LE PREMIER MINISTÈRE ET LA CRISE INTÉRIEURE

(11 août--2 novembre 1830)

I. Deux politiques en présence. La «Résistance» et le

«Mouvement». Personne alors ne songe à choisir nettement

entre ces politiques. État d'esprit de Louis-Philippe. Les

deux tendances représentées et comme mêlées dans le

ministère. Leur force comparée.--II. Charles X s'embarque à

Cherbourg. Le parti royaliste semble anéanti. Le partage des

places et l'insurrection des solliciteurs. L'administration

mal défendue par les ministres. Même faiblesse dans les

autres questions. Le pouvoir se croit obligé à courtiser

l'esprit de désordre et de révolte.--III. L'état de la

presse. Les clubs. Les manifestations séditieuses.

Impuissance de la répression.--IV. La royauté abaissée et

faussée. Le roi-citoyen. Louis-Philippe et Henri IV.--V.

Détresse des affaires et malaise général. Velléité de

réaction dans le public et dans une partie du ministère.

Discussion sur les clubs à la Chambre. La population

disperse elle-même le club des Amis du peuple.--VI. La

Chambre, ses incertitudes, son impopularité et sa

lassitude.--VII. Mise en accusation des ministres de Charles

X. Passions excitées. Adresse de la Chambre, invitant le Roi

à supprimer la peine de mort. Colère des révolutionnaires.

Émeutes des 17 et 18 octobre. Attitude pitoyable des

ministres.--VIII. Discrédit du ministère. M. Guizot et le

duc de Broglie veulent s'en dégager. Ils conseillent de

faire l'épreuve de la politique de laisser-aller.

Dissolution du cabinet.

I

Dès le premier jour, le gouvernement de 1830 a eu, à l'extérieur, une

conduite décidée, habile. En est-il de même à l'intérieur? Si les

barricades sont enlevées, on est loin d'en avoir fini avec la

révolution. Le peuple est dans la rue, les esprits hors de voie, les

imaginations à la fois troublées et excitées, les passions et les

convoitises déchaînées. Ce qui, dans l'organisation sociale et

politique, n'a pas été jeté à terre durant les trois jours est

ébranlé et pour ainsi dire déraciné; il semble que chacun se croie le

droit de tout détruire et s'attende à voir tout remplacer. Le péril

est grand. Comme naguère, quand il s'est agi de reviser la Charte,

deux politiques sont en présence, qui se dégagent plus ou moins

nettement dans la confusion du moment: l'une, désireuse de saisir ce

point d'arrêt si difficile à trouver sur la descente révolutionnaire,

et préoccupée d'abord de contenir les forces désordonnées qui ont été

mises en mouvement; l'autre, empressée ou résignée à leur laisser le

champ libre, même à leur donner un nouvel élan, et, sous prétexte de

vouloir «toutes les conséquences de Juillet», ne tendant qu'à

développer la révolution au dedans et à la propager au dehors.

Doit-on, suivant la parole de M. de Rémusat, «regarder la révolution

comme faite et ne viser qu'à la durée du résultat, ou la prendre comme

un commencement et perpétuer l'état révolutionnaire? En un mot,

doit-on s'établir dans ses conquêtes, ou conquérir l'inconnu?»

Politiques fort opposées et qui vont se résumer en deux mots, la

«résistance» et le «mouvement».

Parmi les hommes politiques, parmi les meneurs parlementaires qui ont

assumé ou reçu des événements la conduite de la révolution et qui,

après avoir fait la monarchie nouvelle, semblent ses tuteurs et ses

régents, nul alors ne se pose aussi nettement la question, nul surtout

n'est en goût et en mesure d'y répondre. S'ils le tentaient, leur

désaccord apparaîtrait, et il s'ensuivrait une séparation dont aucun

d'eux n'ose prendre l'initiative. On ne veut pas encore s'avouer ni

avouer au public que les 221 n'étaient qu'une coalition hétérogène,

unie momentanément pour une campagne d'opposition. Vainement donc

chercherait-on de ce côté une direction précise et une puissante

impulsion.

La couronne va-t-elle suppléer à ce qui manque dans l'action

parlementaire? Trouverons-nous là une volonté résolue à choisir entre

les routes opposées qui se présentent au sortir du carrefour

révolutionnaire? Le Roi va-t-il faire preuve, à l'intérieur, de la

résolution habile qu'il montre, à ce moment même, dans les affaires

étrangères? Avant peu, en effet, la politique de Louis-Philippe se

manifestera au dedans, non moins décidée, non moins «résistante» qu'au

dehors; elle lui sera à ce point personnelle qu'il l'appellera _son

système_, et il l'appliquera jusqu'au bout avec une persévérance que

quelques-uns qualifieront d'obstination. Mais, à l'heure où nous

sommes,--soit que le prince n'ait pas encore son opinion faite, soit

qu'il juge inutile ou imprudent de la manifester,--il paraît disposé à

garder, à l'intérieur, entre les tendances contraires, une réserve et

une sorte de neutralité calculées. Louvoyer, gagner du temps, ne pas

prendre d'initiative; s'abstenir dans le doute[110],--et sa

clairvoyance à discerner les côtés faibles ou périlleux de toute

décision lui donne sans cesse une raison nouvelle de douter; lâcher

beaucoup au besoin, sauf à reprendre plus tard; laisser l'expérience

révolutionnaire se continuer, dans l'espoir que le mal s'usera de

lui-même; attendre, pour se mettre à la tête de la réaction, que le

pays en ait compris à ses dépens la nécessité; jusque-là ménager tout

le monde, chercher à satisfaire les partis les plus opposés, éviter ou

ajourner tous les conflits, fût-ce au prix d'inconséquences et de

capitulations: telle est la tactique que Louis-Philippe semble alors

vouloir suivre. Il regarderait comme une folie inutilement périlleuse

d'engager tout de suite une lutte ouverte contre l'opinion avancée.

Les journées de Juillet, la scène récente de l'Hôtel de ville, lui ont

laissé une impression singulièrement vive et présente de la faiblesse

du gouvernement et de la puissance de la révolution. Celle-ci lui

apparaît comme une force dominante, irrésistible, qu'on ne saurait

heurter de front sans se faire briser, qu'on peut tout au plus éviter

par adresse, endormir en la cajolant et désintéresser en lui faisant

sa part. Il n'est pas d'ailleurs dans son tempérament de rien

brusquer, non que la décision ou le courage lui manquent, mais il se

défie volontiers de ses forces. Peu porté aux illusions, tout au plus

espère-t-il tourner la difficulté du moment; il ruse avec elle plutôt

qu'il ne l'aborde en face, et estime qu'en un pareil temps, c'est déjà

beaucoup de durer au moyen d'expédients successifs[111].

[Note 110: «Je dis toujours: Dans le doute, abstiens-toi», écrivait

alors le Roi à M. Guizot, dans une lettre intime.]

[Note 111: M. Guizot a dit plus tard de Louis-Philippe, en causant

avec M. Senior: «Plein de bravoure personnelle, il était timide en

politique; il préférait l'adresse à la force, et cherchait toujours à

tourner les obstacles, au lieu de les attaquer de front.»]

Ainsi que l'a finement observé M. Guizot, l'expérience acquise par

Louis-Philippe contribuait à le rendre plus hésitant devant la

révolution. Comme chez tous les hommes de sa génération, les souvenirs

qui demeuraient en lui les plus vivants, qui obsédaient le plus son

imagination et agissaient le plus sur sa volonté, étaient ceux qui se

rapportaient aux dernières années du siècle précédent. Adolescent et

tout frais sorti d'une éducation à la Jean-Jacques, il s'était associé

avec ardeur aux événements comme aux idées de 1789, et en avait reçu

une empreinte ineffaçable. Il n'avait pas ressenti moins vivement les

déceptions qui avaient suivi; le crime et bientôt la mort de son père,

la proscription qui l'avait lui-même frappé, lui avaient fait jouer,

dans cette effroyable tragédie, un rôle qui n'était pas de nature à

diminuer la vivacité et la profondeur de ses impressions. Sous

l'action de ces souvenirs contradictoires, les uns entraînants, les

autres pesants, il était à la fois très-imbu de certaines idées

révolutionnaires et très-soucieux des périls qui en résultaient, en

somme assez perplexe et quelque peu désabusé sur le résultat final.

Mais son sentiment dominant était celui de la force supérieure et

presque fatale de ce mouvement, aussi bien dans les réformes

généreuses auxquelles, jeune prince, il avait applaudi, que dans les

violences destructives dont il avait été victime. On conçoit quel

devait être l'effet d'une telle disposition d'esprit, au lendemain des

journées de Juillet, en face du réveil et du nouveau triomphe de la

révolution. De là, ce laisser-aller qui révélait à la fois un vieux

reste de sympathie et une timidité mélangée d'effroi et de

découragement. Il faudra plusieurs mois de douloureuse et périlleuse

épreuve avant que Louis-Philippe domine cette séduction et cette

défaillance. Encore le fera-t-il jamais bien complétement? Si, en

février 1848, il n'a pas su se défendre, c'est que, cette fois encore,

il a été paralysé par la même impression fataliste, et presque

superstitieuse, de la force révolutionnaire[112].

[Note 112: Dans ses dernières années, cependant, Louis-Philippe avait

perdu beaucoup de ses illusions sur 89; il écrivait en parlant de

cette époque: «Nous avons fait tant de sacrifices, tant d'abandons,

tant de destructions, que nous avons rendu la monarchie impossible,

sans rendre la république possible.» (Cité dans une lettre écrite par

le duc Pasquier, en 1857.)]

Cette impuissance générale à prendre parti pour une politique

déterminée, s'était manifestée, on l'a vu, dès le premier jour, dans

la composition même du ministère. Il semblait que, loin d'être pressé

de faire un choix entre les deux politiques, on eût voulu en quelque

sorte les fondre, faire marcher ensemble les hommes qui représentaient

l'une et l'autre, et continuer au pouvoir la coalition qui s'était

nouée dans l'opposition. Ainsi avait-on mis côte à côte et, en quelque

sorte, pêle-mêle dans ce cabinet, les hommes du «mouvement» et ceux de

la «résistance», d'une part M. Laffitte, M. Dupont de l'Eure, M.

Bignon, le général Gérard, de l'autre le duc de Broglie, M. Guizot, M.

Casimir Périer, M. Dupin, le comte Molé, le baron Louis, le général

Sébastiani. S'était-on flatté d'atteindre à la fois deux buts opposés,

de donner des gages aux révolutionnaires et de rassurer les

conservateurs: tel ministre servant à dire aux premiers: «Ne bougez

pas, je suis là»; tel autre aux seconds: «N'ayez peur, j'y suis.»

À compter les têtes, les conservateurs avaient la majorité dans le

cabinet. Sept contre quatre, ils occupaient les ministères les plus

considérables; l'Intérieur, avec M. Guizot; les Affaires étrangères,

avec M. Molé; les Finances, avec le baron Louis. Leur supériorité de

talent était incontestable. Mais tous ces avantages étaient compensés,

et au delà, par la popularité que les circonstances assuraient aux

représentants de l'autre politique. M. Laffitte, alors à l'apogée de

sa vaniteuse importance, avait une situation à part auprès du roi

qu'il se flattait d'avoir «fait». M. Dupont de l'Eure passait pour

nécessaire: sa démission, qu'il était toujours prêt à offrir avec une

sorte d'indépendance bourrue, eût dénoncé avec éclat la royauté

nouvelle aux colères de ce parti révolutionnaire qu'on ne se croyait

pas la force de braver. Tous deux, d'ailleurs, se savaient soutenus et

protégés par La Fayette, dont le préfet de la Seine, M. Odilon Barrot,

était l'agent dévoué. Le Roi lui-même affectait d'accorder aux hommes

du «mouvement», sinon la réalité de sa confiance, du moins les

démonstrations les plus apparentes de sa sympathie. Réservé, presque

froid avec M. Guizot, avec le duc de Broglie et surtout avec M.

Casimir Périer, il témoignait à M. Laffitte une affectueuse

familiarité. Il permettait tout à l'humeur chagrine de M. Dupont de

l'Eure et subissait ses boutades avec une sorte de déférence. Pour La

Fayette, surtout, quelle dépense de caresses! On eût dit que

Louis-Philippe estimait nécessaire de prolonger l'embrassade commencée

le 31 juillet, sur le balcon de l'Hôtel de ville. «Il vaut mieux,

répondait-il à un diplomate, que vous me soyez présenté par le général

que par tous mes ministres ensemble: c'est mon ami et mon

protecteur[113].» D'ailleurs, ne fussent-ils pas prépondérants, la

seule présence des hommes de gauche dans le ministère avait de

redoutables conséquences. Ce n'est pas sans péril qu'on laisse les

révolutionnaires,--en la personne de leurs représentants ou seulement

de leurs protecteurs et de leurs complaisants,--prendre une part

quelconque au gouvernement. La satisfaction donnée ainsi à ce parti

peut un moment le détourner des attaques ouvertes; mais elle lui

fournit l'occasion d'exercer, au cour même du pouvoir et des forces

sociales, une action dissolvante plus funeste que toutes les attaques.

[Note 113: SARRANS, _Louis-Philippe et la contre-révolution_, t. Ier,

p. 218.]

De leur côté, les conservateurs du cabinet n'étaient guère en état

d'agir avec ensemble et énergie: il y avait entre eux divergence de

vues et contradiction de caractère. Quelques-uns étaient résolus à se

renfermer dans leurs attributions spéciales. D'autres se réservaient

par timidité ou par calcul, d'autant moins disposés à se compromettre

qu'avec leurs collègues de gauche ils ne pouvaient compter sur cette

discrétion vulgaire qui garantit la liberté intérieure du

gouvernement. «Nous étions percés à jour, a raconté plus tard l'un des

membres du cabinet; la chambre à coucher de M. Dupont de l'Eure était

ouverte, dès le matin, à tous les suppôts de la basoche, et, le soir,

le salon, où M. Laffitte faisait son éternel piquet, l'était à tout le

tripot de la Bourse: c'étaient deux clubs où les curieux venaient aux

nouvelles, pour en faire tel usage que de raison ou de déraison[114].»

Les plus décidés parmi les ministres, M. Guizot et le duc de Broglie

par exemple, ne se sentaient pas les hommes du moment; il leur

semblait que la loyauté constitutionnelle de leur conduite sous la

Restauration était, aux yeux mêmes de leurs amis, un souvenir

compromettant: les titres révolutionnaires comptaient seuls[115]. Du

reste, ni l'un ni l'autre n'avait alors sur la politique de résistance

les idées nettes et les volontés arrêtées qui ont apparu plus tard,

dans leur langage et leur conduite; ils ne croyaient pas surtout

l'heure venue de pratiquer cette politique et de lui donner un

caractère offensif. «Tout ce qu'on peut espérer du meilleur ministère

possible, disait alors le duc de Broglie, c'est qu'il tienne pour le

moment la position, qu'il ne laisse pas trop entamer ni les données

essentielles de la monarchie ni les conditions vitales du pouvoir, et

qu'il ménage au bon sens public le temps de reprendre le haut du

pavé.» Plus tard, rappelant les souvenirs de cette époque, le même

homme d'État écrivait: «Amortir les premiers coups d'une réaction

inévitable, sauver ce qui reste debout du principe monarchique, gagner

du temps en parant au plus pressé, préparer enfin la réaction de la

réaction, c'était notre tâche, à peu près notre plan et tout au plus

notre espérance[116].» Si modeste que fût la tâche, on comprend la

timidité et l'incertitude de l'espérance. De l'aveu d'un de ses

membres, M. Guizot, le cabinet était, par sa composition même, «hors

d'état d'échapper à la confusion des idées, des prétentions, des

chances, qui s'agitaient autour de lui», et il apparaissait «plus

propre à accroître qu'à dissiper cette fermentation confuse[117]». Il

n'était pas d'ailleurs appelé à une longue existence, et trois mois ne

se seront pas écoulés que nous le verrons réduit à se dissoudre

lui-même.

[Note 114: Cf. les _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.--Un jour, M.

Dupin révélait au conseil qu'un personnage, proposé pour un haut

poste, avait subi un procès scandaleux en cour d'assises; peu après,

le candidat évincé, mis au courant de ce qui s'était passé, venait

demander raison au ministre qui avait révélé ses antécédents.

(_Mémoires de M. Dupin._)]

[Note 115: M. Guizot s'étant un jour risqué à mal parler de certains

agitateurs, M. Salverte lui répondit: «Les hommes dont vous parlez

peuvent avoir des opinions exaltées... Gardez-vous pour cela de les

traiter comme des ennemis... _Souvenez-vous que ces hommes ont

combattu avant nous._»]

[Note 116: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.]

[Note 117: _Mémoires de M. Guizot_, t. II, p. 40 et 41.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 1 / 7) · 第 24 / 98 题