M. Roquevillard reprit:

--Quelquefois c'est décider une passion que la combattre. Tu l'as

bien compris: tu as consenti à inviter les Frasne. Puis, les

jeunes gens supportent mal cette ingérence dans leur vie. Maurice,

surtout, qui est très fier. Il n'a pas encore vingt-quatre ans, il

est docteur en droit, il n'a confiance qu'en lui-même. Il soutient

d'absurdes théories sur le droit au bonheur, sur la nécessité du

développement personnel. Paris nous les rend affinés, mais

révoltés. Il faut l'expérience pour les assagir.

--Tu t'en préoccupais donc? Et tu ne m'en avais rien dit.

--À quoi bon t'attrister? Tu es déjà si lasse.

--Oui, je devrais être forte. Une mère doit être forte. Mais tu

l'es pour nous deux.

Il continua:

--Nous avons eu tort de le placer dans l'étude de maître Frasne.

Je le voulais mettre au courant de la pratique des affaires,

spécialement des successions et des liquidations, avant qu'il ne

débutât au barreau. Maître Frasne est le successeur de maître

Clairval qui était mon ami et notre notaire. J'ai respecté une

tradition. Là, je me suis trompé. Enfin, tout sera changé bientôt.

--Bientôt?

--Oui. Je reprendrai Maurice dans mon cabinet; il y terminera son

stage. Ou bien il apprendra la procédure chez Marcellaz. Dès notre

réinstallation à la ville, je l'en informerai.

--Bien, dit-elle en lui serrant la main. Il aura moins souvent

l'occasion de la rencontrer. Mais ce n'est pas suffisant. Tu le

trouves raisonneur; moi, je le crois surtout un peu romanesque. Je

voudrais occuper son imagination.

--Et comment?

--Le fiancer de bonne heure, par exemple. Les longues fiançailles

occupent et fortifient les jeunes gens. En France, on bâcle trop

vite les mariages, quand un mariage dispose d'une vie, d'une

famille, d'un avenir.

--C'est vrai.

--Marguerite avait pensé à la petite Jeanne Sassenay.

--Une enfant.

--Une enfant jolie, élevée par une sainte mère.

Ces dernières paroles furent coupées par de petites voix perçantes

qui piaillaient:

--Bonsoir, grand'mère. Bonsoir, grand'père.

C'était l'avant-garde, Pierre et Adrienne, essoufflés à la course,

qui, après le tournant, débouchaient sur le plateau. Ils luttèrent

de vitesse malgré les: "Pas si vite! Pas si vite! "de Mme

Roquevillard, et leur grand-père les reçut à la volée.

--Tu sais, fit Adrienne qui avait la parole facile et tutoyait

tout le monde sans respect, Julien est resté avec tante

Marguerite, et maman lui avait recommandé de venir avec nous.

À mi-côte, le groupe des jeunes gens qui montaient cria à son

tour:

--Bonsoir.

Seuls, Maurice et Mme Frasne se trouvaient trop éloignés pour

prendre part à ces épanchements de famille. De connivence, ils

ralentissaient le pas à mesure qu'ils approchaient du sommet, et

d'ailleurs, en suivant le lacet du chemin, ils s'étaient ménagé un

écart assez considérable, bien que Marguerite se fût retournée

plusieurs fois pour les appeler. La proximité de la pente

supprimant en face d'eux la montagne, ils apercevaient les

silhouettes de M. et Mme Roquevillard profilées sur le fond du

ciel. Elle jeta sur son compagnon, que leur tête-à-tête

alanguissait, un regard énigmatique.

--Votre père, dit-elle, a dû être plus beau que vous.

Et tout bas, comme pour elle-même, elle ajouta:

--Il sait ce qu'il veut, lui.

contrarié, le jeune homme garda le silence. Elle sourit de l'avoir

fâché et demanda:

--Quel âge a-t-il, votre père.

--Soixante ans, je crois.

--Soixante ans. Il me déteste. S'il le pouvait, il me supprimerait

volontiers.

--Vous vous trompez: il vous accueille toujours bien.

--Ces choses-là se sentent. Il me déteste, et pourtant il me

plaît. J'aime les caractères, moi.

Avant d'atteindre le faîte du coteau, le chemin tourne et découvre

une nouvelle vue encadrée entre le remblai de droite et les

arbrisseaux qui bordent la gauche et qui, décolorés à demi,

mélangeaient le vert du printemps et l'or automnal. Avec les

lignes régulières de son architecture en gradins, le Nivolet leur

apparut brusquement, réverbérant encore l'éclat du soleil disparu.

Les maigres buissons qui agrippent ses rochers prenaient une

teinte violette, presque lie de vin, tandis que la chaîne de

Margeria, en arrière, se montrait toute rose et charmante avec des

tons de chair.

--Voyez ce changement de décor, murmura Maurice sans remarquer que

sa compagne se rendait compte de leur solitude bien plutôt que des

merveilles du soir.

Comme elle s'arrêtait, il se tourna vers elle:

--Qu'avez-vous? Êtes-vous fatiguée?

--Non, je vous donne le temps de regarder le paysage.

--Seriez-vous jalouse?

--Oui, vous aimez votre pays, et moi...

--Et vous?

--Je ne vous le dirai plus...

--Et moi, je vous dirai que je vous aime.

Il la prit dans ses bras. C'était une mince femme brune, aux

grands yeux, dont le corps était résistant et les caresses

fondantes. Comme elle renversait un peu la tête, sous les

paupières à demi fermées et palpitantes, il voyait le regard, le

regard noir et or, où toute l'angoissante volupté de la saison et

de l'heure se fixait.

--Quelle petite chose, songeait-il en la serrant, je sens là

contre ma poitrine, et cette petite chose vaut pour moi l'univers.

Il murmura:

--Je t'aime, Édith.

--Vraiment, fit-elle, avec son même sourire volontaire.

--Quand seras-tu à moi?

--Quand je ne serai qu'à toi?

--C'est impossible.

--Pourquoi?

--Tu es liée.

--Partons ensemble.

--De quoi vivrions-nous?

--De ma dot.

--Je ne veux pas. Et d'ailleurs tu n'en disposes pas.

--Je la reprendrai.

--Non, non.

--Tu travailleras.

Il se tut. Presque irritée, elle lui jeta des mots d'ironie:

--Ah! tu préfères obéir à ton papa. Sois comme lui un grand homme

de petite ville avec beaucoup d'enfants.

Elle lui vit une telle expression de tristesse qu'elle se blottit

sur son coeur.

--Je t'aime et je te tourmente. Mais, vois-tu, j'étouffe dans ton

Chambéry. Je voudrais partir, t'aimer librement, vivre. J'ai

horreur du mensonge. Et toi, tu ne m'aimes pas.

--Édith, comment peux-tu le dire?

--Non, tu ne m'aimes pas. Si tu m'aimais vraiment, il y a

longtemps que je serais à toi.

Alourdis par ces confidences, ils reprirent lentement leur marche.

Débarrassé de son cadre, l'horizon s'élargit et découvrit au fond,

après les derniers contreforts du Nivolet, le lac du Bourget dont

le bleu se mêlait par teintes dégradées aux vapeurs mauves qui

montaient de son extrémité. Mais ils ne regardaient plus rien.

Cette douceur mortelle de l'année, cette exaltation inquiète de la

nature, cet enthousiasme du soir d'automne qui semblait un grand

cri de volupté, qu'avaient-ils besoin de les reconnaître hors de

leurs coeurs?

Avant la maison, ils trouvèrent Mme Roquevillard qui venait elle-

même à la rencontre de Mme Frasne, bien qu'il lui fût recommandé

de ne pas sortir après le coucher du soleil.

...Plus tard dans la soirée, M. Roquevillard, revenant du pressoir

quand on ne l'attendait pas, aperçut dans l'ombre son fils et la

jeune femme. Les jours de vendanges, il y a beaucoup d'allées et

venues dans une maison, et il est aisé de se faufiler dehors sans

être remarqué.

--Il nous a vus, dit Maurice.

--Tant mieux, répliqua-t-elle.

Et comme il passait devant la remise, ancienne demeure de ses

ancêtres, pour regagner le seuil édifié par son grand-père et

agrandi par lui-même, M. Roquevillard s'efforçait vainement de

chasser l'anxiété qui s'était abattue sur lui.

"J'ai été jeune", se souvint-il.

Mais sa jeunesse même ne l'avait pas détourné de consolider

l'avenir de sa race. Son fils cadet, qui le devait continuer,

saurait-il à temps ce que réclame d'énergie et d'abnégation

l'honneur d'être chef de famille? Peu impressionnable d'habitude,

il sentait autour de lui, comme un vol de mauvais oiseaux, le

désespoir de la Fauchois abandonnée et la fragilité de l'automne.

Tout à l'heure, devant son domaine, il avait résumé l'ascension

des Roquevillard. C'était son orgueil. Et voici que pour une

conversation avec une vieille femme et pour un baiser surpris, il

remarquait, par un pressentiment sans doute absurde et

inexplicable, comment les saisons déclinent et les familles

déchoient.

Les Roquevillard · 第 8 / 55 题