(11 août--2 novembre 1830).
I. Le ministère du 11 août. Le péril extérieur, suite de la
révolution. La Sainte-Alliance, dissoute à la fin de la
Restauration, se reforme à la nouvelle des événements de
Juillet. Attitude belliqueuse des révolutionnaires français.
Leurs illusions. La guerre eût été un désastre. Sagesse et
décision pacifiques de Louis-Philippe.--II. La monarchie
nouvelle cherche à se faire reconnaître. Façon dont elle se
présente à l'Europe. L'Angleterre consent à la
reconnaissance. Disposition du Czar Nicolas, de M. de
Metternich et du roi Frédéric Guillaume III. L'Autriche et
la Prusse se décident à la reconnaissance. Dans quelles
conditions le Czar et les autres puissances suivent
l'exemple donné.--III. Révolution belge. Intérêts contraires
de la France et des puissances continentales. Péril de
guerre. Comment l'éviter, sans sacrifier l'intérêt français?
Le principe de non-intervention, l'entente avec l'Angleterre
et la solution remise à la conférence de Londres. La France,
renonçant à toute annexion, se borne à poursuivre
l'indépendance et la neutralité de la Belgique. Premiers
succès de cette politique. Si l'on ne peut faire davantage,
la faute en est à la révolution.
I
L'oeuvre constitutionnelle est terminée. Si la monarchie y a perdu
quelque chose de son autorité et de son prestige, du moins elle occupe
la place, et le pays a échappé à l'anarchie républicaine. Mais tout
n'est pas fini. Une nouvelle tâche incombe maintenant aux vainqueurs
de Juillet: il leur faut gouverner. Le 11 août, le _Moniteur_ fait
connaître la composition du ministère. Il comprend à peu près les
mêmes personnages qui, sous le nom de commissaires provisoires ou de
conseillers intimes, viennent, pendant quelques jours, de diriger les
affaires avec le lieutenant général; sitôt après la révolution, le
nouveau roi n'a pas osé faire un choix entre ceux qui avaient
concouru à lui donner sa couronne, écarter les uns pour se confier
exclusivement aux autres. M. Dupont, de l'Eure, reçoit le ministère de
la Justice; le comte Molé, les Affaires étrangères; M. Guizot,
l'Intérieur; le duc de Broglie, l'Instruction publique, les Cultes et
la présidence du Conseil d'état; le baron Louis, les Finances; le
général Gérard, la Guerre; le général Sébastiani, la Marine; MM.
Laffitte, Casimir Périer, Dupin et Bignon sont ministres sans
portefeuille.
Il suffit de lire ces noms pour se convaincre que le ministère n'a
rien de l'homogénéité qui était regardée jusqu'alors comme la
condition première de tout cabinet. Jamais on n'a vu réunies des
opinions plus opposées, des natures plus disparates et plus
inconciliables. Impossible, par suite, d'avoir un président du
conseil; le Roi s'en réserve à dessein les fonctions. Quant aux quatre
ministres sans portefeuille, leur situation est si peu définie, que
deux d'entre eux, M. Périer d'abord, M. Laffitte ensuite, cumulent,
avec leur titre de ministres, les fonctions de président de la
Chambre. Enfin, dans le jeu de la responsabilité ministérielle, quelle
peut-être la place de cette connétablie civile et militaire dont
continue à être investi La Fayette, en sa qualité de commandant
général des gardes nationales: autorité supérieure à celle des
ministres, rivale de la couronne, conférée par le «peuple» et
seulement confirmée par le gouvernement? Les plus éclairés des hommes
de 1830 ne se font pas illusion sur tant d'incorrections; mais ils les
croient imposées par les circonstances. Cette combinaison étrange
n'est à leurs yeux qu'un expédient approprié au désordre du moment.
Pendant que Louis-Philippe s'occupait de former le ministère, le duc
de Broglie lui disait: «Le Roi a trop d'expérience des hommes et des
affaires pour se flatter d'installer, au lendemain d'une révolution,
un ministère sérieux, solide et durable. La révolution va survivre à
la victoire; l'état révolutionnaire durera plus que sa cause et son
prétexte, j'entends par là cet état où tous les esprits sont aux
champs, où tout le monde croit toutes choses possibles et tout de
suite, où chacun a sa lubie, sa marotte, sa fantaisie à se passer et
son inimitié à satisfaire. Tout ministère, quel qu'il soit, s'use vite
dans cette mêlée et se compromet bientôt à l'ingrat métier de dire
non.» M. de Broglie concluait en conseillant au Roi «de ne pas se
presser de jouer en règle au gouvernement parlementaire[44]».
Peut-être avait-il raison; mais n'est-il pas piquant que le premier
effet d'une révolution faite pour maintenir le gouvernement
parlementaire, soit, comme toujours, de le fausser et d'en suspendre
momentanément l'application?
[Note 44: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.]
Avant toute autre, une question s'imposait alors, redoutable et
pressante, sur laquelle on n'avait pas, pour ainsi dire, le temps
d'hésiter ni de se tromper, où des erreurs, si courtes fussent-elles,
où de simples retards eussent pu devenir mortels pour la France
elle-même: c'était la question étrangère. Impossible de renvoyer au
lendemain la décision à prendre, de laisser les événements dégager la
solution, d'attendre que la réaction naquît de l'excès du mal. Dès le
premier jour, le nouveau gouvernement était obligé de prendre parti et
d'agir.
Pour qui réfléchissait, le péril extérieur était la suite prévue de la
révolution. Au plus vif de la lutte contre le ministère Polignac, le
_Journal des Débats_, qui appartenait à l'opposition, avait adressé à
ses alliés de gauche ce grave avertissement: «Une révolution
replacerait la France dans la situation où elle s'était trouvée
pendant les Cent-Jours.» Quand, le 30 juillet 1830, M. Thiers s'était
rendu à Neuilly, pour obtenir le concours du duc d'Orléans, quelle
avait été la principale, l'unique objection de madame Adélaïde, dont
l'affection fraternelle était cependant si hardiment ambitieuse? Elle
avait exprimé la crainte que ce changement ne mît de nouveau la France
en face d'une coalition européenne; il n'avait pas fallu moins que
toutes les ressources de M. Thiers, aidées encore par les secrètes
complaisances de la princesse, pour déterminer celle-ci à passer
outre.
Nul n'ignore comment la coalition des divers États de l'Europe contre
la France révolutionnaire et conquérante, plusieurs fois ébauchée
depuis 1792, avait été définitivement scellée, en 1814, par le traité
de Chaumont. Le gouvernement de la Restauration était déjà parvenu à
dissoudre cette coalition au congrès de Vienne, quand la criminelle
folie des Cent-Jours la reforma, plus étroite et plus irritée que
jamais. Et cependant, même après Waterloo, dans ces traités de 1815,
alors si détestés, regrettés aujourd'hui, à côté des sacrifices rendus
nécessaires par l'étendue de notre défaite et aussi par l'abus de nos
victoires, que de pertes évitées, grâce au crédit de la royauté
légitime! Les plus avides et les plus haineux de nos vainqueurs, les
Prussiens, se voyaient, à leur grande colère, déçus dans leurs rêves
de spoliation. La constitution nouvelle de l'Europe centrale nous
apportait des garanties inattendues, et, à considérer notamment
l'organisation de la Confédération germanique, on pouvait croire que
la victoire avait surtout été remportée contre cette Allemagne
unitaire, dont les ambitions redoutables, éveillées en 1813, un moment
sur le point d'être réalisées, se trouvaient ainsi ajournées à un
demi-siècle[45]. Le gouvernement de Louis XVIII sut tirer parti de
cette situation, avec une dignité patriotique et une heureuse habileté
qui ne sauraient être trop louées. Bientôt le duc de Richelieu
obtenait, de l'estime et de la confiance de l'Europe, la libération
anticipée du territoire. Quelques années plus tard, la guerre
d'Espagne montrait à ceux qui en doutaient au dehors et même au dedans
que la France avait retrouvé une armée. Dès lors, au lieu d'être des
vaincus et des suspects, en face d'adversaires unis par le
ressentiment et l'inquiétude, nous avions repris notre place au milieu
des puissances de nouveau divisées. «À partir de 1826, a écrit plus
tard M. de Metternich, la Sainte-Alliance ne fut plus, à vrai dire,
qu'un vain mot[46].» Libres de choisir nos alliances entre des
propositions diverses, nous n'étions à la merci de personne. Les
autres monarchies avaient pris plus ou moins philosophiquement leur
parti de voir la maison de France suivre au dehors sa politique
traditionnelle, politique qui tendait sans doute à développer notre
influence, et même à reculer nos frontières, mais qui du moins ne
révolutionnait pas tout l'ordre européen, et ne menaçait pas les
principes mêmes sur lesquels reposaient l'équilibre des puissances et
leur organisation intérieure. Il nous était donc permis de songer sans
témérité à un agrandissement territorial. La Russie, alors en froid
avec l'Autriche, nous y engageait[47]. Ce n'eût pas été vers le Rhin:
de ce côté, nous nous serions heurtés à l'intérêt contraire de la
Prusse, qui devait être associée à notre plan et sans laquelle rien
n'était possible; mais le même obstacle n'eût pas empêché l'annexion
de la Belgique catholique et libérale, impatiente du joug hollandais,
et non encore préparée à se déclarer indépendante. Une occasion
s'était présentée, en 1828 et 1829, lors de la guerre de la Russie
contre la Turquie: si nos crises intérieures ne nous avaient pas
permis d'en profiter, le fond des choses demeurait, et cette occasion
devait revenir tôt ou tard. M. de Polignac en avait l'instinct; dans
ses rêves de remaniement européen, pastiche peu sérieux du «grand
dessein» de Henri IV, il avait une intuition plus ou moins confuse des
entreprises qu'un homme d'État français eût pu alors tenter au dehors.
Situation incomparable que, depuis cette époque, notre pays n'a plus
connue, sauf peut-être en 1856, après la guerre de Crimée!
[Note 45: Aujourd'hui, les écrivains sérieux sont bien revenus des
vieilles déclamations contre les traités de 1815. Signalons sur ce
point l'étude si décisive d'un de nos historiens diplomatiques les
plus compétents, M. Albert Sorel: _le Traité de Paris du 20 novembre
1815_.]
[Note 46: _Mémoires de Metternich_, t. V, p. 195.]
[Note 47: Ce fait est constaté notamment dans la correspondance de
lord Palmerston, qui était venu à Paris en 1829. (_Life of
Palmerston_, par BULWER.)]
Du jour au lendemain, avec la révolution de 1830, tous ces avantages
disparaissent; à la place, renaissent, chez les puissances, les
ressentiments et les défiances que la Restauration avait travaillé et
réussi à effacer[48]. Faut-il en être surpris? Si les petites
insurrections de 1820, en Italie ou en Espagne, avaient suffi pour
ranimer la Sainte-Alliance, que ne doit-on pas attendre d'une
révolution bien autrement profonde, menaçante, et dont la force
contagieuse se révèle, dès le premier jour, sur tous les points de
l'Europe, par tant de tressaillements et de contre-coups[49]?
Gouvernements et peuples interprètent les événements de Paris comme
une reprise du mouvement révolutionnaire et conquérant, arrêté en 1815
par la coalition. Aussitôt on voit les puissances continentales se
concerter et se préparer. La Russie, qui depuis plusieurs années
s'était éloignée de l'Autriche, se rapproche d'elle. Le 27 juillet, à
l'heure même où la révolution commençait à Paris, M. de Metternich,
qui n'en savait encore rien, s'était rencontré à Carlsbad avec son ami
le comte de Nesselrode, ministre des affaires étrangères de Russie; il
ne l'avait pas vu depuis 1823. Le chancelier d'Autriche avait saisi
cette occasion de récriminer contre la conduite du gouvernement de
Saint-Pétersbourg, de se plaindre qu'il n'y eût plus, même «en
apparence, le moindre point de contact, en ce qui concerne l'attitude
respective des deux cours». Récriminations et plaintes n'avaient eu
aucun succès[50]. Peu de jours après, arrive la nouvelle des
événements de Paris. M. de Metternich retourne aussitôt, le 6 août,
auprès du ministre russe, qu'il trouve tout changé et disposé à entrer
dans ses vues[51]. Il en profite pour fixer sur un morceau de papier
les bases de l'entente à rétablir entre les grandes puissances, et les
précautions à prendre en commun contre la France. Cette ébauche de
convention, à laquelle la Prusse adhéra quelques jours après, devait
s'appeler, dans le monde diplomatique, le «chiffon de Carlsbad»[52].
Au premier moment, presque tous les hommes d'État étrangers, qu'ils
désirent ou redoutent la guerre, la croient inévitable. Telle est, en
Allemagne surtout, la préoccupation universelle. Bunsen et son ami le
prince royal de Prusse échangent leurs sombres prévisions; Niebuhr
ressent une telle émotion que sa fin en est hâtée[53]. Aussi, deux ans
plus tard, le danger passé, M. Guizot confessera-t-il, à la tribune de
la Chambre, «que la révolution de Juillet avait paru d'abord confirmer
le fait redoutable de la Sainte-Alliance, resserrer tous les liens de
la coalition européenne contre la France», et le duc de Broglie, ayant
occasion, en 1835, de rappeler les événements de 1830, écrira à M.
Bresson: «L'effroi avait coalisé tous les cabinets;... la ligue
s'était formée tacitement, involontairement, spontanément, dès le
premier jour, par le seul fait de l'identité des intérêts et de la
communauté des appréhensions[54].»
[Note 48: Le duc de Richelieu avait dit, en 1815, à son pays, dans un
langage plus patriotique que les déclamations belliqueuses de ceux qui
se disaient «patriotes»: «Le plus grand de nos maux est d'être encore,
malgré nos disgrâces, un objet de défiance et de crainte.» Il
rappelait à la France qu'elle avait «provoqué des vengeances, allumé
des ressentiments que le temps, qu'une grande modération, qu'une
persévérante et invariable prudence, pouvaient seuls parvenir à
calmer». Ce sont ces craintes et ces ressentiments que la révolution
de 1830 avait aussitôt ranimés.]
[Note 49: M. de Metternich écrivait le 6 octobre 1830: «L'influence
extraordinaire que la révolution de Juillet a exercée sur les esprits,
bien au delà des frontières de France, est démontrée par des faits
journaliers. Cette influence est, par plus d'une raison, bien
autrement décisive que ne le fut celle de la révolution de 1789.» Plus
tard, il disait que cette révolution avait «produit sur l'Europe
l'effet de la rupture d'une digue». (_Mémoires de Metternich_, t. V,
p. 52 et 195.)]
[Note 50: M. de Metternich lui-même déclarait avoir quitté le comte de
Nesselrode avec le sentiment de «l'avoir plutôt battu que convaincu».
Il ajoutait que les «questions sur lesquelles il l'avait trouvé encore
livré à de funestes préjugés étaient celles relatives à la France.»
(_Mémoires de Metternich_, t. V, p. 62.)]
[Note 51: M. de Metternich a dit lui-même, en parlant de son
interlocuteur: «Je le trouvai dans un état de surprise difficile à
dépeindre... Tiré par l'événement même d'un long sommeil de méfiance
et d'une quiétude fortement empreinte de nuances libérales, il ne m'a
pas paru difficile de lui faire adopter, sans beaucoup d'efforts,
plusieurs de mes jugements. Le plein se déverse facilement dans le
vide.» (_Mémoires de Metternich_, t. V, p. 63.)]
[Note 52: Sur les rapports de M. de Metternich et de M. de Nesselrode
en juillet et août 1830, voyez les _Mémoires de Metternich_, t. V, p.
7-17, et p. 62 à 63.]
[Note 53: Voy., pour connaître cet état des esprits, les études de M.
Saint-René Taillandier sur l'Allemagne, notamment celles sur
_Frédéric-Guillaume IV et le baron de Bunsen_.]
[Note 54: Dépêche confidentielle adressée, le 12 octobre 1835, par M.
le duc de Broglie, ministre des affaires étrangères, à M. Bresson,
ambassadeur à Berlin. (_Documents inédits._)]
En face de l'Europe déjà si alarmée et si menaçante, quand, à la seule
nouvelle de la révolution, la coalition se reforme, rassemble ses
armées et tire à demi son épée du fourreau, que font en France les
hommes du «mouvement», ceux qui ont alors le verbe le plus haut et
prétendent avoir seuls qualité pour parler au nom du régime nouveau?
Ils choisissent ce moment pour crier bien fort que le soulèvement de
1830 est en effet dirigé contre les traités de 1815 autant que contre
les ordonnances de Juillet, que le drapeau tricolore signifie avant
tout revanche de Waterloo, et qu'il y a connexité, en quelque sorte
synonymie, entre révolution au dedans et guerre au dehors. Chaque
peuple leur apparaît comme un esclave qu'il est de leur devoir d'aller
délivrer. Dans l'entrevue que Godefroy Cavaignac et ses amis ont avec
le duc d'Orléans, le soir du 31 juillet, quel est le premier mot de
celui qui parle en leur nom, de M. Boinvilliers? «En supposant que
vous deveniez roi, dit-il au prince, quelle est votre opinion sur les
traités de 1815? Ce n'est pas une révolution libérale, prenez-y garde,
que celle qui s'est faite dans la rue, c'est une révolution nationale.
La vue du drapeau tricolore, voilà ce qui a soulevé le peuple, et il
serait certainement plus facile de pousser Paris vers le Rhin que sur
Saint-Cloud.» Peu de jours après, M. Duvergier de Hauranne
rencontrait, dans l'antichambre de M. Guizot, un des rédacteurs du
_National_, M. Viardot. «--Que venez-vous demander, lui dit-il, une
préfecture?--Non, je ne viens rien demander; je viens offrir.--Offrir,
quoi donc?--La couronne d'Espagne au duc de Nemours.--Et de quelle
part?--De la part de l'Espagne, représentée par les réfugiés
espagnols[55].» C'est encore M. Guizot qui, à la même époque, recevait
d'un des agitateurs ce programme impérieusement formulé: «Qu'on marche
hardiment vers le Rhin; qu'on y porte la frontière et qu'on y continue
la guerre par le mouvement national; qu'on l'entretienne par ce qui
l'a provoqué. Ce sera parler à l'Europe, l'avertir, l'entraîner.» Ces
folies provocantes se débitaient ouvertement dans la presse ou dans le
parlement, sans souci de l'effet détestable qu'elles produisaient au
dehors. Un an plus tard, M. Thiers, rappelant ces imprudences,
écrivait: «Les puissances ne nous aimaient pas, car, en vérité, il
faut le dire, nous n'avons pas débuté avec elles de façon à nous faire
aimer; le langage de nos journaux et de notre tribune n'était pas de
nature à nous les concilier[56].»
[Note 55: _Notes inédites de Duvergier de Hauranne._]
[Note 56: _La Monarchie de 1830_, p. 93 (1831).]
Sur ce point, comme sur tant d'autres, les hommes de gauche
subissaient les conséquences des fautes qu'ils avaient commises dans
l'opposition, avant 1830. La question étrangère avait tenu alors une
grande place dans leurs polémiques. Ils s'étaient piqués de pousser à
l'extrême les susceptibilités et les exigences nationales, plus jaloux
encore de se dire «patriotes» que de se proclamer «libéraux». Nul
n'avait ressenti ou feint de ressentir plus douloureusement les
humiliations de 1814 et de 1815; nul n'avait eu plus présente cette
amertume de la défaite, que ravivaient sans cesse les souvenirs
soigneusement entretenus de la légende impériale et révolutionnaire;
nul n'avait davantage parlé de revanche et soupiré plus passionnément
après le jour où la France sortirait du «sépulcre de Waterloo», où
elle déchirerait le «linceul» du drapeau blanc, où elle romprait cette
«paix honteuse» que le général Lamarque avait appelée une «halte dans
la boue», et où elle retrouverait «ses frontières[57]». Toute cette
émotion, sincère ou calculée, s'était tournée en haine implacable
contre le gouvernement que les «patriotes» prétendaient avoir été
rétabli et imposé par l'étranger, et dont, à les entendre, la
complicité perfide ou lâche nous avait seule condamnés à subir la
honte des traités de 1815. Dès lors, le jour où ils renversaient ce
gouvernement et où ils s'emparaient du pouvoir, n'étaient-ils pas
tenus à faire passer dans la réalité toutes ces déclamations
d'opposition, à prendre la revanche dont ils avaient tant parlé, à
effacer l'humiliation proclamée naguère si intolérable? Comment
comprendre et surtout avouer que le premier résultat de la chute des
Bourbons était de rendre au dehors l'humiliation plus réelle et la
revanche impossible?
[Note 57: Lord Palmerston, de passage à Paris, écrivait de cette
ville, le 9 décembre 1829: «C'est étonnant de voir combien chaque
Français déraisonne au sujet de ce qu'il appelle «nos frontières»;
chacun d'eux déclare qu'il couperait volontiers ses deux mains pour
obtenir la frontière du Rhin.» (BULWER, _Life of Palmerston_, t. I, p.
324.)]
D'ailleurs, le coup de théâtre de la révolution de 1830 avait réveillé
en France ce besoin d'événements soudains, immenses, extraordinaires,
sorte de maladie morale dont l'origine remontait à la république et à
l'empire. Le sens exact des difficultés se perdait dans le trouble et
l'ivresse de ces journées. Plus d'un «combattant de Juillet» se
figurait volontiers que, sur les barricades, il avait vaincu l'Europe
en même temps que les soldats de Charles X. Trois jours, disait-on,
avaient suffi pour donner une secousse dont tout le vieux monde
s'était ressenti: encore un effort, et il s'écroulerait. On voyait
déjà la nation sortant par toutes ses frontières, envahissant les pays
voisins, au chant de la _Marseillaise_, et aussitôt, comme par
enchantement, l'«Europe-peuple» tendant les mains à son libérateur
pour devenir son «camarade de combat[58]». Ne se flattait-on pas que
cette «Europe-peuple» pleurait le temps où elle avait été soumise à
notre administration républicaine ou impériale? Des résistances
possibles, nul souci. Il était de langage courant, chez tous les
déclamateurs de presse et de tribune, qu'on pouvait mettre en ligne
quinze cent mille gardes nationaux, que des armées improvisées de
patriotes auraient facilement raison des «hordes prétoriennes», que
l'«énergie» d'un gouvernement révolutionnaire était invincible, et que
notre pays, à lui seul, était capable de tenir tête au monde, du
moment où il ne serait plus «trahi», comme en 1814 et en 1815! Étrange
état d'esprit, où se mêlaient la légende des volontaires de 92, les
ressentiments du grognard de 1815 et la gloriole du garde national de
1830[59].
[Note 58: M. Quinet écrivait à sa mère, en août 1830, au sujet des
populations de la Prusse rhénane: «On est enivré de joie, et tout le
peuple des bords du Rhin n'attend qu'un signal pour se réunir à la
France.»]
[Note 59: M. Quinet écrivait en 1831: «Il est visible que le bruit de
guerre universelle, qui éclate depuis un an, n'est que l'écho des
marches de la Convention et de l'Empire dans le génie de notre
époque.» (_L'Allemagne et la Révolution._)]
La vérité était qu'alors, par l'effet même de la révolution, la France
était moins que jamais en état de faire la guerre. Le trésor était
vide, le crédit national gravement atteint; les impôts, qui rentraient
mal, ne suffisaient pas aux dépenses courantes[60]. De l'armée peu
considérable entretenue par la Restauration, la meilleure part, en
hommes et matériel, était absorbée par l'occupation de la Morée et
surtout par l'expédition d'Alger: le reste était affaibli par le
changement en masse de presque tous les généraux et même des colonels,
diminué par les très-nombreuses démissions d'officiers, par le
licenciement de la garde royale et des régiments suisses[61]. D'après
le général Bugeaud, on n'aurait pas pu mettre en ligne quarante mille
hommes[62]. «Savez-vous combien nous avions de troupes en 1830?
disait, deux ans plus tard, Louis-Philippe, dans une conversation avec
MM. Odilon Barrot, Arago et Laffitte; nous avions alors
soixante-dix-huit mille hommes, en comptant l'armée d'Alger;
soixante-dix-huit mille hommes, pas davantage[63].» La révolution
avait porté à la consistance morale de cette armée si réduite, une
atteinte bien plus grave encore, en sollicitant sa défection, en
punissant sa fidélité, en l'humiliant devant les triomphateurs des
barricades, en la traitant comme une vaincue et une suspecte, en
encourageant les inférieurs à dénoncer leurs chefs, en fomentant dans
les régiments l'esprit d'indiscipline et de révolte[64]. On avait vu
les soldats élire eux-mêmes des officiers en remplacement des
démissionnaires, et le ministre de la guerre avait été assez faible
pour ratifier ces choix. En un mot, au lendemain des journées de
Juillet, la France n'avait plus ni finances ni armée.
[Note 60: Sur plusieurs points, les droits de douane et les
contributions indirectes, notamment celles sur les boissons, cessaient
d'être payés.]
[Note 61: La garde comptait vingt-cinq mille hommes; les régiments
suisses, huit mille.]
[Note 62: Lettre du 23 mars 1831. (_Le Maréchal Bugeaud_, par M.
D'IDEVILLE.)]
[Note 63: _Mémoires d'Odilon Barrot_, t. I, p. 606.--M. Casimir
Périer, se reportant à l'époque de 1830, disait, le 7 mars 1832:
«Qu'aurait pu faire un parti de la guerre, dans la situation où la
France se trouvait militairement, par suite de la dissolution de la
garde royale, du renvoi des Suisses, des distractions de nos forces à
Alger et en Grèce, enfin de la désertion organisée par l'esprit de
parti et de l'emploi extraordinaire des troupes dans l'Ouest et le
Midi?»]
[Note 64: M. Dupin disait, quelques mois plus tard, à la tribune, en
s'adressant aux belliqueux de la gauche: «Certains régiments de ligne
étaient en insurrection contre leurs officiers; certes, ce n'est pas
avec une armée sans discipline que l'on pouvait entrer en
campagne.»--M. Thiers montrait «le trouble s'introduisant dans
l'armée, grâce à plusieurs exemples fâcheux qui avaient averti les
sous-officiers qu'ils pouvaient devenir officiers en dénonçant leurs
chefs». (_La Monarchie de 1830_, p. 126.)--Enfin, le 14 septembre
1830, Carrel, dans le _National_, indiquait, comme une des principales
causes d'inquiétude, «les actes d'insubordination qui ont révélé dans
l'armée un esprit et des prétentions jusqu'alors étouffés».]
Quant à l'explosion révolutionnaire sur laquelle les patriotes
paraissaient compter pour suppléer à tout, elle se fût certainement
produite, mais notre pays eût été le premier à en subir les
conséquences. Tout aurait été de nouveau bouleversé, perverti,
ensanglanté, dans cette malheureuse France, sans même qu'elle y gagnât
quelque chose de cette énergie sauvage qui animait contre l'étranger
les hommes de 1792. En 1830, les cris de guerre, si bruyants qu'ils
fussent, n'étaient qu'un tapage superficiel et restreint. On l'eût
bien vu, s'il avait fallu passer des phrases aux actes. À mesure
qu'elle s'enrichissait, la nation était plus pacifique, moins portée
aux chimères généreuses. Ce paysan devenu propriétaire par le
morcellement des héritages, cet artisan devenu capitaliste grâce au
développement du commerce et de l'industrie, on n'aurait pas pu,
suivant la fine observation du prince Albert de Broglie, les décider
«à partir de nouveau, pieds nus et le sac au dos, pour faire le tour
du monde». C'était folie de jeunesse qui ne convenait plus à leur
situation et à leur âge! Vainement leur eût-on réédité toutes les
déclamations du patriotisme révolutionnaire, ils se seraient «reculés
d'un air froid, répondant, avec le bon sens et le langage un peu cru,
ordinaires aux honnêtes gens qui ont fait fortune: Chacun pour soi,
chacun chez soi.»
Est-il besoin de dire que les «patriotes» de gauche ne se faisaient pas
moins illusion sur l'état des esprits hors de nos frontières? Les
peuples, plus sensibles à nos menaces de conquête qu'à nos promesses
d'affranchissement, eussent secondé leurs gouvernements avec la même
passion qu'autrefois; surtout en Allemagne, où fermentaient encore, à
l'insu de notre frivolité bienveillante, les vieilles haines de 1813. Il
fallait cette ignorance présomptueuse, habituelle au journaliste
parisien dans les questions étrangères, pour compter, comme le National,
«la sympathie secrète ou avouée de l'Allemagne» parmi les forces sur
lesquelles pouvait s'appuyer la France révolutionnaire[65]. Tout
belliqueux qu'il fût alors, M. Quinet était plus clairvoyant, quand il
montrait, derrière les agitations populaires d'outre-Rhin, les rancunes
et les appétits qui voulaient consommer «le meurtre du vieux royaume de
France[66]».
[Note 65: Le soir du 4 septembre 1870, un des personnages importants
du parti républicain disait à un de ses amis: «Qui sait si, à cette
heure, la république n'est pas proclamée à Berlin?»]
[Note 66: «Sachons, ajoutait M. Quinet, que la plaie du traité de
Westphalie et la cession des provinces d'Alsace et de Lorraine
saignent encore au coeur de l'Allemagne, autant que les traités de
1815, au coeur de la France. Chez un peuple qui rumine si longtemps
les souvenirs, on trouve cette blessure au fond de tous les projets et
de toutes les rancunes. Longtemps, un des griefs du parti populaire
contre les gouvernements du Nord a été de n'avoir point arraché ce
territoire à la France, en 1815, et, comme il le dit lui-même, de
n'avoir point gardé le renard, quand on le tenait dans ses filets.
Mais ce que l'on n'avait pas osé en 1815, est devenu plus tard le lieu
commun de l'ambition nationale.» (_L'Allemagne et la Révolution_,
1831.)]
Il était donc bien vrai que, suivant la parole de M. Casimir Périer,
nous aurions «retrouvé les peuples et les gouvernements d'accord pour
repousser, en 1830, ainsi qu'en 1813, la propagande comme la
conquête». Dès lors, n'était-ce pas sûrement, pour la France, la
défaite au dehors venant se joindre à la révolution du dedans? Ce
n'est pas à la génération actuelle qu'il est besoin de rappeler ce que
peuvent coûter à notre pays de pareilles coïncidences. Quelques mois
plus tard, le plus vigoureux de nos officiers généraux écrivait, en
parlant des «imprudents bavards» qui avaient tout fait pour nous
brouiller avec les puissances: «Qu'ils rendent grâce au gouvernement
de ne les avoir pas écoutés; à l'heure qu'il est, ils ne bavarderaient
plus: les armées d'Allemagne seraient à Paris; on n'arrête pas quatre
ou cinq cent mille hommes de bonnes troupes avec des rassemblements
tumultueux; plus ceux-ci sont nombreux, et mieux ils sont battus[67].»
[Note 67: Lettre du 23 mars 1831. Un peu plus loin, dans cette lettre,
le général Bugeaud ajoutait: «Certes, je n'ai qu'à gagner à la guerre;
ou je serai tué, ou j'avancerai. Et cependant je ne la désire pas,
parce que je crains surtout la guerre civile et l'anarchie
républicaine.»]
Rarement la nation avait couru un si grand danger. Que, dans le
trouble et l'exaltation de ces premiers jours, le gouvernement se
laissât aller un moment à l'éblouissement du drapeau tricolore, à
l'étourdissement de la _Marseillaise_, et tout était perdu. La France
éprouva alors de quel avantage il était pour elle de posséder une
monarchie, même altérée et diminuée par l'effet d'une révolution
encore toute récente. Le ministère, de lui-même, se fût sans doute
montré, sur cette question, aussi faible et incohérent que nous le
verrons dans la politique intérieure; et, toutes choses allant à la
dérive, la guerre n'eût pu être évitée. Mais le Roi était là. Par
bonheur on était tombé sur un prince qui, avec beaucoup des vertus de
l'homme privé, possédait à un degré éminent plusieurs des qualités du
politique: esprit abondant et fin; clairvoyance naturelle encore
accrue par l'expérience d'une vie souvent difficile et par le
maniement des hommes de toute classe; patiente souplesse; modération
adroite; courage froid et réfléchi, et, par-dessus tout, cette
connaissance de l'Europe, plus naturelle aux personnages de naissance
et d'éducation royales qu'aux parvenus des couches démocratiques.
Aussi Louis-Philippe avait-il tout de suite discerné l'effroyable
péril de la coalition. Il jugea que c'était à lui d'intervenir pour
épargner de tels désastres à son pays, et il le fit avec habileté et
décision.
Il devait à son éducation un sentiment élevé et profond des maux de la
guerre et du bienfait de la paix. Il y apportait même, comme en tout
ce qui touchait au respect de la vie humaine, une sorte de
«sensibilité», qui était la marque du dix-huitième siècle, et
rappelait parfois l'élève de madame de Genlis[68]. Cette prédilection
pour la paix, née dans les illusions philanthropiques de sa jeunesse,
n'avait pu qu'être confirmée encore par la prudence un peu désabusée
et sceptique de sa vieillesse. Froidement courageux en ce qui le
touchait personnellement, ce prince était, comme chef d'État, moins
sujet que personne à la tentation des aventures téméraires et des
folies héroïques. Quelques-uns l'ont accusé, à ce propos, d'être trop
timide et terre à terre. Par une contradiction étrange, les mêmes qui
voulaient à l'intérieur un roi bourgeois, se plaignaient de n'avoir
pas au dehors un roi chevalier. Quoi qu'il en fût, il était alors
plus difficile de résister que de céder au mouvement belliqueux; il
fallait plus de courage et de hardiesse à une monarchie encore mal
assise, pour se mettre en travers des préjugés et des entraînements du
patriotisme égaré, que pour jouer son va-tout sur les champs de
bataille. Aussi ne peut-on trop louer Louis-Philippe de sa décision
pacifique, au milieu de la France agitée et en face de l'Europe
inquiète. Il était encore lieutenant général, qu'ouvrant, le 3 août,
la session des Chambres, il formulait ainsi le programme extérieur du
nouveau gouvernement: «La France montrera à l'Europe qu'uniquement
occupée de sa prospérité intérieure, elle chérit la paix aussi bien
que les libertés, et ne veut que le bonheur et le repos de ses
voisins.»
[Note 68: Quand il fallut, pour la première fois, signer l'ordre
d'exécution d'un condamné à mort, le Roi passa par des angoisses qui
durèrent plusieurs jours et plusieurs nuits.]