Après le départ de leur fils Hubert qui tenait garnison à Brest,
les Roquevillard avaient quitté la campagne pour reprendre leurs
quartiers d'hiver à Chambéry. Ils habitaient le premier étage d'un
ancien hôtel qui termine la rue de Boigne, du côté du Château.
Octobre touchait à sa fin, et les audiences du tribunal et de la
cour d'appel réclamaient l'avocat.
Ce jour-là, après le déjeuner auquel sa femme souffrante n'avait
pu assister, M. Roquevillard appela sa fille Marguerite, tandis
que son fils s'absorbait dans la lecture des journaux.
--Viens avec moi. Tu me donneras ton avis.
--Sur quoi père?
Il regarda Maurice qui n'écoutait pas.
--Sur une nouvelle disposition de mon cabinet.
Ce cabinet de travail, à l'angle de la rue qui s'évase, était une
vaste pièce, très haute de plafond, éclairée par quatre fenêtres.
Deux de ces fenêtres encadrent en quelque sorte le passé de la
Savoie: elles donnent sur le château des anciens ducs, grand corps
de bâtiment aux pierres noircies qui date du quatorzième siècle et
dont la pesante et plate architecture est à peine relevée par
quelques moulures en saillie. Mais ce vieux logis délabré s'appuie
à droite au chevet de la Sainte-Chapelle, délicate fleur ogivale
que supportent, comme une tige solide, des soubassements de
forteresse. À gauche, il est dominé par la tour des Archives,
couverte de lierre et de vigne vierge, et couronnée elle-même par
un donjon fraîchement repeint en blanc, qui est comparable, pour
son air fanfaron, à une aigrette ou un panache. Ces constructions,
d'âges et de caractères divers, retardées ou poussées selon les
ressources financières des princes et leurs ambitions, sont moins
ordonnées, mais plus éloquentes que les édifices uniformes dus à
un seul maître des travaux. Une longue suite d'histoire y habite
avec ses heurs et ses malheurs. Les deux tours émergent d'une
masse confuse d'arbres qui, plantés sur deux terrasses
superposées, paraissent se confondre. Sous les platanes de la
terrasse inférieure se dressent les statues récentes de Joseph et
Xavier de Maistre. Ainsi, en peu d'espace, tiennent plusieurs
siècles de souvenirs. L'endroit est désert comme une tombe; seul,
le passé y parle.
On a beau être accoutumé à un spectacle: un jeu de lumière suffit
à le renouveler. Quand M. Roquevillard et sa fille entrèrent dans
cette pièce, si le soleil attaquait sans succès la morne façade,
il nuançait de rose les fines dentelles gothiques de la chapelle,
et au-dessus des branches qui, plus légères, commençaient de se
dégarnir, il favorisait l'éclat de la vigne sur la tour des
Archives et flattait la gloriole du donjon.
--Vous êtes bien ici pour travailler, dit Marguerite. J'en suis
contente: vous travaillez tant.
--J'aurais désiré que ta mère prît mon cabinet pour son salon.
Elle ne l'a jamais voulu. Mais ne remarques-tu rien, petite fille?
Elle fit des yeux le tour des murs, reconnut les bibliothèques
encombrées d'ouvrages de droit et de jurisprudence, quelques
portraits d'anciens magistrats, ses ancêtres, rendus plus raides
que leur justice par les soins d'artistes médiocres, un lac du
Bourget d'Hugard, le meilleur paysagiste savoisien, enfin le plan
du domaine de la Vigie encadré avec honneur.
--Non, rien, déclara-t-elle après son inspection.
--Parce que tu regardes en l'air.
Elle se rendit compte alors que la massive table de chêne, large à
souhait pour y étaler les dossiers, avait été déplacée au profit
d'une autre table, plus petite et élégante, qui jouissait de la
plus agréable vue et de la meilleure lumière.
--Oh! s'écria-t-elle, pourquoi vous reculer ainsi?
--Mais pour recevoir ton frère.
--Maurice quitte l'étude Frasne?
--Oui. Il s'installera près de la fenêtre. Vois d'ici l'automne
arracher leurs feuilles aux platanes. Moi, je préfère le
printemps. Quand on est vieux, on préfère le printemps. Il y a,
sous le donjon, un arbre de Judée qui devient alors d'un rouge
vif, et des pruniers en fleurs.
Marguerite ne l'écoutait pas et montrait une figure triste.
--Maurice, oui. Mais vous?
--Petite fille, il faut qu'un jeune homme se plaise chez lui. Ne
peux-tu compléter l'arrangement de cette table? L'orner d'un
bouquet, par exemple.
--Ce n'est pas la saison, père. Je n'ai que des chrysanthèmes.
--Mets des chrysanthèmes. Un ou deux, pas plus, dans un long vase.
Ils reviennent de Paris, ces docteurs en droit, avec le goût des
jolies choses, et je n'y entends goutte. Mais toi qui es notre
grâce, tu sauras nous aider à le retenir.
Il souriait, d'un sourire un peu contraint qui cherchait une
approbation. Il s'approcha de la jeune fille, et posa la main sur
ses beaux cheveux d'un châtain foncé, sans crainte de nuire à la
coiffure:
--Tu vas quitter bientôt la maison, Marguerite. Es-tu contente de
te marier?
Au lieu de répondre, elle s'appuya à son père et, le coeur lourd,
se mit à pleurer. Elle ressemblait à M. Roquevillard sans avoir la
même expression de visage. De taille plutôt élevée et vigoureuse,
le nez un peu busqué, le menton droit, elle donnait, comme lui,
une impression de sécurité, de loyauté, à quoi de grands yeux
bruns, très ouverts et très purs, --les yeux de sa mère,--
ajoutaient une douceur profonde, tandis que les yeux de son père,
enfoncés et petits, jetaient une flamme si aiguë qu'on avait peine
à supporter leur regard.
Il s'inquiéta de cet accès de larmes:
--Pourquoi pleures-tu? Ce mariage ne te convient-il pas? Raymond
Bercy est un gentil garçon, de bonne bourgeoisie. Il a terminé ses
études de médecine, et il est définitivement fixé dans notre
ville. As-tu quelque chose à lui reprocher? Il ne faut pas se
marier à contre-coeur.
Elle surmonta son émotion pour murmurer:
--Oh! je n'ai rien à lui reprocher... quoique...
--Parle, petite fille. Là, doucement.
Elle fixa sur son père des yeux admiratifs:
--Quoiqu'il ne soit pas un homme comme vous.
--Tu es absurde.
Calmée, elle s'expliqua davantage:
--Je ne sais pas pourquoi je pleure. Je devrais être heureuse.
Mais ici, ne l'étais-je pas? Maintenant mon enfance me revient
avec ses joies, avec son soleil. Et je me sens toute douloureuse à
la pensée de m'en aller.
Il la réconforta gravement:
--Ne regarde pas en arrière, Marguerite. Ta mère et moi, nous le
pouvons. Toi, pense à ton avenir de femme. Donne-toi à cet avenir
sans faiblesse.
Elle essaya de sourire:
--Mon avenir, c'est ma famille.
--Celle que tu fonderas, oui.
--Vous me recommandiez souvent, père, dans ces promenades que nous
faisions tout l'hiver ensemble, de garder nos traditions.
--Mais les traditions, petite raisonneuse, ne se gardent pas dans
une armoire, suivant la méthode de notre voisin de campagne, le
vicomte de la Mortellerie, qui s'enferme pour reconstituer des
blasons et des généalogies et s'étonne que ses fermiers osent
porter des bottes. Elles ne se gardent même pas dans une vieille
maison ou un vieux domaine, bien que la conservation des
patrimoines ait son importance. Elles se mêlent à notre vie, à nos
sentiments, pour leur donner un appui, une valeur féconde, une
durée.
De nouveau, elle le contempla avec de grands yeux enthousiastes,
et soupira:
--Je me suis trop attachée à la maison.
--Non, non, dit son père d'un ton ferme. Un mariage, c'est
toujours un peu l'inconnu, et je comprends qu'un tel changement
d'existence te préoccupe. Mais puisque ton coeur ni ta raison
n'ont d'objections sérieuses, sois vaillante et gaie en nous
quittant. Tu as été heureuse avec nous, c'est ma récompense. Mais
tu peux, tu dois l'être sans nous... Va me chercher des fleurs, et
Maurice.
--Oui, père.
Après quelques instants, elle revint, portant sur les bras toute
une gerbe. En un tour de main, la table destinée à son frère fut
transformée et d'un plaisant coup d'oeil.
--J'avais encore quelques roses, les dernières. Là, dans ce vase
qui change de couleur au soleil comme l'opale. C'est très joli.