M. Roquevillard répéta complaisamment:

--C'est joli.

Mais c'était sa fille qu'il louait. Elle rit et s'envola:

--Maintenant, je cours avertir Maurice.

Le jeune homme succéda sans retard à sa soeur.

--Vous avez quelque chose à me dire? demanda-t-il en entrant, le

chapeau et la canne à la main, comme s'il était pressé de sortir.

Il était de la même haute stature que son père, mais plus maigre

et affiné. Bien qu'il fût aussi plus élégant de manières et de

tournure, il ne portait pas, comme lui, un caractère de grandeur

sur le visage et dans l'attitude. Cette majesté naturelle, M.

Roquevillard, en ce moment même, s'efforçait de l'atténuer, de la

remplacer par un air d'affectueuse camaraderie.

--Vois comme Marguerite a bien disposé ta table.

--Ma table?

--Oui, celle-là, celle des roses. Tu es en face du château et du

soleil. Ne veux-tu pas achever ton stage avec moi?

Un rayon caressait les fleurs et, dehors, la tour des Archives et

le donjon baignaient dans la lumière. Le jour se faisait complice

de M. Roquevillard qui courtisait son fils avec une gaucherie

touchante. Mais les fils ne connaissent que plus tard la patience

des pères, et seulement par l'apprentissage de la paternité.

Alors, dit Maurice, je ne dois plus retourner à l'étude Frasne?

--Non, c'est inutile. Tu connais assez le droit successoral. Tu

suivras mieux ici la marche des affaires, et tu fréquenteras les

audiences. Si tu le désires, tu pourras passer quelques mois chez

ton beau-frère Charles qui t'initiera aux beautés de la procédure.

Il est un de nos avoués les plus occupés. Enfin tu débuteras au

barreau. Si tu le veux, j'ai une jolie cause à t'offrir. Il y a

une question de droit intéressante. Il s'agit de la validité d'un

acte de vente.

Jamais il n'avait plaidé avec autant de circonspection et de

condescendance. Mais le jeune homme le laissait parler. Il

réfléchissait.

--Je croyais, dit-il, qu'il était convenu que je passerais six

mois à l'étude de maître Frasne.

--Eh bien! les six mois sont presque révolus. Tu y es entré au

mois de juin, et nous sommes à la fin d'octobre.

--Mais j'ai pris mes vacances au commencement d'août. Elles se

sont terminées depuis peu. Et j'examinais ces jours-ci

d'importantes liquidations.

--Nous les retrouverons au palais, tes liquidations, répliqua M.

Roquevillard avec rondeur. Elles reviennent le plus souvent au

tribunal. J'ai, pour cette rentrée, un nombre d'affaires

exceptionnel. Tu m'aideras. Va chercher ta serviette chez maître

Frasne et installe-toi.

--Maître Frasne est absent. Il conviendrait de l'attendre.

Il accumulait les objections, mais son père n'en avait point

souci.

--Demain, il sera de retour. Je l'ai d'ailleurs avisé avant son

départ.

À cette nouvelle, Maurice, qui en cherchait l'occasion, se

rebiffa:

--Vous l'avez averti sans me prévenir? Je serai donc toujours ici

un petit garçon? On dispose de moi comme d'une chose. Mais je

n'entends pas qu'on me prenne mon indépendance. Je suis libre, et

je prétends être au moins consulté, sinon agir à ma guise.

Devant cette révolte qu'il avait prévue et dont il devinait la

cause secrète, M. Roquevillard garda son calme, malgré le tour

irrespectueux que prenait la conversation. Il savait que les

chevaux de sang sont les plus difficiles à manier, et de même les

caractères les mieux trempés.

--Petit ou grand garçon, dit-il simplement, tu es mon fils et je

t'aide à préparer ton avenir.

Mais le jeune homme fonça sur l'obstacle que tous deux jusqu'alors

avaient écarté.

--À quoi bon le dissimuler? Je sais bien pourquoi vous me retirez

de l'étude Frasne.

La présence d'esprit de son père faillit éviter le heurt:

--Seras-tu donc si mal dans mon cabinet, et peux-tu si légèrement

dédaigner ma direction? Ton indépendance sera-t-elle menacée parce

que tu profiteras de mon expérience professionnelle, de mes

quarante ans de barreau? Je ne te comprends pas.

Le sentant ébranlé, il crut achever sa victoire par un peu de

tendresse:

--Ta mère est malade. Ta soeur va nous quitter. Avec toi, je serai

moins seul.

Un instant, il espéra qu'il avait détourné l'orage. Après avoir

hésité, --car, tout au fond de lui-même, il admirait son père,--

Maurice, croyant remporter une victoire sur l'hypocrisie,se jeta

de nouveau à corps perdu dans l'offensive.

--Oui, on vous a prévenu contre moi à l'occasion de Mme Frasne.

Que vous a-t-on dit? Je veux le savoir, j'ai le droit de le

savoir. Ah! la vie est intenable en province. On y est surveillé,

épié, guetté, garrotté, et les plus nobles sentiments y sont

travestis par tout ce qu'une ville peut compter de tartufes

envieux et de venimeuses dévotes. Mais vous, père, je n'admets pas

que vous écoutiez d'aussi basses calomnies qui ne craignent pas de

s'attaquer à la plus honnête des femmes.

Les Roquevillard · 第 11 / 55 题