(Novembre 1830--Janvier 1831)
I. Composition du cabinet. M. Laffitte. La politique du
laisser aller. Les autres ministres. Importance dangereuse
de La Fayette. M. Odilon Barrot. Confiance de M. Laffitte.
Accueil fait par l'opinion au nouveau ministère.--II. Le
procès des ministres. Agitation croissante. Faiblesse de La
Fayette et d'Odilon Barrot. La cour des pairs. Menaces et
inquiétudes. Les ministres enlevés par M. de Montalivet.
L'émeute trompée. L'intervention des «Écoles».--III.
Exigences du parti révolutionnaire. Démission de La Fayette
et de M. Dupont de l'Eure. Impuissance et discrédit du
ministère.
I
Le nouveau ministère, constitué par ordonnance du 2 novembre, fut
ainsi composé: MM. Laffitte, président du conseil, ministre des
finances; le maréchal Maison, ministre des affaires étrangères; Dupont
de l'Eure, garde des sceaux; le comte de Montalivet, ministre de
l'intérieur; Mérilhou, ministre de l'instruction publique et des
cultes; le maréchal Gérard, ministre de la guerre; le général
Sébastiani, ministre de la marine. Quelques jours plus tard, le 17
novembre, les maréchaux Maison et Gérard furent remplacés, l'un, par
le général Sébastiani; l'autre, par le maréchal Soult; le comte
d'Argout reçut alors le portefeuille de la marine.
M. Laffitte n'est pas un nouveau venu: on l'a vu, sous la
Restauration, se jeter dans une opposition assez ardente, moins par
passion doctrinale que par jalousie de banquier opulent contre
l'aristocratie de naissance, par soif de popularité et désir
d'augmenter la clientèle politique dont il aimait à être suivi[172].
Parvenu, dans les journées de Juillet, à l'apogée de son rôle, ce
Warwick bourgeois s'était trouvé, lui aussi, un «faiseur de roi»; sur
les balcons révolutionnaires, il avait presque partagé avec La Fayette
les accolades du duc d'Orléans, les acclamations de la foule, et la
satisfaction de «protéger» une monarchie naissante. Aussi n'était-il
pas de caresses dont ne crût devoir l'entourer Louis-Philippe, devenu
roi. «Saint Jacques et saint Philippe, disait le prince en faisant
allusion à son prénom et à celui du banquier, ne sont pas moins
irrévocablement unis sur la terre que dans le ciel.» Et encore: «Tant
que Philippe sera roi, Jacques sera son ministre.» M. Laffitte buvait
ces flatteries royales, jouissait de cette importance avec une sorte
d'indolence satisfaite et imprévoyante, sans comprendre que le pouvoir
pût être autre chose que cette jouissance. Son épicurisme frivole,
mobile et bon vivant redoutait ce qui était travail ou lutte.
D'ailleurs, dans cette nature aimable et parfois brillante, rien des
qualités sérieuses et surtout de cette puissance d'effort et de lutte
qui peuvent seules transformer une importance momentanée en une action
durable et efficace. D'instruction fort médiocre, son bagage
politique, intellectuel et moral, aurait pu tenir dans une chanson de
Béranger. Imbu des vanités et des badauderies nationales, étourdi par
les fumées de Juillet, il croyait suffire à tout par une sorte de foi,
naïvement ignorante, dans le progrès indéfini du libéralisme, dans la
bienfaisante omnipotence de la révolution, dans l'infaillibilité et
l'impeccabilité du peuple. Ce banquier heureux n'était même pas un
financier compétent. Ce causeur agréable n'avait à la tribune aucun
des dons de force, de chaleur et d'autorité, qui font de la parole un
moyen de gouvernement. Il était aussi paresseux pour le travail de
cabinet que dénué de volonté et d'influence dans le maniement des
hommes. S'il ne savait pas commander, sa bienveillance facile, son
affabilité superficielle, son besoin de plaire, sa faiblesse de
caractère, son habitude de courtiser l'opinion, son manque de
convictions sérieuses et de doctrines réfléchies, lui rendaient plus
impossible encore de résister, surtout à ceux qui lui paraissaient
disposer de la popularité. Son incapacité de gouvernement n'était
égalée que par sa légèreté présomptueuse et son vaniteux optimisme.
[Note 172: Sur M. Laffitte avant 1830, je me permets de renvoyer à ce
que j'en ai dit dans le _Parti libéral sous la Restauration_, p. 51 et
suiv.]
On ne pouvait dire que M. Laffitte personnifiât la «politique du
mouvement», celle qui se serait avancée hardiment dans la voie
révolutionnaire, se dirigeant vers un but certain et voulu; il n'avait
par lui-même aucune opinion violente, aucune obstination de doctrine
extrême; bien plus, il aimait à se dire du «parti modéré», parlait
volontiers avec quelque dédain de La Fayette, de ses «chimères», des
«écervelés qui l'entouraient», et se piquait de n'être séparé que par
des nuances du duc de Broglie et de M. Guizot. Cet état d'esprit
apparut dans un débat soulevé peu de jours après la formation du
cabinet[173]. M. Guizot avait saisi l'occasion d'une discussion sur la
presse pour marquer en quoi il se séparait de M. Laffitte; il avait
opposé ceux qui voulaient «resserrer la révolution dans les plus
étroites limites» et «la présenter à l'Europe sous la forme la plus
raisonnable», à ceux qui la «faisaient dévier», la «dénaturaient», la
«pervertissaient», et derrière lesquels s'agitaient «les passions
exclusives du parti républicain». M. Odilon Barrot accepta aussitôt la
question telle que la posait M. Guizot, lui fit tête sur ce terrain,
et retourna contre lui le reproche d'avoir méconnu le principe et la
portée de la révolution. Mais, dès le lendemain, M. Laffitte, qui
avait pris peur d'une contradiction si nette, essaya d'établir, par
des déclarations équivoques et câlines, qu'«aucune dissidence
fondamentale» ne le séparait des «membres de l'ancien cabinet», et
que, «d'accord sur le fond des choses, la différence ne consistait que
dans la disposition plus ou moins confiante des uns et des autres».
Pour un ministère nouveau, c'était une entrée peu fière. «Homélie
pateline», disait le duc de Broglie, en haussant dédaigneusement les
épaules, et, dans un autre parti, le _National_, désappointé, se
plaignait de cette timidité à se distinguer de ceux qu'on remplaçait.
La seule politique qu'on découvrît en M. Laffitte,--si toutefois on
peut appeler cela une politique,--était celle du «laisser-aller», sans
plan et sans volonté, que Carrel devait qualifier, d'un mot heureux,
«le gouvernement par abandon[174]». Cette politique faisait consister
le libéralisme dans l'abdication du pouvoir, avait pour principe de ne
pas contrarier ceux dont l'irritation pouvait être gênante, livrait
les Chambres ou les rues à qui voulait s'en emparer, et aboutissait à
une misérable impuissance, sans cesser cependant d'être toujours
souriante et satisfaite d'elle-même. Rien de plus périlleux en temps
de révolution. Alors, en effet, ceux-là seuls sont en mesure de
diriger les événements qui savent ce qu'ils veulent et ce qu'ils
peuvent: autrement tout est à la merci du souffle de tempête qui a été
déchaîné, et jamais on ne va si loin, dans de pareilles crises, que
quand on ignore où l'on va.
[Note 173: Séances du 9 et 10 novembre 1830.]
[Note 174: Carrel a dit en effet dans le _National_, au moment de la
chute du cabinet (11 mars 1831): «M. Laffitte a fait l'essai, non pas
d'un système, mais de l'absence de tout système, du gouvernement par
abandon.»]
Si M. Laffitte était le chef officiel et le personnage le plus en vue
du cabinet, s'il lui a donné son nom dans l'histoire, il ne faudrait
pas croire cependant que cette administration fût beaucoup plus
homogène que la précédente. Le Roi avait vu avec regret dissoudre la
combinaison du 11 août. S'il ne croyait pas encore possible de faire
un ministère de résistance, la perspective de se trouver seul en
tête-à-tête avec un conseil de gauche pure lui déplaisait pour
lui-même et l'effrayait pour le pays. Il avait donc cherché quelque
nouvel expédient qui n'exclût pas complétement l'élément conservateur.
N'était-il pas allé jusqu'à presser M. Casimir Périer, avec une
insistance qui étonne, mais avec un insuccès qui se comprend,
d'accepter, sous la présidence de M. Laffitte, le portefeuille de
l'intérieur? À défaut de M. Périer, il avait obtenu ce poste pour un
jeune pair de vingt-neuf ans, auquel personne ne songeait, que rien ne
semblait désigner, ni l'éclat des services rendus, ni la notoriété du
talent, ni l'importance de la situation, ni l'appui d'un parti:
c'était le comte de Montalivet. Ses qualités réelles de courage et
d'intelligence étaient encore ignorées; engagé dans la société
libérale, non dans le parti révolutionnaire, il n'avait guère aux yeux
du public que ce double titre, qui n'était pas alors, il est vrai,
sans quelque valeur, d'être fils d'un ministre de l'empire et colonel
de la garde nationale; mais il offrait à Louis-Philippe cette garantie
de lui être personnellement très-dévoué et d'être avant tout, à raison
même de l'imprévu de sa faveur, l'homme du Roi. Le général Sébastiani,
ministre des affaires étrangères, était aussi depuis longtemps le
familier du Palais-Royal; membre du cabinet précédent, il n'avait pas
suivi dans leur retraite MM. Guizot, de Broglie et Molé, dont il
partageait cependant les sentiments; il était resté, afin de pouvoir,
dans cette phase nouvelle, servir le Roi qui trouvait en lui un
confident sûr et un instrument fidèle.
Les deux ministères les plus importants semblaient ainsi soustraits au
parti avancé. On en pouvait dire autant du portefeuille de la guerre,
dès qu'il fut confié au maréchal Soult, et de celui de la marine passé
aux mains de M. d'Argout, naguère encore porte-parole de Charles X
dans ses dernières tentatives de transaction. Mais, quelque nombreux
que fussent, autour de M. Laffitte, ces ministres à physionomie plus
ou moins conservatrice, ils n'étaient pas en mesure de redresser la
politique du ministère. Si le Roi avait profité de l'insouciance peu
vigilante du président du conseil pour les introduire dans la place,
c'était moins comme contradicteurs que comme surveillants, avec
l'espoir peut-être de contenir un peu les éléments révolutionnaires du
cabinet, non de les dominer, encore moins de les expulser.
D'autres ministres, au contraire, étaient plus à gauche que M.
Laffitte; tels M. Mérilhou et surtout M. Dupont de l'Eure. Esprit
obstiné et court, orgueilleux de sa fidélité aux principes et aux
préjugés de 1792, M. Dupont de l'Eure jouait déjà depuis longtemps,
dans la démocratie, ce rôle de vénérable qu'il devait tenir
jusqu'après 1848 avec une solennité prudhommesque. On avait insisté,
dès le début, pour lui faire accepter un portefeuille, estimant qu'il
était, pour la monarchie naissante, une caution indispensable auprès
des révolutionnaires. Mais il faisait payer cher ce service qu'il
avait rendu à contre-coeur, se croyant d'autant plus indépendant qu'il
était plus incommode et plus bourru, mettant sa dignité à faire le
paysan du Danube au milieu de la cour, sa conscience à se proclamer
républicain en étant au service d'un roi, et à se poser en nouveau
Roland dans les conseils d'un autre Louis XVI. Chaque matin, il
offrait sa démission et allait pleurer dans le sein de Béranger sur le
malheur d'être ministre malgré soi. Aux caresses dont Louis-Philippe
croyait nécessaire de l'envelopper, il répondait par des coups de
boutoir[175]. Aussi docile et complaisant envers la clique criarde
dont il était entouré, que grognon et intraitable avec le prince ou
ses collègues, il était une sorte de mannequin débile et servile aux
mains de cette basoche révolutionnaire qui le maniait et le poussait à
sa guise, en affectant de le vénérer, qui pénétrait par lui tous les
secrets du conseil, qui y faisait parvenir toutes ses exigences, de
telle sorte que le gouvernement était comme ouvert et livré au premier
venu. Ne trouvant pas d'ailleurs, dans l'exercice du pouvoir,
l'occasion d'élargir ses idées, il s'entêtait, avec une sorte de
vanité obtuse, dans les méfiances et les sophismes de la démocratie la
plus vulgaire, et un homme de son parti a pu dire de lui qu'«il
n'avait guère, en fait de vues politiques, que sa mauvaise humeur et
son éternelle austérité[176]».
[Note 175: Veut-on un spécimen des rapports de M. Dupont de l'Eure et
du Roi? Un jour, en plein conseil, M. Dupont s'écrie: «Maudite
galère!--Ah! oui, parlons-en, répond le Roi, maudite galère, à temps
pour vous, à perpétuité pour moi.--À perpétuité? reprit le ministre;
ma foi, je n'en sais trop rien, du train dont cela va. Dans tous les
cas, Sire, cela vous amuse; mais moi, je ne m'en arrange pas du
tout.»--Un autre jour, M. Dupont, donnant un démenti au Roi et
menaçant de le rendre public, osait dire: «Prenez garde à qui on
croira de vous ou de moi.» (SARRANS, _Louis-Philippe et la
contre-révolution_, t. II, p. 77, 81.)]
[Note 176: M. LANFREY.]
M. Dupont de l'Eure était, du reste, moins le ministre du Roi que
celui de La Fayette, dont le changement ministériel avait encore accru
l'importance. Le commandant des gardes nationales était alors entouré
d'une véritable cour, bien autrement empressée, adulatrice, que celle
du Palais-Royal. À ses jours d'audience, la foule se pressait si
nombreuse, qu'elle remplissait non-seulement la maison, mais débordait
dans la rue[177]. Toutes les députations de province venaient lui
rendre hommage, quelquefois même avant d'aller chez le Roi. À ses
réceptions du mardi soir, les appartements étaient trop étroits.
«C'est un salon public, écrit à cette époque un témoin[178], où les
amis amènent leurs amis, les fils leurs pères, les voyageurs leurs
camarades... Toutes les illustrations politiques, scientifiques,
littéraires, populaires, battent pêle-mêle le parquet bruyant, en
bottes crottées, en bas de soie, en uniforme, en redingote boutonnée,
en habit à revers... Là, toute la France, toute l'Europe, toute
l'Amérique, ont envoyé leurs députations.» Cependant, si admirateur
qu'il soit, ce témoin est obligé de confesser que la composition de ce
salon est singulièrement mélangée; il y voit «tourbillonner cette nuée
de jeunes gens à moustache, républicains d'estaminets, avocats sans
procès et médecins sans malades, qui font de la révolution par
désoeuvrement»; il y aperçoit aussi «des intrigants de tous ordres...
des figures ternes, louches, dégoûtantes à voir; hideux repoussoir sur
ce noble tableau, elles s'agitent autour du bon vieillard qui leur
sourit, inoffensif et confiant». Celui-ci en effet, tout entier à la
joie «de l'enthousiasme qu'il inspire», se promène au milieu des
groupes, la tête couverte, non pas de cheveux blancs ainsi que le
chante l'hymne de Juillet, mais d'une courte perruque fauve, «la face
terreuse et comme ternie de la poussière des révolutions qu'il a
traversées[179]», le corps cassé par l'âge, le regard un peu éteint,
la parole engourdie, corrigeant ces signes de décrépitude par une
bonne grâce qui trahit le marquis du dix-huitième siècle sous le
démocrate du dix-neuvième. Il est le centre de toute cette foule; «au
milieu, dit toujours le même témoin, est un groupe serré; ceux qui le
composent s'amincissent et s'allongent, les bras collés au corps; tout
autour, on se hausse sur la pointe des pieds, et les mots: C'est lui!
circulent».
[Note 177: Lettre de Macaulay alors en voyage à Paris. (_Life and
letters of lord Macaulay_, par M. TREVELYAN.)]
[Note 178: M. LUCHET, dans le _Livre des Cent un_, t. II.]
[Note 179: Expression de M. Napoléon Peyrat.]
À moins de lire les écrits du temps, on ne saurait imaginer à quel
diapason d'adulation on était monté, dans le monde démocratique, au
sujet de La Fayette[180]. Il était l'idole du boutiquier garde
national, qui voyait en lui un «Napoléon pacifique», à son usage et à
sa mesure. Assistait-il à l'Opéra, le parterre exigeait que Nourrit,
en costume de Moïse, chantât la _Parisienne_, et au couplet sur le
vieux général tout le monde se tenait debout. Paraissait-il à la
Chambre, les députés se levaient. Aux flatteries de la foule
s'ajoutaient les caresses du Roi. Tant d'hommages étaient savourés,
dans une sorte d'ivresse béate, par cet homme chez lequel Jefferson
avait déjà signalé, quarante ans auparavant, une «faim canine de
popularité». Il croyait sincèrement que ses concitoyens n'étaient
occupés que de lui, que s'ils venaient de faire une nouvelle
révolution, c'était, par une attention de délicatesse filiale, pour
rappeler au vieillard les souvenirs de sa jeunesse et lui préparer une
fin de carrière en harmonie avec son début. Aussi n'était-il pas une
de ses proclamations où il ne parlât de soi, des événements de sa vie,
comme si celle-ci était le résumé, le point culminant et le grand
enseignement de notre histoire contemporaine.
[Note 180: Dans l'écrit que j'ai déjà cité, M. Luchet écrivait de La
Fayette: «Son image, le soir, vient me visiter; je m'en empare, je
l'embrasse, je la caresse! Je l'appelle honneur, patrie, liberté,
gloire! Je la vois incarnée, faite homme, majestueuse, au front
serein, calme et belle, semblant me bénir... Attendrissante
bénédiction, que je croyais être celle de Dieu, un jour que je la
reçus en effet, et que, se penchant sur moi, il me dit d'une voix
altérée: «Au revoir, mon ami!»--On disait couramment alors qu'il n'y
avait que deux noms dans l'histoire du siècle: La Fayette et Napoléon.
Que d'attendrissement sur les «vertus de La Fayette!» Un écrivain de
la gauche, aide de camp du général, s'écriait en s'adressant aux
réactionnaires: «Vous qui avez supporté tant de vices et de crimes, ne
pouvez-vous donc supporter encore quelques jours les vertus de La
Fayette?»]
Autour de La Fayette, on traitait le Roi en personnage d'importance
secondaire; on l'appelait, avec une familiarité dédaigneuse, «le
citoyen que nous avons fait roi», et l'on s'étonnait qu'il ne se
rendît pas mieux compte de sa propre vassalité. Une caricature du
temps représentait Louis-Philippe, sa couronne à la main, et La
Fayette lui disant: «Sire, couvrez-vous.» Le mot de maire du palais
venait sur toutes les lèvres, et l'on opposait le «citoyen roi» au
«roi citoyen». Dans un banquet donné à l'Hôtel de ville en l'honneur
du général, le toast au Roi était reçu avec une froideur glaciale,
pendant que le général était acclamé, et le choeur, qui chantait la
_Parisienne_, omettait les couplets relatifs au duc d'Orléans.
Personnellement, La Fayette montrait sans doute envers Louis-Philippe
plus de courtoisie que ses amis; le gentilhomme démocrate n'avait pas
la brutalité vulgaire d'un Dupont de l'Eure; il n'était même pas au
fond sans quelque affection pour le prince. Toutefois, au besoin, il
ne se gênait pas pour pousser fort loin son droit de remontrance
protectrice envers celui qu'il croyait avoir sacré par son
accolade[181].
[Note 181: «Continuez, disait un jour La Fayette au Roi, continuez à
répudier le principe de votre origine, et je vous garantis que la
république, et peut-être la démagogie, ne sauraient désirer un
meilleur auxiliaire que Votre Majesté.» (SARRANS, _La Fayette et la
contre-révolution_, t. II, p. 2.)]
Comme les émigrés royalistes, La Fayette n'avait rien appris ni rien
oublié; il s'en tenait obstinément aux idées de la constitution de
1791, en les mélangeant de réminiscences américaines, et il eût désiré
ne pas aller au delà. Par ses opinions propres, il n'était pas un
jacobin; seulement, moins que personne, il savait dire non, et, de ce
chef, il méritait d'être au premier rang des politiques du
«laisser-aller». Était-il conduit parfois à envisager une éventualité
de résistance, il se hâtait de l'ajourner indéfiniment. «Il y a,
disait-il, entre M. Casimir Périer et moi, cette distinction qu'il
voudra tirer sur le peuple plutôt que je voudrais le faire.» Pour le
moment, bien loin de «tirer» sur l'émeute, il ne savait que lui
adresser des proclamations élogieuses, attendries, la suppliant de
consentir, par amitié pour lui, à ne pas pousser les choses trop loin.
Si le désordre avait un caractère particulièrement hideux, il ne
risquait un mot de blâme qu'après avoir feint d'y voir l'oeuvre de la
«contre-révolution». C'est qu'il mettait son point d'honneur et
croyait sa popularité engagée à ne jamais se séparer de ses «amis»,
tâchant d'ailleurs de se persuader qu'il les contenait, quand il ne
faisait que les suivre. «Il ressemble, disait spirituellement Henri
Heine, à ce gouverneur de ma connaissance qui accompagnait son élève
dans les mauvais lieux, pour qu'il ne s'y enivrât pas, puis au
cabaret, pour qu'au moins il ne perdît pas son argent au jeu, et le
suivait enfin dans les maisons de jeu, pour prévenir les duels qui
pourraient s'ensuivre; mais si le duel arrivait inévitable, le bon
vieillard lui-même servait alors de second[182].» Les jeunes meneurs
du parti révolutionnaire connaissaient et exploitaient la faiblesse du
général; ils se servaient de lui, l'exaltaient d'autant plus qu'il
était, entre leurs mains, un instrument plus docile, le faisaient
parler ou parlaient en son nom, l'obligeaient à porter au gouvernement
leurs plans, leurs utopies, leurs griefs et leurs exigences, parfois
même prétendaient engager la monarchie, malgré elle, jusque dans les
questions extérieures. Il y avait ainsi, en dehors du pouvoir
régulier, un autre pouvoir, souvent plus puissant, surtout plus agité
et plus bruyant que l'autre. M. de Salvandy, faisant allusion à la
coterie d'_ultras_ qui, après 1815, s'était groupée autour du comte
d'Artois et avait essayé d'établir un gouvernement occulte à côté de
celui de Louis XVIII, écrivait que la demeure de La Fayette était
devenue «le pavillon de Marsan du parti révolutionnaire». Singulière
humiliation et péril grave pour la royauté nouvelle! Aussi M. de
Metternich, peu après les journées de Juillet, avait-il dit à l'envoyé
de Louis-Philippe, le général Belliard: «Il y a deux nobles entêtés
dont vous et nous devons également nous défier, bien qu'ils soient
gens d'honneur et nobles gentilshommes: le roi Charles X et le marquis
de La Fayette. Vos journées de Juillet ont abattu la folle dictature
du vieux roi; il vous faudra bientôt attaquer la royauté de M. de La
Fayette; il y faudra d'autres journées, et c'est alors seulement que
le prince lieutenant général sera vraiment roi de France.» L'envoyé de
Louis-Philippe ne pensait pas d'ailleurs autrement: dans une autre
conversation avec le chancelier, il avait dit du commandant des gardes
nationales: «À la vérité, cet homme est un fléau, et il faudra
l'abattre[183].» L'heure de cette délivrance sonnera dans quelque
temps, mais pour le moment on ne l'entrevoyait même pas, et jamais la
«royauté de M. de La Fayette» n'avait paru plus forte.
[Note 182: _De la France_, p. 215.]
[Note 183: _Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 26.]
La galerie des principaux personnages de la politique de laisser-aller
ne serait pas complète, si l'on n'y faisait figurer le préfet de la
Seine, M. Odilon Barrot. L'importance de ce dernier était supérieure à
son rang administratif, et il se trouvait d'autant plus en vue que sa
proclamation, lors des émeutes du 18 octobre, venait d'être l'une des
causes de la crise ministérielle. Le rôle qu'il jouait à l'Hôtel de
ville paraît alors avoir éveillé, chez les conservateurs, l'idée d'un
rapprochement peu flatteur avec le maire de Paris de 1791 et de 1792,
avec Pétion. On sait le mot terrible prêté à Royer-Collard; comme M.
Odilon Barrot se faisait présenter à lui, peu après le sac de
l'archevêché: «Ah! monsieur, lui dit-il, c'est inutile; il y a
quarante ans que je vous connais; alors vous vous nommiez Pétion.» On
raconte aussi que, pendant les désordres d'octobre, le Roi se
promenait, avec le préfet de la Seine, sur la terrasse du
Palais-Royal: «Vive Barrot!» criait-on de la place. Alors le Roi, se
retournant vers le préfet: «Autrefois, dit-il, j'ai aussi entendu
crier: Vive Pétion[194]!» Le rapprochement n'était pas juste; il y
avait chez Pétion un côté bas, malsain et pervers, qu'on eût cherché
vainement dans la nature, après tout honnête, relativement
désintéressée, bonne et même un peu candide de M. Barrot. S'il fallait
à tout prix lui chercher un ancêtre parmi ceux qui, pendant la
première révolution, l'avaient devancé à l'Hôtel de ville, ce serait
plutôt, malgré les différences de caractère et de physionomie, Bailly,
dupe de 1789 et victime de 1793.
[Note 184: LOUIS BLANC, _Histoire de dix ans_, t. II, p. 122.]
M. Odilon Barrot n'avait pas été des premiers rôles sous la
Restauration. Fils d'un conventionnel, ami et protégé d'un régicide,
il s'était posé en «libéral» au barreau de la Cour de cassation, et
avait plaidé avec quelque éclat certaines causes politiques. Les
journées de Juillet le trouvèrent lieutenant de La Fayette à l'Hôtel
de ville. Choisi comme l'un des commissaires chargés d'accompagner, de
surveiller et de protéger Charles X, dans sa lente retraite, il
remplit avec convenance cette délicate et pénible mission. Aussitôt de
retour, il fut nommé à la préfecture de la Seine. Ne lui demandez pas
de se renfermer dans sa subordination administrative; il se piquait de
représenter une politique fort différente de son ministre d'alors, M.
Guizot. Il se disait de ceux qui «reconnaissaient dans l'événement de
Juillet tous les éléments d'une grande révolution nationale, changeant
complétement le principe et la condition du gouvernement de la
France». «On ne devait pas, ajoutait-il, craindre d'en étendre les
effets, d'en élargir les bases, de lui faire plonger ses racines
constitutives aussi avant que possible dans les masses; il ne
s'agissait plus de continuer la Restauration, mais de s'en séparer
radicalement.» Il reprochait au gouvernement «d'avoir peur» de la
révolution; à l'entendre, on eût dû commencer par dissoudre la Chambre
et convoquer les assemblées primaires de 1791. Dans chaque question,
il était d'avis de céder au parti avancé. Ce personnage que l'histoire
ou du moins la chronique se plaît à représenter avec une tenue
imposante, secouant comme un lion sa tête sans crinière ou la
renversant avec des airs de commandement, le sourcil olympien, la main
droite invariablement passée entre deux boutons de sa redingote
fermée, affectant, dans sa parole emphatique et martelée, des
tournures d'oracle, était au fond le plus solennel des indécis, le
plus méditatif des irréfléchis, le plus peureux des ambitieux, le plus
austère des courtisans de la foule. Son laisser-aller ne se
distinguait de celui de M. Laffitte qu'en ce qu'il était dogmatique
et doctrinaire, au lieu d'être frivole et indolent. Il établissait,
par principe et en formule, qu'on devait s'abandonner à la révolution,
que la seule manière de prévenir ses excès était de la satisfaire en
tout et de supprimer ainsi tous ses griefs[185]: politique d'une
simplicité merveilleuse où l'on n'avait à s'inquiéter que des
résistances et des défiances conservatrices. Optimiste autant que le
président du conseil, M. Odilon Barrot l'était avec une candeur qui
lui était propre. Son oeil bleu et placide exprimait la confiance
superbe et sereine qui ne se troublait de rien, surtout des fautes
commises, la satisfaction d'un esprit trop court pour s'alarmer, la
paix d'une conscience à laquelle il suffisait de contempler avec
émotion sa propre bonne foi. Puissant pour le mal qu'il ne voyait pas,
impuissant pour le bien dont il n'avait jamais que l'illusion, il
apportait, dans une oeuvre néfaste et au milieu d'alliés détestables,
une sorte de bonhomie un peu niaise qui faisait dire à un vieux
carliste: «C'est Jocrisse, chef de brigands.» L'aveuglement de son
optimisme était encore facilité par la nature de son talent, par son
goût pour les généralisations et les abstractions oratoires; il
négligeait, comme des détails sans importance, les faits qui eussent
pu le gêner et l'éclairer, et se trompait lui-même par la sonorité
vague de sa parole.
[Note 185: Dès le lendemain de la formation du cabinet, répondant à M.
Guizot, M. O. Barrot déclarait qu'il fallait «désintéresser» le parti
républicain, dont les conservateurs effarés «se faisaient un monstre»,
en lui accordant tout ce qu'il demandait. «Ne vous inquiétez donc pas,
concluait-il, de ces dangers, qui ne sont qu'imaginaires.» (9 novembre
1830.)]
Et quelle inconséquence! Quand La Fayette ou M. Dupont de l'Eure
demandaient «une monarchie entourée d'institutions républicaines»,
c'étaient après tout des républicains cherchant à se rattraper sur les
choses du sacrifice qu'ils avaient fait, de plus ou moins bon gré,
avec plus ou moins de sincérité, sur le mot. Mais quand M. Barrot
prenait la même devise, quand il voulait imposer à la royauté des
institutions qui en eussent été la négation et une politique qui l'eût
conduite à sa perte, il se croyait cependant et se disait sincèrement
monarchiste. Dans les journées de Juillet, nul n'avait plus contribué
à détourner La Fayette de la république. Depuis lors, il n'évitait pas
une occasion de se distinguer du parti républicain, tout en le
secondant dans presque toutes ses campagnes. Tel il continuera d'être
jusqu'au bout; et, en 1846, peu avant de commencer cette campagne des
banquets, prélude de la révolution et de la république de 1848, il
s'écriera avec conviction: «Je suis dynastique quand même.» M. Barrot
a constamment joué le rôle du _républicain sans le savoir_, disait M.
d'Alton-Shée. N'a-t-il pas été aussi un «démocrate sans le savoir», ce
bourgeois qui, après avoir proclamé sans cesse que le gouvernement
devait «s'appuyer sur la classe moyenne», parce que celle-ci
«constituait vraiment la nation», poussait le pays dans une voie qui
aboutissait au suffrage universel? À parler juste, ne devait-il pas
tout être et tout faire «sans le savoir»? Par manque absolu de
clairvoyance, il n'avait aucun sentiment de la responsabilité de ses
actes et de ses paroles. Non-seulement il ne prévoyait pas l'avenir,
mais, après coup, même sous la leçon des plus formidables expériences,
à la lueur des catastrophes les plus éclatantes, il n'a su rien voir
du passé. Il a pu être surpris, jamais averti ni désabusé. Après 1848,
transporté par la violence du choc dans un autre camp et devenu
conservateur, il n'a pas eu un moment l'idée qu'il s'était trompé sous
la monarchie de Juillet; il a étalé dans ses Mémoires, et sur les
hommes et sur les choses de cette époque, la naïveté décourageante de
son obstination sereine et de son béat aveuglement; c'était, à ses
yeux, la marque d'une constance politique dont sa vanité et sa
droiture étaient également flattées[186].
[Note 186: Louis-Philippe disait de M. O. Barrot, le 24 février:
«C'est un niais, mais il est bon homme.» (Conversation de M. Thiers
avec M. Senior, rapportée par ce dernier.)]
Tels sont les hommes qui vont présider à l'épreuve de la politique de
laisser-aller. Certes, M. de Montalivet et M. Dupont de l'Eure, le
général Sébastiani et le général La Fayette, M. d'Argout et M. Odilon
Barrot, forment un ensemble quelque peu disparate. Dès le lendemain
de la formation du cabinet, M. Dupont de l'Eure votait pour la
suppression du timbre et des cautionnements des journaux, suppression
appuyée par La Fayette et M. Barrot, mais combattue par le président
du conseil au nom du ministère. D'autres eussent été troublés de
prendre en main le gouvernement avec des éléments aussi incohérents.
M. Laffitte ne s'embarrassait pas pour si peu. C'était une des formes
de son présomptueux optimisme, de croire que la seule grâce de son
esprit et la séduction de sa personne suffiraient à concilier les
esprits les plus opposés et à désintéresser les plus exigeants. Après
avoir causé avec quelqu'un, il s'imaginait toujours que son
interlocuteur pensait comme lui. Il prétendait à la fois être du même
avis que M. Casimir Périer et que La Fayette. La perspective des
contradictions ne le démontait pas. «Je me fais fort, disait-il à un
ambassadeur, de ramener à la raison mes propres amis, républicains et
libéraux chimériques. Au fond, nous sommes du même avis.» Vainement
lui mettait-on sous les yeux les périls les plus proches et les plus
graves: «Bah! disait-il, laissez là vos défiances incurables et vos
rigueurs mathématiques; l'affaire s'arrangera[187].»
[Note 187: _Mémoires de M. Guizot_, t. I, p. 141 et 156.]
À considérer l'état de l'opinion, au moment où la direction des
affaires tombait ainsi aux mains de M. Laffitte, celui-ci était seul à
envisager l'avenir avec une telle sécurité. Le pays qui avait vu sans
regret partir le ministère précédent, accueillait sans confiance ses
successeurs. Ces derniers n'obtenaient même pas le bénéfice de cette
sorte de lune de miel, de ces quelques jours de crédit qui sont
d'ordinaire accordés à tout pouvoir nouveau. Dès le lendemain de son
avénement, les journaux amis étaient contraints d'avouer l'anxiété et
le malaise de l'esprit public[188], et Béranger lui-même, qui avait
été, pendant la révolution, l'inspirateur de M. Laffitte, écrivait
dans une lettre intime: «Nos ministres ne savent où ils vont; les
hommes et les capacités manquent; les banquiers et les industriels
culbutent les uns sur les autres; les carlistes se frottent les
mains.» Il concluait que «tout allait mal», et que ses amis au
gouvernement étaient en train de «perdre leur popularité[189]». Si,
avant d'avoir agi, les nouveaux ministres n'inspiraient qu'une
défiance presque méprisante, ce n'était pas que personne, surtout à
droite, contestât leur avènement et pensât à leur disputer le poste
dont ils s'étaient emparés. Les membres conservateurs de l'ancien
cabinet leur avaient cédé volontairement la place. M. Guizot se
préparait sans doute à arborer au premier jour le drapeau de la
politique de résistance, mais sans intention immédiatement offensive.
La majorité de la Chambre témoignait de ses tendances et de ses
préférences conservatrices, en nommant M. Casimir Périer, par 180 voix
contre 60, à la présidence jusque-là occupée par M. Laffitte; mais
elle ne songeait pas pour cela à s'organiser en parti d'opposition.
Dans la presse, le _Journal des Débats_, pourtant fort prononcé contre
le parti révolutionnaire, déclarait se poser, à l'égard du ministère,
en «surveillant», non en «opposant». Dans cette réserve générale de la
première heure, il y avait un peu de faiblesse et un peu de tactique.
Les conservateurs ne s'étaient pas encore soustraits à l'intimidation
qui, au lendemain de la révolution, les avait en quelque sorte
annulés. Et puis, si méfiant qu'on fût de ce côté envers les hommes du
laisser-aller, on les subissait comme une nécessité, on estimait utile
qu'ils fussent mis à l'épreuve, et surtout on croyait avoir besoin de
leur présence au pouvoir pour franchir le défilé redoutable du procès
des ministres. En somme, jamais on ne vit un cabinet, à son avénement,
à la fois plus impuissant et plus incontesté, ayant moins de crédit et
moins de concurrents.
[Note 188: Six jours après la formation du cabinet, le _National_ du 8
novembre dénonçait une «inquiétude» générale, et il ajoutait: «La
France manque plutôt de confiance que de calme. Son mal le plus grand
est l'incertitude. L'impatience d'arriver à une situation définitive,
ou du moins nette et précise, se fait remarquer sur tous les points du
territoire... Sur un mot, l'inquiétude augmente; sur un bruit de
ville, la frayeur se répand.»]
[Note 189: _Correspondance de Béranger_, lettre du 23 novembre.]