III

L'entreprise dont M. Thiers avait eu, vingt-quatre heures auparavant,

la première initiative, semblait donc réussir. Tout avait été enlevé

avec une promptitude, une précipitation même, où il entrait peut-être

autant d'inquiétude que de hardiesse. Les hésitations, les scrupules

des législateurs, comme ceux du prince, avaient été surmontés. Et

cependant une partie seule de la besogne était faite. Restait l'Hôtel

de ville qu'on avait pu gagner de vitesse, mais non séduire ou

dompter, et qui, dans la matinée du 31, grondait, plus menaçant, plus

irrité que jamais. On y criait à la trahison; les placards favorables

au duc d'Orléans étaient lacérés, ses proclamations sifflées; les

clubs en permanence engageaient la population à ne pas déposer les

armes; les projets les plus violents, enlèvement du prince, massacre

des députés, traversaient les cerveaux en ébullition. Telle était

l'excitation dans ces régions, qu'elle gagnait la commission

municipale; bien que d'origine et de composition parlementaires, cette

commission, impuissante dans ses bons éléments, était complice de la

révolution par ses mauvais, notamment par M. Mauguin, dont l'ambition

s'exaltait à la pensée de faire partie d'un gouvernement provisoire,

et dont la faconde sans scrupule était «très-propre, dans ces jours de

perturbation générale, à échauffer les fous, à intimider les faibles

et à entraîner les badauds[10]». Conduite ainsi à publier une

proclamation très-violente que M. Périer refusait de signer et où il

n'était même pas question du duc d'Orléans, la commission municipale

refusait de promulguer la déclaration par laquelle les députés avaient

appelé, la veille, le duc d'Orléans à la lieutenance générale. Cette

fois encore, M. Odilon Barrot fut chargé de porter au Palais-Bourbon

les remontrances de l'Hôtel de ville. M. Laffitte, président, les

reçut non sans humilité: il convint que la déclaration était «servile,

qu'elle blessait la dignité nationale», et il s'engagea d'honneur à la

détruire. Ainsi cet acte, pourtant capital, n'a jamais été inséré au

_Moniteur_; bien plus, l'original, après avoir été remis au duc

d'Orléans, fut soustrait sur son bureau.

[Note 10: Expression de M. Guizot.]

Serait-il possible de surmonter ou de déjouer cette résistance de

l'Hôtel de ville? Tout dépendait de La Fayette. Les agitateurs,

inconnus en dehors du cercle étroit et fermé des sociétés secrètes,

sentaient que le nom du général leur était indispensable pour faire

échec aux députés. Aussi, pendant ces heures rapides, décisives et

troublées, quelle lutte d'influences se livrait autour de ce

vieillard! Les républicains s'efforçaient de l'entraîner, de le

compromettre, de le piquer d'honneur, le menaçaient de rallumer la

guerre civile, lui montraient, dans le «complot orléaniste», la

négation de ses principes, la contradiction des règles de conduite

qu'il avait posées dans la Charbonnerie. Les amis du lieutenant

général n'étaient pas, de leur côté, sans avoir quelques intelligences

à l'Hôtel de ville; activement et adroitement secondés par M. de

Rémusat qui, costumé en officier d'état-major, sabre au côté, plumes

flottantes au chapeau, s'était, dès le premier jour, improvisé aide de

camp du commandant de la garde nationale, ils pouvaient aussi compter,

en ce cas spécial, sur M. Odilon Barrot, déjà aussi sincère à

proclamer ses convictions monarchistes, qu'ardent à ébranler tout ce

qui pouvait rendre la monarchie durable et respectée. De nombreux

émissaires arrivaient du Palais-Royal pour gagner La Fayette à la

solution orléaniste, entre autres ses vieux amis, les généraux Gérard

et Mathieu Dumas. Il n'était pas jusqu'à M. Rives, envoyé des

États-Unis, qui n'assurât à l'ancien ami de Washington que son

adhésion à la royauté nouvelle serait comprise et approuvée dans la

république américaine.

Entre ces conseils et ces instances si contraires, La Fayette

demeurait fort troublé. Déjà, quarante ans auparavant, Mirabeau

l'avait appelé «l'homme aux indécisions». L'âge n'avait pas diminué ce

défaut. Un de ses amis nous le dépeint alors «assis dans un vaste

fauteuil, l'oeil fixe, le corps immobile, et comme frappé de stupeur».

Il ne se dérobait aux poussées trop véhémentes que grâce à son aisance

supérieure de conversation et de manières, à une sorte de dextérité

gracieuse, vieux restes de ces dons de grand seigneur que sa

démocratie d'emprunt n'avait pu détruire entièrement. Ne dissimulant

d'ailleurs ni son embarras ni son effroi: «Ma foi,--disait-il

naïvement à M. Bazard qui venait lui apporter la recette

saint-simonienne,--si vous m'aidez à me tirer de là, vous me rendrez

un grand service[11].» Cette faiblesse, par tant de côtés périlleuse,

était dans le cas particulier une garantie: elle devait détourner La

Fayette de toute entreprise exigeant une initiative et une résolution

énergiques. M. de Rémusat connaissait bien son chef, quand, le plaçant

en présence des deux solutions, la république avec sa présidence ou la

monarchie du duc d'Orléans, il le pressait de cette question:

«Prenez-vous la responsabilité de la république?» La responsabilité,

c'était ce que La Fayette redoutait le plus, malgré son goût à jouer

les rôles en vue dans les révolutions. D'ailleurs, s'il lui plaisait

pour sa popularité de se dire, en théorie, partisan de la république,

il n'était nullement pressé d'en avoir la réalité pratique et surtout

la charge: il pensait un peu sur ce point comme Béranger. Aussi put-on

bientôt prévoir qu'il ne s'opposerait pas à l'élévation du duc

d'Orléans. Plus soucieux de traiter au nom du peuple que d'assumer

l'embarras de le gouverner, il se réservait d'obtenir des «garanties»

pour prix de son adhésion, et sa vanité devait se trouver satisfaite,

s'il apparaissait bien à tous que la monarchie ne s'établissait que

par sa permission, sous son patronage, et en subissant ses conditions.

[Note 11: _OEuvres de Saint-Simon et d'Enfantin_, t. II, p. 197.]

On était à l'une de ces heures où la fortune veut être brusquée. Dans

l'après-midi du 31, les monarchistes, informés des dispositions de La

Fayette, jugèrent possible et opportun de tenter une démarche hardie

et décisive. L'idée première venait-elle du Palais-Bourbon ou du

Palais-Royal? On ne le voit pas clairement, et il importe peu[12]. Il

fut résolu que le lieutenant général, accompagné des députés, se

rendrait aussitôt à l'Hôtel de ville. Visite fameuse, sur laquelle il

convient de s'arrêter un moment, car, mieux que tout autre incident de

ces jours troublés, elle met en lumière les conditions dans lesquelles

s'établissait la royauté nouvelle.

[Note 12: Dans un entretien avec M. de Metternich, à la date du 30

août 1830, le général Belliard, envoyé de Louis-Philippe, a attribué à

ce prince l'idée première de la visite à l'Hôtel de ville. «Au moment,

disait-il, où le duc d'Orléans avait été proclamé par la Chambre

lieutenant général du royaume, il écrivit au général La Fayette, qui

organisait à l'Hôtel de ville une commune à l'instar de celles de

républicaine mémoire. Le général ne lui fit pas de réponse. Le duc

informa les députés de ce qui venait d'arriver, et leur fit part de sa

détermination de se rendre en personne et seul à l'Hôtel de ville. Ce

ne fut que sur l'insistance des députés qu'il consentit à être

accompagné par eux.» (_Mémoires de Metternich_, t. V, p. 22.) D'autres

témoignages font honneur de l'initiative aux députés. Ceux-ci

cependant ne paraissent s'être décidés qu'après beaucoup

d'hésitations.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 1 / 7) · 第 16 / 98 题