VI

L'heure était venue pour les Chambres de se réunir (3 août) et de

consommer, avec des formes un peu plus régulières, l'oeuvre

tumultuairement ébauchée dans les jours d'insurrection. Elles étaient

cependant loin d'être au complet; plus de la moitié des députés et des

pairs étaient absents[22]. Dans le discours par lequel il ouvrit la

session, le lieutenant général rappela les événements de Juillet, la

«Charte violée», loua le «courage héroïque» de Paris, «déplora des

infortunes qu'il eût voulu prévenir», mentionna «l'invitation» que lui

avaient adressée ses «concitoyens», et se déclara «fermement résolu à

se dévouer à tout ce que les circonstances exigeraient de lui». «C'est

aux Chambres qu'il appartient de me guider, ajouta-t-il; tous les

droits doivent être solidement garantis... Attaché de coeur et de

conviction aux principes d'un gouvernement libre, j'en accepte

d'avance toutes les conséquences.»

[Note 22: 252 députés seulement, sur environ 430, ont pris part, le 7

août, au vote sur la révision de la Charte: 219 pour, 33 contre. Dans

la Chambre haute, qui se composait avant 1830 de 364 pairs, il n'y

eut, au vote sur la révision, que 114 présents.]

Le futur roi posait donc lui-même la question des «garanties»

préalables. Il s'y était cru obligé par l'état des esprits. Déroutés,

non désarmés par le succès de la visite à l'Hôtel de ville, les

meneurs du parti avancé avaient seulement modifié leur tactique; ils

subissaient la monarchie, mais s'efforçaient de lui imposer des

conditions contradictoires à son principe, de la réduire à l'état

d'une magistrature nominale, contractuelle, élective, en butte à une

sorte de défiance injurieuse, entourée et faussée par des institutions

républicaines et démocratiques. À défaut de 1792, ils évoquaient 1791.

Ainsi, bien qu'ils n'osassent plus insister pour la convocation d'une

assemblée constituante, ils n'en prétendaient pas moins qu'avant de

proclamer un roi, on fît de toutes pièces une constitution nouvelle.

De l'ancienne Charte, ils ne voulaient plus entendre parler[23]. «Une

fois violée, disait le _National_, elle n'existe plus... La nation

française a trouvé son Guillaume III; elle dictera le bill des

droits[24].» La réorganisation devait être générale. «Quand vous

réorganisez, disait alors M. Mauguin, partez du principe que la

révolution, venue du sommet, doit redescendre jusqu'à la base.» La

Fayette, s'emparant d'un rôle qui ne semble guère celui d'un

commandant de la garde nationale, adressait aux «citoyens de Paris»

une proclamation où il marquait impérativement «les garanties dues aux

libertés populaires».

[Note 23: Les hommes de l'Hôtel de ville avaient profité du désordre

général pour publier un texte modifié de la première proclamation du

duc d'Orléans; ils lui faisaient dire, au lieu de: «_La_ Charte sera

désormais une vérité», cette phrase bizarre, mais dont on devine la

portée: «_Une_ charte sera désormais une vérité.»]

[Note 24: Le _National_, dans le même article, raillait ceux qui

prenaient «pour un simple _accident_ ce qui était une révolution». Il

est vrai que ce journal avait dit, quelques semaines auparavant, quand

il avait voulu rassurer l'opinion sur la portée de ses attaques contre

la Restauration: «Il n'y a plus de révolution possible en France; la

révolution est finie; il n'y a plus qu'un _accident_. Qu'est-ce qu'un

accident? Changer les personnes sans les choses.» La contradiction de

langage est assez piquante, mais elle n'a pas lieu de surprendre. De

tout temps, le parti révolutionnaire a été coutumier de ces

dissimulations, de ces changements de masque: c'est ce qu'on

appellerait, dans le jargon d'aujourd'hui, de l'«opportunisme».]

N'eût-il pas mieux valu repousser absolument ces prétentions par une

sorte de question préalable, et refuser de laisser même discuter la

Charte? Ceux qui venaient de condamner la vieille monarchie pour

atteinte au pacte constitutionnel, ne semblaient-ils pas engagés

d'honneur et de logique à le respecter? Cette Charte avait été le

drapeau de leur résistance; voulaient-ils eux-mêmes le déchirer? Et

puis, à quel titre une Chambre, élue sous Charles X, pour exercer dans

le gouvernement d'alors une partie du pouvoir législatif, et qui

n'était pas seulement au complet, pouvait-elle, en dehors des mesures

de nécessité prises au cours de la révolution, s'attribuer un mandat

constituant? Sur aucun point, une modification n'était indispensable.

La Charte, suivant l'expression de M. Guizot, «avait suffi pendant

seize ans à la défense des droits de la liberté, des intérêts du

pays». Seize ans d'âge ne sont pas la caducité pour une charte. Le bon

sens indiquait que c'était déjà bien assez d'avoir à faire un roi,

sans se mettre encore sur les bras la charge et la responsabilité

d'une constitution. La pratique Angleterre l'avait compris, à l'époque

de cette révolution de 1688 qu'on se piquait d'imiter; combien de

précautions et même de fictions subtiles pour que le régime alors

fondé eût le moins possible l'air nouveau, pour que la royauté élue

parût avoir continué et non pas renversé la royauté héréditaire! Ceux

des fondateurs de la monarchie de 1830 qui avaient le plus l'esprit de

gouvernement eussent volontiers copié ce modèle. Le duc de Broglie

s'élevait vivement contre les hommes qui «entendaient rompre

ouvertement avec le passé, ériger une dynastie toute nouvelle,

modifier nos institutions d'après des principes _a priori_ et même

changer à un certain degré l'état des moeurs de la société»; il

«estimait tout au contraire que la France, en 1830, devait suivre

sagement l'exemple qu'elle avait reçu de l'Angleterre, en 1688;

n'accepter l'idée d'une révolution que sous le coup d'une nécessité

réelle et pressante; n'admettre de la révolution que le strict

nécessaire; greffer autant qu'il se pouvait le nouvel ordre de choses

sur l'ancien; n'introduire, en fait d'innovations, que ce qu'exigerait

impérieusement l'état des choses et des esprits. En révolution,

ajoutait-il, sitôt qu'on s'écarte du strict nécessaire, sitôt qu'on

accorde quelque chose à la réaction, à l'animosité, à la fantaisie, on

ne tient plus rien, on est hors de voie, on appartient au vent qui

souffle[25].»

[Note 25: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.]

Voir le mal ne suffisait pas: il eût fallu avoir la force de s'y

opposer. «La complète fixité de la Charte, a écrit depuis M. Guizot

qui occupait alors le ministère de l'intérieur, eût certainement

beaucoup mieux valu; mais personne n'eût osé la proposer.» On se

sentait dans une situation trop fausse pour essayer une telle

résistance. Que répondre, en effet, au _National_, quand il disait aux

amis de M. Guizot: «Si vous jugez tellement nécessaire le maintien des

institutions préexistantes, que ne commencez-vous par respecter

l'hérédité monarchique?» Le gouvernement ne venait-il pas de repousser

les transactions offertes _in extremis_ par Charles X, notamment son

abdication en faveur du duc de Bordeaux? Bien plus, n'avait-il pas

fait appel au parti de l'Hôtel de ville pour débusquer le vieux roi de

Rambouillet? Ceux dont on avait ainsi demandé, une fois de plus, le

concours, on était mal venu à les éconduire quand ils prétendaient

dire leur mot sur la constitution de la monarchie nouvelle.

D'ailleurs, parmi les hommes qui avaient le plus vivement combattu la

république, et jusque dans le sein du ministère provisoire, plusieurs

étaient disposés à faire cause commune avec les révolutionnaires, dès

qu'il s'agissait, non plus de supprimer, mais d'amoindrir et

d'abaisser la royauté, de faire largesse de ses droits aux mauvais

instincts populaires: fruit de cette envie démocratique qui se mêle

parfois, dans la bourgeoisie, à la peur de la démocratie toute nue. En

1830, M. Jourdain ne jouait plus le bourgeois gentilhomme, mais bien

le bourgeois démocrate. Et puis, ne les connaissons-nous pas, ces

fiers politiques qui, dans les crises périlleuses, sont toujours prêts

à proclamer que la seule manière d'empêcher la démagogie de tout

briser est de lui livrer tout sans combat? Nous la connaissons aussi,

cette maladie de l'esprit français, déjà observée en 1789, cet orgueil

qui se plaît, dans chaque révolution, à faire oeuvre de création

universelle, cet aveuglement qui conduit à traiter la société

politique comme une matière inerte qu'on peut remanier à son gré, sans

souci du passé. Ajoutons enfin que le futur roi, qui eût été

particulièrement intéressé à conserver autour de sa royauté le plus

d'éléments anciens et immuables, n'aurait peut-être pas eu bien bonne

grâce à restreindre l'innovation à ce qui lui profitait

personnellement, c'est-à-dire au changement de dynastie. Aussi,

parfois, semblait-il mettre une sorte de point d'honneur à aller

au-devant des exigences populaires, à abonder dans le sens des députés

qui voulaient le plus remanier la Charte, et disait-il à l'un d'eux

qui lui parlait des «garanties» réclamées par l'opinion: «Ah! on ne

m'en demandera jamais autant que je suis disposé à en donner.»

Dans ces conditions, on avait jugé tout de suite impossible de faire

prévaloir cette immutabilité de la Charte qu'eussent au fond désirée

les amis les plus éclairés de la monarchie de Juillet. Ceux-ci

bornèrent leur ambition à obtenir que cette Charte fût seulement

revisée, non refaite, ce qui écartait l'idée de trop grands

bouleversements. Sur ce terrain s'était placé le lieutenant général

dans son discours d'ouverture; sans repousser quelques innovations

constitutionnelles, bien plus, en semblant les conseiller et les

offrir, il avait néanmoins déclaré qu'il s'agissait «d'assurer à

jamais le pouvoir de cette Charte, dont le nom, invoqué pendant le

combat, l'était encore après la victoire». Restait à déterminer

jusqu'où devait s'étendre la révision. C'est le problème qui se posait

devant les Chambres.

Chacun comprenait la nécessité de se presser. Il n'était besoin

d'ailleurs que d'entendre, pendant ces journées, le grondement sourd

et continuel de l'émeute, de voir ses premiers essais de violence

contre le parlement, pour être assuré que le moindre retard, la

moindre hésitation, eussent fourni occasion à l'Hôtel de ville de

prendre sa revanche. La Chambre des députés procéda donc en toute hâte

à la vérification des pouvoirs de ses membres et à la constitution de

son bureau: en deux jours, le 4 et le 5 août, ce préliminaire fut

fini. Dès le 4, un simple député, M. Bérard, s'emparant d'une

initiative qui eût dû appartenir au gouvernement, mais que la

composition hétérogène du ministère provisoire lui rendait peut-être

difficile, proposa les modifications à apporter à la Charte et une

déclaration élevant au trône le duc d'Orléans. Le prince, inquiet de

ce que cette proposition avait d'incohérent et aussi de

révolutionnaire, la fit remanier par M. Guizot et le duc de Broglie.

Elle revint, ainsi modifiée, à la Chambre, qui la soumit à l'examen

d'une commission. Celle-ci y apporta de nouveaux changements et déposa

son rapport dans la soirée du 6 août.

Quel était le caractère de la proposition qui, après ces travaux

préalables, se trouva soumise aux députés? Qui l'emportait, nous ne

dirons pas des deux partis,--il n'y avait pas encore de partis

organisés,--mais des deux tendances contradictoires qui s'étaient

manifestées chez les vainqueurs de Juillet? Il serait difficile de

faire une réponse précise. On avait abouti à une sorte de compromis,

dans lequel personne ne triomphait pleinement; c'était plus qu'on

n'eût désiré à droite, moins qu'on ne demandait à gauche.

Tout d'abord le préambule, où l'on constatait la «vacance du trône» et

la nécessité d'y pourvoir, et la conclusion, où l'on «appelait au trône»

Louis-Philippe d'Orléans et sa descendance, soulevaient une question

délicate, celle de l'origine de la nouvelle monarchie. Sur ce point, les

hommes de 1830 étaient loin d'être d'accord. Les uns voyaient dans le

nouveau roi une sorte de magistrat élu qui tenait ses pouvoirs de la

seule volonté nationale, sans avoir par lui-même aucun droit propre et

antérieur[26]. Les autres considéraient son élévation moins comme une

négation que comme une modification de l'hérédité royale, modification

imposée par les circonstances; à leurs yeux, il ne s'agissait pas de

créer une dynastie par suffrage populaire, mais de passer un contrat

avec le prince qu'on trouvait à côté du trône, devenu vacant, et qui y

était appelé par une sorte de nécessité supérieure: c'est ce qu'on a

appelé la théorie de la «quasi-légitimité[27]». Il serait malaisé de

dire à laquelle des deux thèses la commission s'était ralliée. Sans

doute, sa rédaction semblait écarter ou tout au moins atténuer le

caractère électif: elle insistait sur ce que les Chambres «prenaient en

considération l'impérieuse nécessité qui résultait des événements des

26, 27, 28 et 29 juillet»; elle motivait la «vacance du trône» par ce

fait que le «roi» Charles X et les membres de la branche aînée de la

«race royale» sortaient du territoire français; elle arguait de ce qu'il

était «indispensable de pourvoir à cette vacance»; enfin elle «déclarait

que l'intérêt universel et pressant du peuple français appelait au trône

S. A. R. Louis-Philippe d'Orléans[28]». Mais, en même temps, dans le

rapport fait au nom de la commission, M. Dupin insistait sur le

caractère électif et contractuel de la monarchie ou, pour parler son

langage, de l'«établissement» nouveau: «nouveau, disait-il, quant à la

personne appelée, et surtout quant au mode de vocation; ici la loi

constitutionnelle n'est pas un octroi du pouvoir qui croit se dessaisir;

c'est tout le contraire: c'est une nation en pleine possession de ses

droits, qui dit, avec autant de dignité que d'indépendance, au noble

prince auquel il s'agit de déférer la couronne: À ces conditions,

écrites dans la loi, voulez-vous régner sur nous?»

[Note 26: Déjà M. Thiers disait dans les placards qu'il avait répandus

pendant la nuit du 29 au 30: «C'est du peuple français qu'il tiendra

sa couronne.» La proclamation du 31, rédigée cependant par M. Guizot,

portait: «Il respectera nos droits, car il tiendra de nous les

siens.»]

[Note 27: Ce mot a été attribué à M. Guizot, qui s'est défendu de

l'avoir jamais prononcé. Cf. son discours du 3 janvier 1834.]

[Note 28: Ces formules avaient été, pour la plupart, imaginées par le

duc de Broglie.]

Dans la Charte elle-même, la commission supprimait le préambule où il

était question de Charte «octroyée»; elle supprimait également la

partie de l'article 14 qui donnait au Roi le droit de faire les

«ordonnances nécessaires pour la sûreté de l'État», et sur laquelle

Charles X avait fondé les ordonnances de Juillet; elle substituait,

pour la religion catholique, la qualification de «religion professée

par la majorité des Français» à celle de «religion de l'État».

D'autres articles interdisaient le rétablissement de la censure,

donnaient le droit d'initiative aux deux Chambres, accordaient à la

Chambre des députés le pouvoir de nommer son président, consacraient

la publicité de la Chambre des pairs et supprimaient certaines

restrictions au droit d'amendement. L'âge nécessaire pour être député

était abaissé de quarante à trente ans. La fixation du cens

d'éligibilité et du cens d'électorat, qui étaient de mille et de trois

cents francs dans la Charte de 1814, était renvoyée à des lois

spéciales, avec l'intention évidente qu'ils fussent abaissés. Des lois

libérales étaient promises sur le jury, la garde nationale,

l'organisation départementale et municipale, la liberté de

l'enseignement, l'état des officiers, etc. Quant à l'article par

lequel «la Charte et tous les droits qu'elle consacrait demeuraient

confiés au patriotisme et au courage des gardes nationales», les

journées de février 1848 devaient y ajouter un commentaire qui suffit

à en montrer la valeur et l'utilité.

Tous ces points avaient été réglés sans grande difficulté. Il n'en fut

pas de même de la question de la pairie, qui alors passionnait

singulièrement l'opinion. Les agitateurs de l'Hôtel de ville

trouvaient déjà fort déplaisant d'avoir été réduits à accepter

l'hérédité au sommet du pouvoir exécutif; du moins n'en voulaient-ils

plus dans le pouvoir législatif. Nulle destruction ne leur tenait plus

à coeur; en supprimant toute pairie héréditaire, ils espéraient priver

l'autorité monarchique de l'unique contre-poids qu'elle pût opposer à

la démocratie, l'esprit de tradition de sa dernière garantie contre la

mobilité élective. Rien ne leur paraissait d'ailleurs plus naturel que

de recourir à l'émeute pour faire prévaloir ces exigences, et la

question fut débattue, moins dans la commission parlementaire que dans

la rue. Dès le 4 août, un premier coup avait été préparé avec

l'assentiment de La Fayette: on devait, le lendemain, se porter sur le

palais du Luxembourg, jeter les pairs par les fenêtres et saccager le

palais; façon sommaire et décisive de résoudre le problème de la

pairie. Ce ne fut pas sans peine que, pendant la nuit, on détermina La

Fayette à donner contre-ordre. N'était-ce que partie remise? Dans la

soirée du 6, au moment où la commission allait déposer son rapport, la

Chambre des députés vit ses délibérations interrompues par la clameur

confuse et menaçante de l'émeute qui battait ses murs et assiégeait

ses portes: la bande était composée en grande partie de la «jeunesse

des écoles», et dirigée par un personnage qui devait acquérir une

certaine notoriété, M. Flocon. L'émoi fut grand dans l'assemblée. La

Fayette, pour qui la manifestation n'était pas une surprise, sortit de

la salle afin de haranguer «ses amis», ses «chers amis», les suppliant

de renoncer, «par affection pour lui», à pousser plus loin leur

entreprise, mais se portant fort que leur voeu pour l'abolition de

l'hérédité de la pairie serait pris en considération. Les agitateurs

se retirèrent, déclarant qu'ils reviendraient plus nombreux le

lendemain, si cette promesse n'était pas tenue.

Quelle était l'attitude du pouvoir en face de ces menaces? Il avait

fait une première concession aux ennemis de la Chambre haute, en

proposant d'annuler toutes les nominations de pairs faites par Charles

X; c'était d'un seul coup mutiler gravement cette assemblée[29]. Quant

à l'hérédité, le gouvernement avait d'abord essayé de la défendre.

Mais cette résistance ne dura pas longtemps. Sa fermeté n'était pas

alors à l'épreuve des pressions populaires. Et pourtant, à y regarder

de près, il se fût aperçu que cette agitation était peut-être plus

bruyante que vraiment redoutable. La question intéressait peu le

peuple qui commençait à rentrer dans ses ateliers. Les hommes de

l'Hôtel de ville n'avaient guère à leur disposition que la «jeunesse

des écoles»: était-ce assez pour «jeter la Chambre à la Seine», comme

ils aimaient alors à dire? Dans la journée du 6 août, un jeune

républicain, M. Boinvilliers, était venu au Palais-Bourbon, demandant

à parler aussitôt à M. Guizot qu'il avait connu avant la révolution

dans la société _Aide-toi, le ciel t'aidera_. «Nous ne voulons pas

absolument de l'hérédité, signifia-t-il impérieusement au commissaire

provisoire, et si la Chambre veut la maintenir, on se battra

demain.»--«C'est un enragé», dit, après ce colloque, M. Guizot à M.

Duvergier de Hauranne. Celui-ci rejoignit alors M. Boinvilliers pour

tâcher de le raisonner et de lui faire comprendre que recommencer la

bataille des rues et la diriger contre la Chambre, serait perdre la

révolution en province. «Je suis de votre avis, répondit M.

Boinvilliers en serrant la main de M. Duvergier de Hauranne, et nous

en sommes tous. Non, nous ne nous battrons pas pour l'hérédité de la

pairie. Mais il faut essayer de leur faire peur.» Et il ajoutait un

peu naïvement cette recommandation dont son interlocuteur ne se crut

sans doute pas obligé de tenir compte: «Au moins, ne me trahissez

point et ne dites pas cela à M. Guizot[30]». Le lendemain, M. de

Rémusat et M. Duvergier de Hauranne, toujours inquiets des bruits

d'émeute, venaient de bonne heure à l'Hôtel de ville afin de savoir à

quoi s'en tenir. Usant de ses priviléges d'aide de camp, M. de Rémusat

entra tout droit dans le cabinet de La Fayette; il le trouva en

conférence avec MM. Bastide, Joubert et autres républicains. «Je les

ai un peu gênés, racontait en sortant de là M. de Rémusat à M.

Duvergier de Hauranne, et l'on ne s'est pas expliqué catégoriquement;

mais il m'est démontré que le gouvernement et la Chambre peuvent faire

tout ce qu'ils veulent, et que rien de sérieux ne sera tenté. Déjà

Boinvilliers et d'autres courent pour empêcher le rendez-vous en armes

donné aux jeunes gens des écoles. Ils sentent qu'ils n'ont pas le

peuple pour eux et qu'ils succomberaient[31].» Les agitateurs se

bornaient donc à «essayer de faire peur» au gouvernement. Ce n'était

alors que trop facile. Dans ces jours de trouble, le pouvoir était peu

en état d'apprécier avec sang-froid et mesure la valeur des menaces

qui lui étaient faites. D'ailleurs, s'il s'exagérait la force de ses

adversaires, il ne s'exagérait malheureusement pas sa propre

faiblesse. En quittant l'Hôtel de ville, M. de Rémusat et M. Duvergier

de Hauranne s'empressèrent de faire parvenir à M. Guizot, alors en

conseil chez le lieutenant général, les constatations qu'ils venaient

de faire. Leur lettre arriva précisément au moment où l'on débattait

s'il fallait ou non risquer la bataille pour cette hérédité que

presque tout le conseil eût désiré maintenir. M. Guizot lut la lettre.

Porté à la résistance ainsi que le duc de Broglie, il posa cette

question: «Si une émeute avait lieu à ce propos, le lieutenant général

serait-il résolu à la dissiper par les armes?--Non», répondit le

prince. Cette réponse tranchait la question. Ce n'était pas seulement,

de la part du futur roi, défaut de confiance dans les forces dont il

pouvait alors disposer; au fond, il ne tenait pas beaucoup à

l'hérédité de la pairie; en causant avec lui, M. Pasquier avait pu

s'apercevoir, non sans déplaisir, qu'une sorte de Sénat nommé par la

couronne lui paraissait un instrument plus commode qu'une Chambre des

pairs indépendante et _sui juris_.

[Note 29: Tant de ce chef que pour refus de serment, sur les 364

membres qui composaient la Chambre des pairs avant la révolution, 175

furent écartés.]

[Note 30: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._--Aussi, M.

Duvergier de Hauranne ajoute-t-il: «Pour moi, d'après ce que j'ai vu

pendant cette semaine, et j'ai beaucoup vu, je suis intimement

convaincu que si le gouvernement et les Chambres se fussent hâtés, ils

pouvaient, sans résistance, proclamer Louis-Philippe et maintenir, à

très-peu de chose près, la Charte de 1814, l'hérédité de la pairie

comprise.» Le témoignage est d'autant plus significatif que,

personnellement, M. Duvergier de Hauranne tenait peu à cette hérédité.

Parmi ceux qui eussent voulu alors tout risquer pour sauver la pairie,

M. Duvergier de Hauranne nomme M. Thiers.]

[Note 31: _Ibid._]

Pour dissimuler sa capitulation, le gouvernement crut être habile en

recourant à l'expédient d'un ajournement: on résolut de proposer que

l'article relatif à la nomination des pairs serait soumis à un nouvel

examen dans la session de 1831. C'était en réalité tout abandonner; il

était bien évident qu'à l'échéance fixée, l'hérédité de la pairie

succomberait. Partisans et adversaires le comprenaient ainsi. Avec

quelle joie Carrel constatait que le «système anglais» était dès lors

détruit, et que «l'un des trois pouvoirs, le pouvoir conservateur,

était mis comme aux arrêts par une révolution qui le tenait pour

suspect»! Puis il s'écriait, triomphant: «N'est-il pas évident qu'une

pairie mise en question n'est pas une pairie[32]?» Le duc de Broglie,

«profondément triste et humilié», ne se dissimulait pas que «c'en

était fait de la Chambre des pairs», que celle-ci «ne serait plus

qu'un _instrumentum regni_, associé au gouvernement, sans entrer en

partage du pouvoir; en état de lui rendre de bons services, mais hors

d'état de lui résister ni de le défendre»; il en concluait que «le

gouvernement parlementaire était faussé sans retour dans l'un de ses

trois ressorts». La monarchie recevait une atteinte dont le même homme

d'État indiquait la portée, avec sa sagacité profonde: «Dans un pays

comme le nôtre, disait-il, dans un pays d'égalité légale et presque

sociale, abolir, coûte que coûte, le peu qui restait d'hérédité,

c'était démonétiser d'avance toutes les distinctions concevables et

laisser la royauté, seule de son espèce, livrée, dans la nudité de son

isolement, au flot montant de la démocratie[33].»

[Note 32: La Fayette disait également à cette époque: «L'hérédité a

reçu une atteinte dont elle ne pourra pas se relever.»]

[Note 33: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.]

Le rapport, avons-nous dit, avait été déposé dans la soirée du 6. Dés

le lendemain, la discussion s'engagea. Elle fut singulièrement hâtive

et écourtée. La Chambre sentait que tout débat prolongé risquerait de

faire ressortir davantage les faiblesses de la situation, et surtout

donnerait à l'émeute le temps d'intervenir. Aussi, inquiète, nerveuse,

pressait-elle les orateurs, enlevait-elle les votes, plus impatiente

encore d'arriver promptement à un résultat que soucieuse de le

raisonner et de le justifier. Au début, il lui fallut entendre les

rares députés royalistes qui n'avaient pas renoncé à siéger; ceux-ci,

trop troublés et accablés par leur récente défaite pour essayer une

résistance sérieuse, se bornèrent à dégager leur honneur et leur

conscience par des protestations attristées, plus âpres parfois contre

M. de Polignac et ses collègues que contre les hommes de 1830[34], ou

même subissant, en fait, la nécessité des événements dont ils se

refusaient à reconnaître, en droit, la légitimité[35]. Quant aux

articles, la Chambre adopta, presque sans modification et sans débat,

tout ce que proposait la commission. Un point seulement souleva une

vive contestation. M. Mauguin et M. de Brigode avaient demandé qu'on

soumît la magistrature à une institution nouvelle: à les entendre, la

suspension de l'inamovibilité était une conséquence logique du

changement de gouvernement; leur amendement, fortement et brillamment

combattu par M. Dupin et M. Villemain, fut repoussé à une grande

majorité. Dans l'état d'excitation, de trouble et de défaillance où

étaient alors les esprits, cette décision fait honneur aux hommes de

1830. Au vote sur l'ensemble, on compta deux cent cinquante votants:

deux cent dix-neuf pour, et trente-trois contre. La Chambre porta

aussitôt sa résolution au lieutenant général et en adressa une copie à

la Chambre des pairs.

[Note 34: M. Hyde de Neuville appelait les derniers ministres de

Charles X «de faux amis, des insensés, des êtres bien perfides, bien

coupables». M. de Martignac les traitait de «conseillers perfides»,

contre lesquels il «partageait la juste indignation de la Chambre»: il

parlait des «infâmes ordonnances» et de la «résistance héroïque» de

Paris. M. de Lézardières disait: «Les indignes conseillers de la

couronne ont, le 25 juillet, légitimé peut-être les événements qui ont

suivi cette journée.»]

[Note 35: M. Hyde de Neuville disait: «Je n'ai pas reçu du ciel le

pouvoir d'arrêter la foudre; je ne puis rien contre un torrent qui

déborde; je n'opposerai donc à ces actes, que je ne puis seconder ni

approuver, que mon silence et ma douleur.» M. de Martignac: «Je ne me

dissimule pas tout ce qu'il y a d'impérieux au delà de toute idée, de

toute expression, dans la situation où nous sommes.»]

Dans cette dernière assemblée, la discussion, engagée le soir même (7

août), fut plus sommaire encore: l'événement fut le discours de

Chateaubriand en faveur du duc de Bordeaux, sorte de pamphlet

oratoire, où l'orateur maltraitait plus encore la vieille monarchie à

laquelle il demeurait fidèle, que la nouvelle à laquelle il refusait

son adhésion. La Chambre des pairs accepta en bloc la résolution des

députés, avec cette seule réserve qu'elle déclarait ne pouvoir

délibérer sur la disposition annulant les nominations de pairs faites

par Charles X, et «s'en rapportait entièrement, sur ce sujet, à la

haute prudence du lieutenant général». Au vote, il y eut

quatre-vingt-neuf voix pour, dix contre, et quatorze bulletins blancs.

Une députation fut chargée de remettre cette résolution au lieutenant

général[36].

[Note 36: Pendant que les Chambres travaillaient ainsi à établir la

monarchie nouvelle et que le roi déchu se dirigeait lentement vers

Cherbourg, un incident singulier s'était produit, incident demeuré

longtemps secret. Un soir, peu après la nomination du duc d'Orléans en

qualité de lieutenant général, l'ambassadeur anglais, lord Stuart,

vint trouver son attaché militaire qui était le colonel Caradoc,

depuis lord Howden. Il lui raconta qu'il venait d'appeler l'attention

du duc d'Orléans sur l'utilité qu'il y aurait à faire reconnaître les

droits du duc de Bordeaux, et que son ouverture avait été bien

accueillie. Lord Stuart proposait au colonel Caradoc de partir tout de

suite, de rejoindre Charles X sur le chemin de Cherbourg, de lui

demander le duc de Bordeaux et de ramener celui-ci à Paris, où ses

droits seraient proclamés. La démarche devait être faite au nom du

lieutenant général et de l'ambassadeur d'Angleterre, mais sans qu'il y

eût rien d'écrit et en se cachant des trois commissaires qui

surveillaient, au nom du gouvernement nouveau, la retraite du vieux

roi. Le soir même, avant de se mettre en route, le colonel Caradoc vit

au Palais-Royal le duc d'Orléans, qui lui confirma ce qu'avait dit

lord Stuart et exprima le désir que cette mission réussît. Le colonel

partit pendant la nuit, parvint, non sans difficulté, à franchir la

barrière, et, après mille péripéties, rejoignit, au milieu de la nuit

suivante, le cortége royal dans un village au delà de Laigle. Charles

X, qui était couché, lui donna cependant audience et écouta sa

communication. Bien que peu disposé à accepter une telle proposition,

il ne voulut pas répondre sans prendre l'avis de la mère du jeune

prince. La duchesse de Berry, immédiatement appelée, n'eut pas plutôt

entendu l'offre qui était faite, qu'elle éclata en paroles violentes

contre la famille d'Orléans et déclara qu'elle ne lui confierait

jamais son fils. Le colonel Caradoc rapporta cette réponse au

lieutenant général, qui lui dit alors en anglais: «Maintenant, j'ai

fait mon devoir, que la volonté de Dieu s'accomplisse!»--Il est

question de cet incident dans une lettre de Donoso Cortès qui le

tenait de la bouche même de lord Howden. (_Deux diplomates: le comte

Raczynski et Donoso Cortès_, par le comte Adhémar d'Antioche, p. 251 à

253.) Lord Howden a laissé, d'ailleurs, de cet épisode un récit

détaillé, dramatique, écrit de sa main et jusqu'à présent inédit. Le

fait ne paraît donc pas contestable. Quelle en est l'explication? Il

semble peu en harmonie avec ce qu'au même moment le duc d'Orléans

faisait ou laissait faire à Paris. Faut-il croire qu'il s'attendait à

la réponse qui lui fut rapportée? On n'a pas besoin de faire cette

supposition. N'a-t-on pas pu déjà entrevoir que, dans cette crise à la

fois si redoutable et si rapide, l'esprit et la conscience du prince

étaient partagés par des sentiments très-complexes et presque

contradictoires?]

La journée du 8 août, qui était un dimanche, fut employée par le

gouvernement à résoudre diverses questions complémentaires. Il fut

décidé que le Roi s'appellerait «roi des Français», et non plus «roi

de France». On répudia ces formules antiques: «par la grâce de Dieu,

l'an de grâce, de notre pleine puissance, etc., etc.» Il avait paru

d'abord naturel que le duc d'Orléans prît le nom de Philippe VII; mais

cette façon de se rattacher à la longue lignée de nos rois offensait

les susceptibilités bourgeoises de M. Dupin et l'infatuation

démocratique de La Fayette; ce dernier «s'opposa à cette dénomination,

indigne d'une monarchie républicaine qui ne devait avoir rien de

commun avec les prétentions et les oripeaux des anciens rois de

France[37]». Alors fut imaginé le nom de Louis-Philippe, et le prince

écrivit lui-même à La Fayette, en lui annonçant cette décision: «_You

have gained your point._» Ainsi, jusque dans les détails les plus

inoffensifs, on semblait s'appliquer à marquer une solution de

continuité avec le gouvernement précédent. Singuliers monarchistes qui

oubliaient qu'une monarchie trouve force et honneur à remonter dans

les siècles écoulés, et qu'une royauté sans passé est bien près d'être

une royauté sans racine! D'ailleurs, plus on insistait sur le

caractère électif du nouveau gouvernement, plus on provoquait les

adversaires à discuter les conditions de l'élection et l'autorité des

électeurs. Les objections sur ce point paraissaient même si faciles,

que quelques personnes s'étaient demandé s'il ne conviendrait pas de

provoquer une ratification plébiscitaire dont le succès eût alors été

certain. Cet expédient fut écarté par une sorte de probité fière,

comme n'étant, suivant la parole du duc de Broglie, que «méchante

farce, ridicule simagrée, jonglerie méprisable[38]».

[Note 37: SARRANS, _La Fayette et la Révolution_, t. Ier, p. 298.]

[Note 38: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.]

Tout était prêt pour la proclamation de la royauté nouvelle. Elle eut

lieu au Palais-Bourbon, le 9 août, devant les deux Chambres réunies.

Le duc d'Orléans s'y rendit, accompagné de la duchesse, de ses fils et

de ses filles, de Madame Adélaïde, et d'un brillant état-major. Le duc

de Bourbon, dernier survivant de la branche de Condé, s'était excusé

sur l'état de sa santé, mais avait fait adhésion sans réserve à la

monarchie nouvelle[39]. Le lieutenant général ne prit place sur le

trône qu'après avoir entendu lecture des déclarations de la Chambre

des députés et de la Chambre des pairs, y avoir adhéré et avoir prêté

serment à la Charte modifiée. Tout le cérémonial semblait combiné pour

marquer le caractère contractuel de la monarchie nouvelle[40]. Il

n'était pas jusqu'à la forme peu respectueuse des témoignages de

dévouement et d'enthousiasme, aux poignées de main que le prince dut,

en quittant la séance, subir de la part des députés et même des gardes

nationaux, qui ne fissent sentir l'atteinte portée à la dignité

royale.

[Note 39: C'est ce même prince que, peu de temps après, le 27 août, on

trouva pendu à l'espagnolette de sa fenêtre. Mort tragique, dont les

haines politiques cherchèrent à exploiter le mystère. L'instruction

judiciaire conclut à un suicide que l'esprit troublé et les moeurs

dissolues du vieux duc ne rendaient pas invraisemblable. Une partie du

public s'obstina à voir là un assassinat qu'on imputait à la baronne

de Feuchères, maîtresse du prince et sa légataire pour une somme

considérable. Des ennemis sans scrupules essayèrent même, par des

insinuations calomnieuses, de faire remonter la complicité de ce crime

jusqu'à Louis-Philippe qui, à les entendre, aurait craint de voir le

duc de Bourbon modifier, après la révolution, le testament fait

auparavant en faveur du duc d'Aumale. Il nous semble, en tout cas, que

la gloire de la maison de Condé n'a pas eu à souffrir de l'héritier

que s'était choisi son triste et dernier représentant.]

[Note 40: «Ce fut un beau spectacle, écrivait un ami de La Fayette, M.

Sarrans, que cette intronisation d'un roi sorti des mains du peuple,

entrant dans le sanctuaire des lois, au bruit des choeurs populaires

de 1792, mariés aux inspirations patriotiques de 1830; attendant, sur

un modeste tabouret, que les mandataires de la nation lui eussent

permis de s'asseoir dans le fauteuil du trône. Qui l'oubliera jamais?

Le peuple était encore là dans toute la dignité de sa puissance, et

jamais les rapports de la créature au créateur n'avaient été plus

religieusement observés: des cris de: Vive le duc d'Orléans! et non

pas de: Vive le Roi! retentissant sur les bancs et dans les tribunes;

le président de la Chambre (c'était M. Casimir Périer) lisant la

nouvelle charte au duc d'Orléans; le prince déclarant qu'il

l'acceptait; l'intègre Dupont de l'Eure la lui présentant à signer et

recevant son serment; un roi debout parlant au peuple assis, et le roi

autorisé enfin à se placer sur le trône où, pour la première fois, il

est salué du titre de monarque.»]

N'eût-il pas suffi pour s'en rendre compte de considérer la

physionomie du palais où Louis-Philippe rentrait aux acclamations

populaires? Aux postes, des volontaires déguenillés, les bras nus;

leurs camarades assis ou vautrés dans les salles et sur les escaliers,

y recevant leurs amis, buvant et jouant, ressemblant moins à une garde

qu'aux gens contre lesquels on se fait garder[41]. Plutôt surveillants

que défenseurs, nul ne savait qui les avait placés là, ni surtout

comment on les ferait sortir[42]. À l'intérieur du palais, aucune

police, aucune livrée; entrait qui voulait; la salle du conseil était

ouverte à tous les conseillers; la table royale en quelque sorte

accessible à tous les convives. Le prince, avec sa noble et brillante

famille, passait au milieu de cet étrange chaos, le sourire aux

lèvres, la main tendue, et ne paraissait avoir, en place des honneurs

ordinairement rendus aux souverains, que l'obligation d'obéir aux

caprices de la foule et d'en subir les familiarités, toujours

insolentes, alors même qu'elles n'étaient pas hostiles.

[Note 41: M. Quinet exprimait son admiration pour le spectacle

qu'offrait «le palais du Roi, écorché par la mitraille et gardé par

des chapeaux ronds». (Lettre d'août 1830.) Carrel écrira, quelques

mois plus tard: «Jamais monarque ne s'entourera d'une garde plus

martiale et plus imposante que cette bande déguenillée qui fournissait

les factionnaires du Palais-Royal, dans les premiers jours d'août, et

que tant de poignées de main historiques accablèrent.» (_National_, 18

juin 1831.)]

[Note 42: L'évacuation ne devait pas, en effet, être une petite

affaire. Il fallut trouver des missions, des emplois, des épaulettes à

distribuer entre ces protecteurs obstinés.]

Un tel spectacle eût pu être matière à bien des réflexions; il

permettait notamment de mesurer tout ce qui restait encore à faire avant

de considérer la monarchie comme fondée; mais, sauf le duc de Broglie et

quelques autres, bien peu alors s'arrêtent à de telles pensées. La foule

chante et danse dans la rue; les maisons se pavoisent et s'illuminent.

On est dans cet état d'illusion et d'effusion qui se produit à certaine

phase des crises révolutionnaires; sorte de fête étrange qui suit

nécessairement les jours d'angoisse et de combat, quand les uns se

réjouissent d'avoir triomphé, les autres de n'avoir plus peur, et que,

dans le soulagement de se sentir échappés aux périls de la veille, tous

se refusent à regarder le péril du lendemain. Par l'effet d'une sorte de

mirage, les divisions les plus profondes, et tout à l'heure si visibles,

semblent avoir disparu. C'est à croire que l'Hôtel de ville, hier encore

menaçant jusqu'à l'émeute, s'est réconcilié, dans le succès commun, avec

le Palais-Royal. N'a-t-on pas vu, le soir même où la nouvelle Charte a

été apportée au lieutenant général, celui-ci se montrer sur le balcon,

donnant le bras d'un côté à M. Laffitte, de l'autre à La Fayette, et

n'a-t-on pas entendu le commandant de la garde nationale s'écrier, aux

acclamations de la foule, en lui montrant le futur roi: «C'est la

meilleure des républiques[43]!»

[Note 43: Quatre ans plus tard, La Fayette a voulu contester ce

propos; mais les témoignages contemporains ne permettent guère de

tenir compte de ce démenti.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 1 / 7) · 第 18 / 98 题