VIII

Le ministère du 11 août est arrivé à ce résultat que tout le monde

l'attaque et que personne ne le défend: les conservateurs, parce qu'il

ne résiste pas; les révolutionnaires, parce qu'il ne suit pas le

mouvement d'assez bonne grâce; les uns et les autres enfin, parce

qu'il a cette figure assez piteuse et généralement peu respectée d'un

gouvernement qui ne sait pas, ne peut pas ou n'ose pas vouloir. Lors

de son avénement, le cabinet, à raison même de sa composition un peu

disparate, avait été bien accueilli partout, à gauche par le

_National_, au centre gauche par le _Constitutionnel_, à droite par le

_Journal des Débats_. Deux mois se sont écoulés, et, entre tous les

journaux, c'est à qui lui donnera plus rudement et plus

dédaigneusement congé. Armand Carrel écrit dans le _National_: «Devant

ce fait d'une volonté populaire exprimée d'une manière malheureusement

trop claire, volonté de vengeance et de sang, nous le disons avec

peine, la situation n'est plus tenable pour un ministère qui a tenté

l'impuissante combinaison du salut des ministres par l'abolition

préalable de la peine de mort. Il faut laisser la place à des hommes,

ou assez populaires pour pouvoir obtenir grâce et forcer les passions

à renoncer à un argument terrible, ou assez déterminés pour accepter

la solidarité d'un acte de vengeance qu'il serait impossible

d'empêcher.» Le _National_ ajoute quelques jours plus tard: «Que le

ministère ait commis toutes les fautes qui pouvaient démontrer son

incompatibilité avec la France de 1830, il n'y a qu'un avis

là-dessus.» Il lui reproche «d'avoir peur d'une révolution accomplie,

de ne pas la connaître, d'aimer mieux la calomnier que se familiariser

avec elle et, si ce n'est la conduire, la suivre au moins d'un pas

égal[164]». D'autre part, on lit dans le _Constitutionnel_: «Les

émeutes qui n'ont trouvé de répression et pour ainsi dire de

gouvernement que dans la garde nationale, ne laissent aucun doute sur

la nécessité d'un pouvoir qui le soit autrement que de nom[165].» Le

_Journal des Débats_ exprime des plaintes analogues: «Le pouvoir

public ne prend plus l'initiative d'aucune mesure; il attend que la

garde nationale veuille et agisse; alors il se met à suivre;...

l'administration s'efface et se cache derrière le peuple.» La

conclusion est naturellement peu favorable au maintien du cabinet: «Il

ne faut pas croire que nous tenions beaucoup au ministère en lui-même;

par son inaction, par sa faiblesse, il donne prise aux troubles...

S'il ne se défend pas mieux, et surtout s'il ne défend pas mieux

l'ordre public qu'il n'a fait, il tombera, et sans laisser de regret!

Il tombera, non parce qu'il est modéré..., mais parce qu'on finira par

voir trop clairement que sa modération n'est que l'impuissance, et

qu'en laissant aller, il perd tout.» Dans le même journal, M.

Saint-Marc Girardin s'écrie, avec l'indignation de son honnête et fin

bon sens: «Avoir un gouvernement qui ne gouverne pas, mais qui prie

humblement d'obéir, demandant pardon de la liberté grande qu'il prend,

c'est n'être pas dans l'état social ni dans l'état barbare; c'est être

dans l'anarchie et le chaos. La société est une bonne chose; mais

cette décadence de la société, ce radotage impuissant des institutions

sociales, c'est une pauvre et pitoyable chose[166].» Aussi le

_National_, après avoir constaté cette unanimité d'attaques, après

avoir déclaré que le ministère «n'a pas un journal à lui», qu'il est

«plus dépourvu du côté de la presse que ne l'a été aucun des cabinets

depuis la Restauration», est autorisé à prononcer cette condamnation

sommaire: «Le ministère ne convient à personne[167].»

[Note 164: _National_ du 18 et du 24 octobre.]

[Note 165: _Constitutionnel_ du 26 octobre.]

[Note 166: _Journal des Débats_ des 16, 21 et 24 octobre.]

[Note 167: _National_ du 24 octobre.]

Cette poussée de la presse devait rencontrer peu de résistance au

moins chez une partie des ministres. Ceux d'entre eux qui

représentaient l'élément conservateur ressentaient déjà depuis quelque

temps la lassitude, le dégoût, on dirait presque le remords de la

besogne qu'il leur fallait faire et surtout laisser faire, troublés

moins encore des attaques dont ils étaient poursuivis que du jugement

qu'ils portaient eux-mêmes sur leur oeuvre[168]. On se rappelle dans

quel esprit ils avaient consenti à faire partie du premier cabinet de

la monarchie, et notamment avec quelle modestie défiante M. de Broglie

avait alors défini le rôle tout provisoire et expectant de ce

ministère. Les événements n'avaient pas rendu le noble duc plus

confiant et plus hardi. «Il s'agit, disait-il un jour à son collègue,

M. Molé, de tenir la position le temps suffisant; nous ne sommes qu'un

sac à terre, comme disent les sapeurs, nous ne faisons que boucher un

trou qui, sans nous, resterait béant et par où tout passerait. Nous

faisons tant bien que mal le lit de nos successeurs, et puissent-ils

l'occuper bientôt[169]!» Dernier souhait bien sincère et exprimé

chaque jour avec une vivacité plus impatiente et plus inquiète! Le peu

de bien qu'ils avaient espéré faire, le peu de mal qu'ils s'étaient

proposé d'empêcher, M. de Broglie et ses amis s'en sentaient

incapables, dans la compagnie ministérielle qu'ils avaient acceptée;

ils se voyaient condamnés à une politique de laisser-aller et de

compromissions, à ce que M. Molé appelait, avec une amertume

dédaigneuse, «les concessions aux journaux et à la clameur d'un

parti». Aussi avaient-ils de moins en moins de goût à prolonger une

épreuve d'où ils risquaient de sortir usés, discrédités et mécontents

d'eux-mêmes. Que sont devenues leurs illusions, si longtemps

persistantes, sur les avantages et la légitimité de l'union de toutes

les gauches? Il leur a suffi de quelques semaines de pouvoir pour

comprendre le mensonge et le péril de ces thèses d'opposition, et pour

désirer faire le départ des éléments contraires qu'on avait d'abord

mêlés dans le ministère.

[Note 168: Quelques jours après être sorti du ministère, M. Guizot,

qui pourtant n'aimait pas les confessions publiques, disait à la

tribune: «Je l'avoue, dans mon ministère, je n'ai pas fait tout ce que

j'aurais voulu faire; j'ai fait des choses que je voudrais aujourd'hui

n'avoir pas faites.» (Discours du 9 novembre 1830.)]

[Note 169: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.]

Les ministres adversaires de la politique de laisser-aller avaient

trop petite idée de leurs forces pour songer à garder le pouvoir, en

excluant M. Laffitte, M. Dupont de l'Eure et leurs amis. Peut-être

même, à scruter le fond de leur âme, n'y eût-on trouvé alors qu'une

assez débile espérance dans le succès final de l'entreprise

monarchique à laquelle ils étaient associés. Ils voyaient bien

d'ailleurs que, s'ils voulaient rester, les points d'appui leur

feraient défaut. Le Roi, toujours insuffisamment convaincu de la

nécessité et surtout de la possibilité d'une résistance dans la

politique intérieure, croyait indispensable de manoeuvrer entre les

deux partis, en les ménageant et les caressant tous deux. La Chambre

se complétait alors par les élections partielles, mais rien

n'indiquait qu'il en sortirait une majorité mieux constituée et plus

résolue. Dans le pays, s'il y avait anxiété, malaise et souffrance,

l'esprit public n'était pas pour cela guéri des exaltations et des

sophismes révolutionnaires, et surtout ceux qui se sentaient suspects

aux vainqueurs du jour n'avaient pu encore dominer l'intimidation qui

les paralysait. La dissolution du cabinet devait donc avoir pour

conséquence immédiate de livrer le pouvoir sans partage aux hommes de

gauche, complices ou complaisants du parti révolutionnaire. Des

conservateurs pouvaient-ils prendre sans trouble une pareille

responsabilité? Ils se rassuraient par ces considérations que le duc

de Broglie exposait un jour en causant avec le Roi: «Il vous faut

nécessairement, disait-il, en passer plus tôt ou plus tard, mais pour

un temps plus ou moins court, par le parti du mouvement. Le plus tôt

est le mieux, car vous avez encore par vous-même un fond de popularité

de bon aloi, pour résister à la fausse popularité du moment, et une

majorité saine dans la Chambre des députés qui contiendra le mauvais

parti. Si vous le laissez arriver peu à peu, à la sourdine, sous

l'apparence d'une approbation officielle, vous lui préparez un long

avenir; endormant la résistance, vous ne pourrez lui faire appel

qu'après de longues souffrances et quelques désastres; si vous

compromettez vos bons serviteurs en fausse voie, ils perdront tout

crédit auprès des gens sensés et, le moment venu, n'inspireront à

personne ni courage ni confiance. Dans l'état présent des affaires,

je ne donne pas deux mois à M. Laffitte et à M. Dupont de l'Eure pour

gouverner comme ils l'entendent et pour donner eux-mêmes leur langue

aux chiens. Le Roi aura alors sous la main des hommes qui auront

soutenu leur drapeau, et derrière lesquels les gens de bon sens se

rallieront avec zèle. Si vous leur demandez de mettre leur drapeau

dans leur poche et de faire chorus avec les braillards, qui vous

viendra en aide au moment du danger, et à quoi vous seront-ils

bons[170]?» Le _Journal des Débats_ obéissait à une inspiration

analogue, quand il disait alors à ses amis du cabinet: «Si vous voulez

quelque chose que vous ne pouvez pas, retirez-vous et ménagez-vous

pour des temps meilleurs. Aussi bien, si nous devons passer par un

ministère ultra-libéral, si la démocratie doit avoir son 1815 comme la

Restauration, fasse le ciel que ce soit plus tôt que plus tard. Nous

mesurerons enfin, une fois pour toutes, tant de géants populaires que

nous soupçonnons fort de n'être que des nabots... C'est une expérience

à faire, elle sera courte et décisive. M. de Villèle a fait en grande

partie notre éducation en fait de liberté. Le ministère démocratique

fera notre éducation en fait d'ordre public, et il la fera vite,

soyez-en sûrs[171].» Si ingénieuses, si fortes même que soient ces

considérations, nous convainquent-elles absolument qu'avec plus

d'énergie de la part de tous, l'effort de résistance, accompli bientôt

par Casimir Périer, n'aurait pu être tenté quelques mois plus tôt? En

tout cas, elles ne nous rassurent pas sur l'effroyable risque d'une

épreuve qui consiste à laisser tout faire au parti révolutionnaire

dans l'espoir qu'il s'usera lui-même. Mais, alors, les meilleurs des

conservateurs croyaient nécessaire d'en passer par là, et cette

nécessité,--s'il faut l'admettre comme eux,--est une preuve de plus du

triste état où nous avait mis la révolution.

[Note 170: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.]

[Note 171: _Journal des Débats_ du 21 octobre.]

Les désordres du 17 et du 18 octobre, et surtout les humiliations qui

les avaient accompagnés, eurent cet effet, chez M. Guizot et ses amis,

de transformer en résolution définitive leurs désirs de retraite.

Leur conscience comme leur courage recula devant la pensée d'aborder

la terrible épreuve du procès des ministres de Charles X, dans les

conditions de faiblesse qui venaient, dès la première difficulté, de

les condamner à une telle capitulation. Ce n'était pas trop tôt pour

se dégager. Ils savaient du reste que, dans cette question

particulière du procès, leurs collègues les plus avancés, et La

Fayette lui-même désiraient écarter toute issue sanglante: demeurés

seuls au pouvoir, ceux-ci ne seraient-ils pas plus obligés de sauver

la tête de M. de Polignac et moins gênés pour y réussir? Afin de

dissoudre la combinaison hétérogène du 11 août, il suffisait de poser,

en conseil des ministres, la question même de la direction à donner à

la politique intérieure. C'est ce que fit M. le duc de Broglie, dans

les derniers jours d'octobre. «Il s'agit de savoir, dit-il, quelle

conduite on se propose de tenir, si l'on entend désormais continuer à

résister, avec modération et fermeté, au mouvement qui nous entraîne

après nous avoir placés à sa tête, ou bien se placer à sa queue et le

suivre en l'amadouant par des concessions et des compliments, par des

promesses et par des caresses. Il est possible que ce dernier parti

soit le meilleur, peut-être même le seul praticable, et dès lors on ne

saurait mieux faire que de placer à la tête du ministère un chef qui

le professe; mais il faut que ce chef soit secondé par des collègues

qui l'assistent et ne contrarient ni ses actes ni ses desseins. Si ce

chef doit être M. Laffitte, j'y consens, pourvu qu'il soit chargé de

choisir lui-même ses collègues, et je préviens d'avance que, ne

partageant pas son opinion, je ne saurais lui promettre de lui prêter

mon concours.» Le débat ainsi soulevé, il était clair qu'on ne pouvait

s'entendre. M. Laffitte reçut mission de former un nouveau cabinet;

MM. de Broglie et Guizot furent suivis dans leur retraite par MM.

Périer, Dupin, Molé et le baron Louis. On croit volontiers à la

sincérité de M. Guizot quand il écrit dans ses Mémoires: «Nous

sortîmes des affaires, le duc de Broglie et moi, avec un sentiment de

délivrance presque joyeux dont je garde encore un vif souvenir.»

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 1 / 7) · 第 30 / 98 题