Avant de se séparer, la Chambre devait s'occuper encore d'une affaire
singulièrement redoutable pour sa faiblesse et pour celle du pouvoir.
Elle venait de voter, quelques jours auparavant, le 27 septembre, la
mise en accusation des anciens ministres de Charles X. L'initiative de
ces poursuites n'était pas venue du gouvernement. C'était le peuple
qui, au lendemain de sa victoire, avait arrêté en province les
ministres fugitifs. «Capture malencontreuse!» s'était écrié alors
Carrel, tant ceux même qui étaient le plus animés contre le régime
déchu pressentaient les embarras et les périls d'un procès de ce
genre. C'était ensuite un simple député, esprit absolu et violent, M.
Salverte, qui avait, dès le 13 août, proposé la mise en
accusation[159]. Une fois saisie, la Chambre n'avait pas cru pouvoir
refuser cette satisfaction à l'irritation populaire. Mais irait-on
jusqu'à livrer les têtes de M. de Polignac et de ses collègues? On y
comptait en bas lieu. À peine la question s'était-elle trouvée posée
qu'avaient commencé à fermenter les instincts de férocité vindicative
si faciles à éveiller dans les foules. Les démagogues n'étaient pas
les seuls à entretenir et à aviver cette soif de sang. Dans une région
moins basse, on rencontrait des «esprits étroits et raides» qui, par
argumentation juridique et par dogmatisme révolutionnaire,
prétendaient établir que la peine capitale était le châtiment légitime
et nécessaire d'une tentative de coup d'État. Telle était la
conclusion d'un article du _Times_ que les feuilles de gauche
s'empressaient de reproduire, et la _Revue d'Édimbourg_, alors dans
tout son éclat, disait, en parlant des ministres accusés: «S'ils
échappent au châtiment qu'ils ont trop mérité, cette indulgence ne
sera qu'une prime offerte à la trahison, un encouragement à qui voudra
s'armer contre les libertés populaires; les défenseurs de ces
libertés, si le sort les trahit, n'échappent ni à la rigueur de la loi
ni à la hache du bourreau.»
[Note 159: Cette proposition, faite le 13 août, avait donné lieu à un
premier débat, le 20 août. Un vote avait alors investi la commission
des pouvoirs de juge d'instruction. Le 23 septembre, M. Bérenger avait
lu le rapport concluant à la mise en accusation: celle-ci fut votée,
après discussion, le 27 septembre.]
Épreuve décisive pour la monarchie naissante! Si sévèrement qu'on
jugeât la révolution de Juillet, il fallait reconnaître qu'elle
s'était montrée, dans la victoire, tolérante et clémente. Sauf
certaines atteintes à la liberté religieuse dont il sera parlé plus
tard, peu ou point de ces représailles trop fréquentes en pareil cas,
et surtout, en dehors du combat, pas de sang versé. Charles X avait pu
gagner lentement et publiquement le port de Cherbourg, sans être
victime d'aucune violence. Louis-Philippe ressentait quelque fierté
d'une modération qui était, en effet, pour beaucoup, son oeuvre
personnelle. «Ne serait-il pas possible, écrivait-il à M. Guizot, le
13 septembre, d'indiquer dans votre exposé que, tandis que le
gouvernement fait aussi largement la part des destitutions réclamées
par le voeu public, cependant aucune persécution n'a lieu; que la
liberté individuelle existe pour tous, dans la plus grande étendue,
ainsi que la circulation des voyageurs de toutes les classes, de
toutes les opinions, de tous les partis; que les cabinets noirs
n'existent plus, que le secret des lettres est scrupuleusement et
consciencieusement respecté; que nul n'est inquiété pour ses opinions,
quelles qu'elles aient été, quelles qu'elles puissent être encore? Je
ne prétends pas à l'encens des compliments, mais cependant je crois
qu'on peut dire à ceux qui méconnaissent ma conduite et ses motifs:
«En auriez-vous fait autant envers nous[160]?»
[Note 160: _Mémoires de M. Guizot_, t. II, p. 50-51.]
Laisser ensuite verser le sang des ministres de Charles X, ce serait
perdre le bénéfice et l'honneur de cette modération première; ce
serait altérer complétement le caractère du nouveau régime. Les
conséquences ne se feraient pas attendre, terribles au dedans et au
dehors. Au dedans, une fois que le fauve populaire aurait trempé ses
lèvres dans le sang, n'était-il pas à craindre que, comme toujours, il
ne voulût s'en gorger, que l'ivresse du carnage ne lui montât au
cerveau? et alors où s'arrêterait-il? N'aurait-on pas ouvert la porte
à de hideuses passions dont la monarchie elle-même serait d'abord
victime? Au dehors, on ranimerait, plus irritées et plus menaçantes,
ces défiances dont la prudente sagesse de Louis-Philippe avait eu tant
de peine à prévenir le dangereux éclat. Aussi, quand les rêveurs de
bouleversement démagogique et de guerre universelle réclamaient si
âprement la mort de M. de Polignac et de ses collègues, ils le
faisaient moins par ressentiment contre ces derniers, que par
intuition de ce qui en résulterait pour la monarchie de Juillet. Après
avoir donné un tel gage à la révolution, cette monarchie lui serait
irrévocablement liée et subordonnée; en même temps, elle romprait à
tout jamais avec les gouvernements réguliers, par un défi sanglant,
analogue à celui de la Convention jetant aux royautés européennes la
tête coupée de Louis XVI.
Le Roi avait vu ce péril dès le premier jour; la majorité de la
Chambre, de même; c'est pourquoi elle avait scrupule de se séparer, en
ne laissant, sur ce point, d'autre indication à l'opinion publique que
le vote de mise en accusation. Accuser quelqu'un de haute trahison,
n'était-ce pas le vouer à une condamnation à mort? Que faire pour
écarter cette conséquence? D'accord avec les ministres, la majorité
usa d'un détour. Dans les dernières séances de la session, le 6 et le
8 octobre, elle entendit le rapport et précipita la discussion sur une
proposition de M. de Tracy, tendant à la suppression de la peine de
mort. Il lui parut impossible d'improviser une réforme aussi grave,
mais elle adopta une adresse qui invitait le Roi à proposer cette
suppression, notamment en matière politique. En même temps, on faisait
signer «aux blessés de Juillet» une pétition dans laquelle ils
disaient que «les mânes de leurs frères n'avaient pas besoin de sang
pour être apaisés». Le Roi reçut aussitôt l'adresse des députés, en
approuvant chaleureusement les idées qui y étaient exprimées. Cette
démonstration sentimentale, dans laquelle tous avaient eu leur rôle,
paraissait avoir pleinement réussi. Au Palais-Royal, dans le monde
parlementaire, dans les salons ministériels, chacun crut la difficulté
sinon surmontée, du moins tournée; on était tout à la joie d'une
habileté heureuse et à l'émotion, très-sincère du reste, de la
générosité dont on venait de faire preuve, et lorsque, deux jours plus
tard, le 10 octobre, les députés suspendirent leurs séances, leur
conscience était rassurée sur les dangers de la mise en accusation.
Ils oubliaient cette foule révolutionnaire qui, depuis Juillet,
semblait être l'un des grands pouvoirs publics. Quelle colère quand
elle s'aperçoit qu'on lui dérobe ses victimes! Un cri de fureur
sauvage éclate dans les clubs, les journaux, les placards; on dénonce
au peuple la trahison dont il est menacé; appel est fait aux plus
sanglants appétits, dans un langage digne de 1793. Le soulèvement est
tel, que les journaux modérés renoncent à justifier l'adresse, et le
_Constitutionnel_ blâme, comme «étrange et inopportun», le «drame
philanthropique que la Chambre a voulu improviser en vingt-quatre
heures». Cette Chambre n'est plus là pour se défendre: en eût-elle eu
d'ailleurs le courage? Quant au ministère son complice, ahuri,
intimidé de ce tapage, il ne sait imprimer aucune direction, opposer
aucune résistance; les journaux se demandent en raillant s'il existe:
«Il y a un gouvernement, dit le _National_; on entend à peine parler
de lui;... on ne le voit plus; on ignore presque où il est. Pressé de
questions, il ne s'explique point; attaqué, calomnié peut-être, il ne
répond point. Où est-il? Que fait-il? Que pense-t-il[161]?»
[Note 161: _National_ du 16 octobre 1830.]
Ainsi violemment excitées et mollement combattues, les passions
mauvaises grondent chaque jour plus menaçantes. Des attroupements
sinistres se forment sur les places publiques. Le 17 octobre, la
populace se porte sur le Palais-Royal, demandant la mort des anciens
ministres. Elle revient le lendemain, et, dans la soirée, envahit les
cours et les jardins; c'est avec peine que la garde parvient à la
refouler et à fermer les grilles. À Vincennes! crie-t-on alors; et la
hideuse cohue, qu'on a pu comparer à une bande de septembriseurs en
quête de «travail», se précipite, armée de fusils, de sabres, de
piques, pour arracher les ministres de leur prison. Des torches
éclairent sa marche. Sur son passage, les boutiques se ferment;
partout l'effroi et le dégoût; du reste aucun obstacle, aucune
répression. Le château de Vincennes a heureusement pour commandant le
général Daumesnil. Ce vieux soldat, dont l'énergie console un peu de
la faiblesse qui règne partout ailleurs, fait ouvrir les portes de la
forteresse et se présente seul à la horde des assaillants: «Que
voulez-vous? leur demande-t-il.--Nous voulons les ministres.--Vous ne
les aurez pas; ils n'appartiennent qu'à la loi; je ferai sauter le
magasin à poudre plutôt que de vous les livrer.» La foule, un instant
hésitante, mais bientôt dominée, s'éloigne en criant: «Vive la jambe
de bois!» Elle revient à Paris: il est deux heures du matin; ivre de
passion, de cris et de vin, elle se porte de nouveau sur le
Palais-Royal et, avec d'atroces clameurs, demande à voir le Roi. On
n'a même pas eu la précaution vulgaire d'augmenter la garde après
l'attaque du matin; le poste va être forcé, déjà les plus hardis
montent le grand escalier, quand arrivent quelques compagnies de garde
nationale, réunies à la hâte. Il s'en faut de peu que le Roi ne
subisse l'outrage d'un autre 20 juin. Alors, seulement, vaincue par
sa propre lassitude, l'émeute se disperse.
Pendant ces quarante-huit heures d'angoisse et de honte, on eût
vainement cherché trace à Paris d'un commandement sûr de lui-même et
capable de se faire partout obéir: pas d'autre résistance que celle
qu'il a plu aux gardes nationaux d'opposer par moment et par place. On
a fait quelques arrestations: deux seulement seront maintenues et
aboutiront à des condamnations à six mois ou un mois de prison. Dans
la journée du 18, les ministres se sont rassemblés chez le Roi:
inertes par faiblesse et par division, embarrassés les uns des autres,
s'en voulant mutuellement d'être, ceux-ci trop lâches, ou ceux-là trop
impopulaires, plus effrayés encore par l'impuissance de la défense que
par la force de l'attaque, ils ont adressé aux généraux moins des
ordres de répression que des adjurations vagues de mettre fin au
désordre, et surtout ils ont tâché de désarmer les émeutiers par
quelque concession. Dans ce dessein, ils ont préparé, pour le
_Moniteur_ du lendemain, une note où, désavouant à demi le vote de la
Chambre et leur propre conduite dans l'affaire de l'adresse, ils
déclaraient que le gouvernement ne croyait pas possible «l'abolition
universelle et immédiate de la peine de mort», et que, même pour
restreindre ce châtiment aux seuls cas nécessaires, «il fallait du
temps et un long travail». Fait significatif, c'était M. Guizot qui
avait rédigé cette note sur la table du conseil[162].
[Note 162: Quelques jours après, M. Guizot, sorti du pouvoir, avouait
noblement à la tribune qu'il avait commis une faute grave, en
consentant à cet article du _Moniteur_. (Discours du 9 novembre
1830.)]
Le 19 au matin, le Roi, en remerciant les gardes nationaux qui
l'avaient sauvé pendant la nuit, leur disait avec fermeté: «Ce que je
veux, ce que nous voulons tous, c'est que l'ordre public cesse d'être
troublé par les ennemis de cette liberté réelle, de ces institutions
que la France a conquises, et qui peuvent seules nous préserver de
l'anarchie et de tous les maux qu'elle entraîne à sa suite.» Mais
quelle portée pouvait avoir ce langage, quand, en même temps, le
_Moniteur_ publiait la note rédigée la veille? Tout était du reste à
la faiblesse et à la capitulation. Les journaux de la gauche modérée
et dynastique glissaient à peine quelques timides conseils de paix, ou
plutôt quelques supplications, au milieu d'éloges hyperboliques
prodigués aux «hommes de Paris, race de braves, peuple d'élite, fait
pour la gloire, pour les nobles élans du coeur[163]». La Fayette, plus
spécialement chargé du maintien de l'ordre en sa qualité de commandant
de la garde nationale, adressait aux émeutiers des proclamations
pleines d'une effusion confiante et caressante; il leur parlait de
«leur gloire si pure», et les conjurait humblement de ne pas lui
causer le chagrin de ternir cette gloire. M. Odilon Barrot fit mieux
encore; il traita cette sédition honteuse et détestable entre toutes,
«d'émotion populaire» qu'il s'efforçait d'excuser et d'attribuer à un
«malentendu»; il discuta avec elle comme avec une sorte de pouvoir; il
osa même qualifier l'adresse de la Chambre de «démarche inopportune»,
donnant ainsi le spectacle d'un fonctionnaire qui blâmait le
parlement, les ministres, le Roi, et le faisait pour satisfaire une
émeute. Si habitué qu'on fût à l'anarchie administrative, le scandale
parut cette fois difficile à supporter. M. Guizot et ses amis
parlèrent de la démission ou de la destitution du préfet de la Seine.
Mais M. Dupont de l'Eure et le général La Fayette menacèrent de leur
retraite si l'on touchait à M. O. Barrot. Celui-ci demeura donc, et
les journaux de gauche mirent en lumière la façon dont le préfet
l'avait emporté sur les ministres. L'autorité de ces derniers n'en
était pas accrue. Après chaque capitulation, ils ne gagnaient rien en
popularité, mais ils perdaient en considération. La même foule qui
avait acclamé le vieux général Daumesnil, quand celui-ci lui avait
résisté, répondait aux concessions du gouvernement, en criant plus
fort qu'auparavant: À bas les ministres!
[Note 163: _National_ du 7 octobre.--Seul, le _Journal des Débats_,
dégoûté et indigné, osait rappeler le souvenir de cette démagogie qui,
pendant trois ans, «avait léché le sang de la guillotine».]