Dans la discussion sur les clubs, la Chambre avait laissé voir ses
tendances conservatrices, en faisant bon accueil aux discours de MM.
Guizot, Dupin, Périer, et aussi sa faiblesse, en n'osant donner aucune
conclusion pratique au débat. À les considérer individuellement, les
députés étaient, pour le plus grand nombre, d'opinion modérée; mais,
sortis d'un mouvement puissant d'opposition, il leur paraissait
difficile, alors qu'ils étaient encore dans leur premier élan, de se
retourner pour ainsi dire, d'oublier leurs thèses de libéralisme à
outrance, leurs luttes contre le principe d'autorité, leurs défiances
contre les instruments et les alliés naturels du pouvoir, et de se
retrouver tout d'un coup majorité de gouvernement. La part que ces
députés venaient de prendre à une révolution, les doctrines qu'ils
avaient dès lors dû admettre, les alliances qu'ils avaient contractées
avec les forces populaires, les sophismes, les déclamations, les
passions auxquels ils s'étaient laissés aller, n'étaient pas de nature
à rendre cette transformation plus aisée. En tout cas, le jour où l'on
eût voulu former dans cette Chambre un parti de résistance, il aurait
fallu rompre l'union de ces 221, qui tous, constitutionnels ou
révolutionnaires, avaient fait jusqu'ici campagne ensemble, confondus
à l'ombre du même drapeau. Or nul n'osait alors prendre l'initiative
de cette rupture: les ministres moins que tous autres; ils n'eussent
pu le faire sans dissoudre le cabinet lui-même. Les plus conservateurs
d'entre eux se sentaient si faibles, qu'ils aimaient mieux renoncer à
s'entourer de leurs partisans que de provoquer leurs adversaires à se
grouper. Vainement donc eût-on cherché, dans cette Chambre, des partis
classés et organisés: «Personne, a dit M. Guizot, ne se formait soit à
exercer régulièrement le pouvoir, soit à le rechercher par une
opposition intelligente et légale.» En réalité, il n'y avait pas plus
de majorité que de ministère: nouveau signe de cette incorrection
parlementaire qui semblait être la première conséquence de la
révolution.
La Chambre des députés n'avait pas alors une influence en rapport avec
le rôle prépondérant qu'elle venait de jouer. On l'eût dite épuisée
par l'effort qu'elle avait fait en s'emparant du droit de créer un roi
et de modifier la constitution. Bien loin d'y avoir trouvé une force,
il en était résulté pour elle une sorte de fatigue, une responsabilité
qui la gênait de son poids trop lourd. Cela explique la stérilité
législative de cette première session. D'ailleurs, il ne restait plus
grand'chose de la popularité, tout à l'heure retentissante, des
221[152]. C'est à la Chambre que les ardents s'en prenaient de toutes
leurs déceptions. Ainsi faisait notamment l'organe le plus important
de la gauche, le _National_, qui n'avait pas encore cependant déclaré
la guerre au gouvernement de Juillet. Il opposait la royauté nouvelle
à la Chambre, le premier de ces pouvoirs, «seul né de la révolution,
n'ayant pas peur des barricades», tandis que le second continue à
ressentir, «au seul nom de peuple et de liberté, ces terreurs qui ont
marqué toute l'époque de la Restauration». La Chambre, ajoutait-il,
«représente la France d'il y a six mois; c'est presque comme si l'on
disait la France d'il y a quinze ans[153]». Il se déclarait fatigué
d'entendre parler de ces «éternels 221»,--leur éternité était vieille
de trois mois,--et il célébrait avec ironie la «reconnaissance» due
«aux braves députés qui ont, douloureusement et tout à fait contre
leur coeur, refusé leur concours à l'excellent monarque Charles
X[154]». D'autres écrivains leur signifiaient «qu'appropriés aux
besoins de l'opposition sous le règne de la légitimité, ils ne
pouvaient plus exprimer ni les intérêts de la révolution, ni l'état
intellectuel du pays, après cette immense transformation politique».
«Énergie usée, capacité flétrie», Chambre «décrépite et illégitime»,
telles étaient les aménités réservées désormais aux triomphateurs de
la veille[155]. Toute la gauche, y compris le préfet de la Seine,
était unanime à demander la dissolution et des élections générales,
pour avoir une Chambre «suivant l'esprit de la révolution et issue
d'elle». Jusque dans le sein de l'assemblée et du haut de sa propre
tribune, on contestait son droit et l'on réclamait sa dispersion[156].
Quelques-uns, dans leur impatience, pressaient le gouvernement de
faire à lui seul et par ordonnance la législation électorale, oubliant
probablement qu'un acte semblable leur avait paru justifier la
déchéance de Charles X.
[Note 152: Le chiffre lui-même avait été populaire. Macaulay raconte
que, venu peu de temps après la révolution à Paris, il avait pris un
fiacre et avait demandé au cocher son numéro. «Ah! monsieur, répondit
le cocher, c'est un beau numéro, c'est un brave numéro, c'est 221.»
(_Life and letters of lord Macaulay_, par M. TREVELYAN.)]
[Note 153: M. Victor Hugo écrivait à la même époque: «Une révolution
de vingt-cinq ans, un parlement de soixante, que peut-il résulter de
l'accouplement?»]
[Note 154: _National_, _passim_, août et septembre 1830.]
[Note 155: SARRANS, _Louis-Philippe et la contre-révolution_,
_passim_.]
[Note 156: Débat du 30 août 1830, à propos du projet de loi tendant à
remplacer les députés démissionnaires. Voir notamment le discours de
M. Mauguin.]
Tant d'attaques provoquaient-elles les députés à faire enfin acte
d'énergie, à tenir tête à cette excitation révolutionnaire qui les
menaçait les premiers, à inaugurer une politique de résistance à
laquelle eût dû les déterminer le seul instinct de la conservation?
Non, ces attaques produisaient plutôt dans la Chambre cette sorte
d'intimidation qui était alors l'état d'esprit de tous les «suspects».
D'ailleurs, quand elle entendait contester sa «légitimité»,
l'assemblée devait s'avouer à elle-même qu'elle avait, en effet, été
élue pour faire partie d'un gouvernement qui n'était plus, et en vertu
d'une législation électorale que la Charte nouvelle avait
condamnée[157]. Aussi était-elle chaque jour plus hésitante, lasse,
incertaine de la volonté nationale et de son propre droit, sans force
et sans courage pour fournir une direction à l'opinion et réagir
contre le mouvement qui emportait toutes choses. Elle était réduite
d'un quart de ses membres par les annulations d'élections et par les
démissions des royalistes, et la conscience de cette mutilation la
rendait plus timide encore. Elle ne céda point jusqu'à se dissoudre,
comme on l'en sommait impérieusement; le 4 octobre, elle décida, sur
la motion d'un de ses membres, M. Jacques Lefèvre, qu'elle suspendrait
ses travaux le 10 et ne les reprendrait qu'après avoir vu ses vides
remplis par des élections complémentaires. Ces élections, en comptant
les réélections de députés nommés fonctionnaires, ne portaient pas sur
moins de cent treize siéges. C'était donc toute une infusion de sang
nouveau sur laquelle la Chambre comptait pour se rajeunir et se
vivifier[158].
[Note 157: «Quel mandat avions-nous donc reçu? s'écriait M. Mauguin
dans la séance du 30 août. N'était-ce pas de concourir avec une
Chambre de pairs maintenant mutilée, avec une Chambre émanée d'un roi
maintenant renversé? Ne devions-nous pas, en un mot, faire partie d'un
gouvernement qui formait un tout indivisible et qui maintenant
n'existe plus? Et la partie subsistera-t-elle quand le tout est
détruit? Non, non, ne nous abusons pas; notre mandat est mort avec le
gouvernement près duquel il devait s'exercer.» Certes, en pure
logique, il était malaisé de réfuter cette argumentation. Toutefois,
elle avait un point faible, une fissure qui n'échappa point aux
contradicteurs. M. Mauguin avait commencé par reconnaître la
légitimité des actes faits par la Chambre pour choisir un roi et
reviser la Charte. Comment! répondirent MM. de Rambuteau et Dupin,
nous aurions eu le droit de faire de si grandes choses, et nous ne
pourrions pas voter de modestes lois! Le dernier de ces orateurs
rappelait d'ailleurs un souvenir historique qui fit un grand effet.
«Serons-nous condamnés, dit-il, à passer encore par les mêmes fautes
pour arriver aux mêmes résultats? Imiterons-nous l'Assemblée
constituante, qui ne sut pas achever son propre ouvrage?»]
[Note 158: Quand la Chambre ainsi complétée reprendra ses travaux, le
ministère du 11 août aura déjà disparu.]