Lorsque M. Roquevillard entra en coup de vent dans son cabinet de
travail, ses deux confrères qui discutaient se levèrent
immédiatement et s'avancèrent à sa rencontre. Ils ne purent
dissimuler leur surprise en découvrant, au lieu d'un homme abattu
par le désespoir à la suite du décès de son fils aîné, le
Roquevillard d'autrefois, celui qu'on redoutait à la barre, que
l'on appelait dans les délibérations difficiles et orageuses pour
la netteté de son jugement et l'autorité de ses résolutions, et
dont on supportait malaisément parfois le caractère dominateur
comme le regard perçant.
--Je vous ai fait attendre, leur dit-il avec cette aisance qui
dispense de s'excuser.
En sa présence, M. Hamel, dont la couronne de cheveux blancs, les
traits fins, la distinction un peu guindée composaient un ensemble
vénérable, et M. Bastard qui, la barbe étalée sur la poitrine et
la tête inclinée en arrière, s'imposait en tous lieux au premier
rang, semblèrent néanmoins reconnaître un chef, l'un de bonne
volonté, l'autre malgré lui. Leurs indices de supériorité
s'effaçaient devant d'autres signes incontestables.
--Mon ami, murmura le vieillard la main tendue.
--Mon cher confrère, formula son collègue.
Et ils lui adressèrent leurs condoléances, l'un cordialement et
avec émotion, l'autre en termes banals.
--Oui, répondit leur hôte, en les arrêtant d'un geste. Il ne me
reste plus qu'un fils. Celui-là je le sauverai, je veux le sauver.
Et voici ce que j'ai décidé.
Ce dernier conseil devait précisément être tenu entre les trois
avocats afin d'arrêter d'une façon définitive le plan de la
défense. Et voici que l'avis d'un seul prévalait à l'avance, sans
consultation.
--Ah! s'exclama le bâtonnier que subjuguaient tant de confiance et
de fermeté.
--Décidé? répéta d'un air de doute M. Bastard, partagé entre le
respect du deuil et le sentiment de son importance.
Tranquillement, de sa voix rajeunie, M. Roquevillard dévoila sans
retard en deux mots sa pensée:
--Vous m'assisterez tous les deux. C'est moi qui plaiderai.
--Vous!
--Vous!
L'étonnement et l'irritation se traduisaient dans ces deux
exclamations. M. Hamel fixa sur son vieux compagnon d'armes le
regard de ses yeux décolorés où la flamme de vie ne jetait plus
qu'une tremblante lueur si pure encore, tandis que l'avocat
d'assises, supportant malaisément un congé qui le privait d'une
affaire sensationnelle et d'une plaidoirie retentissante, oubliait
les circonstances de la cause et les malheurs de la race
provisoirement vaincue pour ne plus songer qu'au succès personnel
qui lui était brutalement arraché.
M. Roquevillard parlait en maître courtois, mais qui sait
commander.
--Oui, moi. Je réclamerai mon fils si énergiquement qu'on me le
rendra. On ne refuse pas un fils à son père.
Ayant ainsi dicté, comme des ordres, ses dispositions de combat,
il s'efforça aussitôt de ramener ses alliés par un peu de
diplomatie, car il savait plier sa manière impérieuse à l'art de
conduire les hommes. Comme il était certain, de l'assistance du
bâtonnier, il tourna spécialement ses efforts contre M. Bastard
qui lui échappait:
--Vous serez là tous deux. Je compte sur vous. Si je demande,
Bastard, à vous remplacer, ce n'est point que je compare mon
talent au vôtre.
Mais il est des choses que, par un douloureux privilège, seul je
puis expliquer aux jurés.
--Quelles choses?
--C'est mon secret. Vous l'apprendrez demain. Je crois pouvoir,
sans prononcer le nom de Mme Frasne, les convaincre de l'innocence
de mon fils.
--Par la suppression du préjudice?
--Non, directement.
--Je ne comprends pas.
--Vous entendrez. Cependant, si vous surprenez dans ma voix ou ma
parole une défaillance, si ma plaidoirie vous donne à craindre un
échec, je me fie entièrement à votre grande habitude des assises,
à votre merveilleuse présence d'esprit. Ces visages de juges sont
pour vous un livre ouvert. Vous connaissez le dossier aussi bien,
mieux que moi. Vous étiez prêt. Vous me suppléerez. Ainsi appuyé,
je me sentirai fort. Vous le voulez bien?
L'avocat éconduit se lissait la barbe avec soin, et dissimulait
son dépit sous un air d'indifférence:
--À quoi bon, mon cher confrère? Mon concours vous est inutile.
Vous n'avez besoin de personne. Vous ne redoutez point d'assumer
les plus hautes responsabilités, et les plus difficiles.
Permettez-moi de considérer ma mission comme terminée.
Les deux interlocuteurs, pendant ce colloque, étaient demeurés
debout. M. Hamel, assis au coin de la cheminée, les suivait de ses
yeux un peu troubles, sans prendre part à la discussion. M.
Roquevillard s'approcha de son confrère plus jeune, et lui posa la
main sur l'épaule d'un geste affectueux:
--Je sais, Bastard, que je réclame de vous un grand service. En
revendiquant l'honneur de défendre moi-même mon enfant, comprenez
que c'est mon nom que je compte défendre. Je ne méconnais point
les chances que représentent votre mérite, votre compétence, votre
rare éloquence. Mais à ma place, vous agiriez comme moi. Donnez-
moi ce témoignage d'amitié, de désintéressement et aussi d'estime.
Par là, vous me prouverez le cas que vous faites de ma parole. Je
vous en prie.
M. Bastard continuait de promener ses doigts nerveux le long des
poils de sa belle barbe. Il pesait le pour et le contre, se
livrait tour à tour aux traditions confraternelles de son ordre et
à sa vanité blessée qui s'accommodait mal du second rang. Il avait
presque imposé son concours, ses services. Il escomptait, sinon le
salut de son client, du moins son triomphe personnel devant une
salle bondée, et composée sans doute du meilleur monde,
principalement de dames avides de l'entendre. Au lieu de le
contempler dans sa gloire, debout et dominateur, ce public choisi
le verrait assis comme un secrétaire aux côtés de M. Roquevillard,
rival dangereux qui lui avait infligé au barreau tant de dures
répliques. Lui convenait-il d'accepter une posture aussi
humiliante? D'autre part, sa présence ne serait pas inutile à
l'audience. Pris d'un beau zèle subit, le père de l'accusé se
faisait probablement illusion sur l'argumentation soudaine qui le
fascinait, dont il n'osait point révéler le mystère et qu'il avait
conçue sous l'inspiration d'un chagrin par lequel sa force morale
et sa vigueur intellectuelle devaient être entamées. Cette ardeur
factice qui l'animait pouvait tomber d'un moment à l'autre,
laisser place tout à coup, sans transition, à la dépression la
plus lamentable. Comment attendre, comment espérer l'énergique, le
violent effort qu'exigerait une telle plaidoirie, après une
préparation aussi écourtée, d'un homme écrasé par le sort, ruiné,
privé tragiquement la veille de son fils aîné, et chargé de
protéger lui-même son dernier enfant contre la menace d'une
condamnation infamante? Ce n'était pas vraisemblable. Il fallait
interpréter cette décision nouvelle comme l'excitation mystique de
la douleur, et se tenir prêt à occuper la barre jusqu'au dernier
moment. La sagesse le conseillait. Le soin de la défense qui, chez
un avocat, doit primer tout autre souci, et spécialement toute
pensée personnelle, le commandait sans conteste.
Mais l'étrange sécurité que montrait M. Roquevillard en face du
péril arrêta ces velléités généreuses.
--Non, expliqua M. Bastard, je ne puis vous donner satisfaction.
Je le regrette. Ou je prendrai et garderai la responsabilité des
débats, ou je me retirerai tout à fait.
--Il s'agit de mon fils. Il est juste que je n'abandonne point sa
défense.