Malgré son horreur pour les toits aigus, l'architecte avait compris que

dans notre belle France, où il neige un tiers de l'année, où il pleut

l'autre, les toits en terrasse ne sont bons qu'à faire des réservoirs au

sommet des maisons.

Comme toutes les boiseries avaient été taillées et sculptées en même

temps que la maison était bâtie, il n'y eut qu'à mettre des gonds aux

ouvertures et à y appliquer les portes et fenêtres. Jacques Mérey

choisit les couleurs des papiers. M. Fontaine se chargea de les envoyer

de Paris avec des ouvriers habitués à coller les tentures, non point par

rouleaux, mais par larges bandes et par larges placards.

Puis il s'en alla enchanté de la façon dont la besogne avait marché,

promettant de revenir sous quinze jours pour voir la maison dans son

ensemble d'achèvement.

Jacques Mérey lui avait fait en même temps le plan de la maison de Paris

et l'avait chargé d'acheter un terrain du côté du faubourg Saint-Honoré

ou de la rue de l'Arcade.

Quatre ou cinq jours après, ouvriers et tentures arrivaient, si bien

qu'en dix jours, papier, rideaux et portières furent posés.

Jacques avait choisi des papiers foncés pour faire valoir les tableaux,

et, lorsque M. Fontaine revint, il fut forcé d'avouer qu'il n'y avait au

monde qu'un seul peintre, nommé Raphaël, mais que l'école flamande, que

l'école vénitienne, l'école napolitaine, l'école florentine, l'école

espagnole, l'école hollandaise et même l'école française ont bien aussi

leur mérite.

Jacques Mérey n'avait pas utilisé pour sa maison du bois Joseph les deux

tiers des tableaux que lui fournissait le château de Chazelay. Il lui en

restait le double de ce qu'il avait employé et de ce qu'il emploierait

dans sa maison de Paris, tous les tableaux de sainteté étant réservés

pour la petite église de l'hôpital. Il y avait surtout une chambre dans

la petite maison du bois Joseph qu'il avait traitée avec un soin tout

particulier: c'était celle où il avait placé en face du lit le portrait

de madame la marquise de Chazelay, la mère d'Éva, celle-là qui avait si

malheureusement péri par le feu.

Tout ce qu'il y avait de plus jolis meubles en bois de rose et en ébène

incrusté d'ivoire, tout ce qu'il y avait de plus finement travaillé en

meubles de Boule étaient réunis dans cette chambre. Les vases de la

cheminée et la pendule étaient du saxe le plus ingénieusement travaillé,

les cadres des glaces étaient en saxe et la cheminée elle-même en

porcelaine de Dresde.

Tout cela ressortait admirablement, le portrait de la marquise de

Chazelay compris, sur une tenture de velours grenat.

Il va sans dire que les tapis des chambres étaient assortis à leurs

tentures.

Cette chambre, qui se trouvait au centre même du bâtiment, juste

au-dessus de l'endroit où Jacques, conduit par Scipion, avait trouvé la

petite Hélène, avait sa vue sur le charmant paysage que nous avons

décrit et qui lui donnait le château de Chazelay pour son horizon de

gauche et la vallée de la Creuse pour son horizon de droite.

En face de ses deux fenêtres du milieu était une large ouverture à

travers le bois qui permettait d'apercevoir Argenton et, avec une

lunette d'approche, de distinguer la maison du docteur avec son

laboratoire.

La chambre du docteur, au contraire, attenant à celle que nous venons de

décrire, d'un côté par un cabinet de toilette et de l'autre par un

corridor, était d'une sévérité tout antique. C'était celle de Cicéron,

exécutée à Cumes sur le modèle des plus belles fabriques retrouvées à

Pompéi. Elle donnait d'un côté dans une bibliothèque et de l'autre dans

un salon moderne meublé tout entier dans le goût Louis XV, avec tous les

objets de cette époque que lui avait fournis le château de Chazelay. Les

peintures du cabinet, imitées de celles de Pompéi, étaient exécutées par

des élèves de David.

Il y avait une salle à manger d'hiver, dans une serre toute plantée de

fleurs exotiques, et une salle à manger d'été donnant sur un charmant

parterre de nos fleurs d'Occident les plus vives et les plus parfumées.

Jacques avait fait enfermer le bois tout entier, de sorte que l'on

passait sans s'en apercevoir du jardin dans la forêt.

L'hôpital était non moins avancé que la maison de campagne. Toutes les

séparations étaient faites, tout était peint à la détrempe en gris perle

avec des encadrements cerise. Dans chaque cellule, il y avait pour tout

ornement un crucifix, que les fenêtres en s'ouvrant inondaient de

lumière. Des jalousies qui se serraient et se desserraient à volonté,

donnaient le degré de jour que le médecin jugeait nécessaire au malade.

Il y avait place déjà pour quarante ou cinquante lits, une vingtaine de

cellules vides s'offraient dans le cas où ces quarante ou cinquante lits

seraient insuffisants.

Le brave Jean Munier surveillait tout cela avec un soin à la fois

égoïste et reconnaissante.

Les cellules vides renfermaient pour le moment la partie de

l'ameublement et des tableaux qui n'avait pas encore été employée.

Nous avons dit que les tableaux de sainteté avaient été réservés pour

l'église. C'est que, quoique toutes les églises eussent été fermées à

Paris, il n'en était point ainsi en province. Certaines localités plus

religieuses que les autres, et l'on connaît la sincérité des Berrichons

à leur culte, avaient non-seulement conservé leurs églises, mais leurs

prêtres.

Ainsi le prêtre du château de Chazelay, brave homme, fils d'un paysan à

qui M. de Chazelay avait fait donner une éducation religieuse dans un

séminaire de Bourges, ne s'était point inquiété de la proscription des

prêtres ni du serment qu'on, avait exigé d'eux. Personne n'était venu

lui demander le serment constitutionnel et il n'avait été l'offrir à

personne; il était resté avec les serviteurs du, château, conservant son

habit moitié ecclésiastique, moitié paysan, et personne n'avait fait

attention à lui. Il n'était pas assez important en bien ou en mal pour

qu'on songeât à le dénoncer, son peu d'importance le sauva.

Lorsqu'on lui dit que les biens du château de Chazelay étaient rendus

après la mort du marquis à sa fille, il vint la féliciter et lui faire

une visite, en demandant de rester attaché à la maison au même titre et

aux mêmes conditions où il était auparavant.

Éva s'était parfaitement rappelé le digne homme, elle l'avait vu dans le

court séjour qu'elle avait fait au château, il s'était approché d'elle

et lui avait offert les secours de la religion, mais elle l'avait

remercié, elle ignorait en quoi les secours de la religion pouvaient

l'aider à supporter un malheur qu'elle regardait comme irréparable,

puisqu'elle se croyait à tout jamais séparée de l'homme qu'elle aimait.

--D'abord, lui avait-elle dit lors de la visite qu'il lui avait faite à

Argenton, le château était destiné à devenir un hospice, et dans un

hospice plus encore que dans un château on avait besoin d'un bon prêtre,

parlant à la fois la langue simple et naïve de la religion, puisqu'il

s'adressait à des paysans, c'est-à-dire à des hommes simples et naïfs.

Plusieurs fois Jacques Mérey, dans ses voyages au château, avait causé

avec lui et l'avait toujours trouvé indulgent et paternel; c'étaient les

deux grandes qualités qu'à son avis devait avoir un prêtre. Il lui avait

donc, comme à Joseph le braconnier, comme à Jean Munier, l'intendant,

promis que rien ne serait changé sinon en mieux à sa position. Il était

chargé de visiter tous les villages environnants et de faire une liste

des gens vraiment pauvres qui devaient recevoir des secours à domicile

et de ceux qui, n'ayant pas de domicile, ne pouvaient en recevoir qu'à

l'hospice.

Ce jour-là Jacques Mérey s'enferma avec lui et causa longuement.

C'était sans doute d'Éva et de ses projets futurs dont s'entretinrent

ces deux hommes, car, aussitôt la conversation terminée, le prêtre sella

un petit cheval qui lui servait dans ses courses pieuses, et prit le

chemin d'Argenton.

Deux heures après, Jacques Mérey partit à son tour, et à une lieue

d'Argenton il rencontra M. Didier, c'était le nom du brave homme, qui

revenait au château.

--Eh bien, lui demanda-t-il, qu'a-t-elle répondu?

--Elle a répondu: «Que sa volonté et celle de Dieu soient faites,» puis

elle a joint les mains et prié. C'est une sainte personne que

mademoiselle Éva.

--Merci, mon père, dit Jacques, et il continua son chemin.

Mais il était facile de voir que s'il avait imposé quelque nouvelle

pénitence à Éva, il supportait lui-même et douloureusement une portion

de cette pénitence, car, au fur et à mesure qu'il se rapprochait

d'Argenton, son front se rembrunissait; et, quand il mit la main sur le

marteau de la porte de la petite maison, comme s'il eût voulu annoncer

sa présence et ne point paraître tout à coup à l'aide de sa clef, on eût

pu voir que sa main tremblait.

Il frappa cependant et Marthe vint ouvrir.

--Il ne s'est rien passé d'extraordinaire en mon absence? demanda

Jacques.

--Non, monsieur, répondit la vieille Marthe; le curé du château, M.

Didier, est venu; il a causé pendant dix minutes avec mademoiselle Éva;

celle-ci a pleuré, je crois, et s'est retirée dans sa chambre.

Jacques Mérey fit un signe de la tête, hésita un instant s'il entrerait

dans la chambre d'Éva ou s'il monterait dans son laboratoire sans y

entrer; mais arrivé au premier, il s'avança doucement jusqu'à la porte,

écouta et frappa:

--Entrez, dit la voix d'Éva, qui, sachant que Jacques Mérey ne frappait

pas d'habitude à la porte de la rue, ne l'avait pas reconnu et croyait

avoir affaire à un étranger.

Mais à peine eût-il ouvert la porte qu'elle jeta un cri, tomba à genoux

et dit en ouvrant les mains et les bras:

--_Ecce ancilla Domini._

XVI

LA CORBEILLE DE MARIAGE

Jacques la releva.

--J'hésitais à vous voir, dit-il.

--Pourquoi cela? demanda Éva en levant ses grands yeux clairs sur le

docteur.

--Je craignais, répondit celui-ci, que votre entretien avec M. Didier

n'eût fait sur vous une plus vive impression.

--Oh! dit Éva, vous m'aviez déshabituée des choses cruelles, Jacques!

L'impression, croyez-vous qu'elle soit moins violente parce que je

n'éclate pas en sanglots, parce que je ne me roule pas à vos pieds; vous

vous trompez, mon ami. Si vous m'avez trouvée à genoux, c'est que je ne

voulais pas vous attendre assise et que je n'étais point assez forte

pour vous attendre debout. D'ailleurs, n'étais-je pas prévenue, n'est-ce

pas moi-même qui vous ai dit: Si jamais vous vous mariez, ne m'éloignez

point pour cela de vous; le prêtre est venu m'annoncer votre mariage;

mais il m'a annoncé en même temps que vous me gardiez comme une soeur et

comme une amie. Je n'en espérais pas tant. Vous m'avez parlé

d'expiation, jusqu'à présent, Jacques, je n'ai rien expié, je n'ai fait

que suivre au penchant de votre volonté la route que j'eusse suivie

seule. Vous avez employé une partie de ma fortune à des oeuvres de

charité, c'est ce que j'eusse fait moi-même. Aucune grande douleur qui

puisse compenser celle que je vous ai faite n'a véritablement atteint

mon coeur. Je commence d'aujourd'hui à marcher au milieu des ronces et

des épines, sur des cailloux aigus. Mais que vous ai-je dit? que vous ne

vous apercevriez pas de ma souffrance, car j'aurais trop peur de vous

lasser si je me laissais aller à ma douleur par mes plaintes et par mes

sanglots. Je vous sais gré d'avoir choisi un homme de paix et de pardon

pour m'annoncer cette nouvelle; mais, au premier mot qu'il m'a dit, j'ai

tout deviné, tout compris, et vous ai remercié du fond du coeur d'avoir

eu pour moi ce dernier ménagement inutile. J'eusse mieux aimé tout

apprendre de votre bouche. Vous avez craint mes larmes, vous avez

redouté mes gémissements, j'allais dire mes reproches. J'oubliais que je

n'avais pas de reproches à vous faire. Non! j'eusse eu sur moi-même

cette puissance de vous écouter avec le même sourire que j'ai sur les

lèvres en vous écoutant à cette heure. J'ai promis, mon ami, je tiendrai

jusqu'au bout.

--Merci, Éva, dit Jacques.

Et lui prenant la main il la baisa.

Mais à peine ses lèvres eurent-elles touché la main de la jeune fille,

que celle-ci jeta un cri, devint pâle comme une morte et tomba sans

connaissance sur une chaise.

Elle avait assez de force pour une douleur, pas assez pour une caresse.

Jacques profita de ce qu'elle avait les yeux fermés pour la regarder

avec une incommensurable expression d'amour; peu s'en fallut, car ses

bras s'ouvrirent, qu'il ne la prit entre ses bras et ne la serrât contre

son coeur.

Mais lui aussi avait une puissante volonté et avait juré d'aller

jusqu'au bout.

Il tira un flacon de sa poche, et le lui fit respirer.

Si douloureuse qu'eût été la blessure, elle portait son baume avec elle.

Éva rouvrit les yeux, ne prononça pas une parole, mais un double

ruisseau de larmes coula sur ses joues et elle murmura:

--Oh! que je suis heureuse. Qu'est-il donc arrivé?

--Je vous laisse seule, Éva, dit Jacques, rappelez-vous!

Et il sortit.

Éva et Jacques ne se revirent qu'au dîner, et il ne fut plus question

entre eux de la cause qui avait amené M. Didier à Argenton. Seulement de

jour en jour le cercle de bistre qui s'était formé autour des yeux d'Éva

allait s'élargissant. Sa pâleur devenait plus mate, et deux ou trois

fois Jacques Mérey, se levant sur la pointe du pied, allait écouter à sa

porte et l'entendait pleurer.

Lui-même alors, voulant ramener la conversation sur cet objet, parut

embarrassé devant Éva, balbutia quelques paroles qu'il n'acheva point,

comme s'il eût craint de lui faire une trop grande peine et de lui

demander quelque chose au delà de ses forces; aussi ce fut elle-même qui

vint au secours de ses désirs.

Un soir qu'il paraissait plus troublé encore que d'habitude, elle

s'agenouilla devant lui et, lui prenant les mains:

--Mon ami, dit-elle, vous avez quelque chose à me dire et vous n'osez

point. Voyons, parlez, dites-moi tout, fût-ce mon arrêt de mort. Vous le

savez, tout ce qui viendra de votre bouche me sera cher.

--Éva, dit Jacques, il va falloir nous séparer pour quelques jours.

Elle tressaillit et sourit tristement.

--Jacques, dit-elle, notre vraie séparation date du jour où vous ne

m'avez plus aimée.

--Et cependant, continua Jacques, si vous le vouliez, nous ne nous

séparerions pas, même pour ces quelques jours.

--Comment cela? dit-elle vivement.

--Je vais à Paris pour faire des achats, _la personne_ est orpheline,

n'a point de parente qui puisse me guider dans l'achat des choses

agréables à une femme.

--Eh bien, Jacques, demanda Éva, le coeur gonflé de sanglots, mais

commandant encore à son émotion, ne suis-je pas là, moi?

--Le fait est, Éva, reprit Jacques, que, si vous vouliez m'accompagner

dans ce voyage, vous me rendriez un grand service.

--Me voilà, partons, plus vous me ferez souffrir, Jacques, plutôt je

serai pardonnée de Dieu et de vous.

--Si cependant, reprit vivement Jacques, ce sacrifice est au-dessus de

vos forces!

--Il n'y a qu'une chose qui soit au-dessus de mes forces, c'est de ne

plus vous aimer.

--Éva!

--Pardon, c'est de toutes les promesses que je vous ai faites celle qui

est la plus difficile à tenir; il faut être indulgent pour moi à cet

égard, mon ami. Quand partons-nous?

--Demain soir, si vous voulez.

--Ma volonté est la vôtre; demain soir je serai prête.

Jacques envoya retenir les trois places du coupé de la diligence, et le

lendemain soir, après avoir été jeter dans la journée un regard sur le

château de Chazelay et sur la maison du bois Joseph, qui était prête à

recevoir ses maîtres, il partit avec Éva pour Paris.

À cette époque on mettait encore deux jours pour venir d'Argenton à

Paris. Jacques arriva à sept heures du soir.

C'était du 15 au 20 juin, c'est-à-dire dans les plus beaux jours de

l'année; il faisait clair comme en plein midi. Jacques appela un fiacre,

y fit monter Éva, monta derrière elle et dit au cocher:

--Hôtel de Nantes.

Éva tressaillit, elle regarda Jacques d'un oeil qui voulait dire:

«Mais vous ne m'épargnerez donc aucune douleur.»

Jacques ne parut pas faire attention à ce regard, mais lui prenant la

main, il la serra cordialement en lui disant:

--Éva, vous êtes une bonne créature; on peut se fier à votre parole

comme à celle d'un homme.

Quelque effort que fît Éva sur elle-même, au fur et à mesure qu'elle

approchait de l'hôtel, cette espèce de tressaillement qu'elle avait eu

en entendant donner cette adresse se changea en un tremblement dont elle

n'était plus maîtresse.

Jacques demanda les deux chambres qu'il avait déjà occupées; elles

étaient libres.

Au pied de l'escalier, les jambes d'Éva lui refusèrent leur secours.

Comme avait déjà fait une fois, Jacques la prit dans ses bras et la

porta jusqu'à l'entresol.

--Oh! ici, dit-elle en entrant dans la chambre, ici j'ai été bien

heureuse: j'ai cru mourir.

Et elle alla s'asseoir sur le lit, les mains étendues sur ses genoux, la

tête basse, les yeux pleins de larmes.

--Pardonnez-moi, dit-elle à Jacques; mais pourquoi m'avez-vous conduite

ici?

--Parce que c'est l'hôtel où je descends toujours, répondit Jacques, et

que j'y ai mes habitudes.

--Pas pour autre chose, demanda Éva, pas pour me faire souffrir?

--Pourquoi me dites vous cela, Éva? ces chambres sont des chambres;

quelles traces ont-elles gardées de ce qui s'est passé?

--Vous avez raison, Jacques, mais vous ne pouvez pas empêcher que je me

souvienne. Il y avait un grand feu dans cette cheminée, le tapis était

inondé d'eau, il y avait çà et là des habits déchirés, vous ne m'aimiez

plus, mais du moins vous ne me haïssiez pas encore.

--Je ne vous ai jamais haïe, Éva; je vous ai plainte. Les reproches que

je vous ai faits, je me les adressais à moi-même. J'ai trop soigné

l'admirable perfection de votre corps; je n'ai point assez développé les

forces de votre âme. C'est ma faute, c'est ma faute, c'est ma

très-grande faute. Mais ne pensons plus à tout cela. Que voulez-vous

faire ce soir, Éva? voulez-vous sortir, voulez-vous rester dans cette

chambre à regarder les passants?

--Je veux rester dans cette chambre, dit Éva, à regarder dans mon âme.

Ne craignez pas que je m'y ennuie; elle est peuplée de souvenirs pour

des siècles. Mais assez là-dessus, Jacques, je vous fatigue et je me

brise le coeur. Vous avez les mesures prises pour les objets que vous

voulez commander?

--Non, mais je tâcherai de trouver une personne qui soit à peu près de

la même taille qu'elle.

--Si j'avais le bonheur de ressembler en quelque chose à cette

bienheureuse personne, je vous dirais, Jacques: Prenez-moi, vous être

utile serait ma plus grande joie.

Jacques regarda Éva, comme si seulement alors il pensait à cette

possibilité.

--Ah! par ma foi! dit-il, c'est étrange, vous êtes juste de la même

taille, et je suis certain qu'une mesure prise sur vous lui irait

admirablement à elle.

--Disposez de moi, Jacques; ne suis-je pas une chose à vous appartenante

et dont vous pouvez user à votre loisir?

--Eh bien, demain je donnerai ici rendez-vous aux tailleuses, aux

couturières et aux marchands de châles et d'étoffes.

Le lendemain Jacques sortit dès le matin, en recommandant à Éva de se

tenir prête pour neuf heures. À huit heures et demie il rentra, fit

servir à déjeuner, fut aussi gai et aimable que possible avec Éva, chez

laquelle les marchands de modes, les tailleuses, les couturières

commencèrent à faire irruption vers dix heures du matin.

Alors, le coeur serré, mais le sourire sur les lèvres, Éva choisit les

étoffes pour les robes, les formes pour les chapeaux, les cachemires

pour les couleurs, puis vinrent les détails de peignoirs, de jupons, de

tout ce monde de femmes enfin, comme l'appelle Juvénal.

Puis vint le tour des bijoux, des bagues, des colliers, des montres, des

peignes; puis on passa aux gants, qu'on acheta par douzaines; au linge

que Jacques recommanda à Éva de choisir le plus beau possible, et Éva,

avec une petite robe de toile de printemps, sans un seul bijou aux

doigts ni au cou, un de ces bonnets chiffonnés comme en portent les

femmes le matin, choisit pour dix mille francs de bijoux, pour vingt

mille francs de châles, pour douze ou quinze mille francs de linge, sans

indiquer un seul instant de tristesse ou de jalousie en voyant passer à

une autre tous ces trésors de toilette.

L'après-dînée fut employée aux mêmes détails d'une toilette féminine

extrêmement élégante: des bas de soie, des jupons, des dentelles, etc.

Il lui fallut assortir tout cela à la blancheur du teint, à la couleur

des yeux, à la nuance des cheveux. Sous ce rapport, Jacques donna tous

les renseignements avec une exactitude qui serra de plus en plus le coeur

d'Éva, car elle prouvait quel souvenir fidèle il avait de la personne

pour qui tous ces achats étaient faits, et Éva, la chose était visible,

avait hâte de quitter Paris; mais il était impossible que toutes ces

toilettes fussent livrées avant trois ou quatre jours.

Éva se tint constamment enfermée dans sa chambre de l'hôtel de Nantes.

Le troisième jour, tout était prêt. Jacques commanda des caisses.

--Où donc emportez-vous tout cela? demanda Éva.

--Mais en province, répondit Jacques.

--Ne vous..... mariez-vous point ici? demanda avec hésitation la jeune

fille.

--Non, je me marie à Argenton.

--Habiterez-vous..... Argenton? articula Éva.

--De temps en temps, répondit Jacques..... Mais nous avons une maison de

campagne pour l'été et une maison de ville à Paris pour l'hiver.

--Il me sera permis de rester à Argenton, n'est-ce pas? demanda Éva,

dans la petite chambre de notre petite maison.

Et en disant «notre petite maison», les larmes jaillirent malgré elle de

ses yeux.

--Vous resterez où vous voudrez, bonne Éva, lui dit Jacques.

--Oh! bien obscure, bien cachée, bien inconnue, mais près de vous.

--Soyez tranquille, dit Jacques.

Ils repartirent le lendemain pour Argenton, avec toute une corbeille de

mariage dont se fût contentée une princesse.

XVII

LE PARADIS RETROUVÉ

À leur retour à Argenton, autant Jacques était heureux d'avoir été si

bien secondé dans ses achats par Éva, autant celle-ci paraissait triste

d'être si fort ressemblante à la femme qu'allait prendre Jacques que

l'on pût mesurer les habits de l'une à la taille de l'autre.

Tant que le jour de ce mariage avait été éloigné, Éva l'avait regardé

d'un oeil assez philosophique; mais au fur et à mesure que ce jour

approchait, à l'idée qu'une autre femme allait s'installer dans la

maison et matériellement s'emparer de l'homme qu'elle aimait plus que sa

vie et pour lequel deux fois elle avait voulu mourir, une souffrance

impossible à surmonter s'emparait d'elle. Cette douce quiétude qui

était le fond de son caractère avait peu à peu fait place à une

sensibilité nerveuse qui ne lui permettait pas de se tenir un seul

instant tranquille.

Au moment où on s'y attendait le moins, et où elle s'y attendait le

moins elle-même, elle bondissait de sa place, allait d'un bout à l'autre

du salon, appuyait sa tête contre un marbre ou contre un carreau de

vitre, se tordait les bras, jetait un cri, s'élançait dans le jardin et,

au pied du pommier ou sous la tonnelle, restait des heures entières

comme abîmée dans sa douleur.

Avec l'été le rossignol avait retrouvé sa plus douce voix. Le soir, elle

se levait de la chambre où Jacques étudiait un plan de maison, sortait

comme une insensée, allait s'asseoir sous la tonnelle, et, tout à coup,

au milieu de ses plus douces mélodies, comme fatiguée de cet hymne au

bonheur, elle se levait, le forçait de s'envoler et rentrait en

pleurant.

Mis en demeure de lui dire quel jour arrivait sa fiancée, Jacques lui

avait indiqué le 1er juillet, ce qui lui donnait encore huit ou dix

jours de répit.

Tous les jours en se levant elle prenait une plume et tirait une barre

noire sur le jour où elle venait d'entrer. Trois ou quatre jours

restaient encore à s'écouler avant le moment fatal, lorsque l'abbé

Didier se présenta à la petite maison du docteur avec une jeune fille

qui demandait à entrer à l'hospice comme soeur de charité.

Elle était belle, elle avait seize ans, elle était orpheline; jamais

elle n'avait senti son coeur battre sous aucune passion, et, heureuse de

la vie qu'elle avait menée jusque-là, elle désirait continuer de vivre

dans le même calme et la même sérénité.

Pendant que l'abbé Didier et cette jeune fille étaient dans le

laboratoire de Jacques, Éva ouvrit la porte et fit signe à l'abbé Didier

qu'elle avait quelque chose à lui dire.

L'abbé Didier consulta Jacques des yeux; celui-ci lui donna congé par un

signe et l'abbé suivit Éva dans sa chambre.

Création et rédemption, deuxième partie: La fille du marquis · 第 27 / 28 段