M. Hamel quitta son fauteuil pour intervenir opportunément:

--En ma qualité de bâtonnier, mon cher confrère, je vous demande

instamment de nous assister. Je comprends vos hésitations. Dans

toute autre circonstance, je comprendrais votre refus. M.

Roquevillard peut avoir des raisons particulières pour désirer

prendre la parole en faveur de son fils, bien que l'on confie

généralement à un autre le soin de défendre les siens. Fatigué par

le poids du malheur, il risque de présumer trop de sa volonté. Il

faut que vous soyez là. J'insiste dans mes conclusions.

Du moment que l'on invoquait le devoir au lieu de la flatterie, et

que l'on employait l'autorité au lieu de la persuasion, l'avocat

d'assises rejeta définitivement les scrupules, et, reprenant tout

son aplomb, il écarta presque durement le vieillard:

--Non, non, impossible. J'offrais mon concours le plus complet. On

le limite. On change sans me consulter le plan de la défense. On

me cache un argument qui doit être décisif. Dans ces conditions,

je n'ai qu'à me retirer, et je me retire.

Sa figure durcie n'exprimait plus que l'orgueil blessé. Il se

tourna vers M. Roquevillard pour ajouter avec une condescendance

laborieuse:

--Désirez-vous mes notes de plaidoirie? Elles vous épargneront

quelque travail. Je les tiens à votre disposition.

--Réfléchissez, mon confrère, mon ami. Ne nous quittez pas dans la

bataille.

--Ma résolution est prise.

--Absolument?

--Absolument.

M. Roquevillard, dans cette dernière tentative, conservait cet air

de hauteur et de tranquillité qui tout de suite avait déconcerté

ses visiteurs. Moins rassuré que lui sur les conséquences de cette

défection, le bâtonnier, malgré son antipathie naturelle pour M.

Bastard, chercha à le retenir encore:

--Je vous supplie de ne pas nous priver de votre secours.

--Je suis désolé, croyez-le.

--Alors, dit le père de l'accusé, prenant son parti sans aucune

émotion, je vous réclamerai le dossier, spécialement le procès-

verbal de constat, l'analyse des dépositions, l'arrêt de

contumace.

Cette désinvolture acheva d'offenser l'avocat qui n'entendait

point céder aux sollicitations, mais, par une contradiction bien

humaine, ne se résignait pas non plus à ce qu'on se passât de lui.

Il prit congé de ses deux confrères avec une irritation mal

déguisée. Hors du cabinet de travail, sur le pas de la porte

d'entrée, son hôte s'empara presque de force de sa main et la lui

serra en le remerciant chaleureusement d'avoir consenti à

s'effacer. Mais dans cette démonstration amicale, M. Bastard ne

vit qu'un suprême affront. Et il courut en ville ruiner dans

l'esprit public la cause des Roquevillard en annonçant

l'aberration du père et la condamnation probable du fils.

Après ce départ, M. Hamel ne put dissimuler sa tristesse, ses

doutes, l'inquiétude qui le tourmentait et qu'alourdissait l'âge.

Éloigner volontairement le maître habituel des assises, n'était-ce

pas bien imprudent, et ne risquait-on pas de payer cher cette

imprudence? Pourquoi cette mesure de la dernière heure qui jetait

dans le camp de la défense le trouble et la désorganisation? Il

formulait ces critiques d'un ton courtois mais ferme, et, les

estimant superflues, il les suspendit pour ajouter d'un ton

mélancolique:

--Mon ami, vous êtes arrivé, tout à l'heure, le visage illuminé

d'une inspiration intérieure. J'ai compris, en vous regardant, que

vous n'écouteriez personne. D'où veniez-vous donc?

--De la Vigie, répondit M. Roquevillard qui avait supporté

respectueusement les reproches. Les morts m'ont parlé. Ils ne

veulent pas d'un charlatan pour opposer leurs mérites à l'erreur

de leur descendant.

--Les morts?

--Oui, mes morts, ceux qui ont fait ma race et qui l'ont

maintenue. Ils seront demain les garants de notre honneur. Du

premier de mon nom jusqu'à mon fils aîné, combien se sont

sacrifiés à la chose commune, et vous voudriez que ces sacrifices

ne fussent pas comptés?

Les Roquevillard · 第 42 / 55 题