IV

Une telle atmosphère ne convenait guère à l'affermissement d'une

monarchie naissante, et l'on ne comprendrait pas que celle-ci acquît à

ce régime grande force morale et matérielle. Dans ces premiers mois, il

n'y avait pas encore, à vrai dire, de parti républicain en révolte

ouverte contre le principe du gouvernement; les mécontents ménageaient

la personne de Louis-Philippe, affectaient de croire à ses bonnes

intentions et de ne s'en prendre qu'à son entourage. Mais, pour n'être

pas attaquée de front, la royauté ne courait pas moins un péril

très-grave. Il semblait que presque tous eussent à tâche de la dénaturer

et de l'abaisser, quelques-uns par tactique perfide, le plus grand

nombre par sottise démocratique. On s'efforçait de diminuer la distance

qui doit séparer le souverain de ses sujets: un «roi citoyen», c'était

le mot dont se payaient les badauds du temps, oubliant que le propre du

roi est de n'être pas citoyen. De là, cette foule plus impérieuse que

dévouée, plus irrespectueuse qu'enthousiaste, qui forçait Louis-Philippe

à se montrer sur le balcon de son palais et à y chanter la

_Marseillaise_. De là, ces bourgeois prenant plaisir à coudoyer leur

prince dans la rue, quand celui-ci, fidèle, par politique autant que par

goût, à ses habitudes d'autrefois, se promenait à pied, à travers la

ville, avec son chapeau gris et ce que Henri Heine appelait «son grand

parapluie sentimental». De là, ces ouvriers qui, dans leur familiarité à

la fois naïve et orgueilleuse, arrêtaient le Roi pour lui faire boire un

verre de vin. De là, ces simples gardes nationaux qui, tout grisés

d'être traités de «camarades» par leur souverain, sortaient des rangs,

au milieu d'une revue, pour aller lui serrer la main aux

applaudissements de la foule. De là, jusque dans la nouvelle cour, une

sorte de sans façon systématique, à ce point que M. de Sémonville,

entrant un soir dans les appartements royaux, et y apercevant des

toilettes d'un négligé tout démocratique: «Je prie Votre Majesté de

m'excuser, disait-il avec une malicieuse bonhomie, si je me présente

sans être crotté[143].»

[Note 143: Les prétentions démocratiques n'étaient pas alors moins

ridicules qu'ont pu l'être, à d'autres époques, les prétentions

aristocratiques. Quand, le 30 juillet, la future reine avait dû, avec

sa famille, rejoindre son mari à Paris, on n'avait pu, dans la

confusion de ces jours, trouver d'autre véhicule qu'un vulgaire

omnibus. Il eût été, certes, bien puéril d'y chercher un sujet de

raillerie contre la nouvelle dynastie: mais que penser de ceux qui

croyaient y voir un titre d'honneur et qui s'attendrissaient, avec M.

Jules Janin, sur ce que la famille royale avait fait son entrée à

Paris dans «une de ces longues voitures à bon marché faites pour le

peuple»? Les légitimistes, ennemis acharnés de la nouvelle royauté, se

réjouissaient de tout ce qui pouvait diminuer son prestige: ils y

aidaient de leur mieux. Dans les salons du parti, c'était à qui se

vanterait d'avoir fait chanter le plus de _Marseillaises_ au Roi. Les

poignées de main royales étaient aussi, dans la société carliste, un

sujet perpétuel de gausserie: on y jouait une sorte de farce satirique

où Fipp Ier, roi des épiciers, donnait à son fils Grand-Poulot des

leçons de science politique, et lui expliquait comment toute la

science du gouvernement consistait à serrer la main du premier

va-nu-pieds; il lui enseignait les différentes manières de donner des

poignées de main, dans toutes les positions, à pied, à cheval, en

voiture, quand on galope dans les rangs, quand on voit le défilé,

etc.]

Avec les idées que nous lui connaissons, Louis-Philippe était mal

préparé à se défendre sur ce terrain. Persuadé de la force

irrésistible de la révolution, il ne songeait pas à lui marchander des

concessions de forme et d'étiquette, trop heureux si, à ce prix, il

parvenait à éluder quelques-unes des exigences de fond. Bien loin de

s'attendre qu'on lui fît la cour, il se croyait obligé de la faire

lui-même à la puissance du moment. Que de flatteries, par exemple, à

l'adresse de cette garde nationale, en laquelle se résumaient alors

les prétentions et la gloriole des petits bourgeois de 1830! Après la

revue du 29 août, où avaient défilé soixante mille gardes nationaux,

le Roi s'écriait, en se jetant dans les bras de La Fayette: «Cela vaut

mieux pour moi que le sacre de Reims!» Dans l'abondance naturelle de

ses conversations ou de ses allocutions, il faisait montre de

sentiments populaires, rappelait avec complaisance la part qu'il avait

prise à la révolution de 1789, et se déclarait en théorie presque

républicain[144]. Cette attitude et ce langage lui paraissaient alors

nécessaires pour désarmer de redoutables préventions, et se faire

pardonner par la vanité démocratique d'avoir rétabli la monarchie.

[Note 144: Ainsi faisait le Roi dans ses conversations avec La

Fayette, Dupont de l'Eure, Laffitte. Quel était le secret de ces

professions de foi, un peu étranges dans la bouche de celui qui venait

de monter sur le trône? Après 1848, M. Guizot, causant avec un

Anglais, M. Senior, lui disait, non sans finesse: «Louis-Philippe

avait pour la république les sentiments que certains peuples de l'Asie

ont pour le démon; il la considérait un peu comme un être malfaisant

qu'il faut flatter et se rendre favorable, mais qu'il ne faut pas

combattre.»]

Il n'était pas jusqu'à la simplicité fort honorable de ses moeurs et

de ses goûts qui ne rendît Louis-Philippe moins apte à se protéger

contre la familiarité démocratique. «Que parlez-vous de cour!

disait-il à M. Dupont de l'Eure; est-ce que je veux une cour?» À

l'apparat du pouvoir, il préférait sincèrement l'intimité et la

liberté de cette belle famille, dont on a pu dire que toutes les

filles étaient chastes et tous les fils vaillants, et qui, pendant

près de vingt ans, devait donner le spectacle, si rare sur le trône et

si sain pour la nation, du bonheur intérieur le plus vrai et le plus

pur. Mais était-ce uniquement l'apparat inutile qui se trouvait

sacrifié? n'était-ce pas quelquefois la dignité nécessaire?

Louis-Philippe avait dans les veines le sang d'une race noble et fière

entre toutes, et l'on s'en apercevait à bien des traits. Seulement,

dans les longues épreuves de sa jeunesse,--dans les périls et les

humiliations de la révolution, comme dans l'inaction forcée et la

retraite presque bourgeoise de son exil,--il avait pris des habitudes

de conduite et d'esprit toutes différentes de celles que contractent

d'ordinaire les fils de maison royale; de là, des mérites rares qui ne

se forment pas toujours dans les cours, la science plus vraie de la

vie, la connaissance plus intime des choses et des hommes, une

clairvoyance aiguisée, le détachement des vanités extérieures, une

sensibilité sincère et profonde mêlée à une expérience un peu

désabusée et railleuse, une sorte de philosophie patiente et souple,

un courage froid et résigné; mais peut-être Louis-Philippe avait-il

trop appris à se passer des conditions extérieures de la vie royale,

et avait-il ainsi acquis les vertus et les goûts de l'homme privé, aux

dépens de quelques-unes des qualités et des exigences qu'on a coutume

et besoin de trouver chez un souverain.

Cependant, même à l'heure des plus grandes familiarités, la noblesse

native, l'exquise distinction de la famille royale ne laissaient pas

d'imposer à tous ceux qui l'approchaient. En quelque situation que les

événements les placent, des Bourbons ne sont pas de ces parvenus qu'on

ne sent princes que s'ils sont entourés d'une certaine étiquette. Même

citoyens ou soldats d'une république, ils n'en gardent pas moins aux

yeux de tous, fût-ce des démocrates, ce je ne sais quoi qu'on ne

trouve pas ailleurs et qui fait d'eux les princes de la maison de

France. La reine Marie-Amélie, notamment, avait conservé, dans ces

jours de 1830 où tant de choses étaient abaissées, un air de naturelle

grandeur qui commandait le respect aux plus réfractaires. «Moi,

disait un général d'opinions assez avancées, avec le Roi, je n'éprouve

pas du tout d'embarras; je lui parle comme s'il était mon égal. Mais

avec la Reine, c'est autre chose; quand il faut lui répondre, je ne

sais que dire, et je suis devant elle comme un imbécile[145].»

Louis-Philippe, qui se prêtait plus facilement au personnage d'un roi

bourgeois et populaire, et qui le jouait même avec une sorte de

naturel et de belle humeur, laissait percer, à l'endroit de son rôle,

un scepticisme quelque peu railleur qui scandalisait parfois la

niaiserie prudhommesque de M. Dupont de l'Eure. Il était visible que

sa condescendance aux engouements démocratiques n'aurait qu'un temps.

«On est admis sans façon, disait-on à Béranger pour l'attirer alors au

Palais-Royal; on y va avec des bottes.--Bien, bien, répondait le

chansonnier; des bottes aujourd'hui, et des bas de soie dans quinze

jours.»

[Note 145: A. TROGNON, _Vie de Marie-Amélie_, p. 197.]

Si courte qu'elle dût être, cette attitude avait son péril. Le Roi y

gagnait sans doute une sorte de popularité qui, dans le moment,

pouvait aider à surmonter quelques difficultés, mais ce n'était pas

sans altérer la physionomie de sa royauté nouvelle, sans diminuer son

prestige, sans ôter du «sérieux» que, suivant la Bruyère, «le

caractère du Français demande dans le souverain». Si l'on n'attaquait

pas encore le prince, on s'habituait déjà à le peu respecter. Pour ne

se manifester que par la familiarité des témoignages de sympathie,

cette irrévérence permettait néanmoins d'augurer ce que seraient les

attaques au jour prochain et prévu où éclaterait la rupture. Et quand

bientôt on verra Louis-Philippe accablé d'outrages grossiers que Louis

XVIII et Charles X n'avaient jamais connus, ne faudra-t-il pas

attribuer, en partie, ce désordre si funeste à ce qu'au lendemain de

1830, la royauté s'était placée d'elle-même presque de plain-pied avec

la foule?

S'il est facile aujourd'hui de constater le mal, il l'était beaucoup

moins alors de l'éviter. Tous les princes qui n'ont pas reçu leur

royauté toute faite et qui ont dû l'établir eux-mêmes,--et

Louis-Philippe n'était pas le premier,--ont été condamnés à commencer

par bien des ménagements, par bien des compromis; il leur a fallu

briguer la popularité, courtiser les parties influentes de la nation,

que ce fût, suivant les époques, la noblesse, le tiers état ou la

démocratie. Entre beaucoup, il suffirait de rappeler le modèle de nos

rois, Henri IV. Que n'avait-il pas consenti à faire pour «gaigner des

amis», comme il le disait, traitant avec ses sujets, subissant au

besoin leurs exigences, achetant les uns, séduisant les autres,

pénétrant presque de ruse dans sa capitale, si bien qu'il pouvait dire

plus tard à propos des Jésuites: «Ils entrent comme ils peuvent: ainsy

font bien les autres. Et je suis moy-mesme entré comme j'ay peu.» Son

biographe nous le montre dépouillant l'appareil royal pour flatter les

petits, «s'arrêtant pour parler au peuple, s'informant des passants

d'où ils venoient, où ils alloient, quelle denrée ils portoient, quel

estoit le prix de chaque chose et autres particularitez», ou, tel

autre jour, disant aux bourgeois de Dieppe qu'il voulait attirer à sa

cause: «Mes enfants, point de cérémonie; je ne veux que vos amitiés,

bon pain, bon vin, et bon visage d'hôte.» S'il eût prétendu se

renfermer dans son droit, dans sa dignité et dans son étiquette, comme

a pu le faire plus tard un Louis XIV, il fût demeuré en Navarre, loué

peut-être par quelques-uns,--surtout par les rivaux dont il eût fait

l'affaire,--pour sa fierté impassible et désintéressée; mais, à notre

grand malheur, il n'eût certainement pas mis la main sur la couronne

de France. Pourquoi donc les coquetteries populaires du Béarnais

n'ont-elles pas eu, pour la royauté, les inconvénients que devaient

avoir celles de son descendant, en 1830? Les raisons de cette

différence sont complexes, et ce n'est pas le lieu de les exposer

toutes: disons seulement qu'il en est, et non des moindres, qui

tiennent au changement des temps. À la fin du seizième siècle, si

troublés que fussent les esprits, si ébranlées que fussent les

institutions, la révolution n'avait pas encore renversé tous les

principes et toutes les traditions, l'idée royaliste subsistait

entière, l'orgueil républicain n'avait pas remplacé le sentiment de

respect qui est la condition nécessaire de toute monarchie. Si les

bourgeois, ligueurs de la veille, étaient alors heureux de voir le Roi

les aborder dans la rue, c'était reconnaissance d'être momentanément

et gracieusement élevés jusqu'à lui, ce n'était pas satisfaction

envieuse de l'abaisser jusqu'à eux. Quand le prince tendait la main à

la foule, on la prenait pour la baiser, au lieu de la serrer avec une

affectation d'impertinente égalité, ainsi qu'on en usera avec

Louis-Philippe. Aussi Henri IV a-t-il pu être loué par ses

contemporains d'avoir «fait, comme tous les sages princes, qu'on

receust la familiarité, mais non pas qu'on la prist». Aurait-il mérité

au même degré cet éloge, s'il eût dû s'élever sur le trône au

lendemain de la révolution de Juillet et quarante ans après celle de

1789? Alors, par le malheur de l'époque, par l'état général des

esprits, un nouveau roi avait plus de peine à gagner la popularité

nécessaire, et les moyens employés d'ordinaire pour capter la foule

étaient devenus autrement compromettants et périlleux.

V

Plusieurs semaines s'étaient écoulées depuis la révolution: le

désordre persistait, et le gouvernement semblait toujours incapable

d'y mettre un terme. Il en résultait un état croissant de malaise, de

défiance et d'insécurité, dont souffrait le moral de la nation comme

ses intérêts matériels. Point d'affaires. Ni l'industrie ni le

commerce ne se relevaient du coup terrible qui les avait frappés en

Juillet. Si les boutiques s'étaient rouvertes, les clients n'y

revenaient point. Les ouvriers n'avaient pas d'ouvrage[146]. Les

faillites se multipliaient et atteignaient les maisons les plus

honorables. L'impression fut singulièrement pénible dans la Chambre,

le jour où son président lui lut la lettre de démission d'un de ses

membres, banquier considérable de Paris, qui venait d'être mis en

faillite et qui signalait à ses collègues la crise affreuse dont il

était victime[147]. C'était en vain que le gouvernement cherchait à

atténuer le mal par des lois diverses, notamment par celle qui

autorisait à faire des avances à l'industrie et au commerce jusqu'à

concurrence de trente millions. D'ailleurs, le trésor public était

lui-même en souffrance: par l'effet de la misère générale, ses revenus

rentraient mal; au moment où le prestige de la légalité était si

ébranlé, les lois d'impôts n'étaient pas naturellement les dernières

auxquelles le peuple devait être tenté de marchander son obéissance;

sur plusieurs points, on refusait de payer les contributions

indirectes.

[Note 146: M. Louis Blanc raconte qu'une imprimerie qui, au moment de

la révolution, employait deux cents ouvriers, six mois après, n'en

employait encore que vingt-cinq, gagnant 25 ou 30 sous, au lieu de 5 à

6 francs. Encore l'imprimerie était-elle une des industries qui

avaient le moins souffert.]

[Note 147: Séance du 5 octobre 1830.]

Tous les journaux constataient le malaise. «Voyez l'état du commerce,

disait le _Journal des Débats_, il est affreux.» Le _Constitutionnel_

ajoutait: «Il est impossible de le cacher, le commerce est dans la

détresse; on annonce à chaque instant de nouvelles faillites, les unes

à Paris, un plus grand nombre dans la province.» Un autre jour, la

même feuille parlait de «l'imminence d'une grande catastrophe

commerciale[148]». Le mal était tel que les journaux les plus engagés

dans la révolution ne pouvaient le dissimuler. Le _National_ tâchait

bien de faire prendre patience à ses amis, en leur rappelant «qu'on ne

mène pas à fin une révolution, sans tuer des hommes et sans qu'un

grand nombre d'affaires soient en souffrance»; mais en attendant, il

avouait, avec une confusion mal dissimulée, «l'inconfiance absolue qui

tuait les affaires». «Il y a de l'inquiétude dans les départements,

disait-il encore; on craint Paris; on croit tout ce qui a été débité

d'absurde et de faux sur les clubs, sur les émeutes, sur l'esprit

républicain.» Puis il dépeignait ainsi l'état de l'opinion: «Ne

craignons pas d'avouer ce qui fait en ce moment la joie et l'espoir

des ennemis de la révolution de Juillet: oui, il y a un malaise

général, une inquiétude vague, sans objet précis comme sans bornes,

un défaut de confiance qui ne se connaît et ne se définit pas bien

lui-même... On voudrait se livrer, comme par le passé, à la sécurité,

aux affaires, aux distractions, et l'on sent qu'on ne peut pas; on

reste en suspens, attendant encore quelque chose: du bien ou du mal?

On ne sait quoi; mais l'on attend[149].»

[Note 148: _Journal des Débats_ du 11 septembre, du 15 et du 19

octobre: _Constitutionnel_ du 14 et du 18 octobre.]

[Note 149: _National_ du 8 septembre, des 16, 18 et 29 octobre.]

L'excès même du malaise commençait cependant à provoquer dans

l'opinion quelques velléités de réaction. Au lendemain des journées de

Juillet, les révolutionnaires avaient eu seuls le verbe haut.

Entraînés ou intimidés, les niais et les poltrons--n'est-ce pas la

majorité?--les avaient suivis docilement. Ceux qui souffraient ou

s'inquiétaient se croyaient trop isolés pour risquer une

contradiction. Mais la crise persistant et s'aggravant, les doutes

s'élevèrent, les mécontentements se multiplièrent et s'enhardirent. Ce

désordre permanent, ce règne de la populace, ces clubs, ces émeutes,

firent apparaître aux yeux de la bourgeoisie le fantôme, alors

détesté, de 1793. De là, des alarmes, des colères d'abord sourdes,

qui, dans les cercles de la classe moyenne, dans les postes de la

garde nationale et surtout dans les boutiques, succédèrent peu à peu à

l'enthousiasme des premiers jours. On commençait à demander au

gouvernement d'agir et de réprimer. Grand embarras pour celui-ci.

Comme le disait alors avec amertume et non sans naïveté le _National_,

était-il donc si aisé «de gouverner la France, avec une armée qui se

révolte, des ouvriers qui se coalisent, des milliers d'intrigants

acharnés à vouloir des places[150]»?

[Note 150: _Ibid._ du 8 septembre.]

Le premier obstacle était dans le gouvernement lui-même. Les clubs et

les émeutes y avaient des complices, ou tout au moins des complaisants

et des protecteurs. Le garde des sceaux et le procureur général

déclaraient qu'ils donneraient leur démission plutôt que d'appliquer

l'article 291 du code pénal aux associations révolutionnaires. Comme

le Roi disait à ce propos: «Il faut pourtant que le gouvernement se

défende.--Il faut, répondait avec une solennité bourrue M. Dupont de

l'Eure, il faut que le gouvernement marche dans la voie de Juillet,

qu'il veuille ce qu'a voulu la révolution, et il n'aura nul besoin de

se défendre.» Ne sait-on pas combien les vues des ministres

conservateurs eux-mêmes étaient alors incertaines et timides?

Cependant, à mesure que le mécontentement grandissait dans le public,

ils s'enhardissaient à manifester davantage sinon leurs volontés, du

moins leurs désirs. Dans un débat soulevé, le 25 septembre, par des

députés qui se plaignaient du tort fait au commerce par les clubs, ils

trouvaient même l'occasion d'ébaucher, pour la première fois, à la

tribune, un programme de résistance. «La France a fait une révolution,

disait M. Guizot, mais elle n'a pas entendu se mettre dans un état

révolutionnaire permanent», et il déclarait plus ou moins nettement

que le gouvernement devait se servir, contre les sociétés populaires,

de l'article 291 du code pénal. M. Dupin attaquait avec vigueur les

agitateurs: «Voyez la capitale, s'écriait-il, croyez-vous qu'elle ne

s'inquiète pas, quand vous remplissez les rues, quand vos longues

colonnes y coulent à pleins bords! Chacun se range et se détourne

comme au passage d'un torrent, et personne ne songe à entrer chez les

marchands dont les magasins restent déserts.» Et plus loin: «Il y a

une France de trente-deux millions d'hommes qui ne demande pas une

agitation perpétuelle; mais elle veut un gouvernement fort; elle veut

être gouvernée par le Roi et les Chambres, non par des clubs.»

Quelques jours plus tard, le 29 septembre, M. Casimir Périer, provoqué

par M. Mauguin, proclamait que «tout ce qui devait être détruit

l'avait été dans les trois jours»; puis, faisant une sorte de

confession publique, il ajoutait que si les ministres méritaient un

reproche, c'était «de n'avoir peut-être pas saisi assez tôt, avec

assez de résolution, l'autorité nécessaire pour prévenir des

incertitudes, des doutes, des hésitations». «Toutefois, disait-il, il

en est résulté un bien, c'est que le besoin de cette autorité

tutélaire s'est fait sentir à tout le monde; et le pouvoir que nous

n'avions pas pris est venu se donner lui-même.» La majorité entendait

avec quelque étonnement ce langage nouveau pour elle; si elle n'y

apportait pas une adhésion bien active, elle était loin de le

désapprouver, en dépit des déclamateurs qui niaient le péril et

garantissaient les «intentions pures» des «généreux citoyens» des

clubs. Mais les ministres, qui avaient pris sur eux de faire ces

déclarations, étaient si peu sûrs de la Chambre, si peu sûrs de leurs

propres collègues et peut-être d'eux-mêmes, qu'ils ne tentèrent aucun

effort pour tirer du débat une conclusion pratique, pour provoquer un

vote qui eût mis en demeure les députés, et d'abord les membres du

cabinet de se prononcer dans un sens ou dans l'autre. Ce qu'ils

avaient voulu, c'était moins s'engager immédiatement et résolument

dans une politique nouvelle, et surtout y engager les pouvoirs

publics, que soulager leur conscience, dégager leur responsabilité,

prendre position pour l'avenir, et s'offrir d'avance à la réaction

qu'ils voyaient poindre.

La partie de la population qui désirait la fin du désordre trouvait

donc, dans une partie du ministère, plutôt un encouragement platonique

qu'une assistance effective. Elle tenta alors de faire elle-même ce

que le gouvernement n'osait ou ne pouvait entreprendre. Le principal

club, celui de la _Société des Amis du peuple_, se réunissait dans le

manége Pellier, rue Montmartre, au centre du Paris commerçant. Poussés

à bout par la ruine, les habitants du quartier envahirent un soir la

salle du club, et en dispersèrent de force les membres, avec

accompagnement de sifflets, de huées, presque de voies de fait[151].

Peu s'en fallut qu'ils n'imitassent la jeunesse dorée enfonçant, après

le 8 thermidor, les portes des Jacobins, fouettant les tricoteuses et

bâtonnant les sans-culottes. Ainsi par l'abdication du pouvoir, tout,

même l'action des conservateurs, prenait une forme révolutionnaire,

et, suivant la remarque du _Journal des Débats_, «il avait fallu

presque une petite insurrection pour rétablir l'ordre». Cette

exécution fut mortelle, non aux sociétés révolutionnaires qui

persistèrent plus redoutables que jamais, mais aux clubs proprement

dits.

[Note 151: Cette exécution s'accomplit le 25 septembre, le soir même

du jour où avait eu lieu à la Chambre le premier débat sur les clubs.]

Les meneurs n'avaient pas pour cela la tête plus basse. Quelques

jours après, les principaux membres de cette _Société des Amis du

peuple_ comparaissaient, pour d'autres faits, devant le tribunal

correctionnel. S'ils étaient frappés de condamnations peu importantes,

ce n'était pas sans que le principal accusé, nommé Hubert, ne se fût

donné le plaisir d'insulter ses juges. «Messieurs, avait-il dit à la

face du président qui n'avait pas songé à l'interrompre, c'est un

étrange spectacle que de voir citer devant vous, deux mois après la

révolution de Juillet, des hommes qui n'ont pas été étrangers aux

succès de nos grandes journées... Je n'aurai pas l'inexcusable

faiblesse de vous accepter pour juges et de me défendre devant vous...

Juges de Charles X, récusez-vous: le peuple vous a dépouillés de la

toge, en rendant la liberté à vos victimes, et vous-mêmes avez

sanctionné sa sentence en fuyant lorsqu'il se battait... Comment

osez-vous affronter sur vos siéges, dont les fleurs de lys ont été

arrachées, ceux qui ont chassé l'idole à laquelle ont été sacrifiés

tant de proscrits?» Si habitué qu'on fut alors à voir toutes les

autorités outragées, le monde judiciaire s'émut de la longanimité avec

laquelle avait été tolérée cette violence. Le magistrat qui présidait

le tribunal fut déféré disciplinairement à la cour royale. Celle-ci,

tout en exprimant le regret que «le tribunal n'eût pas arrêté et puni

un pareil scandale», ne prononça aucune peine, par cette raison «que

les motifs donnés par le président de la Chambre pouvaient excuser son

silence et son inaction». Quels étaient ces «motifs»? Peut-être le

magistrat incriminé avait-il fait valoir qu'il avait suivi l'exemple

de laisser-aller donné en toutes circonstances par le gouvernement et

spécialement par le chef même de la magistrature, M. Dupont de l'Eure.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 1 / 7) · 第 27 / 98 题