II

Au moment où le ministère entrait en fonction, le 11 août, Charles X

était encore sur le sol de France. S'il s'était résigné à quitter

Rambouillet devant l'expédition populacière du 3 août, il n'avait pas

consenti à s'enfuir. Il s'acheminait lentement vers Cherbourg, entouré

d'une partie de sa maison, imposant le respect par la dignité de son

malheur; jamais il ne s'était montré plus roi qu'au jour où il perdait

sa couronne. Spectacle émouvant et extraordinaire qui ne devait jamais

se revoir dans nos révolutions! Les progrès de la démocratie se

manifesteront jusque dans la façon dont les souverains descendront ou

plutôt tomberont du trône. Des commissaires[118], envoyés par le

gouvernement nouveau, accompagnaient Charles X, chargés à la fois de

le surveiller et de le protéger: mission pénible et délicate qui fut

du reste remplie avec convenance. Les ministres suivaient, d'une

pensée anxieuse, la marche lente du cortége. Ils redoutaient moins un

retour offensif de la vieille royauté, que quelque désordre populaire,

quelque horrible catastrophe qui eût ensanglanté et déshonoré leur

gouvernement. Aussi fut-ce pour eux un singulier soulagement, quand

ils apprirent, le 17 août, que la veille, Charles X s'était embarqué à

Cherbourg, sur un paquebot américain qui le transportait en

Angleterre.

[Note 118: Le maréchal Maison, MM. Odilon Barrot et de Schonen.]

Ne semblait-il pas dès lors qu'on en avait fini avec le gouvernement

tombé? Le drapeau blanc ne flottait plus nulle part, pas même en

Vendée ou en Bretagne. Les «carlistes» étaient comme écrasés par leur

défaite, et plus encore par l'impopularité du ministère qui venait de

tout risquer et de tout perdre dans sa malheureuse tentative de coup

d'État. Ceux d'entre eux qui faisaient partie des Chambres se

taisaient ou se bornaient à des protestations émues, qui semblaient le

testament ou l'oraison funèbre de leur parti; plusieurs se retiraient

pour ne pas prêter serment. Parmi ceux qui étaient fonctionnaires,

magistrats surtout, beaucoup renonçaient noblement et tristement à

leur carrière, se condamnant à une inaction pénible, et laissant, dans

les services publics, un vide dont on devait longtemps souffrir. Les

journaux de droite n'étaient prêts sans doute ni à capituler ni à se

rallier; mais, dans ces premiers temps, ils semblaient moins pressés

d'arborer leur propre drapeau et de faire campagne pour leur compte,

que de seconder les attaques et les exigences de la presse

révolutionnaire; ils prétendaient contraindre la monarchie nouvelle à

aller jusqu'au bout de ses principes, dans l'espérance qu'elle en

mourrait. Quant aux salons, qui sont l'une des forces principales des

royalistes, ils n'avaient guère alors d'autre vengeance que de

persifler dédaigneusement les vulgarités bourgeoises ou démocratiques

de leurs vainqueurs, ou bien ils se consolaient avec des prédictions

annonçant, pour février 1831, la chute de Louis-Philippe et le

«brûlement de Paris[119]». Mais nulle part une résistance active et

efficace à l'établissement du régime nouveau. On eût dit que le parti

qui, la veille, était maître du pouvoir, avait tout d'un coup disparu,

et qu'il avait quitté la France avec son vieux roi. La reine

Marie-Amélie disait alors à Benjamin Constant, assis un soir à côté

d'elle à table: «Je vous en prie, monsieur Constant, ayez pitié de nos

royalistes et protégez-les.--Les royalistes? Madame, répondit en

souriant le député libéral, je ne demande pas mieux; mais tous ces

jours-ci, je n'en ai pas vu[120].» Sorte de trompe-l'oeil qui se

produit souvent à la suite de nos révolutions, et dont sont dupes

aussi bien les vaincus dans leur désespérance que les vainqueurs dans

leur orgueilleuse illusion. Les partis, pour disparaître sous le

premier coup de la défaite, ne sont pas anéantis. Le gouvernement de

Louis-Philippe s'apercevra trop tôt qu'il y avait encore des

légitimistes. L'opposition de ces derniers, en rétrécissant le terrain

sur lequel pourra s'établir le parti conservateur, sera l'une des

principales faiblesses du régime de 1830. Mais ce péril, dont toute la

gravité ne sera reconnue qu'après la catastrophe de 1848, n'était pas

vu au lendemain de la révolution de Juillet. Charles X embarqué, les

royalistes résignés ou désespérés, il semblait que le ministère n'eût

plus à s'inquiéter du gouvernement déchu ni du parti vaincu, mais

seulement à faire marcher le gouvernement nouveau et à s'entendre avec

les vainqueurs. De ce côté, venaient alors ses embarras.

[Note 119: Lamennais, encore catholique, se plaint, dans une lettre

d'octobre 1830, du trouble jeté dans les esprits par ces prédictions.]

[Note 120: _Réminiscences_, par COULMANN, t. II.]

Le moindre n'était pas le partage du butin. À peine entré en

possession de son administration particulière, chaque ministre vit

tout d'abord se poser devant lui la question du personnel. Rien de

surprenant sans doute qu'on destituât beaucoup de fonctionnaires et

que leurs places fussent distribuées entre les opposants de la veille.

Quand ceux-ci s'appelaient Villemain, Vitet, Mignet, Thierry,

Lenormant, de Barante, Dupin, Barthe, etc., la chose publique s'en

trouvait bien. Mais les rancunes et surtout les convoitises ne se

contentaient pas de ces changements raisonnables. «Il y a des hommes,

écrivait alors M. Thiers, qui, pour croire à une révolution, auraient

besoin de ne plus voir les mêmes édifices, quelques-uns de ne plus

rencontrer vivants les mêmes hommes, _d'autres, et c'est le plus

grand nombre, de se trouver en place_[121].» Quel assaut autour de

chaque fonction! La révolution avait tourné toutes les têtes; pas un

désir, pas une prétention qui ne se sentissent en quelque sorte

provoqués et qui n'attendissent du gouvernement une satisfaction

immédiate; pas un rêve d'intérêt ou de vanité qu'on ne regardât comme

facilement réalisable. Aucune des barrières élevées par les règles ou

par l'usage n'était demeurée debout. Quiconque avait joué un rôle dans

les trois journées se croyait un titre à une récompense, et cette

récompense était une place. Du coup, on prétendait arriver au premier

rang, sans souci des gradations hiérarchiques. Voyez tous ces

solliciteurs ou plutôt ces réclamants impérieux se précipiter sur la

capitale, à peine débarrassée de ses barricades! «Il y a dans Paris,

disait un plaisant observateur, quarante mille solliciteurs, et la

Gascogne n'a pas encore donné.» Les plus démocrates n'étaient pas les

moins avides; c'est ce qu'ils appelaient poursuivre «les conséquences

de Juillet»: témoin ce farouche républicain, arrêté lors d'une émeute

et dans la poche duquel on trouvait une supplique pour demander une

préfecture[122]. La Fayette était le patron complaisant de cette

clientèle, et l'on n'évaluait pas à moins de soixante-dix mille le

nombre des demandes apostillées par lui[123]. Toute sollicitation

était doublée d'une dénonciation contre les fonctionnaires en place.

Les plus humbles comme les plus hauts ne trouvaient pas grâce devant

le rigorisme des patriotes qui aspiraient à les remplacer. L'un des

limiers de cette meute affamée s'étant écrié un jour: «Savez-vous,

messieurs les ministres, ce que c'est qu'un carliste?» une voix

railleuse lui riposta: «Un carliste, c'est un homme qui occupe un

poste dont un autre homme a envie.» Cette fois, les rieurs furent du

bon côté; mais les assaillants ne se démontaient pas pour si peu.

Vainement le bon sens indigné et aiguisé de certains écrivains

dénonçait-il l'odieux et le ridicule de cette «insurrection des

solliciteurs[124]»; vainement le vaudeville les faisait-il figurer en

posture grotesque sur la scène des théâtres parisiens[125]; vainement,

dans l'âpre colère de ses _Iambes_, Barbier flétrissait-il la

«curée»[126]: rien n'arrêtait ce débordement de convoitises et de

délations. C'est le propre d'ailleurs de semblables appétits, qu'une

fois éveillés, ils ne sont jamais rassasiés. Et puis, pour un

satisfait, combien de mécontents! Ceux-ci passaient aussitôt à

l'opposition: opposition de principes, disaient-ils; quelques

personnes ont pu supposer, par exemple, que si Carrel s'était montré

bientôt le plus vif adversaire de la monarchie qu'il avait contribué à

fonder, c'était parce qu'on lui avait offert seulement la préfecture

du Cantal.

[Note 121: _La Monarchie de 1830_, p. 54.]

[Note 122: Cité par M. Dupin à la tribune, le 30 septembre 1830.]

[Note 123: _Seize mois, ou la Révolution et les révolutionnaires_, par

M. DE SALVANDY.]

[Note 124: M. Saint-Marc Girardin écrivait, le 16 août 1830:

«Aujourd'hui, c'est une tout autre insurrection: c'est l'insurrection

des solliciteurs; c'est la levée en masse de tous les chercheurs de

places; ils courent aux antichambres avec la même ardeur que le peuple

courait au feu. Dès sept heures du matin, des bataillons d'habits

noirs s'élancent de tous les quartiers de la capitale; le

rassemblement grossit de rue en rue. À pied, en fiacre, en cabriolet,

suant, haletant, la cocarde au chapeau et le ruban tricolore à la

boutonnière, vous voyez toute cette foule se grouper vers les hôtels

des ministres!... Le mouvement de l'insurrection se répand de proche

en proche, d'un bout de la France à l'autre. Chaque département envoie

ses recrues... Les victimes abondent; il y en a de toutes les époques.

Les héros aussi pullulent... Ceux qui ne sont pas battus ont aussi

leurs titres. L'Intimé aujourd'hui ne dirait plus:

Monsieur, je suis bâtard de votre apothicaire.

Il serait bâtard d'un des vainqueurs de la Bastille et oncle d'un des

braves du pont de la Grève. À ce titre, l'Intimé demanderait une place

de procureur général. L'armée ordinaire de l'insurrection intrigante,

c'est la délation. Personne n'est bon citoyen s'il a une place;

personne n'aime la patrie que les solliciteurs. Voici un receveur

général qui gagne 100,000 francs par an, c'est un Jésuite! Un préfet

qui en gagne 25,000, c'est un homme dévoué à l'ancien ordre de choses.

Avec tout cela l'inquiétude se répand dans les provinces, en même

temps que l'esprit d'intrigue et de cupidité.»]

[Note 125: Le 25 septembre, on représentait au Vaudeville la _Foire

aux places_, de Bayard. Au lever du rideau, les solliciteurs, réunis

dans l'antichambre du ministère, chantaient en choeur:

Qu'on nous place

Et que justice se fasse.

Qu'on nous place

Tous en masse.

Que les placés

Soient chassés!]

[Note 126: La _Curée_, publiée le 22 septembre 1830, fut le premier,

et peut-être le plus retentissant des _Iambes_ de Barbier. Paris,

disait le poëte, n'est plus qu'une sentine impure,

Un taudis regorgeant de faquins sans courage,

D'effrontés coureurs de salons,

Qui vont de porte en porte, et d'étage en étage,

Gueusant quelques bouts de galons,

Une halle cynique, aux clameurs insolentes,

Où chacun cherche à déchirer

Un misérable coin des guenilles sanglantes

Du pouvoir qui vient d'expirer.]

Un jour qu'il était assailli par une foule de solliciteurs, le baron

Louis ouvrit brusquement la porte de son cabinet: «Que me voulez-vous?

leur dit-il. Vos conseils? je n'en ai que faire. Des dénonciations? je

ne les écoute pas. Des places? je n'en ai qu'une à votre service;

c'est la mienne; prenez-la, si vous la voulez.» Puis il referma sa

porte. Mais il n'était pas beaucoup d'autres ministres capables d'une

telle résistance. Parmi eux, quelques-uns, comme M. Dupont de l'Eure,

n'en avaient même pas la volonté: ils étaient, on l'a vu, dans

l'intérieur de la place, complices de ceux qui voulaient l'envahir;

par eux, plus d'une fonction, notamment dans les parquets, était

livrée à des incapables et à des indignes, sans autre titre qu'un

certificat de civisme révolutionnaire[127]. D'autres membres du

cabinet eussent désiré défendre leur personnel: s'ils y parvenaient

parfois dans les parties les moins en vue de leurs administrations, ce

n'était pas sans faire sur d'autres points de bien regrettables

concessions. M. Guizot surtout était assailli de demandes et

d'exigences pour les postes dépendant de son ministère de l'intérieur.

Quand il pouvait garder ou reprendre sa liberté, il en profitait pour

nommer quelques fonctionnaires habiles et énergiques. Mais combien il

était surveillé et empêché! Il lui fallait recevoir presque

journellement ses anciens collègues de la société _Aide-toi, le ciel

t'aidera_, qui tendait à devenir un centre d'action purement

révolutionnaire, et souvent il croyait devoir prendre leur avis sur

les nominations de préfets. Du reste, quoiqu'il cédât, il accordait

beaucoup moins qu'on ne lui demandait: de là des plaintes, des

récriminations d'une amertume croissante, dans lesquelles de grandes

phrases sur l'intérêt et les droits de la révolution voilaient mal les

égoïsmes impatients et les ambitions déçues. Le ministre en était

réduit, pour se justifier, à publier un exposé où il énumérait toutes

les destitutions prononcées[128]. Sous la pression qu'il subissait, il

avait parfois la main malheureuse: «Je suis fâché, lui écrivait le

Roi, le 17 août 1830, d'avoir à vous avertir que deux de nos nouveaux

sous-préfets sont venus hier au Palais-Royal complétement ivres, et

qu'ils y ont été bafoués par la garde nationale. Mes aides de camp

vous diront leurs noms que j'oublie et que vous tairez par égard pour

leurs protecteurs. Nous ne nous vanterons pas de ces choix-là et nous

les remplacerons.» Si les ivrognes étaient rares, ne l'étaient pas

toujours assez les intrigants sans scrupule; ne l'étaient pas surtout

les brouillons pervertis par les habitudes et les sophismes

d'opposition, n'ayant d'autre éducation politique et professionnelle

que d'avoir appris par coeur et répété quelques phrases de journaux.

De plus, des fonctionnaires, arrivés ainsi par droit de conquête

révolutionnaire, se croyaient plutôt au service de la révolution que

de la monarchie; ils ne cherchaient pas tant à plaire à leurs chefs

hiérarchiques qu'au parti qui les avait poussés. Cette sorte

d'indépendance des agents inférieurs n'était pas le moindre embarras

ni la moindre faiblesse du gouvernement, et nous verrons plus tard

combien Casimir Périer devra dépenser d'efforts et d'énergie pour

remédier à l'anarchie administrative.

[Note 127: Au moment où l'on formait le ministère, le duc de Broglie

avait dit au Roi: «Si M. Dupont demeure quelques mois où il est,

attendez-vous à voir ce personnel de la magistrature qu'on a sauvé à

grand'peine dans la révision de la Charte, empoisonné de choix

détestables, vu le nombre et la diversité des vacances; plus de

rigoureuses conditions, plus de temps d'arrêt dans les tribunaux.»

(_Souvenirs_ du feu duc de Broglie.)]

[Note 128: 13 septembre 1830.]

Dans toutes les autres questions qui se posèrent à cette première

heure de la monarchie nouvelle, le ministère se montra tel que nous

venons de le voir, manifestant des velléités contradictoires suivant

les jours et surtout suivant les ministres, incapable de donner une

direction nette et ferme à l'opinion, et finissant presque toujours

par pencher vers la faiblesse. Certaines lois furent présentées et

votées qui étaient des satisfactions prévues à l'opinion libérale:

telles les lois rétablissant le jury pour les délits de presse,

soumettant à la réélection les députés promus à des fonctions

publiques, ou abrogeant la loi du sacrilége. Quelques actes, le

maintien du Conseil d'État défendu par le duc de Broglie, la

modération dont ce dernier, chargé du ministère des cultes, fit preuve

dans ses rapports avec les évêques, l'ordre que le baron Louis chercha

à rétablir dans l'administration des finances, révélèrent le désir de

résister aux préjugés et aux excitations révolutionnaires[129]. Mais

en peut-on dire autant du décret par lequel le Panthéon était enlevé

au culte, et de tant d'autres mesures qui n'avaient d'autre but que de

courtiser l'esprit de désordre et de révolte? En face de ceux qui

chantaient alors un dithyrambe à l'honneur des combattants des «trois

glorieuses», qui célébraient la beauté et la grandeur des barricades,

l'héroïsme, la vertu, la magnanimité des insurgés, qui racontaient

leurs propos, dessinaient leurs hauts faits, et créaient ainsi la

dangereuse légende du champ de bataille populaire, les ministres

n'eurent qu'une crainte, celle de n'être pas trouvés assez empressés

et assez enthousiastes. Que La Fayette se complût à proclamer la

«gloire» de cette «noble population des barricades», placée par «sa

conduite sublime au premier rang de la société française», il n'y a

pas lieu d'en être surpris. Mais M. Guizot lui-même se crut obligé de

lui faire écho; dans ses discours ou dans ses écrits officiels, il se

«félicita» que la «révolution» eût été une «oeuvre populaire»,

attribuant à cela «sa grandeur et sa simplicité»; il déclara que les

rues de Paris avaient été «le plus beau des champs de bataille», où

avait combattu une «population de héros», et le _National_ le loua

d'avoir parlé «le plus pur langage révolutionnaire[130]». Les

ministres ne paraissaient pas se rendre compte qu'ils faussaient ainsi

la conscience publique, qu'ils exaltaient et encourageaient des

passions et des violences qui rendaient tout gouvernement impossible,

et contre lesquelles il leur faudrait combattre à leur tour[131].

[Note 129: Bien que la politique suivie dans les affaires étrangères

fût surtout l'oeuvre du Roi, il est juste d'en faire aussi

partiellement honneur au ministère.]

[Note 130: C'est à l'occasion du préambule de la loi destinée à

accorder des récompenses nationales aux victimes de la révolution de

Juillet, que le _National_ a adressé ce compliment à M. Guizot.]

[Note 131: Les ministres ne tarderont pas à sentir l'inconvénient

d'une telle conduite. Peu de mois après la révolution, le 12 novembre

1830, madame Swetchine écrira: «On est honteux aujourd'hui, surtout

embarrassé, d'avoir si ridiculement exalté l'instrument dont on

s'était servi; on voudrait bien le briser; mais la peur domine, et

aussi cette conviction qu'on s'est ôté le droit de sévir.»]

Chaque jour, d'ailleurs, fournissait au pouvoir une occasion nouvelle

de montrer combien il s'inquiétait peu d'ébranler le respect de la

légalité, en glorifiant ceux qui l'avaient méconnue. Il s'était formé

une société de «condamnés politiques» qui demandaient, selon les

termes de leur pétition, «la part du banquet national» due aux

«avant-gardes des héros de Juillet». La Fayette, qui les avait pris

naturellement sous sa protection, voulut les présenter au Roi, pour

obtenir, a dit un de ses apologistes, non-seulement «une satisfaction

de justice», mais «une nouvelle consécration du principe de la

résistance à l'oppression». Le Roi ne crut pas pouvoir s'y refuser. Un

jour du mois d'octobre, «au grand scandale de la domesticité

doctrinaire[132]», dans les salons du Palais-Royal où se pressaient

les députations venues de toutes les parties de la France, l'aide de

camp de service appela à haute voix: «Messieurs les condamnés pour

délits politiques.» La Fayette s'avançant à leur tête: «Voilà, dit-il

au Roi, les condamnés politiques; ils vous sont présentés par un

complice.» Et le prince les accueillait avec une affabilité

expansive[133]. Plusieurs de ces condamnés reçurent des pensions; de

ce nombre fut Fieschi, qui s'était fabriqué de faux certificats[134].

On alla plus loin encore dans cet hommage rendu au passé

révolutionnaire: une loi prononça, avec un empressement et une

solennité qui pouvaient être pris pour une réhabilitation, le rappel

des régicides exilés. En Angleterre, après 1688, un des juges de

Charles Ier crut qu'il lui était permis de remettre le pied sur le

territoire britannique: le Roi et le Parlement furent d'accord pour le

repousser; ils ne lui firent grâce que de la vie. Qui sait si, en

agissant autrement, les hommes de 1830 n'ont pas affaibli, dans la

conscience publique, l'idée de l'inviolabilité de la personne royale,

et quelque peu contribué à créer les sophismes d'où sortiront bientôt

tant de tentatives meurtrières contre Louis-Philippe?

[Note 132: Expression de M. Sarrans.]

[Note 133: SARRANS, _La Fayette et la Révolution_, t. I, p.

310.--_Mémoires de La Fayette_, t. VI, p. 440.]

[Note 134: DE LA HODDE, _Histoire des Sociétés secrètes_, p. 32.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 1 / 7) · 第 25 / 98 题