On avait esquivé tant bien que mal le désordre matériel, la bataille
dans la rue: au prix de quelles équivoques, de quels abaissements, de
quel désordre moral, c'est ce dont les ministres n'étaient pas hommes
à avoir grand souci. Néanmoins une question s'imposait tout de suite à
eux. La Fayette et M. O. Barrot s'étaient portés fort pour le
gouvernement et avaient pris des engagements envers l'émeute;
maintenant, eux et leurs amis réclamaient publiquement la ratification
et l'accomplissement de ces engagements, du ton de gens qui
n'admettaient même pas qu'on pût leur résister; c'était au nom de la
garde nationale, alors seule dépositaire de la force publique, qu'ils
prétendaient poser des conditions à la monarchie nouvelle[200]; et à
entendre les prédictions effarées des uns comme les impérieuses
menaces des autres, il semblait que l'insurrection dût être la
conséquence immédiate du moindre refus. Par lui-même, M. Laffitte
n'eût pas été disposé à faire longue résistance; seulement il lui
fallait tenir compte du Roi; celui-ci comprenait qu'autant vaudrait
déposer immédiatement sa couronne que de céder à de telles exigences.
Pour satisfaire Louis-Philippe, le ministre déclarait dans le
_Moniteur_ que «le gouvernement n'avait pris aucun engagement», et en
même temps il se flattait de consoler les révolutionnaires en
obtenant, de la faiblesse complaisante des députés, des remercîments
pour «la jeunesse des écoles». Mais celle-ci ne voulut pas se laisser
payer en phrases; par trois protestations distinctes qui rivalisaient
d'insolence factieuse, les élèves de l'École polytechnique, les
étudiants en droit et les étudiants en médecine repoussèrent ces
remercîments, et, devant cette rebuffade, l'infortuné ministre fut
réduit à balbutier de piteuses explications, où sa dignité et sa
sincérité avaient également à souffrir.
[Note 200: Le _National_ disait: «La garde nationale mesure, nous n'en
doutons pas, toute l'importance du service qu'elle a rendu; elle en
veut trouver le prix dans une marche plus franche, plus décidée, plus
nationale, et nous croyons qu'elle n'attendra pas qu'on s'endorme
encore, pour faire connaître à quelles conditions on peut compter à
l'avenir sur ses services.»]
Plus le désaccord s'accentuait entre le gouvernement et les
révolutionnaires, plus La Fayette sentait sa situation devenir
embarrassante et fausse. Il saisit la première occasion d'en sortir
par un éclat. La Chambre discutait alors la loi organique de la garde
nationale. Conduite à se demander si, dans un régime normal, il y
avait place pour un commandant général de toutes les gardes nationales
du royaume, elle supprima en principe cette fonction, couvrant, du
reste, de fleurs La Fayette, et le laissant provisoirement en
possession[201]. Celui-ci se sentit atteint, et offrit sa démission.
Grisé d'encens, infatué de soi, mal éclairé sur le changement des
esprits, ne comprenant pas qu'il commençait à fatiguer et à inquiéter,
il s'attendait à voir capituler aussitôt la Chambre et le
gouvernement, épouvantés à la seule idée de sa retraite. L'émotion
fut, en effet, très-vive dans le cabinet, et le premier mouvement fut
de tout employer pour faire renoncer le général à son dessein. M.
Laffitte croyait, comme toujours, qu'il était aisé de «tout arranger»,
et il se faisait fort de dissiper, par quelques minutes d'entretien,
ce regrettable malentendu. À l'épreuve, il rencontra plus de
difficultés qu'il n'en prévoyait. D'une part, La Fayette, qui, dans
son outrecuidance, s'imaginait tenir le gouvernement à sa merci,
formulait des exigences inacceptables même pour M. Laffitte:
changement de ministère, suppression immédiate de la Chambre des
pairs, convocation d'une assemblée nouvelle chargée seulement de
faire une loi électorale et d'établir un suffrage presque universel.
D'autre part, si le Roi partageait ou du moins jugeait utile de
paraître partager la tristesse et le trouble de ses ministres, il
devait cependant au fond se consoler d'être débarrassé d'un tel
protecteur; peut-être n'avait-il pas été sous main étranger à
l'incident parlementaire qui avait amené la démission, et il n'était
pas disposé à payer de sa propre abdication le retrait de cette
démission; aussi, tout en affectant avec M. Laffitte de ne chercher
qu'un raccommodement, tout en multipliant à cet effet les
démonstrations et les démarches, veillait-il, avec une sagesse habile
et clairvoyante qui commençait à être plus libre de se montrer et
d'agir, à ce que le ministre ne consentît pas une capitulation
humiliante et désastreuse. Dès lors, la rupture était inévitable, et
le cabinet, acculé malgré lui à faire acte de force, se décida à
accepter la démission de La Fayette et à le remplacer par le général
comte de Lobau[202]. Tout tremblant de son involontaire hardiesse, il
attendait avec angoisse quel effet elle produirait dans l'opinion.
Mais vainement La Fayette chercha-t-il à émouvoir ses «frères
d'armes», se posant en victime; vainement les journaux de gauche
éclatèrent-ils en emportements indignés[203]; vainement les
«patriotes» colportèrent-ils des protestations contre la «scandaleuse
ingratitude» de la monarchie; vainement M. Dupont de l'Eure
donna-t-il, lui aussi, cette démission dont il avait si souvent
menacé[204]: personne ne bougea; la masse demeura calme, presque
indifférente; le Roi, passant en revue, avec le nouveau commandant,
les diverses légions de la garde nationale, fut partout
chaleureusement accueilli; M. Mérilhou remplaça sans scrupule son ami
M. Dupont de l'Eure au ministère de la justice[205]; M. Odilon Barrot
lui-même resta à son poste, après avoir provoqué de M. Laffitte une
explication où celui-ci lui déclara--ce qui ne lui coûtait
jamais--qu'il était parfaitement d'accord avec lui[206]. Rude
châtiment pour la vanité de La Fayette; leçon aussi pour la timidité
du gouvernement qui avait trop douté de sa force; il apparaissait dès
lors que sa faiblesse tenait non-seulement à la situation, mais aussi
à son défaut de confiance et de courage.
[Note 201: Séance du 24 décembre 1830.]
[Note 202: 27 décembre 1830.]
[Note 203: Voici, comme spécimen de ces violences, quelques fragments
d'un article de Carrel, qui cependant, nous l'avons dit, n'avait pas
encore rompu avec la monarchie: «La Fayette était au-dessus de toute
récompense; mais on le croyait aussi au-dessus des indignités d'un
Parlement Croupion... Allons, vous qui avez bassement trahi la branche
aînée des Bourbons, vous qui rampiez depuis cinq mois, en flatteurs
avilis, sous la souveraineté nationale que vous détestiez, travaillez
à réédifier la légitimité; mais nous vous démasquerons, nous
troublerons vos joies, nous vous ferons passer de mauvaises nuits,
jusqu'à ce que vous succombiez, et votre règne ne sera pas long.»]
[Note 204: Au lendemain des journées de Juillet, comme le duc de
Broglie exposait au Roi tous les embarras que lui causerait la
présence de M. Dupont de l'Eure dans son ministère: «Que faire donc?
avait dit Louis-Philippe.--S'en défaire, avait répondu le duc de
Broglie, et le plus tôt possible; mais pour cela, il faut guetter le
moment. Notre homme a cela de bon qu'il met son point d honneur à
faire fi du pouvoir et des avantages qui en dépendent, à se poser en
Cincinnatus. Il vous offrira sa démission trois ou quatre fois la
semaine; le tout est de bien choisir l'occasion.--J'y penserai», avait
dit le Roi. Louis-Philippe, en acceptant cette fois la démission de
son garde des sceaux, suivait donc, un peu tardivement, le conseil que
lui avait donné le duc de Broglie.]
[Note 205: M. Mérilhou était remplacé à l'instruction publique par M.
Barthe.]
[Note 206: SARRANS, _Louis-Philippe et la contre-révolution_, t. II,
p. 34.]
M. Laffitte n'était capable d'écouter ni de comprendre aucune leçon.
Plus que jamais il était satisfait de tout et principalement de
lui-même. L'ambassadeur étranger auquel il avait déjà témoigné sa
sérénité confiante, au début de son ministère, ayant eu l'occasion de
causer de nouveau avec lui, dans les premiers jours de janvier,
racontait, non sans une surprise légèrement railleuse, qu'il l'avait
retrouvé «plus content et plus assuré encore qu'au mois de novembre,
en plein optimisme, et regardant toutes les circonstances comme
favorables[207]». Le président du Conseil était sincèrement et
naïvement convaincu que, de ces événements dont il n'avait cependant
dirigé aucun, il sortait grandi, avec plus de crédit auprès des
conservateurs, et plus d'autorité sur les révolutionnaires. Le
contraire était la vérité. À gauche, les ardents ne lui pardonnaient
pas la retraite de La Fayette et de Dupont de l'Eure. Bientôt le
licenciement de l'artillerie de la garde nationale leur fournit un
nouveau grief[208]. Sans doute, de ce côté, on ménageait encore
personnellement M. Laffitte; on regrettait son défaut d'énergie ou de
puissance, sans contester ses bonnes intentions; mais on ne se
déclarait plus ministériel, et le _National_ poussait vivement ses
amis à se constituer en opposition, avec La Fayette pour chef. À
droite, on n'ignorait pas que M. Laffitte n'était pas changé: on le
voyait continuer, comme par le passé, à chercher, dans le monde
révolutionnaire, les familiers auxquels il se livrait et livrait le
gouvernement avec tant d'indiscrétion et de complaisance. Pourquoi lui
eût-on tenu compte de l'éloignement de La Fayette, qui était l'oeuvre
de la Chambre--et peut-être du Roi,--mais non la sienne? Quant au
procès des ministres, si l'on se félicitait de son issue, la conduite
qu'y avait suivie le cabinet ne paraissait de nature à lui mériter ni
grande admiration pour le passé ni grande confiance pour l'avenir.
D'ailleurs, ce procès une fois terminé, disparaissait l'une des
principales raisons qui avaient déterminé les conservateurs à accepter
M. Laffitte; si l'on ne croyait pas encore le moment venu de prendre
l'offensive contre le cabinet et de précipiter sa chute, on était
moins empressé que jamais à le soutenir: à peine consentait-on à le
tolérer. M. Guizot, chaque jour plus ferme, mieux dégagé des
compromissions du premier moment, se faisait applaudir de la majorité,
en parlant le langage qu'elle eût attendu du ministère, opposait les
principes de gouvernement aux sophismes révolutionnaires, protestait
contre le «pouvoir extérieur» que l'émeute prétendait s'attribuer, et
soulageait la conscience publique en flétrissant les violences ou les
lâchetés du parti qui se disait «propriétaire exclusif de la
révolution de 1830», de «ce parti inquiétant et faible, à la fois
cause des troubles et impuissant à les réprimer»; il n'attaquait pas
directement le cabinet, mais indiquait qu'il comptait moins sur lui
que sur la «société française» elle-même, pour faire l'oeuvre de
défense et de salut[209].
[Note 207: _Mémoires de M. Guizot_, t. II, p. 160.]
[Note 208: 31 décembre 1830.]
[Note 209: «Si le gouvernement se manquait à lui-même, j'ai confiance
dans la société française et actuelle; j'ai la confiance qu'elle se
sauverait elle-même du désordre, comme elle s'est sauvée de la
tyrannie.» (Discours du 29 décembre 1830. Voir aussi celui du 27
janvier 1831.)]
Ne trouvant d'appui ni à droite ni à gauche, le ministère était hors
d'état de gouverner: il semblait d'ailleurs n'en avoir ni le désir ni
même l'idée. Il n'exerçait aucune direction sur la Chambre, qui
agissait comme si elle ignorait à peu près son existence. Les partis
se battaient par-dessus sa tête. La majorité proposait et votait, en
dehors de lui, les lois les plus importantes, ou remaniait les projets
qu'il avait présentés, sans s'inquiéter autrement des échecs qu'elle
pouvait ainsi lui infliger. C'est ce qui se produisit notamment pour
les lois sur la garde nationale, sur l'organisation municipale, sur le
jury, sur l'amortissement, sur l'impôt direct.
Cette absence de gouvernement n'était pas moins sentie dans le pays
que dans le parlement, et nul ne se gênait pour témoigner aux
ministres un mépris, pour leur faire des affronts, dont on chercherait
vainement l'analogue à d'autres époques. En veut-on un exemple? Pour
remédier au désordre croissant des écoles, le ministre avait cru
devoir invoquer une ordonnance de 1820, interdisant aux élèves «d'agir
ou d'écrire en nom collectif comme s'ils formaient une corporation».
Des étudiants ayant protesté et ayant été cités de ce chef devant le
conseil académique, la «jeunesse des écoles» envahit et saccagea la
salle où se tenait le conseil, hua le ministre et le procureur
général, leur jeta des pierres, des oeufs et de la boue, et les
obligea à s'enfuir, le tout sans que l'autorité prît aucune mesure de
répression[210].
[Note 210: 22 janvier 1831.]
Situation pitoyable, dont les journaux de gauche eux-mêmes renonçaient
à dissimuler la misère. Le _National_ montrait de toutes parts des
«embarras de gouvernement»; il dénonçait la «suspension forcée de
toute activité sociale au milieu des incertitudes de la politique,...
tout le monde mécontent de n'être pas gouverné ou de l'être
ridiculement»; il rappelait les désastres du «commerce, qui s'était
promis merveille de la révolution, et que la révolution semblait
achever»; puis il ajoutait: «La voix de la nation entière n'est qu'une
plainte, comme disait un poëte romantique. Il n'est personne qui ne
soit mécontent de tout le monde[211].»
[Note 211: _National_ du 15 janvier 1831.]