--Je crois à la réversibilité et je comprends. Mais les jurés,
comprendront-ils?
--Il faudra bien, répliqua son hôte avec une telle assurance que
le vieillard en fut ébranlé.
--Il se passe en vous quelque chose, dit-il, qui agit sur ceux qui
vous parlent et qui les pénètre. Oui, mieux qu'aucun autre avocat
vous défendrez votre fils. Vous avez la force et l'autorité.
J'aurai l'honneur de vous assister demain. Adieu, je vous laisse
travailler.
Il drapa ses maigres épaules dans son pardessus râpé, et d'un air
soudainement hâtif gagna la porte.
--Marguerite! appela M. Roquevillard après avoir accompagné le
bâtonnier.
La jeune fille, qui, dans une pièce voisine, attendait le moment
où son père lui serait rendu, parut aussitôt:
--Me voici.
--Viens, je veux te parler.
Il l'emmena dans son cabinet, et rapidement lui demanda:
--Tu as vu Maurice à la prison?
--Oui, père. Nous avons pleuré ensemble.
--Pleuré? Oui, j'ai le coeur arraché. Pourtant je ne pleure pas.
Demain soir, je serai libre de pleurer tout mon saoul. Jusque-là,
je ne verserai pas une larme.
Marguerite, un peu effrayée de l'exaltation qui éclairait et
rajeunissait le cher visage sur lequel elle avait suivi tant de
fois la progression de leurs désastres de famille, en profita
néanmoins sans retard pour achever son oeuvre de réconciliation:
--Père, Maurice réclame sa place dans votre coeur.
--Il ne l'a jamais perdue.
--Je le savais bien. Lui pardonnez-vous?
--Il y a longtemps que je lui ai pardonné.
--Ah!
--Le soir de son retour, petite. As-tu douté de ton père?
--Oh! non. Pourquoi ne pas lui dire?
--Il ne me l'avait pas demandé.
--Il vous le demande, et il vous prie de diriger sa défense comme
vous l'entendrez, sans restriction. Il sait que vous aurez soin de
son honneur.
--Sans restriction? Il est trop tard.
--Pourquoi trop tard?
--Parce que j'ai licencié M. Bastard, son avocat.
--Qui le défendra?
--Moi.
--Ah! dit Marguerite en se jetant dans ses bras. Je ne l'espérais
plus. Je l'avais toujours désiré.
Et M. Roquevillard, déjà préoccupé de son devoir nouveau et
pressant, serra sa fille sur sa poitrine:
--Tu as toujours eu foi en moi, petite. Va me chercher les livres
de famille, tous, même les anciens.
Pendant la courte absence de sa fille, il reçut le dossier de
l'affaire que renvoyait M. Bastard selon sa promesse, l'ouvrit, le
feuilleta et regarda l'heure:
--Six heures bientôt. Aurai-je le temps?
Et il considéra avec tristesse le tas considérable que formaient
les livres de raison apportés en plusieurs voyages par Marguerite.
--Les voici tous, dit la jeune fille. Il y en a beaucoup, et de
bien vieux.
Cinq cents ans de travail et d'honneur tenaient dans ces cahiers.
Elle présenta à son père un dernier carnet de dimensions moins
volumineuses:
--Là, expliqua-t-elle en rougissant un peu, j'ai résumé notre
histoire, ses principaux traits, spécialement les services rendus
au pays. C'est une sorte d'abrégé moins intime.
--Tu avais deviné que nous en aurions besoin un jour?
--Non, père. J'ai écrit cela l'hiver dernier, pour protester
contre la défaveur qui nous atteignait. J'en lisais des morceaux à
maman qui, de son lit, m'approuvait.
--Et tu préparais la défense de Maurice.
--Avec cela?
--Oui. Maintenant laisse-moi travailler.
Comme elle s'éloignait, il la rappela:
--Marguerite, j'ai encore quelque chose à te dire.
Vite, elle revint à lui. Avant de parler, il l'enveloppa toute de
ce regard paternel qui donne, au lieu de prendre et protège au
lieu de convoiter, et il remarqua, en même temps que leur pâleur,
le calme des traits, la douceur sereine de leur expression:
--J'ai croisé Raymond Bercy, petite fille, comme je rentrais. Il
était en bas, sur le seuil de la porte cochère, immobile, absorbé,
ému. Il m'a salué, et a fait un pas vers moi, comme pour
m'aborder, mais trop tard: j'avais déjà passé.
Elle ne parut nullement impressionnée et répondit:
--Il sort d'ici, père.
--Ah! que désirait-il?
--Vous assister demain à l'audience.
--Quelle idée! et à quel titre?
--Comme un fils.
--Comme un fils? Il t'a donc demandé ta main?
--Oui.
--Et tu ne me le disais pas. Dieu a pitié de nous, Marguerite.
Notre excès de malheur l'a touché. Raymond se conduit noblement.
Il n'a pas attendu pour nous revenir que nous soyons publiquement
lavés de toute accusation. Et toi, qu'as-tu répondu?
--J'ai refusé.
M. Roquevillard fit un geste d'étonnement, et avec tendresse il
attira sa fille plus près de lui en regardant jusqu'au fond des
grands yeux limpides:
--Refusé, pourquoi? Je devine: tu as pensé à moi. Tu te sacrifies
à ton père. Ton père ne l'accepte pas, ma chérie. Je te l'ai dit
bien souvent: que les parents subordonnent leur vie à celle de
leurs enfants, c'est naturel, mais non pas le contraire.
--Père, murmura-t-elle, je vous aime bien. Vous le savez. Pourtant
vous vous trompez, je vous le jure.
--Ce n'est pas pour moi?
--Non, père.
À la flamme pure qui des yeux rayonnait sur tout le visage sans
couleur, il comprit l'âme de sa fille. Déjà n'avait-il pas dû
comprendre une autre fois? Dieu lui prenait ses enfants l'un après
l'autre. Quelle fièvre de renoncement et d'immolation les agitait,
les brûlait? Ne fallait-il pas voir, dans ces offrandes
successives, le rachat du coupable? Il se souvint d'un matin
d'été, à la lumière insultante, où, du quai de Marseille, il avait
vu partir le bateau qui emmenait en Chine Félicie. Et il pressa
plus fort Marguerite sur son coeur tremblant:
--Toi aussi, murmura-t-il simplement.
Elle lui noua les bras autour du cou et lui confia tout bas dans
un baiser:
--Pas maintenant, père.
--Après moi?
-Oui.
Il la garda un instant appuyée tout contre lui, comme une petite
fille, comme aux jours anciens où il la tenait avec précaution. Il
réfléchissait en la sentant si bien à lui encore, et il hésitait à
accepter un délai qu'inspirait la piété filiale. Mais en face de
lui, la glace de son cabinet lui renvoyait l'image du groupe qu'il
formait avec Marguerite. D'un coup, il constata les changements
qui s'étaient opérés en lui dans l'espace d'une année.
"Demain, songea-t-il, j'aurai sauvé Maurice, ma tâche sera
terminée. Après, je ne ferai pas de vieux os."
En se penchant sur le cher visage, il y posa ses lèvres en signe
d'acceptation. Puis, revenant au but principal de son esprit, il
chassa l'attendrissement et prit ses dispositions de combat:
--Fais servir le dîner à huit heures. J'ai presque deux heures de
travail devant moi, le temps de me remémorer dans ses détails ce
dossier que je connais. À neuf heures je me coucherai pour me
relever à trois heures du matin. De trois heures à neuf heures,
avant l'ouverture des assises, je préparerai ma plaidoirie.
--Bien, père. Il est arrivé de Lyon une lettre de Germaine. Son
coeur est avec nous.
--Tu me la liras en dînant.
--Charles sera ici demain par le train d'une heure. Il ne peut
arriver plus tôt.
--Je l'attendais.
--Je vous laisse, père.
La porte refermée sur Marguerite, il s'empara vivement sur la
table d'une photographie d'Hubert, et considéra le portrait de son
fils aîné.
"Pardonne-moi, lui disait-il intérieurement, de penser
exclusivement à ton frère. Ne crois pas que je t'oublie. Tu vois,
je ne suis pas libre. Demain je t'appellerai, je te parlerai, je
te pleurerai. Demain, je t'appartiendrai. Ce soir j'appartiens à
toute notre race."
Doucement, il replaça l'image devant lui. Et pliant sa douleur à
la nécessité immédiate, il se mit au travail.