À ce moment, pendant la nuit du 29 au 30 juillet, se produisit une de
ces initiatives qui, dans le désarroi de semblables crises, suffisent
parfois à déterminer des courants d'opinion et à précipiter les
solutions. Parmi les députés et autour d'eux, étaient des hommes qui,
tout en repoussant la république, gardaient, contre la branche aînée
des Bourbons, trop de ressentiments et de méfiances, pour ne pas
désirer un changement de dynastie. Le soulèvement provoqué par les
Ordonnances n'était-il pas l'occasion, cherchée et attendue par eux,
de faire une sorte de 1688 français, dans lequel le duc d'Orléans
paraissait indiqué pour tenir le rôle du prince d'Orange? L'idée
n'était pas nouvelle, et l'on n'a pas oublié quelle place elle avait
prise, à la fin de la Restauration, dans les polémiques des opposants;
c'est pour la lancer et y préparer l'opinion, que M. Thiers avait
fondé le _National_, de concert avec MM. Mignet et Carrel[5]. Parmi
les chefs parlementaires, quelques-uns s'étaient habitués à envisager
cette éventualité avec complaisance, M. Laffitte entre autres.
Béranger lui-même, oubliant son républicanisme, poussait alors à cette
solution, y voyant le procédé le plus sûr pour chasser des princes
qu'il détestait; d'ailleurs, si le chansonnier jugeait parfois utile
de parler de la république, il ne fut jamais pressé de la posséder[6].
[Note 5: Voy. le _Parti libéral sous la Restauration_, p. 460 à 478.]
[Note 6: Béranger écrivait à un de ses amis le 19 août 1838: «Quoique
républicain et l'un des chefs de ce parti, j'ai poussé tant que j'ai
pu au duc d'Orléans. Cela m'a même mis en froid avec quelques amis...
Laffitte ayant vanté beaucoup le peu que j'ai pu faire, au duc
d'Orléans, il a exprimé le désir de me voir et de me recevoir; mais
j'ai cru nécessaire de me tenir à l'écart... Tu me crois peut-être
heureux dans la position que les derniers événements m'ont faite. Tu
te trompes, je ne suis pas né pour être du parti vainqueur; les
persécutions me vont mieux que le triomphe... J'ai dit sur-le-champ
qu'en détrônant Charles X, on me détrônait.» En 1848, Chateaubriand
disait un jour à Béranger: «Eh bien! votre république, vous
l'avez.--Oui, je l'ai, répondait le chansonnier, mais j'aimerais mieux
la rêver que la voir.»]
Néanmoins, aux premiers jours de la révolution, on ne voit pas qu'il
ait été publiquement et sérieusement question de ce changement de
dynastie. Pendant les combats populaires, le duc d'Orléans s'était
tenu à l'écart, hors de Paris, ne donnant pas signe de vie,
s'appliquant à n'être à la portée ni du gouvernement ni de
l'insurrection. Fait plus significatif encore, les personnages connus
pour être les familiers du Palais-Royal, par exemple le général
Sébastiani et M. Dupin, se montraient les plus préoccupés de ne pas
sortir de la légalité, les plus désireux de traiter avec Charles X.
«Ces propositions sont superbes»,--s'écriait le général Sébastiani,
dans la réunion du 29 au soir, après avoir pris connaissance des
offres du Roi;--«il faut accepter cela!» Aussi, après cette réunion,
M. Laffitte lui-même renonçait au dessein qu'il caressait; la
réconciliation lui apparaissait inévitable. «J'aurais désiré autre
chose, dit-il à M. de Laborde; que voulez-vous? tout semble décidé.»
Un homme, cependant, n'abandonne pas la partie: c'est le jeune
rédacteur du _National_, M. Thiers. Sa prompte intelligence comprend
que pour entraîner les députés et le prince lui-même, il faut les
mettre en présence de faits accomplis. Dans la nuit du 29 au 30, il
rédige, avec M. Mignet, de courtes et vives proclamations où, sans
avoir consulté le prince qu'il n'a jamais vu, il met en avant sa
candidature au trône et, par une audacieuse initiative, annonce son
acceptation. Ces proclamations sans signature sont affichées, et,
dans la matinée du 30, le nom du duc d'Orléans, que presque personne
ne prononçait la veille, est dans toutes les bouches.
À cette idée si hardiment lancée par un simple journaliste, l'accueil
est fort différent à l'Hôtel de ville et dans la réunion des députés.
Chez ces derniers, l'effet est considérable. Ceux même qui, la veille
au soir, paraissaient le plus disposés à écouter les propositions de
Charles X, sont frappés de la faveur avec laquelle la partie de
l'opinion parisienne, d'ordinaire en accord avec eux, accepte
l'éventualité d'une dynastie nouvelle. Tout est employé pour vaincre
leurs hésitations et leurs scrupules: «Il n'est, leur dit-on, ni
possible ni prudent de refuser toute satisfaction aux passions
soulevées et victorieuses. Changer le souverain, sans détruire la
monarchie, ne serait-ce pas un terme moyen entre la révolution
complète que vous redoutez et la résistance que vous sentez au-dessus
de votre force et de votre courage? Les concessions royales ne
sont-elles pas tardives? sont-elles sérieuses et sincères? Peut-on
espérer que la vieille dynastie acquière jamais l'intelligence de son
temps, qu'elle se rallie de coeur et pour longtemps à la Charte? Ne
vaudrait-il pas mieux en finir tout de suite et profiter de l'occasion
qui s'offre de porter sur le trône un prince qu'aucune incompatibilité
d'opinion, d'affection et d'habitudes ne sépare de la France moderne
et libérale, et que l'origine même de son pouvoir obligera plus encore
à reconnaître la prééminence parlementaire?» Une longue opposition a
laissé, d'ailleurs, à ces députés, contre la branche aînée des
Bourbons, des animosités et des méfiances qui les rendent facilement
accessibles à la tentation d'une rupture; de plus, le souvenir,
l'illusion de 1688, si souvent rappelés depuis quelque temps, leur
voilent le péril de l'atteinte irréparable qui va être ainsi portée au
principe monarchique[7]. Peut-être y aurait-il une dernière chance de
les retenir, si les représentants de Charles X agissaient avec quelque
vigueur. Mais, de ce côté, tout est mollesse et indécision. M. de
Mortemart, malade, découragé par la mauvaise grâce du Roi autant que
par les difficultés de la situation, se sentant inégal à une tâche
qu'il a acceptée à contre-coeur et à laquelle il n'était pas préparé,
ne fait rien ou presque rien, dans ces heures où il eût fallu des
merveilles d'activité, de promptitude et de décision. Dès lors il est
visible que les députés finiront par se rallier au duc d'Orléans.
Réunis le matin chez M. Laffitte, ils ne prennent pas encore parti,
mais ils conviennent de siéger dans la journée au Palais-Bourbon, ce
que jusqu'à ce moment ils n'avaient pas osé faire.
[Note 7: «Nous avions, dit M. Guizot, l'esprit plein de la révolution
de 1688, de son succès, du beau et libre gouvernement qu'elle a
fondé.»]
À l'Hôtel de ville, au contraire, la candidature du duc d'Orléans est
accueillie avec colère. «S'il en est ainsi, dit-on, la bataille est à
recommencer, et nous allons refondre les balles.» Des orateurs de
carrefour dénoncent au «peuple» ceux qui veulent, par une «intrigue»,
lui enlever «le fruit de sa victoire»; et la foule leur répond, en
criant: «Plus de Bourbons!» Partout des placards menaçants. Le fils
aîné du duc d'Orléans est arrêté à Montrouge, menacé d'être fusillé,
et ses amis n'obtiennent qu'à grand'peine de La Fayette un ordre
d'élargissement. Les plus ardents des révolutionnaires se réunissent
au restaurant Lointier; là sont des hommes qu'on retrouvera bientôt
dans les émeutes et les sociétés secrètes: Guinard, Bastide, Poubelle,
Hingray, Ch. Teste, Trélat, Hubert. On délibère le fusil à la main; un
orateur, partisan du duc d'Orléans, est couché en joue; Béranger
lui-même est grossièrement apostrophé. Le club signifie à La Fayette
que rien ne doit être fait avant qu'une assemblée constituante ait
déterminé la forme du gouvernement, et il l'invite impérieusement à
proclamer sa dictature. Le général, craignant autant de résister à ces
sommations que d'y obéir, tâche d'échapper à l'embarras d'une réponse
trop précise; il flatte les clubistes, en les traitant comme ses
meilleurs amis; puis, avec un mélange de finesse et de radotage, il
leur raconte longuement des anecdotes de 1789. Obligé, cependant, de
leur donner une satisfaction plus réelle, il adresse aux députés un
message où il leur reproche «la précipitation avec laquelle ils
paraissent vouloir disposer de la couronne», les engage à porter
d'abord leur attention sur «les garanties qu'il convient de stipuler
en faveur de la nation», et proteste, «au nom de la garde nationale»,
contre tout acte par lequel on ferait un roi avant que ces garanties
fussent pleinement assurées.
Les partisans du duc d'Orléans n'ont donc qu'une ressource: agir par
les députés, sans l'Hôtel de ville ou malgré lui, et surtout le
devancer. Mais avant de rien tenter, au moins faut-il obtenir
l'assentiment et le concours du prince qu'on vient de mettre en avant
sans l'avoir consulté. C'est encore M. Thiers qui s'en charge. Il part
pour Neuilly, dans la matinée du 30, n'y rencontre pas le duc
d'Orléans qui s'est retiré au Raincy, voit la duchesse qui ne
dissimule ni ses scrupules ni ses répugnances, s'adresse enfin à
Madame Adélaïde qui se laisse convaincre et prend même sur elle de
garantir l'acceptation de son frère.
Munis de cette acceptation indirecte, M. Thiers et ses amis pressent
les députés, réunis, à midi, dans la salle du Palais-Bourbon. Ils
trouvent là, du reste, de puissants auxiliaires; des hommes
considérables, M. Guizot, M. Dupin, le général Sébastiani, Benjamin
Constant, se sont définitivement ralliés à la monarchie orléaniste.
Cette idée a fait son chemin dans la bourgeoisie parisienne, et des
manifestations dans ce sens se produisent autour de la Chambre. Il est
vrai que de l'Hôtel de ville arrivent des injonctions absolument
contraires et d'apparence plus redoutable. M. Odilon Barrot apporte la
lettre par laquelle La Fayette fait connaître ses remontrances et ses
exigences; on invite le messager à monter à la tribune, et on
l'écoute, avec une déférence craintive, lire et commenter ce document
qu'il déclare avoir été «écrit, pour ainsi dire, sous la dictée du
peuple». Les députés oseront-ils braver cet impérieux _veto_?
Assemblés sans convocation régulière, fort peu nombreux[8], n'osant
eux-mêmes s'intituler que «la réunion des députés actuellement
présents à Paris», on conçoit qu'ils éprouvent quelque embarras à
s'ériger en constituants. Mais les partisans du duc d'Orléans
invoquent la nécessité et le péril: bien loin de dissimuler les
menaces de l'Hôtel de ville, ils les grossissent plutôt, se servant,
pour le succès de leur thèse, et de la gravité du danger, et de
l'effroi des conservateurs. Ne vaut-il pas mieux, demandent-ils, faire
à la hâte un gouvernement que de se laisser aller à l'anarchie,
prendre l'initiative d'une demi-révolution que d'en subir une entière,
refaire un 1688 que de retomber dans 1792 ou 1793? Quant à l'ancienne
royauté, ajoutent-ils, comment songer à l'imposer à des passions ainsi
déchaînées? Ils s'arrangent d'ailleurs pour écarter les communications
officielles de M. de Mortemart, toujours personnellement invisible; et
il ne leur est pas bien difficile de faire considérer comme n'existant
plus un gouvernement qui donne si peu signe de vie. Ils affirment
même,--ce qui n'est pas,--que les pairs se sont prononcés pour le duc
d'Orléans. Du reste, que demandent-ils aux députés? Est-ce de décréter
la déchéance d'un roi et d'en nommer un autre? Nullement: au besoin
même, ils s'en défendraient[9]; ils se bornent à proposer,--M. de
Rémusat, dit-on, a eu l'idée de cette transition,--de nommer le duc
d'Orléans lieutenant général du royaume, sans spécifier s'il exercera
ses fonctions pour ou contre le roi légitime. Au fond, sans doute,
c'est un pas décisif vers un changement de dynastie; nul n'en ignore;
mais cela n'est pas dit expressément, et ce vague, cette équivoque,
qui ne trompent personne, font illusion aux consciences, rassurent les
timidités. Aussi, après une séance laborieuse, la réunion finit-elle
par voter une déclaration invitant le duc d'Orléans à exercer les
fonctions de lieutenant général.
[Note 8: La Chambre comptait environ 430 membres, sur lesquels 274
appartenaient aux diverses nuances de l'opposition. Or la déclaration
par laquelle les députés vont, dans la journée du 30, appeler le duc
d'Orléans à la lieutenance générale, ne réunira que 40 signatures. La
proclamation du lendemain en réunira 91.]
[Note 9: Le général Sébastiani disait à ce propos: «La question d'un
changement de dynastie est entièrement étrangère à l'acte que la
réunion vient d'accomplir. Les commissaires ne l'ont pas soulevée, et
il n'y a pas lieu, quant à présent, de la traiter.»]
Cependant, où est le prince? Il faut savoir enfin, d'une façon
positive, si l'on peut compter sur son acceptation. Personne n'est
parvenu encore à s'aboucher directement avec lui. Sa persistance à
demeurer hors de Paris trahit au moins de grandes incertitudes, des
angoisses dont le secret n'a jamais été pleinement révélé, mais où se
mêlaient sans doute et se heurtaient les scrupules de la conscience et
les tentations de l'ambition, les calculs de la prudence personnelle
et le souci du péril public. C'est seulement fort tard dans la soirée,
sous la pression de messages répétés, peut-être aussi, s'il faut en
croire certains bruits, sur le conseil décisif de M. de Talleyrand,
que le duc d'Orléans se résout à venir au Palais-Royal. Dès lors, ses
hésitations ne peuvent plus être de longue durée. Auprès de lui,
d'ailleurs, comme tout à l'heure auprès de la Chambre, on fait valoir
l'urgence du péril, les menaces de l'Hôtel de ville, l'éventualité de
la république. Le 31, au matin, le prince déclare son acceptation, et
fait aussitôt une proclamation aux habitants de Paris. Après avoir
rappelé l'invitation que lui avaient adressée «les députés de la
France, en ce moment présents à Paris»: «Je n'ai pas balancé, dit-il,
à venir partager vos dangers, à me placer au milieu de votre héroïque
population.» Il termine ainsi: «Les Chambres vont se réunir et
aviseront aux moyens d'assurer le règne des lois et le maintien des
droits de la nation. La Charte sera désormais une vérité.» Les
députés, de leur côté, adressent aussi au «peuple français» une
proclamation rédigée par M. Guizot. Ils annoncent qu'en attendant
«l'intervention régulière des Chambres» pour constituer «un
gouvernement qui garantisse à la nation ses droits», ils ont «invité»
le duc d'Orléans à exercer les fonctions de lieutenant général.
«C'est, disent-ils, le plus sûr moyen d'accomplir promptement par la
paix le succès de la plus légitime défense... Il respectera nos
droits, car il tiendra de nous les siens.» Puis énumérant toutes les
lois de «garanties» à faire, les députés ajoutent: «Nous donnerons
enfin à nos institutions, de concert avec le chef de l'État, les
développements dont elles ont besoin.» Nul ne peut plus dès lors se
dissimuler,--les termes même des proclamations ne le permettent
pas,--qu'en nommant un lieutenant général, on a fait un roi.