette absence de gouvernement n'était pas moins sentie dans le pays

que dans le parlement, et nul ne se gênait pour témoigner aux

ministres un mépris, pour leur faire des affronts, dont on chercherait

vainement l'analogue à d'autres époques. En veut-on un exemple? Pour

remédier au désordre croissant des écoles, le ministre avait cru

devoir invoquer une ordonnance de 1820, interdisant aux élèves «d'agir

ou d'écrire en nom collectif comme s'ils formaient une corporation».

Des étudiants ayant protesté et ayant été cités de ce chef devant le

conseil académique, la «jeunesse des écoles» envahit et saccagea la

salle où se tenait le conseil, hua le ministre et le procureur

général, leur jeta des pierres, des oeufs et de la boue, et les

obligea à s'enfuir, le tout sans que l'autorité prît aucune mesure de

répression[210].

[Note 210: 22 janvier 1831.]

Situation pitoyable, dont les journaux de gauche eux-mêmes renonçaient

à dissimuler la misère. Le _National_ montrait de toutes parts des

«embarras de gouvernement»; il dénonçait la «suspension forcée de

toute activité sociale au milieu des incertitudes de la politique,...

tout le monde mécontent de n'être pas gouverné ou de l'être

ridiculement»; il rappelait les désastres du «commerce, qui s'était

promis merveille de la révolution, et que la révolution semblait

achever»; puis il ajoutait: «La voix de la nation entière n'est qu'une

plainte, comme disait un poëte romantique. Il n'est personne qui ne

soit mécontent de tout le monde[211].»

[Note 211: _National_ du 15 janvier 1831.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 1 / 7) · 第 34 / 98 题