Cette défaillance du gouvernement prolongeait dans la nation l'état
révolutionnaire. La plus fâcheuse conséquence des événements de
Juillet n'est peut-être pas d'avoir soulevé tant de passions
subversives; c'est d'avoir désarmé, troublé, et, pour ainsi dire,
faussé les pouvoirs publics. Comme l'observe, à cette époque, une
femme d'un sens élevé et fin, «l'anarchie est moins dans les esprits
que dans les pouvoirs; il y a encore des gens qui savent ce qu'ils
veulent; mais, à la lettre, personne ne sait ce qu'il peut[135]».
Partout, en ces mois d'août, de septembre et d'octobre, une
fermentation confuse, une constante agitation, une irritabilité
maladive, le goût du bouleversement et de la violence, la rupture de
toutes les barrières, la voie ouverte à toutes les chimères, à toutes
les ambitions et à tous les orgueils, la précipitation et la déviation
de tous les mouvements de l'esprit humain jusque dans la littérature
et la philosophie, dans les questions économiques, sociales et
religieuses[136].
[Note 135: Madame Swetchine, lettre du 12 novembre 1830.]
[Note 136: Nous reviendrons plus tard sur cette dernière partie des
conséquences révolutionnaires.]
Pour nous en tenir à l'ordre politique, la presse, enivrée de la part
qu'elle a prise à la victoire de Juillet et de tout ce qui a été
débité à ce propos sur sa puissance, n'a plus aucun sentiment des
limites de son action et de ses droits, des respects qu'elle doit
garder, des répressions qui peuvent la frapper. Elle croit à son
omnipotence et compte sur son impunité. Il n'est si mince écrivain qui
n'estime être, au-dessus du gouvernement et des lois, l'incarnation de
la souveraineté nationale. Le mal apparaît surtout dans les journaux
créés depuis la révolution[137], dans les pamphlets, placards,
caricatures qui pullulent alors. C'est une débauche et une enchère de
violence, de scandale, parfois d'immoralité. On s'acharne à renverser
tout ce qui est debout, à avilir tout ce qui est respectable. À ce
spectacle, M. Augustin Thierry, naguère encore fort engagé dans le
mouvement, s'écrie avec une tristesse étonnée et un peu naïve: «Cette
presse parisienne, qui a tout sauvé dans la dernière crise, semble
aujourd'hui n'avoir d'autre but que de tout perdre. Je n'y comprends
rien, et j'étais loin de m'y attendre.» Aussi en est-il déjà à
invoquer «le bon sens des provinces», pour «faire justice de la
turbulence de Paris».
[Note 137: Aussi pouvait-on dire à la tribune, le 8 novembre 1830, des
journaux fondés depuis la révolution, qu'ils étaient «pleins de
doctrines anarchiques, d'appels à la force, de menaces adressées à
toutes les existences établies».]
Il est une forme plus menaçante encore du désordre révolutionnaire:
les sociétés secrètes se sont transformées en clubs, «unissant ainsi,
comme l'a dit M. Guizot, les restes d'une discipline silencieuse aux
emportements de la parole déchaînée». Chaque soir, ces clubs tiennent
des séances dignes des Jacobins et des Cordeliers de 1793. Y assistent
non-seulement les affiliés, mais des jeunes gens, des ouvriers, des
passants, qui sortent de là, l'esprit perverti et les passions
enflammées. On ne recule pas devant les motions les plus factieuses:
tel jour, par exemple, la _Société des Amis du peuple_ prend et publie
une délibération invitant la garde nationale et les ouvriers à
«renverser» la Chambre des députés. Tel autre jour, on décide
d'assaillir l'un des ministres, M. Dupin, dans son domicile, et de le
«tonsurer»; il était alors traité de «jésuite».
Avec les excitations de la presse et des clubs, l'ordre matériel et la
sécurité ne peuvent se rétablir. Soit désoeuvrement, soit goût
d'agitation, une partie de la population est restée dans la rue où
elle était descendue, le 28 juillet. Elle prétend y continuer une
sorte de règne tumultueux et dominer ainsi les pouvoirs publics. C'est
à ses yeux le corollaire logique de ces barricades qu'on l'a louée
d'avoir élevées, c'est l'application et la prolongation du même droit.
Elle est poussée d'ailleurs par la misère. La crise de 1830 se
trouvait être encore plus désastreuse pour le commerce et l'industrie
que ne l'avait été celle de 1814, et que ne le sera celle de 1848.
«Chaque coup de fusil tiré pendant les trois jours, a écrit un
admirateur de la révolution, avait préparé une faillite[138].» Les
riches ont fui de Paris: on n'évalue pas à moins de cent cinquante
mille le nombre des départs. De là le chômage, et les souffrances qui
en sont l'accompagnement ordinaire. Les ateliers nationaux, où l'État
fait remuer nonchalamment la terre du Champs de Mars, ne sont qu'un
remède bien insuffisant. L'ouvrier se demande alors si telle est la
récompense de cet «héroïsme» tant exalté, le profit de ce pouvoir dont
on lui dit qu'il s'est emparé. Vers la fin d'août, des attroupements à
physionomie sombre se forment et témoignent de l'étonnement irrité de
ce peuple qui se sent mourir de faim, au moment où l'on proclame le
plus bruyamment sa souveraineté. Parfois, ils se mettent en branle à
travers la ville; des milliers d'ouvriers défilent, rangés par corps
de métier, suppliants et menaçants, montrant leur misère et réclamant
leurs «droits». D'autres jours, ces bandes prétendent imposer par
violence des solutions économiques au moins sommaires, comme le bris
des machines et l'expulsion des ouvriers étrangers: c'est ainsi que,
le 3 septembre, le _Journal des Débats_ ne put paraître; ses presses
avaient été détruites.
[Note 138: L. BLANC, _Histoire de dix ans_, t. I, p. 447.]
Passe-t-il dans la tête d'agitateurs populaires ou seulement
d'écoliers d'exercer une contrainte sur le gouvernement ou de faire
échec à une loi; veulent-ils décerner, de leur propre autorité, les
honneurs du Panthéon à l'un de leurs favoris[139], encourager les
conspirations futures en rendant hommage aux conspirateurs
passés[140], protester contre quelque acte, formuler quelque exigence,
intimider un parti, chasser un fonctionnaire, ou seulement, sans un
but déterminé, montrer leur puissance et satisfaire leur goût de
désordre, aussitôt les rues se remplissent d'une foule qui pousse des
cris, hurle la _Marseillaise_ ou la _Parisienne_. Pendant que les
faubourgs démocratiques s'agitent, les quartiers bourgeois prennent
peur, les boutiques se ferment sur le passage de ces bandes; mais tout
le monde laisse faire. Des détachements de la garde nationale, pour
témoigner leur sympathie et leur déférence, sortent de leurs postes,
portent les armes et battent aux champs. La manifestation se dirige
ensuite, menaçante, contre les hôtels des ministres ou contre le
Palais-Royal, et le tout se termine par l'ovation accoutumée à La
Fayette. Véritable armée de l'émeute! si elle n'en vient pas aux
coups, c'est uniquement parce qu'elle ne rencontre aucune résistance à
combattre[141]. De Paris, ces désordres gagnent la province. On a dit
au peuple qu'il était roi; dès lors se vérifie partout la parole de
Rivarol: «Quand le peuple est roi, la populace est reine.»
[Note 139: Ce désordre se reproduisit plusieurs fois, dans les
derniers jours d'août et les premiers de septembre, à l'occasion des
bustes du général Foy, de Manuel et du maréchal Ney.]
[Note 140: Telle fut la grande manifestation du 21 septembre,
anniversaire de l'exécution des sergents de la Rochelle.]
[Note 141: Le _Journal des Débats_ disait, le 23 octobre 1830: «Il
s'est trouvé une certaine quantité de gens qui ont adopté pour
argument une menace d'émeute.--Faites élire le Roi par les assemblées
primaires, ou nous vous faisons une émeute.--Il nous faut encore deux
articles de la Charte, ou bien une émeute.--Changez le cens électoral,
donnez-nous des places de juge, ou bien une émeute.--De telle sorte
que les émeutes sont tombées à l'usage commun des solliciteurs; on la
produisait par supplément aux apostilles des députés.»]
Le gouvernement n'ose à présent user de répression: les moyens
matériels lui manquent. Le commandant des gardes nationales, le préfet
de la Seine, le préfet de police, ne paraissent connaître d'autre
ressource que des proclamations obséquieuses où, au milieu de
compliments adressés aux perturbateurs, ils hasardent à peine une
invitation timide à ne pas violer trop de lois et à ne pas trop
humilier la monarchie. L'armée, devenue suspecte aux autres et
défiante d'elle-même depuis qu'elle a été vaincue sur les barricades,
est tenue à l'écart. Le Roi écrit à M. Guizot, le lendemain d'une
émeute demeurée impunie: «Il est urgent d'avoir une troupe faisant ce
service; mais, ajouta-t-il aussitôt, c'est difficile et délicat.» M.
Odilon Barrot a dit, deux ans après, en se reportant à cette époque:
«Il n'y avait plus possibilité de montrer un gendarme dans les rues;
on fut obligé de déguiser la gendarmerie de Paris sous un autre nom et
un autre uniforme, et même, pour la gendarmerie départementale, nous
nous vîmes forcés de remplacer son shako par des bonnets à poil.
Lorsqu'on se hasardait à faire sortir des patrouilles de troupes de
ligne, c'était en les mettant à la suite d'un piquet de garde
nationale[142].» Quant à cette garde nationale, seule en situation de
maintenir l'ordre, elle ne le faisait qu'à ses heures, suivant ses
caprices ou ses intérêts, jamais sous la direction du gouvernement.
Celui-ci en était réduit à attendre humblement ce que seraient les
impressions et les volontés de la milice citoyenne.
[Note 142: SARRANS, _Louis-Philippe et la contre-révolution_, t. II,
p. 25.]