Du sommet du coteau, la voix de M. François Roquevillard descendit
vers les vendangeuses qui, le long des vignes en pente,
allégeaient les ceps de leurs grappes noires.
--Le soir tombe. Allons! un dernier coup de collier.
C'était une voix bienveillante, mais de commandement. Elle
communiqua de l'agilité à tous les doigts, et courba les épaules
des ouvrières qui flânaient. Avec bonne humeur, le maître ajouta:
--Le matin, elles sont plus légères que des alouettes, et l'après-
midi, elles bavardent comme des pies.
Cette réflexion provoqua des rires unanimes:
--Oui, monsieur l'avocat.
On n'appelait jamais autrement le maître de la Vigie. La Vigie est
un beau domaine, bois, champs et vignes, d'un seul tenant, situé à
l'extrémité de la commune de Cognin, à trois ou quatre kilomètres
de Chambéry. On y accède en suivant un chemin rural et en
traversant un vieux pont jeté sur l'Hyère aux eaux basses. Il
domine la route de Lyon qui, jadis, reliait la Savoie à la France
à travers les roches taillées des Échelles. Son nom lui vient
d'une tour qui couronnait le mamelon et dont il ne reste plus
aucun vestige. Il appartient depuis plusieurs siècles à la famille
Roquevillard qui l'a agrandi peu à peu, ainsi qu'en témoignent la
maison de campagne et les communs bâtis de pièces et de morceaux,
ensemble d'une harmonie contestable, mais expressif comme un
visage de vieillard, où toute une vie se résume. Ici, c'est le
passé d'une forte race fidèle à la terre natale. Les Roquevillard
sont, de père en fils, gens de loi. Ils ont donné des bâtonniers
au barreau, des juges, des présidents à l'ancien Sénat provincial,
et à la nouvelle Cour d'appel un conseiller qui, pour mourir chez
lui, refusa tout avancement. Néanmoins, le pays persiste à les
traiter indifféremment d'avocats, et sans doute il donne à ce
titre un sens de protection. Près de quarante ans d'exercice, une
connaissance précise du droit, une parole ardente et vigoureuse
méritaient plus spécialement cette popularité au propriétaire
actuel.
Les alignements réguliers du vignoble permettaient de surveiller
aisément la récolte. Déjà les teintes des feuilles accusaient
octobre, et sur les coteaux, la terre plus lumineuse s'opposait au
ciel plus pâle. Les divers plans se distinguaient mieux aux
colorations: la Mondeuse vert et or, le Grand Noir et la Douce
Noire vert et pourpre. Entre les branches claires, les taches
sombres des raisins sollicitaient le regard. Le couteau ouvert et
la main sanglante, pareilles à de prompts sacrificateurs, les
vendangeuses, se hâtant, poursuivaient les grappes comme des
victimes offertes, les tranchaient d'un coup net et les jetaient
au panier. Elles relevaient uniformément leur jupe en l'attachant
en arrière afin d'être plus libres de leurs mouvements sur le sol
gras, et portaient un mouchoir ou un fichu bariolé noué autour de
la tête pour se garantir des rayons du jour. De temps en temps,
l'une d'elles, redressée, émergeait de la mer des ceps, comme un
lavaret qui vient respirer à la surface, puis replongeait
aussitôt. Il y en avait de vieilles, noueuses et ridées, lentes et
le corps rétif, mais capables d'endurance et l'oeil aux aguets,
car, n'étant plus guère employées, elles luttaient pour conserver
leurs derniers clients. Des jeunes filles de vingt ans, plus
adroites et lestes, exposaient sans crainte leur visage et leurs
avant-bras découverts à l'action du hâle qui garde à la chair les
caresses du soleil, et des fillettes inachevées encore, moins
résistantes, changeaient de place, troublaient l'ordre ou
s'asseyaient tout bonnement avec une gaieté de pensionnaires en
vacances et la flexible souplesse des sarments que leurs mains
ployaient. Enfin de petits enfants, confiés par leurs mères qui en
débarrassaient le logis, vendangeaient pour leur compte en se
bousculant et se barbouillant lèvres et joues à la façon de
précoces bacchantes.
Sur le chemin à mi-côté qui partage le domaine et en assure
l'exploitation, le chariot, attelé de deux boeufs roux aux cornes
redressées en forme de lyre, attendait patiemment l'heure de
gagner le pressoir. Les vignerons le chargeaient avec gravité. On
ne les entendait pas rire comme les filles, mais seulement
échanger de brèves indications. Les moins âgés portaient des
bérets blancs et des bandes molletières, ce qui leur dégageait la
tournure, à la mode des chasseurs alpins qui, par esprit
d'imitations, se répand chez les jeunes gens de la campagne
savoisienne. Ils passaient un bâton de bois dur dans les anses de
la _gerle_ remplie jusqu'aux bords, la soulevaient sur l'épaule
et, imprimant à leur fardeau un léger mouvement de bascule, ils le
déposaient sur le train du char. Un vieux à la barbe grise qui,
debout sur le véhicule, les dirigeait, achevait d'écraser le
raisin dans les gerles déjà chargées. Parfois, il se redressait de
toute sa taille, les mains rougies et dégoûtantes du sang des
vignes.
En face de la Vigie, l'ombre du soir envahissait les coteaux de
Vimines et de Saint-Sulpice, rapprochés de la chaîne de Lépine qui
reçoit les soleils couchants, et, plus bas, le val sinueux de
Saint-Thibaud-de-Coux et des Échelles. Mais la lumière inondait le
vignoble de pourpre et d'or. Elle découvrait les vendangeuses dans
leurs lignes, les nimbait malgré leurs foulards, se jouait sur les
cornes des boeufs, embrasait la barbe grise et la face rouge du
chef de culture sur le chariot, éclairait, sous les rebords du
chapeau, le visage énergique de M. Roquevillard, et, plus haut
encore, miroitait sur le clocher arrogant de Montagnole, pour se
poser enfin audacieusement, comme une couronne, sur le rocher
légendaire du mont Granier.
Se groupant autour de quelques ceps épargnés,les ouvrières
cueillaient les derniers raisins. Une gerle encore fut hissée et
du haut du char le vieux Jérémie lança triomphalement:
--Ça y est, monsieur l'avocat.
--Combien de chariots? interrogea le maître.
--Douze.
--C'est une belle année.
Il ajouta, comme les boeufs se mettaient en marche, suivis de
toute la bande des vignerons:
--Maintenant, à mon tour. Par ici le rassemblement.
Panier au bras, couteau ou serpe en main, les ouvrières gagnèrent
le sommet du coteau et entourèrent M. Roquevillard. Il planta sa
canne ferrée en terre, et sortit de sa poche un petit sac d'où il
tira de la monnaie de cuivre et des pièces d'argent. Aussitôt, les
plus bavardes se turent. Ce fut un instant solennel, celui de la
paye. Derrière l'assemblée, des vitres ou des toits d'ardoise
renvoyaient comme des miroirs l'éclat du soleil.
Avec une amicale familiarité, il appelait chacune par son nom, et
même il les tutoyait, car, les plus âgées, il les avait toujours
vues, et les autres, il les avait connues petites. Elles
touchaient le prix de leur journée avec un mot aimable en
supplément, et répondaient à tour de rôle:
--Merci, monsieur l'avocat.
L'une ou l'autre, qui s'était montrée paresseuse, recevait un
blâme qui, prononcé d'un ton plaisant, l'atteignait néanmoins, car
le maître avait l'oeil ouvert. Les enfants qui s'étaient payés en
nature obtenaient de lui quelques sous, car il les aimait.
--Que celles qui ont leur compte passent à gauche, dit-il au
milieu de son opération, afin que je ne recommence pas
indéfiniment.
--Cela ne ferait pas de mal, répliqua une belle fille de dix-huit
ou vingt ans.
Celle-ci ne portait pas de fichu sur la tête, comme pour mieux
braver le jour avec sa jeunesse. Les cheveux un peu défaits lui
tombaient sur le front. Elle avait la bouche très grande et une
expression commune, mais un air de santé, des yeux vifs et surtout
un teint doré comme ces graines gonflées de raisin blanc que la
chaleur a roussies et qui semblent contenir de l'élixir de soleil.
M. Roquevillard la dévisagea:
--Comme tu as vite poussé, Catherine! Quand te marie-t-on?
Prise publiquement au sérieux, elle rougit de plaisir:
--Faudra voir.
--Eh! tu n'es pas désagréable à regarder, Catherine.
Et à la pièce qu'il lui donnait, il joignit ce conseil qu'il
formula gravement:
--Sois bien sage, petite: vertu passe beauté.
Elle le promit sans retard.
--Oui, monsieur l'avocat.
À la fin du défilé, le maître inspecta sa troupe et demanda:
--Tout le monde est content?
Vingt voix joyeuses répondirent en remerciant.
Mais un enfant désigna du doigt une vieille femme qui se tenait à
l'écart, honteuse et la mine déconfite:
--La Fauchois.
Son mot se perdit et personne n'intervint, comme si elle ne
méritait aucun salaire.
--Alors, bonsoir, reprit la voix bien timbrée de M. Roquevillard.
Vous arriverez de jour à Saint-Cassin et à Vimines.
--Bonsoir, monsieur l'avocat.
Immobile à son poste d'observation, il vit les silhouettes des
vendangeuses se découper en noir sur le couchant, décroître et
disparaître. D'en bas, leurs voix montaient. Elles s'étaient
séparées en deux groupes, celles de Vimines et celles de Saint-
Cassin. Ces dernières, qui avaient pris à gauche, se mirent à
chanter un choeur rustique au finale traînant. Déjà le soleil
effleurait la montagne.
À côté du maître, la Fauchois ne bougeait pas, ne réclamait rien.
--Pierrette, dit brusquement M. Roquevillard.
Elle tendit en avant sa figure qui était moins vieillie que
douloureuse et crevassée.
--Monsieur François, murmura-t-elle.
--Voilà cent sous. Va manger la soupe à la maison.
--C'est trois journées, dit la pauvresse qui regardait l'écu tout
blanc dans sa main racornie, je n'ai droit qu'à une.
--Prends toujours. Et ta fille?
--Elle est partie pour Lyon.
--Travaille-t-elle?
La vieille femme laissa tomber ses deux bras le long du corps, et
ne répondit pas.
--Il faut qu'elle travaille.
--Depuis la condamnation, elle ne trouve plus à se placer. Une
voleuse!
L'avocat plaida les circonstances atténuantes:
--Elle a volé par étourderie, par coquetterie, par vanité. Elle
n'est pas mauvaise. À son âge, on se corrige. De quoi vit-elle?
--Et de quoi voulez-vous qu'elle vive? Des hommes, pardi.
--Comment le sais-tu?
--Les premiers temps, j'avais envoyé un mandat, un petit, pour
l'aider. Elle me l'a renvoyé avec un autre, un gros, que j'ai
brûlé.
--Que tu as brûlé?
--Oui, monsieur François, l'argent de la honte.
Et la colère redressa brusquement la paysanne qui apparut en
pleine lumière, menaçante et la main tendue, comme pour accuser le
destin:
--Je ne sais pas comment je l'ai faite. Dans notre famille, il n'y
avait que des braves gens. Maintenant j'ai vergogne.
--Ce n'est pas ta faute, Pierrette.
Elle secoua la tête avec certitude:
--C'est toujours la faute de la famille, vous le savez bien. C'est
vous qui l'avez dit.
--Moi?
--Oui, devant moi, à Julienne, avant la condamnation. Elle
m'inquiétait déjà. Alors, je vous l'avais amenée un jour.
--Je me souviens. Et que lui ai-je dit?
--Que lorsqu'on avait la chance d'appartenir à une famille
honnête, il fallait se respecter davantage. Parce que dans les
familles, on met tout en commun, la terre et les dettes, la bonne
conduite et la mauvaise.
--Personne ne peut te jeter la pierre.
--On me la jette quand même. On a raison. Par bonheur, j'ai perdu
mon homme avant.
--Il t'aurait défendue.
--Il l'aurait tuée.
--Et toi, tu l'aimes toujours?
--C'est mon enfant.
--Allons, Pierrette, ne te décourage pas. Tant qu'on n'est pas
mort, il n'y a rien de perdu.
Rentre à la maison; moi, je vais au pressoir vérifier les cuves.
--Merci, monsieur François.
De tout temps, elle avait, à la Vigie, collaboré aux lessives, aux
vendanges et même par intérim à la cuisine: de là son usage des
prénoms.
M. Roquevillard, quand elle fut partie, ne se pressa pas de la
suivre. D'un coup d'oeil amoureux il embrassa tout le domaine qui
s'étendait à ses pieds: les vignes dépouillées dont il
retrouverait au vin joyeux les tons de pourpre ou d'or, les prés
deux fois dévêtus, les vergers, et, par delà le petit ruisseau
anonyme qui sépare les communes de Cognin et de Saint-Cassin, le
bois de chênes, de hêtres et de fayards nuancé par l'automne comme
un bouquet pâle. Sur cette terre aux cultures diverses, il ne
lisait pas à cette heure l'histoire des saisons, mais celle de sa
famille. Tel aïeul avait acheté ce champ, tel autre planté ce
vignoble, et lui-même n'avait-il pas franchi la frontière de la
commune pour acquérir ces arbres trop serrés qui réclamaient une
coupe? Se retournant vers les bâtiments de ferme, il reconnut la
baraque primitive, changée en remise, que les premiers
Roquevillard, des paysans, avaient construite, et il la compara à
sa maison d'habitation solide et vaste, que décorait une éclatante
vigne vierge. C'était, sur les mêmes lieux, la même race, mais
fortifiée matériellement et moralement par un passé d'honneur, de
travail et d'économie. Il lui fit hommage de son mérite en
répétant la parole de la Fauchois:
--C'est toujours la faute de la famille.
La sienne avait, en outre, fourni au pays des hommes capables de
servir utilement la chose publique, comme ils avaient administré
leurs propres biens. Ainsi les générations se soutenaient les unes
les autres pour prospérité commune. Les plus lointains aïeux
n'avaient-ils pas préparé son oeuvre? Cette terre qu'il foulait,
ils l'avaient convoitée avant lui. Cet horizon les avait, avant
lui, captives et exaltés. Et, non sans peine, il détacha les yeux
de son domaine pour revoir ce qu'ils avaient vu, l'ensemble de
lignes et de teintes que lui offrait le paysage, et dont leur
sensibilité, comme la sienne, dépendait. Car les cultures peuvent
modifier la forme immédiate du sol, l'homme ne change rien à la
lumière ni à l'étendue: il y ajoute seulement quelques points de
repère émouvants, un toit qui fume et évoque la douceur du foyer,
un chemin, une haie qui font souvenir de la vie sociale, un
clocher qui symbolise la prière.
Seul sur la colline, il ajouta à la beauté du soir la satisfaction
de communier avec sa race. Il sentit jusque dans un passé obscur
l'importance de ce coin de terre. En face de lui, la chaîne de
Lépine, rompue dans sa monotonie par la cime du Signal, se bordait
de rouge. Son regard descendit dans la plaine, suivit un instant
la fuite gracieuse de la route des Échelles, à qui les derniers
contreforts des montagnes semblent composer de chaque côté une
escorte, puis remonta aux dentelures du Corbelet, de Joigny et du
Granier, pour revenir aux coteaux plus proches, aux vallonnements
étagés dont les courbes sont plus harmonieuses. Dans cette nature
heurtée, tour à tour image de hardiesse et de mollesse, il
retrouvait des caractères de parenté: l'audace de son grand-père
qui, sous la Révolution, fut aux armées, la nonchalance de son
père qui, se laissant glisser dans la contemplation, compromit,
sans y prendre garde, le patrimoine sacré.
"Personne, songeait-il, ne peut de cette place envisager de la
sorte le spectacle du couchant. Un jour, quand je ne serai plus,
l'un de mes enfants reprendra ces comparaisons. Mes enfants, qui
continueront notre oeuvre, et seront gens de bien."
Du passé qui aboutissait à lui-même, il envisageait l'avenir avec
sécurité. Absorbé dans ses réflexions, il ne vit pas venir à lui
une femme qui sortait de la maison. C'était une femme déjà âgée,
qui portait sur les épaules un châle sombre et s'appuyait sur une
canne avec un grand air de lassitude, d'épuisement. Son visage,
qui recevait le reflet du soir, avait dû être beau. Les années
l'avaient flétri sans lui ôter une expression de pureté qui
surprenait tout d'abord, puis attirait. C'était l'empreinte
visible d'une âme droite, exempte de tout mal et même un peu
mystique.
--_Ils_ ne viennent pas encore? demanda Mme Roquevillard à son
mari.
--Si, Valentine, les voilà.
Tous deux s'entendaient pour parler de leurs enfants. Il lui
montra au bras de la rampe, sur le chemin montant, un groupe
nombreux. En tête marchaient deux bébés que leur grand'mère
reconnut:
--Pierre et Adrienne. Ils prennent le raccourci. Je ne vois pas le
petit Julien.
--Il doit tenir la main de sa tante Marguerite. Il ne la quitte
pas.
--En effet. Je l'aperçois entre Marguerite et son fiancé. Il les
sépare, le méchant garçon. Et sa mère, où est-elle?
--Elle vient derrière eux, tranquillement selon son habitude, avec
son frère Hubert.
--Notre fils aîné. Distingues-tu sa décoration?