C'est un étrange cortége que celui qui, vers deux heures du soir, dans
cette même journée du 31 juillet, sortait du Palais-Royal ou, comme on
disait alors, du «palais Égalité». D'abord un tambour écloppé, battant
aux champs sur une caisse à demi crevée; les huissiers de la Chambre
en surtout noir, «les mieux vêtus de la bande[13]»; puis le duc
d'Orléans, sur un cheval blanc, en uniforme d'officier général, avec
un immense ruban tricolore à son chapeau, accompagné d'un seul aide de
camp; derrière lui, le groupe des députés, au nombre de quatre-vingts
environ, sans uniforme, en habits de voyage; en tête, M. Laffitte,
boiteux d'une entorse récente, porté dans une chaise par deux
Savoyards; à la queue, Benjamin Constant, infirme de plus vieille
date, également dans une chaise. Pas la moindre escorte; le tout noyé
dans la masse populaire qui se presse «sans violence, mais sans
respect», comme se sentant souveraine dans ces rues où elle vient de
combattre et de vaincre. D'ordinaire, les rois prennent possession de
leur couronne avec un plus pompeux cérémonial et en plus fier
équipage: on conçoit que des amis, comme le feu duc de Broglie, aient
pu dire que «l'appareil triomphal ne payait pas de mine», et qu'un
ennemi, tel que Chateaubriand, ait trouvé là de quoi exercer sa verve
railleuse et méprisante. La foule grossit au débouché de chaque rue,
foule de toute nature où domine l'homme du peuple, portant sur
l'épaule l'arme de hasard dont il s'est muni pour l'émeute. Des cris
et des questions partent de cette cohue: «--Qui est ce monsieur à
cheval? Est-ce un général? Est-ce un prince?--J'espère, répond la
femme qui donne le bras au questionneur, que ce n'est pas encore un
Bourbon.» Plusieurs pressent la main que le prince leur tend, te le
font peut-être moins par sympathie que par le plaisir d'abaisser la
royauté jusqu'à eux dans cette familiarité si nouvelle. D'autre fois,
le duc s'arrête pour attendre M. Laffitte dont les porteurs avancent
difficilement; se retournant, la main appuyée sur la croupe de son
cheval, il lui parle avec une intimité démonstrative, comme pour se
faire un titre auprès du public de ses bons rapports avec le banquier
populaire: «Eh bien! cela ne va pas trop mal, dit ce dernier d'un ton
qu'il veut rendre encourageant.--Mais oui», répond le prince. Par
moments, les députés sont à ce point pressés que, pour se défendre,
ils doivent se tenir fortement les mains et former des haies
mouvantes. Sur les quais, on se heurte à de nombreuses barricades;
force est d'y faire brèche où l'on peut; la foule se précipite, chacun
pour son compte, criant, se bousculant, braillant la _Marseillaise_,
tirant de çà et de là des coups de fusil que les députés tâchent
d'interpréter comme des signes de réjouissance, mais qui ne laissent
pas de leur inspirer plus d'une inquiétude.
[Note 13: Expression d'un témoin. (_Documents inédits._)]
À mesure qu'on s'éloigne du Palais-Royal pour pénétrer dans les
quartiers populaires, les physionomies deviennent plus renfrognées,
les cris plus équivoques, ou même ouvertement hostiles. Au lieu de:
«Vivent nos députés! Vive le duc d'Orléans!» on entend: «Plus de
Bourbons!» Vainement le prince, qui conserve son sang-froid, redouble
de coquetteries et multiplie ses poignées de main, à chaque pas
l'aspect s'assombrit davantage. Grande angoisse dans le cortége, où
l'on n'ignore pas que des projets d'assassinat ont été agités par
certains fanatiques[14]. Aussi l'un des acteurs, qui avait le plus
poussé à la démarche, M. Bérard, a-t-il écrit plus tard: «Le coeur ne
cessa de me battre qu'à notre entrée dans l'Hôtel de ville.» Encore,
tout n'est pas alors fini. Le palais municipal déborde: figures plus
sinistres que dans la rue. «Messieurs,--dit en entrant le prince pour
se faire bien venir,--c'est un ancien garde national qui fait visite à
son ancien général.» Les rares vivat sont aussitôt brutalement
étouffés par des murmures ou par les cris de: «Vive La Fayette! Plus
de Bourbons!» Pressé d'une façon parfois menaçante, le duc d'Orléans
pâle, mais toujours maître de soi, avance, résolu à pousser l'aventure
jusqu'au bout. Arrivé dans la grande salle, les quelques mots qu'il
prononce et la déclaration des députés sont accueillis par un silence
glacial: beaucoup de visages portent l'empreinte d'une rage
concentrée. On ne sait comment le drame va tourner, quand le duc
d'Orléans et La Fayette saisissent un drapeau tricolore, se donnent le
bras et se dirigent vivement vers une des fenêtres[15]. À la vue du
prince et du général qui s'embrassent, à demi enveloppés dans les plis
du drapeau, la foule, toujours mobile, pousse des acclamations
unanimes: «Vive La Fayette! Vive le duc d'Orléans!» Il n'en fallait
pas plus: du coup, la partie, naguère incertaine, est gagnée, et le
retour au Palais-Royal est un triomphe.
[Note 14: M. Laffitte a raconté plus tard que vingt jeunes gens
s'étaient embusqués au coin d'une petite rue, pour fusiller le prince,
mais qu'on les avait fait renoncer à leur dessein avec ce seul mot:
«Vous tuerez en même temps Laffitte, Pajol, Gérard et Benjamin
Constant.» (SARRANS, _Louis-Philippe et la contre-révolution_, t. Ier,
p. 202.)]
[Note 15: D'après les Mémoires de M. O. Barrot, c'est La Fayette qui a
pris le bras du prince et l'a entraîné. D'autres témoignages
attribuent l'initiative au duc d'Orléans.]
À peine le prince parti, La Fayette fut assailli des plaintes et des
reproches de ses jeunes amis; on lui fit voir, un peu tard, qu'il
avait contribué à créer un roi, sans lui avoir imposé aucune
condition. Comment essayer après coup de réparer cette omission? Une
sorte de programme fut aussitôt rédigé, et le général l'emporta au
Palais-Royal, avec le dessein de le présenter au nom du peuple et d'en
exiger l'acceptation[16]. Mais l'occasion était passée; il fut facile
au duc d'Orléans de se débarrasser de son visiteur par quelques belles
paroles. Celui-ci se disant républicain, le prince déclara qu'il ne
l'était pas moins. La Fayette ayant repris «qu'il voulait un trône
populaire entouré d'institutions républicaines:--C'est bien ainsi que
je l'entends», répondit le futur roi. Le général, qui cherchait
probablement un prétexte pour se déclarer satisfait, ne parla pas
davantage du programme qu'il avait en poche, et revint vers ses amis
en leur disant: «Il est républicain, républicain comme moi.» Quelques
heures après, le duc d'Orléans se tirait aussi aisément d'une entrevue
avec les meneurs de la jeunesse démocratique, MM. Godefroy Cavaignac,
Boinvilliers, Bastide, Guinard, Thomas et Chevallon, que M. Thiers lui
avait amenés. Il se montra, comme à son habitude, causeur facile et
abondant, parla un peu de tout, sans s'engager à rien. «C'est un
bonhomme», dit en sortant M. Bastide.--«Il n'est pas sincère»,
répondit M. Cavaignac. Mais, contents ou non, ces jeunes gens ne
pouvaient plus rien.
[Note 16: Point de pairie héréditaire, renouvellement de tous les
magistrats, élection des juges de paix, liberté illimitée de la
presse, jury d'accusation, la constitution soumise à la sanction de la
nation, tels étaient quelques-uns des articles de ce programme.]
Le lendemain matin, 1er août, tous les journaux «libéraux», depuis le
_Journal des Débats_ jusqu'au _National_, les timides comme les
ardents, se prononcèrent pour la monarchie d'Orléans. Seule, la
_Tribune_ commençait à jouer les irréconciliables. La province, qui
avait suivi la capitale pour se soulever contre Charles X, la suivait
également pour accepter le lieutenant général. Nulle part, la
nouvelle de son élévation ne provoqua d'opposition sérieuse. Dans
beaucoup de villes, elle fut accueillie avec faveur. Paris cessa
aussitôt d'avoir une physionomie de champ de bataille. C'était un
dimanche: les églises et les boutiques, fermées depuis plusieurs
jours, se rouvraient; la population, remise de ses excitations ou de
ses alarmes, se promenait dans les rues débarrassées de leurs
barricades. Chacun avait l'impression qu'on rentrait dans l'ère des
gouvernements réguliers, et que l'anarchie venait de subir une
première défaite.
Une révolution où le Palais-Bourbon l'emportait sur l'Hôtel de ville
était, en effet, chose pour le moins extraordinaire et qui ne devait
pas se revoir. La peinture et la sculpture officielles reçurent ordre
de reproduire la scène de la visite, et il y eut, entre tous ceux qui
se félicitaient d'avoir échappé à un péril imminent, comme une
émulation à célébrer ce qu'on appelait un «acte habile et courageux».
On ne saurait contester en effet ni le courage avec lequel le duc
d'Orléans s'est exposé, sans autre défense que son sang-froid, aux
violences révolutionnaires, ni l'habileté avec laquelle les promoteurs
de la royauté nouvelle ont si lestement surpris, annihilé et devancé
les fauteurs de république. Mais, s'il était loisible de refaire après
coup les événements, avec la clairvoyance que donne l'expérience
acquise et à l'abri des entraînements que les meilleurs subissent dans
le trouble de pareilles crises, ne pourrait-on pas supposer un emploi
plus utile encore de ce courage très-réel? ne pourrait-on rêver une
habileté à plus longue vue, qui ne se bornât pas à esquiver le péril
du jour, en préparant celui du lendemain? Un mois après, comme le
général Belliard faisait valoir à M. de Metternich l'heureuse présence
d'esprit dont avait fait preuve le lieutenant général en cette
périlleuse occurrence: «Le fait, répondit le chancelier, prouve en
faveur de la contenance du duc d'Orléans. Un baiser est un léger
effort pour étouffer une république; croyez-vous toutefois pouvoir
accorder un même pouvoir à tous les baisers dans l'avenir? Leur
accordez-vous la valeur de garanties[17]?» C'était beaucoup de
substituer la monarchie du premier prince du sang à l'anarchie
révolutionnaire dont on avait craint un moment que le triomphe de
l'Hôtel de ville ne fît le régime de la France; mais une monarchie
pouvait-elle, sans fausser et abaisser son caractère, sans perdre de
la dignité et de l'autorité morale qui lui sont nécessaires, être
réduite à offrir des poignées de main au populaire, à recevoir, en
place de Grève, l'accolade de La Fayette, à solliciter le
laisser-passer de la révolution? Ne saisit-on pas là, dès l'origine,
ce mal que Casimir Périer devait, quelques mois plus tard, appeler,
avec colère, «l'avilissement des camaraderies révolutionnaires et les
prostitutions de la royauté devant les républicains»? Les plus
éclairés, parmi les fondateurs du nouveau gouvernement, avaient le
sentiment du tort qu'il se faisait ainsi. Tout en accompagnant le duc
d'Orléans à l'Hôtel de ville, M. Guizot ne se dissimulait pas que «cet
empressement du pouvoir naissant à aller chercher une investiture plus
populaire était une démarche peu fortifiante», et il pressentait dès
lors les périls en face desquels allait se trouver la royauté[18].
Pour dissiper ces alarmes, il ne suffit pas d'entendre M. Odilon
Barrot saluer, comme une nouveauté heureuse, ce qu'on appelait alors
«le voyage de Reims de la monarchie de 1830», et déclarer béatement
que «ce couronnement en valait bien un autre».
[Note 17: _Mémoires de Metternich_, t. V, p. 23.]
[Note 18: GUIZOT, _Mémoires_, t. II, p. 29.]
D'ailleurs, si l'on admettait que la révolution avait ainsi «sacré» le
Roi, ne fallait-il pas s'attendre qu'elle revendiquât, comme autrefois
l'Église, le droit d'examiner dans quelle mesure auraient été tenues
les promesses du sacre? Durant plusieurs années, que de bruit, dans
les journaux de la gauche, autour de ce fameux «programme de l'Hôtel
de ville», sorte de contrat que Louis-Philippe, prétendait-on, avait
souscrit, le 31 juillet 1830, et dont la violation rendait son titre
caduc! L'opposition cherchera là le prétexte et comme la justification
des polémiques factieuses, même des émeutes. Tout reposait sans doute
sur un fait matériellement faux; et, un jour de légitime impatience,
le Roi sera fondé à s'écrier que «ce programme de l'Hôtel de ville
n'était qu'un infâme mensonge»; La Fayette, en effet, ne lui avait
soumis ni fait accepter aucun programme; cependant, si le prince, tout
en parlant beaucoup et en caressant tout le monde, avait eu assez
d'adresse et de présence d'esprit pour ne pas se laisser arracher
d'engagement précis, il avait été conduit, pour désarmer le parti
révolutionnaire, à faire naître ou du moins à ne pas décourager des
espérances qui n'auraient pu être réalisées sans détruire la monarchie
elle-même. Ainsi y avait-il eu, au début du régime, un germe
d'équivoque, une sorte de malentendu qui, pour avoir été voulu et
momentanément utile, ne risquait pas moins de fournir plus tard
prétexte à des controverses périlleuses.
Les conséquences de ces défauts originaires devaient si vite se
manifester, peser si lourdement et si longtemps sur la royauté, qu'on
est tenté de se demander s'il n'eût pas été sage de s'exposer à un
danger immédiat pour écarter de l'avenir un mal grave et difficilement
guérissable; s'il n'eût pas mieux valu, au prix peut-être d'une lutte
violente et incertaine, tenter de faire tout de suite la monarchie
sans et même contre le parti révolutionnaire, que de la faire avec son
agrément, habilement surpris, à la vérité, mais singulièrement
compromettant. L'oeuvre était-elle impossible? Les députés étaient
après tout les plus forts; ils avaient le prestige des 221; seuls, ils
apportaient un gouvernement tout fait, rassurant les intérêts en
satisfaisant quelques-unes des passions victorieuses. Les agitateurs
de l'Hôtel de ville n'étaient au contraire qu'une poignée; eux-mêmes
confessaient leur impuissance[19]. Oui, mais n'oublions pas que les
députés, eux aussi, ne pouvaient avoir grande confiance, sinon dans
leur force, du moins dans leur droit à en user. En cette même journée
du 30 juillet où, par préoccupation conservatrice, ils avaient jeté la
candidature d'un prince du sang en travers des velléités républicaines
et des passions anarchiques, ils avaient en même temps rompu avec
l'hérédité royale et le droit monarchique. À l'heure même où ils
votaient la lieutenance générale, ils refusaient d'entrer en relation
avec le duc de Mortemart, repoussaient les transactions et les
concessions tardives de Charles X. Sortis ainsi eux-mêmes de la
légalité, entrés dans la voie révolutionnaire, quelle raison
pouvaient-ils invoquer pour obliger les autres à s'arrêter sur cette
voie, ici ou là? quel titre pour lutter de front et par la force
contre ceux qui voulaient aller plus loin? Ils se sentaient réduits à
user d'habileté, de caresse et de ruse. C'est le péril et le châtiment
de la révolution: si peu qu'on s'y engage, on n'a plus aucun point
d'appui pour la contenir; la force matérielle et morale de la
résistance est détruite; tout est livré à l'aventure, à l'audace plus
ou moins heureuse de telle ou telle initiative; et, lors même qu'on
échappe aux plus graves des périls, ce n'est jamais sans laisser
quelque chose de sa sécurité et de son honneur.
[Note 19: Godefroy Cavaignac répondait alors à M. Duvergier de
Hauranne qui félicitait les jeunes républicains d'avoir sacrifié leur
idéal à l'intérêt de la France: «Vous avez tort de nous remercier;
nous n'avons cédé que parce que nous n'étions pas en force. Il était
trop difficile de faire comprendre au peuple qui avait combattu au cri
de: «Vive la Charte!» que son premier acte, après la victoire, devait
être de s'armer pour la détruire. Plus tard ce sera différent.»
(DUVERGIER DE HAURANNE, _Histoire du gouvernement parlementaire_, t.
X, p. 652.)--Le général Pajol demandait à un des combattants de
Juillet, dont il connaissait les opinions très-avancées: «Vous meniez
au combat des hommes déterminés; pouviez-vous compter sur leur
zèle?--Sans doute.--Assez pour leur donner l'ordre d'arrêter les
députés?--Oh! pour cela, je n'oserais en répondre.--Dans ce cas, la
révolution est avortée.» (Louis BLANC, _Histoire de dix ans_, t. Ier,
p. 292.)--Un républicain, apologiste officiel de La Fayette, M.
Sarrans, reconnaissait, dans des écrits publiés en 1832 et 1834,
«l'ascendant moral des 221 et l'impossibilité dans laquelle se
trouvait La Fayette de s'opposer par la force à l'élévation du duc
d'Orléans»; il montrait «la presque généralité des citoyens, entraînés
par l'exemple de la Chambre et par la crainte des tempêtes que la peur
voyait poindre et s'amonceler de tous côtés, se ralliant à cette
combinaison et à cet homme comme à une nécessité». (Cf. _passim_, _La
Fayette et la révolution de 1830_, et _Louis-Philippe et la
contre-révolution_.)]
Dans les débuts de cette monarchie nouvelle, comme dans la ruine de
l'ancienne, quelle leçon de modestie pour l'esprit humain! D'une part,
ces libéraux naguère si fiers, si exigeants en face d'une antique
dynastie, contraints, dès le lendemain de leur triomphe, à courtiser,
dans les salons saccagés du palais municipal, des maîtres avinés et
en haillons; se félicitant de ce que La Fayette octroyait une couronne
au prince de leur choix, après s'être tant plaints d'avoir eu une
charte «octroyée» par Louis XVIII; subissant le sacre de l'Hôtel de
ville après avoir été si offusqués du sacre de Reims. D'autre part,
ces royalistes d'extrême droite, qui s'étaient crus seuls capables de
sauver la royauté et qui venaient de la perdre; ces prétendus hommes
d'action, railleurs dédaigneux de l'impuissance parlementaire, et qui,
à l'épreuve, étaient apparus plus incapables encore que téméraires,
aussi inertes que provoquants, ne sachant rien faire pour soutenir le
coup d'État follement entrepris; ces hommes de principes absolus et de
résistance orgueilleuse, qui, après s'être montrés aveuglément
obstinés, quand il eût été possible de transiger avec dignité et
profit, avaient fini, quand il n'était plus temps de rien préserver,
par tout abandonner devant l'insurrection, les Ordonnances, les
ministres, le vieux roi lui-même, et par offrir vainement aux partis
conjurés le triste appât d'une minorité et d'une régence! Et, dans les
deux cas, la France payant chèrement ces fautes, d'une part de son
repos, de son honneur et de sa liberté! Faut-il maintenant que chaque
parti se donne le triste plaisir de récriminer contre ses adversaires?
Convient-il que nous-mêmes, nous plaçant au-dessus des uns et des
autres, nous adressions à tous, du haut de notre expérience,
aujourd'hui facile, de superbes et irritantes remontrances?
Humilions-nous plutôt devant ces erreurs que nous n'eussions sans
doute pas mieux évitées, et qui, par leur généralité, chargent la
mémoire de tous les partis. La connaissance plus complète de la
conduite des pères ne peut et ne doit avoir qu'un effet: éclairer les
enfants, les rapprocher dans le regret des occasions perdues, dans la
tristesse de leur malheur commun, et dans l'espoir d'une revanche où
cette fois, du moins, ils ne seront plus divisés.
V
Dès le 1er août, le duc d'Orléans prit en main ce qui restait de
gouvernement: c'était, à la vérité, peu de chose; il n'avait guère
d'autre moyen d'action que sa popularité. La commission municipale,
qui avait de plus en plus tendu à se transformer en gouvernement
provisoire et qui, la veille, avait essayé de constituer une sorte de
cabinet[20], fut, en dépit de M. Mauguin, contrainte de remettre ses
pouvoirs au lieutenant général. Celui-ci nomma aux divers départements
ministériels des commissaires provisoires, à peu près les mêmes
d'ailleurs que ceux de la commission municipale: M. Dupont de l'Eure,
à la Justice; le général Gérard, à la Guerre; M. Guizot, à
l'Intérieur; le baron Louis, aux Finances; le maréchal Jourdan, aux
Affaires étrangères; M. Bignon, à l'Instruction publique. Il se
réservait de consulter sur les affaires importantes de l'État un
conseil intime, composé de MM. Casimir Périer, Dupin, Laffitte,
Sébastiani, de Broglie et Molé. Il confirma La Fayette dans son
commandement général des gardes nationales, appela M. Pasquier à la
présidence de la Chambre des pairs, pourvut aux hauts postes
administratifs, proclama le rétablissement de la cocarde et du drapeau
tricolores, et enfin convoqua les Chambres pour le 3 août[21].
[Note 20: Elle avait désigné commissaires provisoires: à la Justice,
M. Dupont de l'Eure; aux Finances, le baron Louis; à la Guerre, le
général Gérard; à la Marine, l'amiral de Rigny; aux Affaires
étrangères, M. Bignon; à l'Instruction publique, M. Guizot; à
l'Intérieur et aux Travaux publics, le duc de Broglie.]
[Note 21: Toutes ces mesures furent prises entre le 1er et le 3 août.]
En même temps et à mesure qu'il saisissait plus complétement le
pouvoir et gravissait les marches du trône, le duc d'Orléans dénouait
ou brisait, l'un après l'autre, les derniers liens qui l'unissaient à
la branche aînée de sa maison. Le 30 juillet au soir, quand, à la
nouvelle de sa nomination au poste de lieutenant général et sur la
pression de ses amis, il s'était décidé à venir à Paris, il ne savait
pas encore bien ce qu'il pouvait, devait et voulait. L'un de ses
premiers soins, avant même d'accepter l'offre des députés, avait été
de faire venir le duc de Mortemart; s'excusant, par la contrainte des
événements, des résolutions qu'il pouvait être amené à prendre ou
plutôt à subir, il avait demandé au ministre nominal de Charles X si
ses pouvoirs étaient suffisants pour le reconnaître en qualité de
lieutenant général, et il lui avait remis une lettre destinée au Roi.
Le texte de cette lettre, objet de nombreuses controverses, n'a jamais
été connu; mais tout donne à supposer qu'elle avait été faite moins
pour consommer une rupture que pour réserver une chance d'accord.
Seulement quelques heures plus tard, dans l'après-midi du 31 juillet,
avait eu lieu la visite à l'Hôtel de ville, les événements s'étaient
précipités, et le duc d'Orléans faisait redemander sa lettre au duc de
Mortemart, qui ne l'avait pas encore transmise.
Quant à Charles X, alors retiré à Rambouillet, il donnait ce
spectacle, habituel dans les révolutions, d'un pouvoir aux abois qui
cède toujours trop tard. Il offrait d'abord (31 juillet), conférait
ensuite (1er août) la lieutenance générale au duc d'Orléans, qui se
refusait à la recevoir de sa main et déclarait la tenir des députés.
Le vieux roi finissait même, le 2 août, par adresser à «son cousin»
une lettre où, lui annonçant son abdication et la renonciation du duc
d'Angoulême, il le chargeait de proclamer le duc de Bordeaux, sous le
nom de Henri V; le lieutenant général déclina cette mission, et
s'offrit seulement comme intermédiaire pour transmettre cet acte aux
Chambres, qui jugeraient quelle suite devrait y être donnée.
Ce ne fut pas tout. À Paris, on se préoccupait de voir Charles X
demeurer à Rambouillet, entouré des régiments qui lui étaient demeurés
fidèles. Les révolutionnaires s'agitaient et menaçaient de se porter à
quelque violence. Dans la matinée du 3 août, quelques heures après la
réception de l'acte d'abdication, le gouvernement se décida à
provoquer lui-même une manifestation qui forçât le Roi à s'éloigner.
Le rappel fut battu. Une armée se réunit, à la fois grotesque et
hideuse, «la plus singulière et la plus intéressante qu'on pût voir»,
disait La Fayette qui avait présidé à sa formation. Elle pouvait lui
rappeler celle qui, le 5 octobre 1789, s'était portée sur Versailles
pour en arracher Louis XVI. Le général Pajol reçut la pénible mission
de la conduire. Dès le soir, elle arrivait aux portes de Rambouillet,
et Charles X, trompé sur la force réelle de cette foule désordonnée
qu'un seul de ses régiments eût suffi à balayer, accablé d'ailleurs
par les événements, abandonné des hommes, se résigna à partir, et se
mit en marche vers Cherbourg, où il devait s'embarquer.