Un premier pas était heureusement franchi: mais la monarchie de
Juillet n'était pas, pour cela, délivrée des difficultés et des périls
extérieurs. Avant même que la question de la reconnaissance fût vidée,
éclatait la révolution belge. Réunie à la Hollande, par les traités de
Vienne, pour former le royaume des Pays-Bas, la Belgique supportait
impatiemment le gouvernement maladroit et vexatoire de la maison de
Nassau. Elle se sentait blessée dans sa liberté religieuse et dans les
droits de sa nationalité. Depuis 1828 surtout, l'opposition était
devenue plus vive, l'agitation plus menaçante. Les événements de
Juillet précipitèrent l'explosion[86]. Le 25 août 1830, Bruxelles
donna le signal de l'insurrection, au cri de: «Imitons les Parisiens!»
La lutte s'étendit dans les provinces. Après quelques semaines,
l'armée hollandaise était partout repoussée. Les Belges constituaient
un gouvernement provisoire et proclamaient leur indépendance; quant au
roi des Pays-Bas, Guillaume Ier, il ne paraissait plus avoir d'autre
ressource que le secours armé de l'Europe, secours auquel, du reste,
il croyait avoir droit, en vertu de la garantie réciproque stipulée
par les traités de Vienne.
[Note 86: Des émissaires avaient été envoyés dans les villes flamandes
par les sociétés révolutionnaires de Paris. «Sans la dernière
catastrophe arrivée en France, a dit M. de Metternich, et sans
l'activité des agents de la faction révolutionnaire dans ce pays, les
événements en Belgique n'auraient jamais pris le caractère séditieux
d'une insurrection. (_Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 39.)]
Impossible au gouvernement du roi Louis-Philippe de se désintéresser
de ces événements. Ils produisaient une trop vive émotion en France,
surtout chez les Parisiens, qui saluaient avec vanité, dans
l'insurrection de Bruxelles, l'enfant premier-né de leur propre
révolution. D'ailleurs, le royaume des Pays-Bas avait été constitué
comme nous en 1815, «vaste tête de pont qui tenait libre, pour la
coalition, la route de Paris[87]»; du moment qu'il était à demi
détruit, nous étions intéressés à ne pas le laisser reformer par une
exécution militaire qui amènerait les forces de la Sainte-Alliance sur
nos frontières, à quelques journées de marche de notre capitale. Sous
le ministère de M. de Polignac, il avait été déjà question, en
prévision d'une insurrection belge, de l'intervention d'une armée
prussienne, sollicitée par le gouvernement de la Haye: notre envoyé
avait reçu ordre d'annoncer notre _veto_, et résolution avait été
prise de faire entrer des troupes françaises en Belgique, le jour même
où un soldat prussien y mettrait les pieds[88].
[Note 87: Expression du général Lamarque.]
[Note 88: Voir, sur cet incident, les renseignements donnés par M. de
Viel-Castel dans le tome XX de son _Histoire de la Restauration_.]
De leur côté, les autres puissances pouvaient-elles, sans
inconséquence, sans désaveu de leurs traditions, refuser à Guillaume
Ier ce secours qui avait été accordé, quelques années auparavant, dans
des circonstances analogues, au roi d'Espagne ou aux petits souverains
de la péninsule italienne? Le congrès de Vienne avait attribué et
garanti à la maison de Nassau la possession de la Belgique, comme une
compensation de l'abandon fait à l'Angleterre des colonies
hollandaises du Cap et de Ceylan. Des liens de famille unissaient le
roi des Pays-Bas aux cours de Saint-Pétersbourg, de Berlin et de
Londres. Ce n'était pas d'ailleurs au lendemain de la révolution de
Juillet que les gouvernements devaient juger moins important et moins
urgent de réprimer une insurrection qui était à la fois une brèche
considérable aux traités de Vienne, et l'exemple, alors
particulièrement dangereux, d'un souverain tenu en échec par un
soulèvement populaire. Ne fallait-il pas surtout empêcher que la
France, en se déclarant protectrice de cette insurrection,
n'encourageât et ne propageât de semblables mouvements ailleurs? À
peine informé des événements de Bruxelles, le czar Nicolas déclarait
qu'il y avait lieu d'intervenir par les armes, et offrait soixante
mille hommes[89]. Le roi de Prusse, plus calme, n'en paraissait pas
moins promettre son concours, si le gouvernement de la Haye ne
parvenait pas à réprimer l'insurrection par ses seules forces, et il
massait un corps d'armée dans les provinces du Rhin[90]. Quant au
gouvernement autrichien, il engageait ses alliés à se concerter «pour
arrêter les progrès de l'esprit révolutionnaire dans un pays aussi
exposé à l'influence du parti dominant en France, et pour ne point
affaiblir le système de défense établi au prix de tant de sacrifices
entre le Rhin et la mer du Nord»; «avant tout, disait-il, il faut
détacher et rendre indépendante de l'influence française toute
innovation qu'il paraîtrait inévitable de faire[91]». M. de Metternich
désirait d'autant plus arrêter ce soulèvement, qu'il en craignait la
répétition en Italie: de ce dernier côté était sa principale
préoccupation depuis la révolution de Juillet[92].
[Note 89: Ce fait est rapporté par le baron de Stockmar, le médecin et
l'ami du roi Léopold et du prince Albert.]
[Note 90: _Geschichte Frankreichs_, par K. HILLEBRAND, 1830-1870, t.
Ier, p. 143.]
[Note 91: Dépêche de Metternich en date du 3 octobre 1830.
(_Mémoires_, t. V, p. 38, 39.)]
[Note 92: _Ibid._, p. 15, 39, 44, 60.]
Les vues étaient si contraires entre la France et les puissances, le
conflit éclatait à un moment si critique et si troublé, les passions
étaient si excitées d'une part et les méfiances si éveillées de
l'autre, que les observateurs les mieux placés crurent alors la guerre
imminente. Rien ne semblait pouvoir empêcher le choc violent et
sanglant de la vieille politique et de la nouvelle, de la
Sainte-Alliance et de la révolution, sur cette terre de Belgique,
habituée depuis longtemps à être le champ de bataille de l'Europe.
Cette appréhension apparaît dans tous les documents de cette époque,
notamment dans les correspondances où l'on s'exprimait à coeur ouvert:
«Sans voir trop noir dans l'avenir, écrivait de Londres la princesse
de Lieven, à la date du 1er octobre, on peut se dire qu'une guerre
générale sera la conséquence inévitable de cet état de choses; et par
qui et comment finira-t-elle?» Éviter cette guerre qui nous eût mis en
face de la coalition, sans cependant sacrifier l'intérêt français si
gravement engagé, c'était un problème singulièrement ardu. Le
gouvernement français, affaibli par le désordre intérieur et par la
suspicion extérieure, eût bien voulu n'avoir pas à le résoudre en un
pareil moment. Cette affaire lui fit, selon le mot du duc de Broglie,
l'effet d'une «tuile» qui lui tombait sur la tête[93]. Néanmoins, sans
perdre un instant, il aborda la difficulté avec un sang-froid et une
justesse de vues qu'après bien des péripéties le succès devait
couronner.
[Note 93: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.--Le 7 mars 1832, M.
Casimir Périer avouait, à la tribune, que le gouvernement français
avait vu d'abord dans la révolution de Belgique «un embarras».--Vers
la fin de 1830, quand les choses étaient déjà en meilleure voie, M. de
Talleyrand écrivait à un de ses amis: «Si nous réussissons, nous nous
rappellerons avec plaisir la peur que la Belgique nous aura donnée.»]
Tout d'abord, pendant que l'insurrection belge se développait avec un
succès chaque jour plus marqué, il importait d'empêcher que quelque
puissance étrangère ne vînt rétablir les affaires du roi Guillaume.
C'était le point capital, urgent. Notre gouvernement paya d'audace et
n'hésita pas à lancer des menaces que, dans l'état de son armée, il
eût été alors quelque peu embarrassé d'exécuter. Il s'adressa en
premier lieu à la Prusse, qui, en raison même du voisinage, pouvait
être la plus tentée d'agir et dont les concentrations de troupes
paraissaient inquiétantes. Dès le 31 août, quelques jours seulement
après le premier soulèvement de Bruxelles, M. Molé informa
courtoisement, mais nettement, M. de Werther, représentant du
gouvernement de Berlin à Paris[94], que la France n'avait pas
l'intention d'intervenir en faveur des Belges, mais qu'elle ne pouvait
admettre l'intervention des autres puissances en faveur des
Hollandais; que cette intervention ferait naître un danger de guerre,
et que si les troupes prussiennes franchissaient la frontière belge,
les troupes françaises aussitôt en feraient autant de leur côté. Pour
justifier cette espèce de _veto_, le ministre invoqua le «principe de
non-intervention», et se livra même sur ce point à une sorte de
«dispute académique[95]». Avait-il beaucoup médité sur le fondement
et sur la portée de ce principe? Avait-il prévu, par exemple, quels
embarras pourraient en résulter pour nous en Italie? Cela n'est pas
probable. M. le duc de Broglie, alors collègue de M. Molé, avoue que
ce principe avait été proclamé «un peu au hasard». Obligé à
l'improviste de faire obstacle à l'action des puissances en Belgique,
le gouvernement français avait cherché une formule qui eût une
tournure de droit des gens, une sorte de décence diplomatique, et qui
effarouchât moins l'Europe que toute évocation même voilée de la
solidarité révolutionnaire. M. de Werther protesta contre le nouveau
principe et le discuta longuement; mais M. Molé maintint son
avertissement, et invita le diplomate prussien à le porter à la
connaissance de sa cour. Il ne s'en tint pas à cette première
conversation; un peu après, causant avec l'ambassadeur de Russie, M.
Pozzo di Borgo, il déclara que si des insurrections éclataient dans
les États voisins, et «si d'autres puissances voulaient s'en mêler,
elles auraient la guerre avec la France». Quelques semaines plus tard,
le Roi, haussant encore le ton, disait au même diplomate russe: «Si
les Prussiens entrent en Belgique, c'est la guerre; car nous ne le
souffrirons pas[96].» Ce langage était hardi, presque téméraire; il
réussit. Le gouvernement de Berlin fut étonné, irrité; il se récria;
mais enfin, ses soldats restèrent immobiles, et les Belges purent
continuer leur révolution en tête-à-tête avec les seuls Hollandais.
[Note 94: L'entretien eut lieu, non au ministère des affaires
étrangères, mais dans la demeure personnelle de M. Molé; la cour de
Berlin n'avait pas encore reconnu le roi Louis-Philippe, et M. de
Werther ne se considérait pas comme étant autorisé à avoir des
relations officielles avec le ministre français.]
[Note 95: Expression de M. de Werther dans la dépêche où il rendait
compte de cet entretien.]
[Note 96: Dépêches de M. de Werther, en date du Ier et du 24 septembre
1830. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p. 144 à
146.) Le comte d'Haussonville, dans son _Histoire de la politique
extérieure du gouvernement français, 1830-1848_ (t. I, p. 21), a donné
une forme plus vive, plus dramatique, à la conversation de M. Molé et
de M. de Werther. «La guerre, aurait dit le ministre français sur un
ton presque napoléonien, est au bout de mes paroles; sachez-le et
mandez-le à votre cour.» L'historien prussien, M. Hillebrand, conteste
l'exactitude du récit de M. d'Haussonville. D'abord il fait
observer,--et, sur ce point, il paraît avoir raison,--que l'entretien
a eu lieu le 31 août, et non pas «à la fin de septembre ou dans les
premiers jours d'octobre», comme dit M. d'Haussonville. En second
lieu, se fondant sur la dépêche même où M. de Werther a rendu compte
de la conversation, il nie que M. Molé se soit exprimé dans les termes
agressifs, menaçants, que lui prête M. d'Haussonville. Celui-ci
n'ayant pas indiqué d'où il avait tiré son récit, il est difficile de
se prononcer entre les deux versions. D'ailleurs, la contestation
paraît porter moins sur le fond des idées que sur la forme, et elle a
d'autant moins d'intérêt que, d'après M. de Werther lui-même, le
ministre et le Roi ont fait, peu après, à l'ambassadeur de Russie les
menaces formelles que M. Hillebrand s'applique à écarter de la
première conversation avec l'ambassadeur de Prusse.]
Si la cour de Prusse n'était pas alors de tempérament à affronter
seule une guerre avec la France, ne pouvait-on pas craindre que le
courage ne lui revînt au cas où elle trouverait d'autres puissances
disposées à agir avec elle? Or, divers symptômes donnaient à penser
que cette action collective se préparait. Notre gouvernement avait
même été formellement averti. Quand Louis-Philippe avait dit hardiment
à l'ambassadeur de Russie que «si les Prussiens entraient en Belgique,
ce serait la guerre», M. Pozzo, rendant menace pour menace, avait
aussitôt répondu que si l'intervention avait lieu, elle serait
l'oeuvre non de la Prusse seule, mais de toute l'Europe. On ne pouvait
pas, d'ailleurs, se dissimuler à Paris que la proclamation du principe
de non-intervention contredisait la doctrine tant de fois formulée et
appliquée par la Sainte-Alliance, sous la Restauration. Elle devait
faire aux cabinets demeurés fidèles aux idées de cette Sainte-Alliance
l'effet d'une sorte de défi, de provocation, et ceux-ci pouvaient être
tentés de saisir avec empressement la première occasion de revendiquer
et d'appliquer leur doctrine, à la face de la France isolée. Pour
écarter cet autre danger, il ne suffisait plus à notre gouvernement de
mettre la main sur la garde de son épée. Il fallait imaginer autre
chose.
M. de Talleyrand eut, en cette circonstance, un rôle décisif. Avec un
rare et prompt coup d'oeil, il comprit qu'il y avait un seul moyen,
mais un moyen sûr, de rendre toute coalition impossible ou du moins
impuissante, c'était de se rapprocher de l'Angleterre, de la gagner au
principe de non-intervention et de marcher d'accord avec elle dans les
affaires belges. Au Roi, aux ministres, aux hommes politiques, il
déclara que le noeud de la question était de l'autre côté du détroit.
«Ce n'est pas à Paris, c'est à Londres qu'on a besoin de moi»,
répétait-il avec énergie. Louis-Philippe entra dans les idées du vieux
diplomate et pressa sa nomination à l'ambassade de Londres, qui fut
publiée le 5 septembre. Aussitôt M. de Talleyrand, tout en hâtant ses
préparatifs de départ, engagea des pourparlers fort actifs avec lord
Granville, représentant du gouvernement britannique à Paris.
Y avait-il donc chance que le cabinet tory, alors au pouvoir, se
prêtât à l'entente désirée à Paris? Il avait été très-désagréablement
surpris par les événements de Bruxelles. «Diablement mauvaise
affaire!» s'était écrié le chef du cabinet, lord Wellington. En effet,
les hommes d'État anglais ne devaient pas être empressés à détruire un
royaume dont la création avait été regardée, quinze ans auparavant,
comme «un de leurs triomphes[97]»; ils ne pouvaient voir avec grande
sympathie l'insurrection d'une nation catholique contre une dynastie
protestante, leur cliente depuis des siècles; il leur paraissait que
la révolution belge était une imitation, un accessoire de la
révolution de Juillet, et que la soutenir serait «subordonner leur
politique à celle de la France[98]»; ajoutez cette méfiance jalouse
qui est le premier sentiment de l'Angleterre, aussitôt qu'une chance
est offerte à son ancienne rivale de recueillir un avantage
particulier, méfiance d'autant plus éveillée à ce moment qu'il ne
semblait tout d'abord y avoir que deux solutions, ou le rétablissement
de la domination hollandaise dans les provinces insurgées, ou leur
annexion à la France. Toutefois, comme on venait de le voir dans
l'affaire de la reconnaissance, la pression de l'opinion libérale,
alors puissante en Angleterre, obligeait les ministres à ménager la
France de Juillet, et devait les faire hésiter à repousser une
alliance présentée hautement comme destinée à servir la «cause de la
civilisation et de la liberté». En lui-même, d'ailleurs, le principe
de non-intervention ne les effarouchait pas et s'adaptait assez bien à
certaines traditions et à certains intérêts de la diplomatie anglaise.
Enfin, pour être tories, lord Wellington et ses collègues n'en étaient
pas moins des Anglais pratiques; ils se rendaient compte de
l'impossibilité de rétablir purement et simplement le royaume des
Pays-Bas, et craignaient, s'ils le tentaient, de jeter les Belges
désespérés dans les bras de la France.
[Note 97: Expression de M. Bulwer, _Life of Palmerston_, t. II, p.
23.]
[Note 98: _Ibid._]
Aucune de ces dispositions en sens divers n'échappa à M. de
Talleyrand. Il en conclut que l'accord était possible, mais malaisé,
que l'Angleterre n'était pas résolue à refuser son concours, mais
qu'elle ne l'accorderait pas gratuitement, et que la France, pour
l'obtenir, aurait, de ce côté, des susceptibilités à désarmer, des
exigences à satisfaire. Puisque ce concours était indispensable,
puisque seul il permettait d'agir sans se heurter à une coalition,
force n'était-il pas de le payer du prix qu'il fallait? D'ailleurs,
pas une minute à perdre; l'entente devait être conclue avant que les
puissances se fussent engagées par une réponse solennelle et concertée
à la demande du gouvernement de la Haye. M. de Talleyrand, approuvé et
soutenu par le Roi, n'hésita pas: sans s'inquiéter des passions qui
grondaient en France, des incertitudes ou des répugnances qui se
manifestaient jusque dans le ministère, se portant fort au besoin pour
son pays, il prit son parti des sacrifices à consentir afin de
satisfaire l'Angleterre. Il déclara que la France répudiait toute
pensée de s'incorporer la Belgique, renonçait même à y établir un
prince français, et il prit sincèrement la résolution de poursuivre
seulement la constitution d'un État neutre et indépendant.
Louis-Philippe, avec son grand sens politique, avait tout de suite
compris la nécessité et l'avantage de limiter ainsi son ambition. «Les
Pays-Bas, disait-il à M. Guizot, ont toujours été la pierre
d'achoppement de la paix en Europe; aucune des grandes puissances ne
peut, sans inquiétude et sans jalousie, les voir aux mains d'un autre.
Qu'ils soient, du consentement général, un État indépendant et neutre;
cet État deviendra la clef de voûte de l'ordre européen.» Ce ne fut
pas la seule garantie offerte par M. de Talleyrand: il annonça en
outre que la France n'entendait pas prononcer seule sur le mode de
reconstitution de la Belgique, et il reconnut à l'Europe le droit de
régler diplomatiquement cette question, ayant du reste à part lui la
conviction qu'une fois unis à l'Angleterre, nous n'aurions rien à
craindre d'une délibération commune avec les autres puissances[99].
[Note 99: Divers indices tendent à faire croire que, dans son désir de
satisfaire à tout prix l'Angleterre, M. de Talleyrand eût été prêt à
concéder plus encore. Il ne se fût pas refusé à promettre l'abandon
d'Alger. Mais, à Paris, bien que la nouvelle conquête africaine fût
alors peu populaire et parût plus un embarras qu'une force, on fut
retenu par un sentiment d'honneur national. M. Molé déclara qu'il ne
s'associerait pas à un tel abandon, et le Roi voulut tout au moins
qu'on s'abstînt de toute promesse. M. de Talleyrand reçut donc pour
instructions de ne faire sur ce sujet que des réponses dilatoires et
de ne rien ajouter aux engagements pris par la Restauration.]
Ces déclarations, que M. de Talleyrand avait d'abord faites à lord
Granville, il les confirma à Londres, où il arriva le 25 septembre. Il
y obtint un grand succès personnel, succès de curiosité déférente:
devenu le _great attraction_ des salons de Londres, on faisait cercle
autour de lui quand il causait ou racontait quelque anecdote avec
cette aisance, ce tour piquant qui étaient demeurés chez lui, à
travers tant de déguisements divers, la marque ineffaçable d'un grand
seigneur du dix-huitième siècle[100]. Il n'était pas jusqu'à la
recherche de sa table et au talent de son cuisinier qui ne
contribuassent à augmenter la faveur dont il était l'objet[101]. Ce
n'était pas, du reste, seulement un succès mondain; l'autorité du
représentant de la France fut tout de suite très-grande auprès des
ministres britanniques et des ambassadeurs étrangers. Ainsi que l'a
justement remarqué M. Guizot, le monde de la diplomatie
internationale, à cette époque, formait encore une société distincte
dans la grande société européenne, sorte de haute franc-maçonnerie,
dont les membres avaient vécu ensemble dans les diverses capitales,
et, pour avoir représenté des politiques opposées et variables,
n'avaient jamais rompu leurs relations; M. de Talleyrand y tenait l'un
des premiers rangs. On eût même dit que, pour agir sur l'Europe, pour
y trouver les alliances dont la France avait besoin, l'ancien ministre
du Directoire et de Napoléon, l'ancien plénipotentiaire de Louis
XVIII au congrès de Vienne, comptât plus sur son crédit personnel que
sur celui de la monarchie encore précaire, mobile, entachée de
révolution, dont il était l'ambassadeur. Il affectait volontiers de
parler en son nom et de son chef, caution plutôt que mandataire de son
pays[102].
[Note 100: Tous les témoignages anglais constatent ce succès. Le
_Morning Post_, dans un article publié à la mort de Talleyrand, dit à
propos des débuts de son ambassade à Londres: «Il avait ici tout le
monde à ses pieds; toute la noblesse d'Angleterre recherchait sa
société avec ardeur; les diplomates de tous pays pliaient devant
lui.»--Voir aussi le journal de Ch. Greville.]
[Note 101: Madame de Dino, nièce de l'ambassadeur, et qui faisait
auprès de lui office de maîtresse de maison, écrivait, le 27 octobre
1830: «Nos dîners ont du succès ici; ils font époque dans la
gastronomie de Londres; mais c'est ruineux, et M. de Talleyrand est
effrayé de la dépense.»]
[Note 102: Dès l'origine, M. de Talleyrand avait pris, à l'égard du
gouvernement nouveau, cette attitude de protecteur quelque peu
indépendant. Pendant les journées de Juillet, il avait envoyé un agent
officieux à M. de Metternich et lui avait fait dire: «Nous deux
réunis, nous maintiendrons la paix contre les anarchistes en France et
contre les perturbateurs à l'étranger. Vous lui direz de ma part que
je me porte personnellement garant envers lui des intentions toutes
pacifiques du duc d'Orléans et de la nouvelle monarchie qui se
prépare». (_Mémoires de M. de Klindworth_, _Revue de France_ du 1er
septembre 1880.)]
Il fut bientôt visible que les garanties apportées par M. de
Talleyrand étaient jugées satisfaisantes par le gouvernement anglais,
et qu'à de telles conditions celui-ci ne refusait pas de marcher avec
la France. Le cabinet de Saint-James ayant proposé de déférer la
question belge à la conférence alors réunie à Londres pour les
affaires de Grèce et composée des représentants des cinq grandes
puissances, notre ambassadeur s'empressa d'adhérer à cette
proposition, sans avoir égard au désir, d'ailleurs peu raisonnable,
qu'avaient certains membres de son gouvernement, entre autres M. Molé,
de porter cette délibération à Paris. Le succès de notre diplomatie
fut si rapide que, dès le 6 octobre, avant que le roi des Pays-Bas eût
pu obtenir réponse à sa demande de secours, M. de Talleyrand,
présentant ses lettres de créance au roi Guillaume IV, put parler du
principe nouveau de non-intervention, comme d'un principe qui allait
de soi et qui était commun à la France et à l'Angleterre. Dans ce
dernier pays, aucune voix ne s'éleva pour réclamer. Ce n'était pas que
le cabinet tory eût pris d'ores et déjà son parti d'une séparation
politique entre la Belgique et la Hollande, et surtout de la
dépossession de la maison de Nassau. Il se flattait qu'on pourrait
s'en tenir à une séparation administrative, ou que du moins, si la
constitution d'un royaume distinct était inévitable, elle se ferait au
profit du fils du roi de Hollande, le prince d'Orange, qui cherchait
à distinguer sa cause de celle de son père. Le langage officiel du
gouvernement britannique demeurait toujours sévère pour la révolution
belge[103]. M. de Talleyrand se garda de brusquer ses nouveaux alliés:
il lui suffisait de les avoir placés sur une pente où les événements
se chargeraient ensuite de les pousser. «Nous avons ici à conduire des
gens timides, écrivait-il alors de Londres à un de ses amis de la
diplomatie étrangère; ils arrivent un peu lentement peut-être, mais
enfin ils arrivent.»
[Note 103: Témoin le discours prononcé par le Roi, le 2 novembre, à
l'ouverture du Parlement.]
Devant l'accord de l'Angleterre avec la France pour condamner toute
intervention, les trois cours continentales sentirent qu'elles
n'avaient plus qu'à se soumettre et à tâcher de ne pas faire trop
piteuse figure à un si mauvais jeu. Elles consentirent à soumettre la
question à la conférence de Londres, accomplissant ainsi un premier
pas vers l'acceptation du fait accompli. Tout au plus purent-elles se
donner la consolation de contredire théoriquement le nouveau principe
inauguré par la diplomatie française. Le ministre des affaires
étrangères de Prusse disait, le 11 octobre, au baron Mortier, chargé
d'affaires de France à Berlin: «Les puissances ne pourraient, sans
manquer à leur dignité, supporter la prétention que vous mettez en
avant de les empêcher par la force des armes, s'il ne leur reste plus
que ce moyen, de rétablir la tranquillité en Belgique et l'obéissance
à la maison d'Orange, à de certaines conditions. Autrement, vous
déclareriez hautement le principe que, ne tenant aucun compte des
traités, votre gouvernement est disposé à soutenir moralement les
insurrections des peuples contre les gouvernements, partout où elles
éclateront. Or, c'est ce que les souverains étrangers ne pourront
jamais tolérer, parce qu'il y va de la stabilité de leurs États et du
repos de l'Europe[104].» De Vienne, M. de Metternich adressait, le 21
octobre, à son ambassadeur à Londres, des dépêches où il déclarait
très-vivement repousser le principe de non-intervention, «subversif
de tout ordre social». «Ce sont, disait-il, les brigands qui récusent
la gendarmerie, et les incendiaires qui protestent contre les
pompiers.» Il revendiquait «le droit de se rendre à l'appel fait par
une autorité légale pour sa défense, tout comme il se reconnaissait le
droit d'aller éteindre le feu dans la maison du voisin de peur qu'elle
ne gagnât la sienne». Il proclamait même «la solidarité des puissances
dans les secours que l'une ou l'autre serait appelée à porter à un
État en proie à l'anarchie révolutionnaire[105]». Mais en fait, malgré
ces protestations, il n'était plus question pour personne de donner au
roi de Hollande le concours armé qu'il réclamait. Le roi de Prusse
déclara avec dépit que «puisque l'Angleterre ne voulait rien faire, il
n'entreprendrait pas seul la guerre pour des intérêts qui étaient
beaucoup plus ceux de l'Angleterre que ceux de ses propres
États[106]». À Vienne, M. de Metternich avouait que «la cause des
Pays-Bas était entièrement perdue»; il se sentait si peu en mesure de
répondre à la demande de secours du roi de Hollande, qu'il la traitait
de demande «irréfléchie». L'empereur d'Autriche, répondant à ce
prince, motiva son refus par son éloignement géographique, et il
ajouta: «C'est aux puissances, les seules à portée de prêter à Votre
Majesté un secours matériel, à peser et la position dans laquelle se
trouvent placées les choses, et leurs propres facultés[107].» On était
du reste de fort méchante humeur à Vienne, comprenant quel coup venait
d'être porté à la vieille politique, quel avantage était obtenu, dès
ses premiers pas, par le gouvernement de Juillet. On se lamentait
hautement de voir «l'Europe accorder si lâchement par son silence le
principe que la France avait établi avec tant de hauteur». La faute en
est, disait-on, au manque d'«énergie morale» de la Prusse et à la
«trahison» de lord Wellington[108].
[Note 104: Dépêche du baron Mortier à M. Molé, en date du 11 octobre
1830.]
[Note 105: _Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 44 et 46.]
[Note 106: Ce propos était rapporté, quelques semaines plus tard, par
un diplomate sarde qui en affirmait l'authenticité. (HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p. 148.)]
[Note 107: _Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 42.]
[Note 108: Dépêches de l'envoyé sarde à Vienne. (HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p. 147 et 148.)]
Tels étaient la situation prise et les résultats acquis par la
diplomatie française au commencement de novembre, au moment où, à
Londres, la conférence allait tenir sa première séance, et où, à
Paris, par suite d'événements que nous raconterons plus tard, le
ministère de l'avénement était réduit à se dissoudre. Assurément, les
négociations où l'on s'engageait devaient entraîner des complications
et des lenteurs auxquelles les impatients et les violents avaient beau
jeu d'opposer la simplicité tranchante des moyens révolutionnaires.
Assurément aussi, à ne vouloir regarder que la Belgique et les
sympathies qui s'y manifestaient alors pour la France, il semblait que
celle-ci eût pu chercher des avantages, sinon plus considérables, du
moins plus directs et plus apparents. L'opposition ne laissa pas
échapper cette occasion d'attaque. Dans la presse, que d'éclats
d'indignation contre ce gouvernement qui reconnaissait les traités de
1815, en faisant décider par les puissances signataires quels
changements pouvaient être apportés à l'état territorial fixé par ces
traités; qui livrait la Belgique, en la mettant sous le joug de la
diplomatie; qui trahissait la France, en refusant les annexions
offertes[109], par ménagement pour l'Angleterre ou par crainte des
autres États! Mais ces déclamations ne pèsent guère quand on les met
en balance avec l'effroyable et trop réel péril d'une coalition.
Comment ne pas louer au contraire le gouvernement, particulièrement le
Roi et M. de Talleyrand, d'avoir trouvé moyen de sauver l'intérêt
français, en évitant une guerre qui eût été un désastre? Dès le
premier jour, au milieu même du trouble et des embarras de la
révolution, ils ont discerné, avec prudence et résolution, avec
précision et clairvoyance, l'étendue des avantages qu'il y avait
chance d'arracher à l'Europe. On verra par quelles vicissitudes
passera cette entreprise diplomatique avant d'arriver au but; mais, à
l'origine, ce but avait été bien fixé et la direction heureusement
donnée. S'il y a eu des timidités et des sacrifices, il ne faut pas
les attribuer au défaut de courage ou de patriotisme du gouvernement;
ils sont imputables au malheur de la révolution. Celle-ci, en effet, a
pu précipiter entre la Belgique et la Hollande une rupture qui était
conforme à nos intérêts, mais elle nous a rendu plus difficile d'en
profiter. Avant 1830, il eût été facile d'annexer la Belgique à la
France, avec l'accord de la Russie et de la Prusse. Après, il fallait
beaucoup d'habileté et de bonheur pour arriver, avec le concours de
l'Angleterre, à constituer seulement un État indépendant et neutre.
[Note 109: Il y aurait bien des réserves à faire sur l'assertion tant
de fois répétée que l'annexion à la France était alors désirée en
Belgique. Un peu plus tard, le 27 janvier 1831, M. Mauguin ayant
affirmé à la tribune du Palais-Bourbon que «la Belgique voulait se
réunir à la France», le général Sébastiani, ministre des affaires
étrangères, répondit que «la Belgique ne s'était jamais offerte». Sans
doute, ajoutait-il, les Belges qui avaient exprimé le désir de cette
union «étaient les interprètes d'un grand nombre de leurs
compatriotes, mais ils n'étaient pas les organes de la nation; la
Belgique, qu'on vous présente comme unanime, est, sur cette question,
comme sur beaucoup d'autres, divisée en plusieurs partis». Quelques
jours après, dans le congrès belge, des protestations très-vives
s'élevèrent contre l'idée qu'on paraissait se faire en France d'une
Belgique «s'offrant» à sa puissante voisine. On y fit remarquer que
presque tous les journaux belges avaient combattu l'union, et qu'à
peine deux ou trois orateurs l'avaient soutenue dans la représentation
nationale. Tel était l'état d'esprit dans le congrès que ceux mêmes
qui, comme M. Gendebien, passaient pour être le plus amis de la
France, crurent devoir se défendre d'avoir jamais pensé à l'annexion
et se firent au contraire honneur d'avoir combattu les prétentions qui
s'étaient manifestées à Paris. Quant à M. de Gerlache, le chef du
parti catholique, il s'écria: «Si nous voulons être stigmatisés aux
yeux de l'Europe entière, réunissons-nous à la France!» (Cf. sur cette
discussion du congrès belge l'ouvrage de M. Juste, _le Congrès
national de Belgique_, t. I, p. 242 à 244.)]
Contrastes singuliers et non moins singulières analogies! La
Restauration et la monarchie de Juillet ont eu toutes deux comme une
fatalité qui, venant de leur origine, a pesé lourdement et longtemps
sur elles. Pour la Restauration, c'était la coïncidence, fort
injustement exploitée, qui avait paru l'associer à l'invasion
étrangère et à l'humiliation nationale. Le malheur de la monarchie de
Juillet était d'apparaître comme une revanche de 1815, revanche dont
elle éveillait le désir en France, la crainte au dehors, sans avoir
d'ailleurs le pouvoir ni la volonté de l'accomplir, s'exposant à un
désastre si elle avait la folie de la tenter, accusée de trahir sa
mission si elle avait la sagesse de s'abstenir. L'une paraissait trop
liée, l'autre trop suspecte à la vieille Europe; l'une trop la
conséquence, l'autre trop la représaille de Waterloo. On sait que la
Restauration, après avoir beaucoup souffert de ce mal, avait peu à
peu réagi par la force de son principe et la valeur de ses hommes
d'État; on sait quelle belle place elle avait fait reprendre à la
France en Europe, et comment, à la veille de sa chute, elle eût été en
mesure, avec un ministre habile, d'accomplir de grandes choses et de
réparer ces malheurs de 1814 et 1815, dont on prétendait, avec si peu
de raison, la rendre responsable. Quant à la monarchie de Juillet, ce
qui était le mal aigu, le péril imminent de ses débuts, deviendra pour
elle la cause d'une faiblesse chronique, cruellement exploitée par une
opposition qui lui imputera à lâcheté la réserve et la modestie
nécessaires de sa politique extérieure. Et cependant, après dix-huit
années de sagesse, cette monarchie finira, elle aussi, comme la
Restauration, par réagir contre le malheur de son origine; à la veille
de 1848, elle aura replacé la France dans une situation presque
analogue à celle d'avant 1830; libre enfin de choisir ses alliances et
par suite de se les faire payer; au lieu de les payer elle-même, elle
sera, à son tour, capable de jouer un grand rôle en Europe, sans
crainte de provoquer une révolution au dedans et une coalition au
dehors. C'est alors que, par une chute nouvelle, dont la répétition
fatale rappelle la fable de Sisyphe, tout s'écroulera encore une fois
dans une révolution. Ainsi, depuis quatre-vingts ans, nos crises
intestines entravent toujours, parfois ruinent notre action nationale
à l'extérieur. Si l'on se plaçait à ce point de vue, qui est, après
tout, le plus patriotique, comme on apprendrait à détester, à maudire
ces révolutions, dont il n'est pas une, parût-elle même excusable à la
regarder de l'intérieur, qui n'ait été une diminution et un recul de
la France en Europe!