II

Une première tâche s'imposait tout d'abord à la diplomatie du

gouvernement de 1830: celui-ci, suivant l'expression d'un de ses amis,

ne pouvait pas «rester au coeur de l'Europe comme une aventure à la

Mazaniello»; il devait se faire agréer et «reconnaître» par les autres

puissances. Aussi, dès le début, s'efforça-t-il de les y disposer par

les assurances les plus pacifiques. Avec quel soin, répudiant les

préjugés qui régnaient autour de lui, il tâchait de dissimuler au

dehors cette face populaire qu'il se croyait obligé de montrer au

dedans! Ce qui s'appelait une «heureuse et glorieuse révolution» dans

les proclamations destinées aux Français, devenait, dans les lettres

aux souverains étrangers, une «catastrophe qu'on aurait voulu

prévenir[69]». La nouvelle monarchie se présentait à l'Europe, moins

comme le produit et le complément que comme le frein et le correctif

de cette révolution, comme une garantie contre les périls qui

pouvaient en résulter; ce qui faisait dire au _National_, fort irrité:

«On ne notifie pas aux cabinets étrangers l'avénement de

Louis-Philippe», mais «on se met à genoux» devant eux, et «on leur

demande grâce pour la liberté grande que la France a prise de renvoyer

ses princes légitimes». À l'heure où il était réduit à subir, dans son

palais, une garde composée d'ouvriers en carmagnole, à chanter la

_Marseillaise_ sur son balcon, à embrasser La Fayette et à prendre M.

Dupont de l'Eure pour garde des sceaux, le Roi se préoccupait, à

l'extérieur, de donner des gages de bonne tenue, de faire figure de

gouvernement bien né; il confiait la direction des affaires étrangères

à un homme de grand nom, ancien ministre de la Restauration, nullement

engagé dans le mouvement démocratique, au comte Molé; par une

initiative toute personnelle[70] et plus significative encore, il

envoyait comme ambassadeur à Londres le prince de Talleyrand, ce

personnage étrange, ce grand seigneur et cet évêque d'ancien régime

qui, après avoir successivement joué les premiers rôles de la

révolution, de l'empire et de la Restauration, venait, à

soixante-seize ans, présenter à l'Europe la monarchie qu'il avait

contribué à faire sortir d'une insurrection victorieuse. Charger ainsi

l'ancien plénipotentiaire de Louis XVIII au congrès de Vienne de

personnifier en quelque sorte le gouvernement de 1830 auprès des

chancelleries d'Europe, n'était pas sans quelque hardiesse, au moment

où les esprits étaient si montés contre les traités de 1815. Certains

ministres n'acceptèrent ce choix qu'avec peine: «C'était beaucoup, dit

le duc de Broglie, pour la fatuité populaire de M. Laffitte, pour la

rusticité gourmée de M. Dupont de l'Eure, pour les souliers ferrés de

M. Dupin, beaucoup pour la plèbe arrogante et vulgaire qui croyait

disposer de nous et n'avait pas tout à fait tort[71].» Ces mécontents

pouvaient d'ailleurs facilement s'apercevoir que l'autorité de

l'ambassadeur était bien supérieure à son titre; que, depuis le

premier jour, il dirigeait en réalité toute la diplomatie du nouveau

règne, et que si on l'avait envoyé à Londres au lieu de le mettre au

ministère des Affaires étrangères, c'était seulement pour qu'il ne fût

pas à portée de certaines attaques. M. Molé lui-même ne se voyait pas

sans quelque ombrage un collaborateur si considérable et si

indépendant. Mais le Roi, par sa fermeté adroite, triompha de toutes

les préventions, et le bon effet produit en Europe par ce choix,

notamment la satisfaction des «papiers anglais» qu'il lisait plus

attentivement que les journaux de Paris, lui prouvèrent qu'il ne

s'était pas trompé.

[Note 69: Telle est la lettre de Louis-Philippe au czar Nicolas,

lettre dont la publication indiscrète souleva de vives colères dans

les journaux de gauche. Les mêmes expressions se retrouvent dans la

lettre à l'empereur d'Autriche. (_Mémoires de Metternich_, t. V, p.

26.) Voir aussi le compte rendu des trois entretiens que le général

Belliard, envoyé de Louis-Philippe, eut avec M. de Metternich, le 27,

le 30 août et le 8 septembre, (_Ibid._, t. V, p. 17 à 26.)]

[Note 70: Le Roi dressa lui-même, de sa main, la liste de ses

ambassadeurs.]

[Note 71: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.]

Il importait d'autant plus de contenter l'Angleterre, qu'alors son

attitude était de nature à diminuer les difficultés que rencontrait la

reconnaissance du gouvernement français en Europe. Sans doute, le

ministère tory avait été, au premier moment, quelque peu offusqué des

événements de Paris: le duc de Wellington, interrogé sur le parti

qu'il prendrait: «D'abord un long silence, avait-il répondu; puis nous

nous concerterons avec nos alliés pour parler.» Mais la révolution

était applaudie par l'opinion populaire de Londres et des grandes

villes: l'éloge des vainqueurs de Juillet était à l'ordre du jour dans

les meetings; la _Revue d'Édimbourg_, organe des whigs, publiait un

article enthousiaste où elle proclamait que «la liberté anglaise avait

triomphé sur le champ de bataille de Paris». Le cabinet, ébranlé par

le mouvement de la réforme parlementaire, était obligé de tenir compte

de ces dispositions de l'esprit public. De plus, si le renversement de

Charles X blessait les tories dans leurs principes, il flattait les

ressentiments qu'avait éveillés chez eux la politique extérieure de la

Restauration. L'Angleterre ne s'était-elle pas sentie naguère menacée

d'isolement, par le rapprochement de la France avec les puissances

continentales? N'avait-elle pas été surtout indisposée et effrayée par

les projets d'alliance franco-russe? Tout récemment, l'expédition

d'Alger ne venait-elle pas de raviver ces vieilles jalousies

britanniques que déjà, plusieurs années auparavant, la guerre

d'Espagne avait irritées? Les hommes d'État d'outre-Manche en

voulaient même particulièrement à M. de Polignac, sur lequel, pendant

son ambassade à Londres, ils s'étaient imaginé avoir mis la main. La

révolution, si déplaisante qu'elle leur parût à d'autres égards, leur

offrait donc cette compensation qu'elle frappait un gouvernement dont

ils croyaient avoir à se plaindre, et qu'elle empêchait la France de

reprendre, au moins avant longtemps, la politique qui les avait

inquiétés. Par ces raisons, le cabinet anglais, sans se séparer de la

Sainte-Alliance, tacitement et spontanément reformée[72], se trouvait

préparé à accueillir les ouvertures qui lui étaient faites de Paris,

et à donner aux autres puissances le signal de reconnaître

Louis-Philippe. Le duc de Wellington constatait sans doute que la

révolution de Juillet était une violation des traités de Vienne et

«ouvrait un _casus foederis_», mais il ajoutait que Charles X «s'était

exposé à son malheur, et que ce serait une folie de prendre les armes

pour le remettre sur le trône[73]». Dès le 20 août, lord Aberdeen

avertissait M. de Metternich qu'il garderait la neutralité aussi

longtemps que le nouveau gouvernement serait sage[74]. Le langage tenu

alors à la France par le ministère anglais pouvait se résumer ainsi:

«Nous ne vous aimons pas, cependant nous ne vous ferons pas la guerre;

nous vous reconnaîtrons, mais nous vous observerons[75].» Le 31 août,

l'ambassadeur britannique, lord Stuart de Rothsau, remettait ses

lettres de créance, et, le 20 septembre, M. de Talleyrand pouvait

s'embarquer pour Londres.

[Note 72: Dans la dépêche confidentielle que nous avons déjà citée et

que le duc de Broglie adressait à M. Bresson, le 12 octobre 1835, nous

lisons ce qui suit sur l'attitude de l'Angleterre, lors de la

révolution de 1830: «L'effroi a coalisé tous les cabinets. Je n'en

excepte point le cabinet de Londres. La ligue s'est formée, ce cabinet

y compris. Si le ministère de lord Wellington se fût maintenu au

pouvoir, l'Angleterre aurait fait partie de l'alliance défensive

contre la France; elle en a fait partie pendant quelques mois. La

France serait demeurée entièrement isolée. L'Angleterre aurait

contribué à modérer, à contenir les confédérés, mais elle se serait

bornée à prendre vis-à-vis d'eux le rôle que la Prusse et l'Autriche

exercent en ce moment vis-à-vis de la Russie.» (_Documents inédits._)]

[Note 73: _Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, par K. HILLEBRAND, t.

I, p. 20.]

[Note 74: _Eod. loco._]

[Note 75: _Histoire de la politique extérieure du gouvernement

français (1830-1848)_, par le comte D'HAUSSONVILLE. Publié en 1850,

dans la _Revue des Deux Mondes_, pour défendre la monarchie qui venait

d'être renversée, cet écrit de circonstance s'est trouvé être une

histoire définitive qui depuis lors n'a pas été dépassée.]

Les dispositions étaient moins favorables chez les trois grandes

puissances continentales. Aucune d'elles ne voulut répondre à la

demande de reconnaissance sans s'être concertée avec les deux autres,

marquant ainsi que la Sainte-Alliance s'était reconstituée en face de

la France, redevenue suspecte. Le czar Nicolas tenait alors une place

considérable en Europe. Offensé dans le rôle qu'il s'était attribué de

protecteur suprême des principes d'autorité et de légitimité, blessé

dans son attachement personnel à la branche aînée des Bourbons,

troublé dans les calculs d'une politique qui avait cru pouvoir compter

sur l'alliance française, tout était de nature à lui faire considérer

avec un ressentiment indigné la révolution de Juillet, avec une

dédaigneuse animosité la royauté bourgeoise et parlementaire qui en

était issue. À entendre les premières paroles qu'il avait prononcées,

non sans un fracas voulu, on avait pu le croire résolu à ne jamais

reconnaître Louis-Philippe et à peser sur ses alliés de Vienne et de

Berlin pour qu'ils imitassent son refus. Un moment même, il parut sur

le point de donner le signal d'une sorte de croisade contre la France.

Mais, dans les cours d'Autriche et de Prusse, avec les mêmes principes

et les mêmes répugnances, il y avait plus de prudence et moins de

passion.

M. de Metternich, qui depuis longues années gouvernait l'Autriche, ou

du moins la diplomatie autrichienne, était aussi dévoué que Nicolas

aux principes de la Sainte-Alliance, plus dévoué même, car avant 1830

il avait souvent eu occasion de reprocher à la Russie ses infidélités,

et c'est lui qui, à la nouvelle des événements de Juillet, avait parlé

le premier de revenir à l'action commune des puissances continentales.

Sa répulsion pour l'esprit de propagande et de conquête, auquel la

coalition avait voulu faire obstacle, était celle d'un témoin

épouvanté de la révolution française et d'un vaincu de Napoléon; de

cette répulsion, il s'était fait un dogme absolu: c'était sa raison

d'être. Il avait trouvé la Restauration trop libérale[76], à plus

forte raison la monarchie de Juillet; il ressentait d'ailleurs pour

nos gouvernements improvisés et précaires, pour leurs agents, parvenus

éphémères d'une politique si mobile, la méfiance et le dédain d'un

ministre qui comptait déjà plus de vingt années de pouvoir

continu[77]. Mettant son amour-propre à ne pas être dupe de ce qu'il

appelait les sophismes démocratiques et les chimères libérales, d'une

confiance en soi qui allait jusqu'à la naïveté[78], se plaisant à

afficher, avec une sérénité supérieure aux entraînements du jour, le

goût de l'immobilité, il prenait volontiers le rôle d'une sorte de

Cassandre, chargée de dénoncer aux gouvernements les progrès de la

révolution. Assez découragé, du reste, au fond, sur le résultat

dernier de la lutte qu'il avait ainsi entreprise. «Ma pensée la plus

secrète, disait-il à M. de Nesselrode, le 1er septembre 1830, est que

la vieille Europe est au commencement de la fin. Décidé à périr avec

elle, je saurai faire mon devoir, et ce mot n'est pas seulement le

mien, c'est également celui de l'Empereur. La nouvelle Europe n'est,

d'un autre côté, pas encore à son commencement: entre la fin et le

commencement, se trouvera un chaos[79].» C'est le sentiment du péril

que cette révolution faisait courir à l'Europe et en particulier à

l'édifice, par certains côtés, fragile et mal lié, de la monarchie

autrichienne, qui lui faisait tant désirer, malgré des divergences

politiques, une union étroite avec la Russie. Toutefois, s'il avait

une haute idée des forces du Czar, il se méfiait de ses incartades;

et s'il était décidé à ne jamais se séparer de lui, il ne renonçait

pas à le contenir. Esprit sagace, bien que souvent un peu fermé,

devenu supérieur par la longue pratique des grandes affaires de

l'Europe; beaucoup moins absolu dans sa conduite que dans ses

programmes; ne se refusant pas, en dépit de ses thèses orgueilleuses,

à démêler ce qui était possible; ayant vu passer trop d'hommes et trop

d'événements pour être facilement effaré, se piquant d'assister à tout

avec un sang-froid et même une impassibilité qui en imposaient et

n'étaient pas la moindre raison de son prestige; mettant parfois une

sorte de coquetterie à démentir la réputation qu'on lui faisait, à

faire montre d'un esprit calme, impartial et libre, plein de bonne

grâce, et à paraître capable de comprendre, d'admettre, s'il était

nécessaire, les changements qu'il regrettait[80]; par-dessus tout,

prudent, timide même, volontiers temporisateur quand il fallait agir,

M. de Metternich n'était pas disposé à se jeter tête baissée et les

yeux fermés dans l'aventure où voulait l'entraîner la colère du Czar.

D'ailleurs, cette révolution de 1830, qui répugnait à ses principes,

aidait du moins par un côté sa politique. Plus peut-être encore que le

gouvernement anglais, il avait redouté, sous la Restauration,

l'alliance franco-russe. Les journées de Juillet l'avaient sur ce

point pleinement rassuré. De là, avec beaucoup de méfiance et quelque

dédain, une sorte de complaisance pour cette monarchie nouvelle qu'un

abîme séparait de la Russie, qui était contrainte à ménager

l'Autriche, et dont la seule apparition avait raffermi entre

Saint-Pétersbourg et Vienne l'alliance de 1813, naguère en péril.

[Note 76: Il reprochait à Louis XVIII d'avoir «élevé un trône entouré

d'institutions républicaines», et tout en blâmant M. de Polignac pour

son incapacité, il louait les doctrines des Ordonnances et y

retrouvait ses propres principes. (_Mémoires de Metternich_, _passim_;

cf. notamment t. V, p. 12 et 83.)]

[Note 77: Quelques années plus tard, causant avec un Américain, M. de

Metternich lui faisait remarquer que, ministre d'Autriche depuis

vingt-sept ans, il avait eu à traiter avec vingt-huit ministres des

affaires étrangères en France. Dans la même conversation, il se

plaisait à répéter: «Je travaille pour demain, c'est avec le lendemain

que mon esprit lutte.» (_Life, letters and journals of G. Ticknor_,

Boston, 1876, p. 15.)]

[Note 78: Dans ses _Mémoires_, M. de Metternich se proclame «étranger

aux aberrations de son temps». En 1848, rencontrant M. Guizot à

Londres, il lui disait: «L'erreur n'a jamais approché de mon

esprit.--J'ai été plus heureux, lui répondait finement M. Guizot; je

me suis aperçu plus d'une fois que je m'étais trompé.»]

[Note 79: _Mémoires de Metternich_, t. V, p. 23.]

[Note 80: Dans cette même conversation avec M. Ticknor, dont nous

parlions tout à l'heure, M. de Metternich disait: «Je suis modéré en

toutes choses, et je m'efforce de devenir encore plus modéré; j'ai

l'esprit calme, très-calme; je ne suis passionné pour rien; aussi je

n'ai pas de sottise à me reprocher; mais je suis souvent mal compris.

On me croit absolu en politique: je ne le suis pas.»]

Le vieux roi de Prusse, Frédéric-Guillaume III, était, lui aussi,

attaché aux principes de la monarchie absolue et aux traditions de la

Sainte-Alliance; il ne refusait jamais son concours à M. de

Metternich, quand il s'agissait de conjurer, en Allemagne et au

dehors, «l'esprit subversif de nouveautés[81]». N'est-ce pas lui qui

devait par son testament recommander à son successeur de ne jamais

rompre avec le Czar ou avec l'empereur d'Autriche? Mais, sensé,

honnête, répugnant aux violences, las des longues et rudes épreuves de

sa vie, après avoir connu Iéna et Waterloo, après avoir vu Napoléon à

Berlin et s'être vu lui-même à Paris, il désirait surtout le repos. Il

n'écoutait pas les hobereaux ou les officiers qui brûlaient de

reprendre la croisade de 1813, et il se sentait plus porté à suivre

les conseils de modération que lui donnaient les hommes éminents de la

Prusse, Niebuhr, Stein et Humboldt. Aussi est-ce peut-être sur ce

point du continent que la monarchie de Juillet rencontra alors les

dispositions les moins hostiles.

[Note 81: Au moment de la révolution de Juillet, M. de Metternich se

félicitait de trouver le roi de Prusse «dans les dispositions

invariablement correctes qu'il lui connaissait depuis nombre d'années,

dispositions que les événements d'Orient et l'aspect des dangers

croissants en France n'avaient pu que raffermir». (_Mémoires de

Metternich_, t. V, p. 62.)]

Les gouvernements d'Autriche et de Prusse empêchèrent tout d'abord que

rien ne fût brusqué. C'était beaucoup pour le maintien de la paix. Ce

répit permit à Louis-Philippe d'atténuer les préventions dont il était

l'objet. Ses protestations si nettement pacifiques et conservatrices,

celles que faisaient ses envoyés, ne pouvaient pas ne pas produire

quelque impression sur les cours de Vienne et de Berlin[82].

L'inquiétude n'y disparaissait pas complétement: M. de Metternich et

Frédéric-Guillaume III doutaient, sinon de la sincérité du Roi, du

moins de sa force; mais, pour le moment, ils lui tenaient compte de

ses bonnes intentions; et tout en déclarant bien haut que la moindre

prétention de toucher aux traités de 1815, que la moindre tentative de

propagande révolutionnaire amèneraient aussitôt la guerre, ils ne se

refusèrent pas à suivre l'exemple de l'Angleterre et à reconnaître la

monarchie nouvelle[83]. Ils le firent en termes à peu près identiques,

et presque simultanément. À cette occasion, M. de Metternich exposa

très-nettement à l'envoyé du roi des Français, le général Belliard,

les sentiments dans lesquels son gouvernement consentait à faire cette

reconnaissance. «L'Empereur, disait-il, abhorrait ce qui venait de se

passer en France»; «les épithètes de fausse et de périlleuse» ne lui

paraissaient «caractériser qu'imparfaitement la situation de la

monarchie nouvelle»; il estimait que «l'ordre de choses actuel ne

pouvait pas durer»; mais, en même temps, il comptait que l'instinct de

conservation amènerait le Roi et ses ministres à «se placer sur une

ligne d'action qui leur deviendrait commune avec tous les

gouvernements de l'Europe». «C'est cette conviction, ajoutait le

chancelier, qui, aux yeux de l'Empereur, peut uniquement excuser le

parti qu'il vient de prendre. Il est des temps et des circonstances où

le bien réel est impossible; alors la sagesse veut que les

gouvernements, comme les hommes, s'attachent à ce qui est le moindre

des maux. L'Empereur, en prenant le parti que vous le voyez suivre, a

consulté cette règle; il ne voit, derrière le fantôme d'un

gouvernement en France, que l'anarchie la plus caractérisée. Sa

Majesté Impériale n'a pas voulu avoir à se reprocher d'avoir favorisé

l'anarchie. Que votre gouvernement se soutienne; qu'il avance sur une

ligne pratique, nous ne demandons pas mieux. Ce que nous avons pu

faire pour lui, nous l'avons fait; nous n'avons plus d'autre devoir à

remplir envers nous-mêmes et envers l'Europe, que celui de surveiller

les écarts auxquels il aurait le malheur, ou de se livrer, ou de se

laisser entraîner. Jamais nous ne souffrirons d'empiètements de sa

part. Il nous trouvera, nous et l'Europe, partout où il exercerait un

système de propagande.» Le général Belliard accepta toutes ces

déclarations. C'est ainsi, déclara-t-il, que le gouvernement français

avait compris, dès le premier jour, l'«attitude morale» de l'Autriche:

«Dites-vous bien, ajoutait-il, qu'il ne veut autre chose que se

conserver, et que, pour cela, il devra prendre une assiette que, dès

sa naissance, il n'a pas pu avoir. Il triomphera des obstacles, car il

les connaît... Fiez-vous à nos efforts, ils seront tous dirigés contre

l'anarchie. Nous ne la voulons pas pour nous, et tout aussi peu dans

d'autres pays; cette anarchie nous écraserait, en nous livrant à la

merci de nos ennemis de l'intérieur.»--«Je ne doute pas de la volonté

de votre gouvernement, répliqua M. de Metternich; je doute de ses

facultés[84].» Aussi, au moment même où l'Empereur reconnaissait

Louis-Philippe, le chancelier d'Autriche multipliait ses démarches

pour affermir et resserrer, entre les trois puissances continentales,

l'alliance de 1813, pour établir leur «solidarité» dans les

précautions à prendre et au besoin dans la lutte à soutenir contre la

France, regardée comme le «foyer central de tous les maux». C'est ce

qu'il fit notamment dans les conférences qu'il eut à Presbourg, au

commencement d'octobre, avec le prince Orloff, envoyé extraordinaire

du Czar[85].

[Note 82: On voit bien la trace de cette impression dans le compte

rendu, déjà mentionné, des entretiens du général Belliard avec M. de

Metternich. (_Mémoires de Metternich_, t. V, p. 17 à 26.)]

[Note 83: Ces sentiments se manifestaient dès le milieu d'août.

(_Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, par K. HILLEBRAND, t. Ier, p.

22-23.) La reconnaissance toutefois n'eut lieu que dans les premiers

jours de septembre.]

[Note 84: _Mémoires de Metternich_, t. V, p. 25 et 26.]

[Note 85: _Ibid._, p. 51 à 69.]

Devant l'attitude de l'Autriche et de la Prusse, Nicolas, plus superbe

dans l'attitude que hardi dans l'action, avait dû renoncer à

précipiter les événements. Il se borna à masser des corps d'armée sur

la frontière occidentale. Il se résigna même, lui aussi, à reconnaître

le gouvernement français: sa seule consolation fut de mettre, dans la

forme, beaucoup de mauvaise grâce, de bouderie et même de procédés

personnellement blessants pour Louis-Philippe. Mais, à Paris, on

n'était ni en goût ni en mesure de se montrer trop susceptible; on

avait l'essentiel: il fallait s'en contenter, sans paraître voir le

reste.

L'exemple que donnaient les grandes puissances fut suivi par les autres.

Le roi d'Espagne, Ferdinand VII, ayant manifesté un moment quelque

mauvaise volonté, le gouvernement français fit mine de laisser le champ

libre aux nombreux réfugiés espagnols, alors en France. Le gouvernement

de Madrid prit peur et envoya aussitôt sa reconnaissance. À la fin

d'octobre, la monarchie de 1830 était acceptée par tous les États. Seul,

le duc de Modène se tenait à l'écart; on pouvait se passer de lui.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 1 / 7) · 第 21 / 98 题