VI

Dans la discussion sur les clubs, la Chambre avait laissé voir ses

tendances conservatrices, en faisant bon accueil aux discours de MM.

Guizot, Dupin, Périer, et aussi sa faiblesse, en n'osant donner aucune

conclusion pratique au débat. À les considérer individuellement, les

députés étaient, pour le plus grand nombre, d'opinion modérée; mais,

sortis d'un mouvement puissant d'opposition, il leur paraissait

difficile, alors qu'ils étaient encore dans leur premier élan, de se

retourner pour ainsi dire, d'oublier leurs thèses de libéralisme à

outrance, leurs luttes contre le principe d'autorité, leurs défiances

contre les instruments et les alliés naturels du pouvoir, et de se

retrouver tout d'un coup majorité de gouvernement. La part que ces

députés venaient de prendre à une révolution, les doctrines qu'ils

avaient dès lors dû admettre, les alliances qu'ils avaient contractées

avec les forces populaires, les sophismes, les déclamations, les

passions auxquels ils s'étaient laissés aller, n'étaient pas de nature

à rendre cette transformation plus aisée. En tout cas, le jour où l'on

eût voulu former dans cette Chambre un parti de résistance, il aurait

fallu rompre l'union de ces 221, qui tous, constitutionnels ou

révolutionnaires, avaient fait jusqu'ici campagne ensemble, confondus

à l'ombre du même drapeau. Or nul n'osait alors prendre l'initiative

de cette rupture: les ministres moins que tous autres; ils n'eussent

pu le faire sans dissoudre le cabinet lui-même. Les plus conservateurs

d'entre eux se sentaient si faibles, qu'ils aimaient mieux renoncer à

s'entourer de leurs partisans que de provoquer leurs adversaires à se

grouper. Vainement donc eût-on cherché, dans cette Chambre, des partis

classés et organisés: «Personne, a dit M. Guizot, ne se formait soit à

exercer régulièrement le pouvoir, soit à le rechercher par une

opposition intelligente et légale.» En réalité, il n'y avait pas plus

de majorité que de ministère: nouveau signe de cette incorrection

parlementaire qui semblait être la première conséquence de la

révolution.

La Chambre des députés n'avait pas alors une influence en rapport avec

le rôle prépondérant qu'elle venait de jouer. On l'eût dite épuisée

par l'effort qu'elle avait fait en s'emparant du droit de créer un roi

et de modifier la constitution. Bien loin d'y avoir trouvé une force,

il en était résulté pour elle une sorte de fatigue, une responsabilité

qui la gênait de son poids trop lourd. Cela explique la stérilité

législative de cette première session. D'ailleurs, il ne restait plus

grand'chose de la popularité, tout à l'heure retentissante, des

221[152]. C'est à la Chambre que les ardents s'en prenaient de toutes

leurs déceptions. Ainsi faisait notamment l'organe le plus important

de la gauche, le _National_, qui n'avait pas encore cependant déclaré

la guerre au gouvernement de Juillet. Il opposait la royauté nouvelle

à la Chambre, le premier de ces pouvoirs, «seul né de la révolution,

n'ayant pas peur des barricades», tandis que le second continue à

ressentir, «au seul nom de peuple et de liberté, ces terreurs qui ont

marqué toute l'époque de la Restauration». La Chambre, ajoutait-il,

«représente la France d'il y a six mois; c'est presque comme si l'on

disait la France d'il y a quinze ans[153]». Il se déclarait fatigué

d'entendre parler de ces «éternels 221»,--leur éternité était vieille

de trois mois,--et il célébrait avec ironie la «reconnaissance» due

«aux braves députés qui ont, douloureusement et tout à fait contre

leur coeur, refusé leur concours à l'excellent monarque Charles

X[154]». D'autres écrivains leur signifiaient «qu'appropriés aux

besoins de l'opposition sous le règne de la légitimité, ils ne

pouvaient plus exprimer ni les intérêts de la révolution, ni l'état

intellectuel du pays, après cette immense transformation politique».

«Énergie usée, capacité flétrie», Chambre «décrépite et illégitime»,

telles étaient les aménités réservées désormais aux triomphateurs de

la veille[155]. Toute la gauche, y compris le préfet de la Seine,

était unanime à demander la dissolution et des élections générales,

pour avoir une Chambre «suivant l'esprit de la révolution et issue

d'elle». Jusque dans le sein de l'assemblée et du haut de sa propre

tribune, on contestait son droit et l'on réclamait sa dispersion[156].

Quelques-uns, dans leur impatience, pressaient le gouvernement de

faire à lui seul et par ordonnance la législation électorale, oubliant

probablement qu'un acte semblable leur avait paru justifier la

déchéance de Charles X.

[Note 152: Le chiffre lui-même avait été populaire. Macaulay raconte

que, venu peu de temps après la révolution à Paris, il avait pris un

fiacre et avait demandé au cocher son numéro. «Ah! monsieur, répondit

le cocher, c'est un beau numéro, c'est un brave numéro, c'est 221.»

(_Life and letters of lord Macaulay_, par M. TREVELYAN.)]

[Note 153: M. Victor Hugo écrivait à la même époque: «Une révolution

de vingt-cinq ans, un parlement de soixante, que peut-il résulter de

l'accouplement?»]

[Note 154: _National_, _passim_, août et septembre 1830.]

[Note 155: SARRANS, _Louis-Philippe et la contre-révolution_,

_passim_.]

[Note 156: Débat du 30 août 1830, à propos du projet de loi tendant à

remplacer les députés démissionnaires. Voir notamment le discours de

M. Mauguin.]

Tant d'attaques provoquaient-elles les députés à faire enfin acte

d'énergie, à tenir tête à cette excitation révolutionnaire qui les

menaçait les premiers, à inaugurer une politique de résistance à

laquelle eût dû les déterminer le seul instinct de la conservation?

Non, ces attaques produisaient plutôt dans la Chambre cette sorte

d'intimidation qui était alors l'état d'esprit de tous les «suspects».

D'ailleurs, quand elle entendait contester sa «légitimité»,

l'assemblée devait s'avouer à elle-même qu'elle avait, en effet, été

élue pour faire partie d'un gouvernement qui n'était plus, et en vertu

d'une législation électorale que la Charte nouvelle avait

condamnée[157]. Aussi était-elle chaque jour plus hésitante, lasse,

incertaine de la volonté nationale et de son propre droit, sans force

et sans courage pour fournir une direction à l'opinion et réagir

contre le mouvement qui emportait toutes choses. Elle était réduite

d'un quart de ses membres par les annulations d'élections et par les

démissions des royalistes, et la conscience de cette mutilation la

rendait plus timide encore. Elle ne céda point jusqu'à se dissoudre,

comme on l'en sommait impérieusement; le 4 octobre, elle décida, sur

la motion d'un de ses membres, M. Jacques Lefèvre, qu'elle suspendrait

ses travaux le 10 et ne les reprendrait qu'après avoir vu ses vides

remplis par des élections complémentaires. Ces élections, en comptant

les réélections de députés nommés fonctionnaires, ne portaient pas sur

moins de cent treize siéges. C'était donc toute une infusion de sang

nouveau sur laquelle la Chambre comptait pour se rajeunir et se

vivifier[158].

[Note 157: «Quel mandat avions-nous donc reçu? s'écriait M. Mauguin

dans la séance du 30 août. N'était-ce pas de concourir avec une

Chambre de pairs maintenant mutilée, avec une Chambre émanée d'un roi

maintenant renversé? Ne devions-nous pas, en un mot, faire partie d'un

gouvernement qui formait un tout indivisible et qui maintenant

n'existe plus? Et la partie subsistera-t-elle quand le tout est

détruit? Non, non, ne nous abusons pas; notre mandat est mort avec le

gouvernement près duquel il devait s'exercer.» Certes, en pure

logique, il était malaisé de réfuter cette argumentation. Toutefois,

elle avait un point faible, une fissure qui n'échappa point aux

contradicteurs. M. Mauguin avait commencé par reconnaître la

légitimité des actes faits par la Chambre pour choisir un roi et

reviser la Charte. Comment! répondirent MM. de Rambuteau et Dupin,

nous aurions eu le droit de faire de si grandes choses, et nous ne

pourrions pas voter de modestes lois! Le dernier de ces orateurs

rappelait d'ailleurs un souvenir historique qui fit un grand effet.

«Serons-nous condamnés, dit-il, à passer encore par les mêmes fautes

pour arriver aux mêmes résultats? Imiterons-nous l'Assemblée

constituante, qui ne sut pas achever son propre ouvrage?»]

[Note 158: Quand la Chambre ainsi complétée reprendra ses travaux, le

ministère du 11 août aura déjà disparu.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 1 / 7) · 第 28 / 98 题