M. Roquevillard cessa de se dérober.

--Je t'ai laissé parler, Maurice. Maintenant, écoute-moi. Je ne

m'occupe point des on-dit, et je ne te demande pas s'il est vrai

que, pendant les absences de ton patron qui est très actif en

affaires, tu es plus souvent au salon que dans l'étude. Toutes les

raisons que je t'ai données sont équitables. Mais puisque tu

m'interpelles de la sorte, je ne fuirai pas ce débat. Oui, c'est à

cause d'elle aussi que je te prie de terminer chez moi ton stage,

comme il est naturel. Et je n'ai besoin de prêter l'oreille à

aucune calomnie: il me suffit de ce que j'ai vu.

--Et quoi donc?

--C'est inutile, n'insiste pas.

--Vous m'avez menacé, je veux savoir.

--Soit. Quand ta mère, sur ta demande, reçoit des invités, tu

devrais au moins respecter notre toit. Tu sais maintenant à quoi

je fais allusion.

Mais rendu maladroit par la colère, Maurice, encore une fois,

passa outre avec l'avidité de justifier la passion par des

raisonnements:

--Ma vie personnelle aussi est respectable. Je ne veux pas qu'on

s'en mêle. Je vous ai donné satisfaction sur tous les points où je

puis vous devoir des comptes.

--Maurice!

--J'ai réussi à mes examens, brillamment. Je suis revenu de Paris

après six années, sans un sou de dettes. Quel blâme ai-je mérité?

Vous n'avez même pas à me reprocher quelqu'une de ces basses

liaisons de quartier Latin qui sont en usage chez les étudiants.

--Je ne t'ai adressé aucun reproche. Mais, malheureux enfant...

--Je ne suis pas un enfant.

--On est toujours un enfant pour son père. Ne comprends-tu pas que

précisément parce que le travail, la fierté, les traditions de

famille qui donnent le sens de l'ordre et de la discipline ont

sauvegardé ta jeunesse, cette femme plus âgée que toi, dont je

n'ai pas prononcé le nom ici le premier, est plus redoutable pour

toi? Sais-tu seulement ce qu'elle est?

--Ne parlez pas d'elle! s'écria Maurice.

--J'en parlerai pourtant, reprit M. Roquevillard d'un ton qui

devint brusquement impérieux. Suis-je le chef de famille? Et de

quel droit m'imposerais-tu silence? Crains-tu donc que j'aille

recourir à des arguments sans dignité? Ce serait mal me connaître.

--Mme Frasne est une honnête femme, répéta le jeune homme.

--Oui, de ces honnêtes femmes qui ont besoin de jouer avec le feu

pour se distraire, qui n'ont de cesse, dans un salon, qu'elles

n'accaparent tous les hommes, et jusqu'aux vieillards. De ces

honnêtes femmes d'aujourd'hui qui ont tout lu, excepté l'Évangile,

tout compris, hormis le devoir, tout excusé, sauf la vertu, et qui

se prévalent de toutes les libertés, mais dédaignent celle de

faire le bien qui ne leur a jamais été refusée. Pourquoi sont-

elles honnêtes? On n'en sait rien. La foi ni la pudeur ne les

retiennent, et quant à l'honneur, c'est une religion pour hommes

seuls. Ce sont des révoltées: dans la jeunesse on peut se

contenter des mots; quand elle menace de s'enfuir, crois-moi, on

veut les réalités. Celle-là, qui est la jeune femme d'un mari déjà

mûr, devrait se souvenir tout au moins qu'il la loge et la

nourrit, car il l'a prise sans le sou.

--C'est faux: elle a eu cent mille francs de dot.

--Qui te l'a dit?

--Elle-même.

--Je veux bien. Pourtant, mon vieil ami Clairval, qui nous les a

présentés lors de l'installation de son successeur, m'a renseigné.

Il ne parle pas légèrement. Partagée entre la crainte de la misère

ou, tout au moins, de la déchéance matérielle, et celle de son

mari dont la figure fermée n'est pas rassurante, qu'elle préfère

encore le mari, c'est là toute sa sagesse.

Tout frémissant de ce mépris qui atteignait son idole, Maurice

avança d'un pas.

--Assez père, je vous en prie. N'accusez pas sa lâcheté, ne défiez

pas son courage: je vous assure que vous auriez tort. Je ne veux

plus l'entendre diffamer, et je m'en vais.

--Je te défends de remettre les pieds à l'étude Frasne.

--Prenez garde que je ne refuse de les remettre ici.

Du seuil de la porte il avait lancé cette menace.

--Maurice! appela M. Roquevillard d'une voix changée, qui était

plus suppliante qu'autoritaire.

Il se précipita sur ses pas: l'antichambre était vide, le jeune

homme descendait l'escalier. Seul dans le grand cabinet clair, il

regarda la petite table où le soleil caressait les roses, tous ces

préparatifs de bon accueil qu'approuvaient les vieux portraits,

et, de la fenêtre, le paysage du passé, et il se sentait abandonné

comme un chef d'armée un soir de défaite.

"Est-ce qu'un fils, songeait-il, se soulève ainsi contre son père?

Je lui parlais doucement au début; il s'est tout de suite

irrité... Comme cette femme est puissante et que je voudrais la

briser!... Il reviendra, il est impossible qu'il ne revienne pas.

J'irai le chercher au besoin... J'ai été trop loin, peut-être. Je

l'ai blessé sans raison. Il l'aime, le pauvre enfant; il croit ce

qu'elle lui raconte. Avec sa voix de sirène, ses yeux de feu et

toutes ses grimaces, elle l'a enjôle et se joue de lui. Oui, j'ai

eu tort de les défier. Par leur haine de l'hypocrisie et leur

révolte contre la société, ces femmes-là sont plus dangereuses que

celles d'autrefois... Il a couru chez elle sans doute. Elle va

l'exciter contre moi, contre son père. Contre ton père, Maurice,

dont l'amour veut te maintenir dans la voie droite... "

Il n'était pas l'homme des gémissements superflus. Cherchant une

décision à prendre, il entra dans la chambre de sa femme. C'était

là qu'il venait demander conseil dans les occasions difficiles.

Mais les rideaux étaient tirés, Mme Roquevillard sommeillait.

Minée par une lente consomption que l'âge avait déterminée, elle

souffrait de névralgies faciales qui l'anéantissaient

momentanément. Bien des fois, depuis des années, il avait ainsi

ouvert sa porte, comptant sur son calme jugement, sur sa

clairvoyance, et il avait dû s'éloigner sans bruit, réduit à ses

propres ressources. Il sentait moins sa force depuis qu'elle était

abattue. Il s'agissait de leur fils: une mère est plus habile et

plus influente, elle eût peut-être conjuré le péril.

"Je suis seul", pensa-t-il avec tristesse au chevet de la malade.

Et doucement, à pas de loup, il sortit. Au salon il trouva

Marguerite qui écrivait, et cette chère image le rasséréna.

"Voilà celle qui m'aidera, se dit-il. Il n'est pas de soeur plus

dévouée."

Il s'approcha d'elle, et comme elle relevait la tête pour lui

sourire, il s'efforça de lui dissimuler son inquiétude.

--Que fais-tu, petite? Je gage que tu commandes ton trousseau à

quelque grand magasin.

--Père, vous n'y êtes pas du tout.

--Tu annonces à tes amies de pension la nouvelle de tes

fiançailles?

--Pas davantage.

--Alors tu rappelles à ton fiancé qu'il dîne ce soir ici.

--Ce n'est pas la peine.

Elle lui tendit le cahier dont elle se servait. Il reconnut le

_livre de famille_. Comme il était d'usage autrefois, les

Roquevillard tenaient un de ces livres de raison où nos aïeux

notaient, à côté de l'administration du patrimoine, les faits

importants de la vie privée, tels que mariages, décès, naissances,

honneurs, charges, contrats, et qui, évoquant le passé avec la

majesté d'un testament, enseignent la confiance dans l'avenir à

celui qui s'inspire de ses pères et se promet d'être leur digne

descendant.

--Je le mets à jour, ajouta la jeune fille. Le retour de Maurice

et la décoration d'Hubert n'avaient pas encore été inscrits.

M. Roquevillard feuilleta, non sans orgueil, le volume qui

attestait la patiente énergie de sa race.

--Qui le tiendra après toi, Marguerite?

--Mais je continuerai, père.

--Non, une femme doit appartenir à son nouveau foyer.

Elle rougit comme un écolier en faute:

--J'ai peur de faire une bien mauvaise femme, car je demeurai

toujours attachée à l'ancien. Tout ce qui s'y passe retentit en

moi, jusqu'à mon coeur.

Il ne put s'empêcher de murmurer:

--Chère enfant.

--Et Maurice, reprit-elle, est-il content de son installation, de

mes roses, de la fenêtre? À sa place, je serai ravie de travailler

près de vous.

Ainsi, elle le suivait dans ses préoccupations, lui facilitait les

confidences.

--C'est de lui que je venais te parler. Nous avons eu une

discussion tout à l'heure. J'ai été peut-être un peu vif.

--Vous, père?

--Enfin, je l'ai froissé. Il est sorti avec colère, et la colère

est de mauvais conseil. Va le chercher, Marguerite: tu sauras le

ramener.

Vivement, elle se leva, déjà prête:

--Où es-il?

--Je l'ignore. Peut-être à l'étude Frasne. Dans tous les cas, la

ville n'est pas grande. Tu le rencontreras. Dieu veuille que tu le

rencontres.

--J'y vais.

--Tu comprends, ajouta doucement M. Roquevillard, je ne puis pas y

aller moi-même.

--Oh! non, pas vous. Il ne le mérite pas. Il est tout drôle depuis

quelque temps; on dirait qu'il nous aime moins.

Le père et la fille se regardèrent, se comprirent, mais

n'approfondirent pas davantage ce sujet.

Elle mit à la hâte son chapeau et sa jaquette, et s'enfuit à la

poursuite de Maurice. Dans la rue, elle tourna le dos au château,

descendit la rue de Boigne, et, par un de ces nombreux passages

qui forment à Chambéry comme un réseau de voies intérieures, elle

gagna la place de l'Hôtel-de-Ville. C'est l'ancienne place de Lans

où jadis affluait la vie commerciale de la cité: quelques

bâtiments de guingois, une de ces maisons italiennes ornées de

véranda et de loggia, qui peuvent être décoratives en photographie

ou en carte postale, et sont en réalité sales, vermoulues,

navrantes, ne réussissent pas à lui donner de l'intérêt. Sur la

façade d'un immeuble restauré, une plaque de marbre noir porte

cette inscription:

DANS CETTE MAISON

SONT NÉS

JOSEPH DE MAISTRE, LE 1er AVRIL 1753

ET

XAVIER DE MAISTRE, LE 8 NOVEMBRE 1763

Au-dessous, un panonceau doré annonçait une étude de notaire.

Marguerite Roquevillard chercha des yeux l'indication historique

et monta l'escalier. Le coeur battant, car sa démarche lui coûtait

fort, elle frappa à la porte de l'étude Frasne, entra, et

s'adressant au premier clerc qu'elle aperçut, elle demanda:

--Mon frère, M. Maurice Roquevillard, je vous prie?

--Il n'y est pas, mademoiselle, répondit le jeune homme en se

levant avec beaucoup de politesse. Il n'est pas venu cet après-

midi.

Mais derrière un pupitre, un autre clerc, qu'elle ne voyait pas,

lança d'une voix acerbe où se devinait une longue rancune amassée:

--Voyez chez Mme Frasne.

La jeune fille rougit jusqu'aux oreilles, mais remercia, et sans

retard alla sonner en effet à l'appartement de Mme Frasne. Il lui

fut répondu que Madame était sortie. Elle en fut soulagée sur le

moment et, après quelques pas, le regretta, car c'était sa plus

grande chance de rejoindre son frère. Où le découvrir? Elle se

rendit rue Favre, chez Mme Marcellaz, sa soeur aînée, qui revenait

de promenade avec les trois enfants. Le petit Julien se jeta sur

elle et refusa de la laisser partir, tandis que la jeune femme

expliquait avec indifférence:

--Non, il n'est pas ici. Il ne me rend guère visite.

Un bobo d'Adrienne, qui se plaignait, la préoccupait bien

davantage.

Après ces échecs, Marguerite commença de parcourir la ville, sans

grand espoir, marchant très vite, comme si la crainte la

talonnait. Sous les Portiques, elle croisa son fiancé, qui fit un

mouvement pour l'arrêter, et, après l'avoir dépassé, elle se

retourna pour venir à lui.

--Bonjour, Raymond, lui dit-elle sans perdre une minute. N'avez-

vous pas rencontré Maurice?

--Non; Marguerite. Vous le cherchez?

--Oui.

--Faut-il vous aider?

--Non, merci. À ce soir.

Raymond la regarda qui s'éloignait de son pas agile:

"Elle n'est pas aimable, pensait le jeune homme. Avec moi, elle

est toujours si réservée..."

Mais il l'accompagna des yeux jusqu'à sa disparition.

Marguerite, continuant ses vaines courses, fut accostée devant la

cathédrale par une petite amie, Jeanne Sassenay, qui passait avec

sa bonne. C'était une fillette de seize ou dix-sept ans, plus

enfant que son âge, avec des nattes blondes sur le dos et une

physionomie toute mignonne et mobile. Elle se précipita sur Mlle

Roquevillard qu'elle admirait fort:

--Mademoiselle Marguerite, vous êtes bien pressée.

--Bonjour, Jeanne.

--Vous imitez votre frère, qui me rencontre dans la rue sans me

saluer. Pourtant, je suis d'âge à être saluée.

Et baissant un peu la tête, d'un coup d'oeil elle crut allonger le

bas de sa robe.

--Évidemment, concéda Marguerite. Mais où donc avez-vous rencontré

Maurice?

--Sur le pont du Reclus.

--Maintenant?

--Oh! non. C'était avant ma leçon de musique, il y a une heure ou

deux.

--Où allait-il?

--Je n'en sais rien. Vous lui direz qu'il n'est pas gentil.

--Je le lui dirai sans aucun doute. Avec mes amies, surtout, c'est

impardonnable.

--Je lui pardonne tout de même, avoua Jeanne Sassenay en éclatant

de rire, ce qui lui permit de montrer des dents blanches prêtes à

mordre avec appétit.

Demeurée seule, Mlle Roquevillard vit la porte de l'église

entr'ouverte, et pénétra dans le lieu saint. À cette heure, il n'y

avait sous les voûtes que deux ou trois formes noires agenouillées

de loin en loin. Mais elle eut beaucoup de peine à prier tantôt

elle imaginait quelle femme charmante pourrait être, plus tard,

dans trois ou quatre ans, cette fillette vive et gaie, et

cependant sérieuse, pour son frère Maurice; tantôt elle se

rappelait le visage anxieux de son père. À elle-même, elle ne

songeait point. Sur le seuil elle fut toute saisie à la pensée que

sa méditation ne contenait rien pour son fiancé ni pour elle.

Animée d'un nouveau courage, elle retourna sans plus de succès à

l'étude Frasne, mais cette fois elle ne sonna pas chez Mme Frasne.

De guerre lasse, elle se résigna enfin à la défaite. Comme elle

remontait la rue de Boigne, dans le jour qui tombait la tour des

Archives et le donjon du château se profilaient en face d'elle sur

un ciel rouge. Aux flammes du couchant, ces témoins du passé

surgissaient dans toute leur gloire, comme pour resplendir une

dernière fois avant de s'effondrer. C'était un de ces soirs

d'apothéose réservés à l'automne, d'un éclat émouvant tant on le

sent fragile. C'était un de ces moments de grandeur qui sont le

prélude de la décadence.

Elle fut frappée de ce fier dessin découpé sur l'embrasement du

ciel, mais, au lieu de ralentir le pas afin de le mieux apprécier,

elle franchit en hâte le vieux porche familial.

--M. Maurice est-il rentré? s'informa-t-elle dès la porte.

--Non, mademoiselle, pas encore, expliqua la femme de chambre.

Monsieur vous attend.

Déjà M. Roquevillard, qui l'avait entendue, ouvrait son cabinet

pour la recevoir.

--Eh bien, Marguerite?

--Père, je ne l'ai pas trouvé.

Et dans ce dialogue qu'échangèrent le père et la fille, il y avait

toute l'angoisse secrète et encore incertaine d'un malheur

menaçant, --d'un malheur plus grand que n'en provoquent d'habitude

les égarements de la jeunesse, à cause de l'audacieuse force

qu'ils pressentaient en Mme Frasne.

Les Roquevillard · 第 12 / 55 题