--Comment veux-tu, à cette distance?
Elle prit le parti de rire à son tour, gracieusement.
--Il y a un grand ruban rouge sur la montagne.
--Et tu lis dans le ciel: Hubert Roquevillard, vingt-huit ans,
lieutenant d'infanterie de marine, décoré pour faits de guerre,
proposé pour le grade supérieur, campagne de Chine, défense du
Peï-tang.
--Mais oui, approuva-t-elle, je le lis très distinctement.
Elle interrogea de nouveau le chemin:
--Et Maurice? je ne vois pas Maurice.
--Il est en arrière, je crois, avec une autre personne.
Mme Roquevillard, satisfaite, posa une main sur l'épaule de son
mari:
--Ce sera notre gendre, Charles Marcellaz. Notre compte y est. Je
les compte toujours, comme lorsqu'ils étaient petits: Germaine,
Hubert, Maurice, Marguerite.
--Et Félicie manque toujours à l'appel, répondit-il.
Une ombre obscurcit ses traits: il ne s'accoutumait point à
l'absence de sa seconde fille, qui, petite soeur des pauvres,
avait traversé les mers pour s'en aller à l'hôpital d'Hanoï.
Elle s'appuya plus fort sur lui:
--Mais non, François, elle n'est pas loin de nous. Sa pensée est
avec nous: je le sais, je le sens. Hubert, qui l'a vue à son
retour de Chine, l'a trouvée heureuse. Et puis, un jour nous
serons tous réunis.
Il ne voulut pas s'attendrir et reprit son dénombrement.
--Ce n'est pas Charles qui vient avec Maurice. C'est une femme.
Ils ont laissé le raccourci, ils allongent.
--C'est peut-être Mme Frasne. Vois-tu son mari?
--Oui, c'est elle. Mais je n'aperçois pas le notaire.
--Il montera plus tard avec Charles. Leurs études les retiennent
jusqu'à six heures.
--Les Frasne dînent ici ce soir, n'est-ce pas?
Elle parut s'en excuser comme d'une faute.
--Oui, Maurice, qui est souvent prié chez eux, m'a demandé de les
inviter.
Ils gardèrent un instant le silence, ayant le même souci.
--Je n'aime pas cette femme, finit-elle par dire.
Surpris, non pas de la réflexion, mais de l'entendre formuler par
sa compagne qui était d'habitude l'indulgence même, il
l'interrogea au lieu de l'approuver.
--Et pourquoi?
Mme Roquevillard fixa ses yeux limpides sur le ciel couchant:
--Je ne sais pas. On ignore d'où elle vient, on tremble de
connaître jusqu'où elle irait. Elle n'est pas belle, et rien qu'en
la voyant les mères s'inquiètent de leur fils et les femmes de
leurs maris.
--Quelle pitié! dit-il. Qui t'en a parlé?
--Personne. Ce que je sais, je le devine. Ceux qui prient beaucoup
ne sont pas les plus mal renseignés. Elle a des yeux étranges,
sombres avec un grand feu. Elle me fait peur.
--Ah!... Eh bien! on parle en ville d'elle et de notre fils.
--Il faut avertir Maurice. Il faut l'avertir sans retard.