Sans lui en dire plus qu'il n'en savait sur ce point, sans lui laisser

pressentir ce qu'il voulait faire du bois où était située la cabane du

bûcheron, Jacques lui recommanda d'être bon pour lui et de le laisser

chasser tant qu'il le voudrait.

À chaque pas de son retour, Jacques rencontrait un souvenir. Là il avait

guéri un enfant qui était tombé d'un arbre en dénichant un nid; plus

loin, c'était une mère qui avait attrapé le croup en soignant sa petite

fille; ici, c'était un vieillard paralytique sur lequel il avait essayé

pour la première fois la cure par les poisons, c'est-à-dire par la

strychnine et la brucine. Un paysan dont le fusil avait crevé à l'affût

s'était mutilé la main, et grâce aux soins méticuleux que le docteur

avait pris de lui, il le vit travaillant de cette main qu'un autre eût

coupée, et qu'il lui avait conservée, lui, pour l'aider à nourrir sa

famille.

Tous ces gens le reconnaissaient, l'arrêtaient, lui parlaient de lui,

sans qu'aucun le quittât sans lui parler aussi d'Éva, et sans renouveler

pour lui cette douleur toujours croissante de prononcer son nom.

Du reste, ce nom n'était-il pas plus présent que jamais à sa pensée? Ne

suivait-il pas cette même route par laquelle il était revenu le jour où

il rapportait Éva dans un coin de son manteau? Il y avait bientôt dix

ans de cela, et chaque détail de la route lui était encore aussi présent

aujourd'hui que s'il eût fait cette route hier, accompagné de Scipion,

courant devant lui, revenant à sa rencontre et sautant après le manteau

replié dans lequel était roulée sa jeune maîtresse.

Tout entier à ses pensées, il laissait aller son cheval au pas ordinaire

en reconnaissant que le refus de Dieu à l'homme de soupçonner l'avenir

était un suprême bienfait lorsque, dans le but non-seulement de faire

une bonne action, mais de pousser d'un pas la science en avant, il

emportait ce corps inerte et mal formé, n'espérant pas même le voir

arriver à un développement aussi parfait que celui qu'il avait obtenu à

force de soins. Il était loin de deviner l'influence que cet enfant sans

parole, sans regard, sans intelligence, presque sans souffle, prendrait

sur sa destinée.

L'homme avait-il sa page écrite d'avance dans le livre de l'univers, ou

l'homme allait-il se heurtant au hasard à tous les accidents de son

chemin dont chacun en le poussant à droite ou à gauche changeait

quelque chose à son avenir inconnu à Dieu comme à lui?

Qu'eût-il fait de cet être informe qui ralentissait sa marche en

l'embarrassant? S'il eût su que de lui naîtrait cette source de douleurs

à laquelle il s'abreuvait et à laquelle pendant six ans il avait cru

boire toutes les délices de la vie, sans doute il l'eût abandonné à

quelque tournant de route ou tout au moins reporté sur la paille fétide

où il l'avait pris. Eh bien, non, tant le coeur a de sombres mystères! la

curiosité lui eût rendu peut-être cette petite créature plus chère et

plus intéressante lorsqu'il l'eût sue l'instrument dont le malheur se

servirait pour sonder son inépuisable bonté. Non! il l'eût gardée

vivante et, pour les instants de bonheur que lui avait donnés cette

rencontre inattendue, il aurait risqué ces longues tortures, qu'il était

obligé de s'avouer à lui-même n'être pas sans une amère douceur.

C'est plongé dans ces pensées qu'il rentra à Argenton. Il vit de loin la

petite maison avec son belvédère où l'attendait Éva, et ce fut avec un

sentiment douloureux, mais qu'il n'eût pas voulu ne point éprouver,

qu'il se dit qu'il allait retrouver là cette belle fleur issue de la

plante rachitique qu'il y avait apportée.

À vingt-cinq pas de la maison il rencontra Baptiste, qui vint à lui la

figure joyeuse. Il était allé pour voir le docteur, ne l'avait point

trouvé, mais avait trouvé Éva.

Il appuya familièrement la main sur le cou du cheval de Jacques, et

l'accompagna tout en le remerciant pour la centième fois de lui avoir

sauvé la vie.

--Tu es donc heureux, mon pauvre Baptiste? demanda Jacques.

--Ma foi! oui, monsieur le docteur, répondit celui-ci, et je crois

vraiment qu'il y a une Providence pour les pauvres.

--Pourquoi pour les pauvres, Baptiste?

--Ah! parce que les riches, il faut trop de choses pour contenter leurs

désirs, monsieur Jacques; tandis que les pauvres, il ne leur faut que

trois ou quatre jours de pain d'avance pour qu'ils soient contents. La

moindre chose qui leur tombe du ciel les satisfait. Il y a trois jours,

je n'avais pas un sou, pas un chiffon de pain à la maison; j'apprends

que mademoiselle Éva est arrivée, je suis heureuse de la nouvelle et

cela me donne à déjeuner; je viens la voir, elle me donne un louis, en

voilà pour dix ou douze jours et dans dix ou douze Jours j'atteindrai un

des quartiers de la pension que vous m'avez fait avoir.

Mérey poussa un soupir. Éva commençait donc à exercer d'elle-même et

sans y être poussée cette charité dont il comptait lui faire un devoir.

Il donna son cheval à reconduire à Baptiste, tira la clef de sa poche,

ouvrit la porte et rentra.

C'était l'heure du dîner. Jacques Mérey se rendit directement à la salle

à manger.

En passant devant la chambre d'Éva, il la vit ouverte et l'ombre de la

jeune fille dans sa chambre.

La table était mise, mais il y avait un seul couvert sur la table.

Il appela Marthe et d'un ton plus brusque que de coutume:

--Où est donc Éva? lui demanda-t-il.

--Dans sa chambre, répondit Marthe, où sans doute elle attend que vous

la fassiez demander.

--Qui a dit de ne mettre qu'un couvert sur cette table?

--Elle.

--Pourquoi cela?

--Parce qu'elle a dit qu'elle ne savait si vous lui permettriez de dîner

avec vous.

Des larmes vinrent aux yeux du docteur.

--Éva! cria-t-il d'un mouvement irréfléchi.

--Me voilà, mon doux maître, dît Éva en poussant la porte.

--Mettez le couvert de mademoiselle, dit le docteur à Marthe en se

détournant pour cacher l'altération de son visage.

XIV

M. FONTAINE, ARCHITECTE

Orgueil! fouet de vipère et bouquet de fleurs avec lequel le sort à son

caprice plutôt qu'à l'ordre d'un maître souverain flagelle ou caresse

l'homme. Mobile de toutes les grandes actions, source de tous les grands

crimes, qui perdit Satan, qui glorifia Alexandre. Tour à tour obstacle,

moyen, que l'on trouvera sur toutes les routes, à tous les instants,

sous toutes les formes pour aider l'homme dans ses espérances et le

contrarier dans ses projets.

Mais de tous les orgueils, à coup sûr le plus puissant est celui qui se

cache au fond du coeur comme dans un tabernacle sous le nom sacré

d'amour.

Être aimé d'une jolie femme est une supériorité sur les autres hommes;

être oublié ou dédaigné par elle est une chute qui vous renverse

au-dessous d'eux, et la haine qu'inspire la trahison de celle ou celui

qu'on aimait est d'autant plus grande, d'autant plus durable, d'autant

plus persévérante, que tout rapprochement entre les deux coeurs blessés

est un souvenir forcé de la faute, disons mieux, de l'ingratitude que

l'un des deux a commise.

Plus les deux corps se rapprochent, plus les deux âmes tendent à se

confondre, plus les deux lèvres se cherchent, plus une voix intérieure

vous crie:

--L'autre! l'autre! l'autre!

Et alors cet amour qui était prêt à rentrer dans votre être, à s'emparer

de nouveau de votre personne, se change en un sentiment de haine, et, au

lieu du dictame que vous teniez déjà pour appuyer sur votre plaie, vous

met le poignard flamboyant et empoisonné des Malais à la main.

Ô Othello! sombre miroir que le plus grand poëte qui ait jamais existé a

présenté aux regards de l'homme, sois notre éternelle admiration!

Rien ne désarme la jalousie. Une caresse? Un autre a reçu la pareille.

Une larme? Elle a pleuré pour un autre. Je t'aime! Elle l'a dit à un

autre comme elle le dit à toi.

Elle est triste? elle se souvient. Elle est gaie? elle oublie. Deux

fautes aussi grandes l'une que l'autre aux yeux du coeur ulcéré qui sous

ses regards brûlants fait éclore l'un après l'autre tous les sentiments

du coeur qui l'a trompé.

À cette touchante humilité d'Éva, «Voudra-t-il que je mange à la même

table que lui?» Jacques avait été près d'éclater, de lui ouvrir les bras

et de l'emporter dans une nuit assez sombre pour ne pas même la voir.

Mais tout en ne la voyant pas, il l'eût sentie contre lui appuyée à sa

poitrine, et c'eût été encore trop, car elle avait été, ne fût-ce qu'une

fois, appuyée ainsi à la poitrine d'un autre.

Non, il faut le temps, il faut que la blessure se referme, il faut que

là où elle a été les chairs s'endurcissent par le travail de la

guérison, et que cet endroit qui a été le plus douloureux de tout notre

corps tant que les chairs saignantes ont été au contact de l'air,

devienne le plus insensible sous le calus de la cicatrice.

Il faut le temps.

Le temps qu'ils passèrent à table l'un près de l'autre ne fut qu'une

longue douleur, plus aiguë peut-être, mais plus supportable s'ils

eussent été loin l'un de l'autre.

Jacques Mérey se leva le premier; sans doute c'était celui qui souffrait

le plus. Il sourit en disant bonsoir à Éva et sortit.

Il y avait tant de tristesse dans ce sourire, tant de larmes dans cet

adieu, qu'à peine la porte fut-elle refermée qu'Éva éclata en sanglots.

--Qu'a donc notre maître? s'écria Marthe en entrant toute effarée; il

monte chez lui en pleurant et je vous trouve pleurant ici?

Éva saisit les mains de la bonne vieille femme.

--Pleurait-il? demanda-t-elle. Es-tu sûre qu'il pleurait?

--Je l'ai vu comme je vous vois, dit Marthe étonnée.

--Oh! moi, je ne pleure pas, dit Éva.

Et elle essuya ses yeux qui en effet brillaient comme deux étoiles

allumées par un éclair dans la nuit sombre.

Éva monta chez elle, heureuse du premier moment de bonheur qu'elle eût

eu depuis qu'elle avait retrouvé Jacques. L'homme qu'elle adorait, pour

lequel elle eût donné sa vie, souffrait autant qu'elle, puisqu'il

pleurait comme elle.

Le lendemain, un homme inconnu, qui avait l'air d'un artiste et qui

était arrivé la veille par la diligence, se fit annoncer par Marthe à

Jacques, sous le nom de M. Fontaine, architecte.

Jacques s'enferma avec lui, se fit servir à déjeuner avec lui dans son

laboratoire et passa toute la journée à travailler avec lui.

Éva déjeuna et dîna seule, ou plutôt ne mangea ni à déjeuner ni à dîner.

Le moment de joie de la veille était effacé. Ses projets de séparation

tenaient donc plus que jamais, puisque l'homme qui devait y contribuer

était arrivé.

Le lendemain, tous deux sortirent, mais cette fois en voiture.

Ils allaient visiter le bois du braconnier Joseph et le château de

Chazelay. Ils allèrent en voiture jusqu'à l'angle qui se rapprochait le

plus du bois; de là la voiture les attendit, et tous deux se rendirent à

pied à la cabane de Joseph.

Ils y entrèrent et trouvèrent le braconnier tout joyeux encore de sa

conversation avec l'intendant de mademoiselle de Chazelay, qui lui avait

affirmé que, quelque chose qui arrivât, sa place ne pouvait que devenir

meilleure.

Jacques indiqua à M. Fontaine le point précis où il avait trouvé Éva et

qui devait devenir le point central d'une jolie maison, moitié cottage,

moitié château, avec tous ses accidents de rentrants et de sortants que

les Anglais et les Américains donnent à leurs habitations.

--M. Fontaine, homme classique de l'école grecque, ne comprenait que la

maison à terrasse avec un fronton comme celui de Jupiter Stator. Il

élevait donc difficultés sur difficultés, lorsque Jacques prit un crayon

et dans un quart d'heure bâtit sa pensée sur le papier; puis, à côté de

ce charmant dessin qui révélait un habile paysagiste, il fit le plan

géométral intérieur de cette maison.

--Mais, monsieur Mérey, lui dit l'homme pratique, il fallait donc me

dire que, vous aussi, vous étiez architecte.

--Oui, monsieur, architecte amateur, répondit en riant Jacques, mais

simple faiseur de croquis, assez habile dans cet art que j'ai beaucoup

exercé, ayant beaucoup couru le monde. Il y a longtemps que j'ai rêvé

cette petite bâtisse comme étant la mieux appropriée aux besoins d'un

ménage ayant quatre chevaux, deux voitures et six domestiques.

--Et que comptez-vous mettre à cette fantaisie, demanda l'architecte?

--Ce que vous voudrez, monsieur, répondit Jacques.

L'architecte prit un crayon, aligna des chiffres.

--Cela vous coûtera, dit-il au bout de dix minutes, de cent vingt à cent

trente mille francs.

--Soit! répondit Jacques, maintenant il faut dessiner le parc.

--Eh bien! monsieur, continuez de faire ce que vous avez commencé, dit

l'architecte.

--Volontiers, dit Jacques.

Il tira de sa poche un plan du petit bois, au milieu duquel il plaça sa

bâtisse, en la proportionnant à la grandeur du plan; puis tout autour de

la maison, les massifs d'arbres qu'il fallait ménager, ceux qu'il

fallait abattre; il se servit des accidents de terrain pour l'envelopper

aux trois quarts de l'eau des sources qui traversaient le bois. Il

ménagea les jours qui donnaient sur chaque point de vue pittoresque,

tira parti du château, de la jolie petite ville d'Argenton, et de la

vallée de la Creuse qui allait se perdre dans un horizon azuré.

--Il y a beaucoup de travaux de terrassements, monsieur, dit

l'architecte.

--Mettons soixante-dix mille francs pour ces travaux, dit Jacques.

--Oh! ce sera plus que suffisant, répondit M. Fontaine.

--Eh bien! signons un devis de 200,000 francs, dit Jacques, que je n'aie

plus à m'occuper de rien et qu'au mois de juin tout cela soit fait.

--C'est possible, dit M. Fontaine, mais alors comme il faudra payer la

rapidité, nous dépasserons peut-être de quelque dix mille francs le

devis.

--Mettons dix mille francs pour les imprévus, dit Jacques.

--Ma foi! monsieur, dit l'architecte, vous réglez largement les choses,

et il y a plaisir à traiter avec vous.

Jacques prit une feuille de papier, et écrivit dessus:

«Je prie M. Ainguerlo de payer à M. Fontaine, architecte, soit en

un seul payement, soit en plusieurs, et à sa volonté, la somme de

deux cent dix mille francs à mon compte sur l'argent qu'il a à moi.

»JACQUES MÉREY.»

--Maintenant, dit Jacques; vous entendez bien, monsieur, je vais vous

donner le détail des ornements intérieurs. Je ne veux m'occuper de tout

cela que pour visiter les travaux une fois ou deux par mois. Vous aurez

un homme à vous dont nous réglerons le traitement à part et qui

surveillera les travailleurs.

Puis il écrivit sur une autre feuille de papier:

«Je m'engage à livrer à M. Jacques Mérey la petite maison du bois de

Joseph, ainsi que le parc dessiné à l'anglaise selon le devis qui en a

été fait par moi, dans le délai de quatre mois, moyennant la somme de

deux cent dix mille francs, que je reconnais avoir reçue comptant.»

Il passa le papier à M. Fontaine; celui-ci le signa. Jacques Mérey le

plia et le remit dans son portefeuille.

--À présent, dit-il; nous n'avons plus rien à faire ici, n'est-ce pas?

--Non, répondit l'architecte.

--Eh bien; alors, allons au château.

Tous deux rejoignirent la voiture qui les attendait à l'angle du chemin,

et, cinq minutes après, ils étaient au château de Chazelay.

Ce fut à la vue de ce château surtout que la haine classique de M.

Fontaine pour les bâtisses du moyen âge éclata dans toute sa force.

Il s'éleva contre les tours, contre les herses, contre les ponts-levis,

contre les portes à plein cintre, contre les fenêtres ogivales, contre

les murs de dix pieds d'épaisseur. Il démontra qu'avec ce qui était

entré de matériaux inutiles dans ce château, il y avait de quoi en bâtir

trois autres, et il déplora de la façon la plus éloquente du monde, en

sortant des années, 1793, 94, 95 et 96, ces années de barbarie où il

fallait que les seigneurs élevassent de semblables forteresses, contre

leurs sujets et leurs voisins.

M. Fontaine, de même qu'il ne comprenait que la bâtisse grecque, ne

comprenait que l'ameublement antique; il ne comprenait pas qu'on s'assît

sur une chaise si elle n'avait pas la forme curule, sur un fauteuil s'il

n'était pas taillé sur le modèle de celui de César ou de Pompée. Aussi

tous ces charmants meubles Louis XV et Louis XVI le faisaient-ils entrer

dans des transports de fureur contre le mauvais goût de l'époque.

--De ces meubles, ne vous en occupez pas, lui dit Jacques, j'en ai

l'emploi, ils meubleront ma maison du bois Joseph et ma maison de Paris,

car vous aurez, monsieur l'architecte, une maison aussi à me bâtir à

Paris.

Cette promesse raccommoda un peu M. Fontaine avec le pitoyable spectacle

qu'il avait sous les yeux.

--Et de ceci, demanda-t-il, que comptez-vous faire?

--Qu'appelez-vous ceci d'abord?

--Mais de ce vieux bahut de château.

--De ce vieux bahut de château, monsieur Fontaine, nous ferons un

hôpital.

--Ah! fit l'architecte; au fait, ce n'est guère bon qu'à cela.

--Croyez-vous que les malades seront bien ici?

--Ce n'est pas l'air qui leur manquera, fit l'architecte.

--L'air, dit Jacques, est un de mes moyens curatifs.

--Vous êtes donc, médecin, monsieur?

--Médecin amateur, oui.

--Vous me donnerez, j'espère, vos dispositions intérieures pour la

construction de cet hôpital, dit l'architecte; j'ai bâti plus de

châteaux que d'hospices.

--C'est-à-dire, reprit en souriant Jacques, que vous avez bâti plus de

choses inutiles que de choses nécessaires.

--Citoyen et philanthrope? demanda M. Fontaine.

--En amateur, oui, monsieur. Quant aux jardins, je ne crois pas qu'il y

ait quelque chose à y changer, continua Jacques, ils ont de grandes

allées de tilleuls où il fait de l'ombre par le soleil le plus ardent,

et des endroits découverts où l'on peut se réchauffer au moindre rayon

de soleil de décembre ou de janvier.

--Mais cette grande salle d'armes, dans laquelle on ferait entrer le

Louvre avec tous ses portraits de famille et toutes ses cuirasses, qu'en

comptez-vous faire?

--Un promenoir d'hiver, bien chauffé, pour mes malades. Trouvez-vous

qu'ils seront mal ici?

--Mais il faudra mettre un poêle à chaque coin, fit observer

l'architecte.

--Les poêles sont malsains, mais cette immense cheminée, demanda

Jacques, croyez-vous qu'elle soit là comme simple ornement?

--Faudrait brûler des chênes tout entiers dans votre cheminée.

--On en brûlera, dit Jacques, le château de Chazelay a dix mille arpents

de forêts, et par conséquent quelque chose comme dix milliers de chênes

à brûler. Mais j'aime les choses, vous le savez, qui vont rondement, il

me faut soixante-dix à quatre-vingts cellules pour mes malades.

Trouvez-moi ça au rez-de-chaussée et trouvez-m'en autant pour mes

pauvres au premier.

L'architecte se mit à l'oeuvre, toisa, arpenta, mesura, et au bout de

deux heures pendant lesquelles Jacques Mérey resta pensif et rêveur, les

yeux tournés vers Argenton, il fit son devis.

--En nous servant de tous nos moyens, dit-il, et en faisant nos cloisons

en simple bois blanc ou en plâtre, nous arriverons avec soixante ou

soixante-dix mille francs.

--Je vous passe soixante-dix mille francs, cher monsieur Fontaine, dit

Jacques.

Il écrivit:

«Je prie M. Ainguerlo de payer à M. Fontaine, soit en un payement,

soit en plusieurs, à sa volonté, la somme de soixante-dix mille

francs, à la condition que le château de Chazelay sera transformé

en hospice à la fin de juin de la présente année.»

Et il signa.

De son côté, M. Fontaine remit à Jacques son engagement d'être prêt à

l'époque fixe.

M. Fontaine tenait à partir le soir même pour Paris. Jacques Mérey le

reconduisit droit à la diligence.

--Et votre maison de Paris, demanda M. Fontaine, nous n'en disons rien?

--Je vous en écrirai, dit Jacques. Je n'en ai besoin que pour cet hiver.

Et sur ces mots, M. Fontaine prit congé de Jacques, monta en voiture et

partit.

XV

ECCE ANCILLA DOMINI

Le mois de mars et la moitié du mois d'avril s'écoulèrent sans rien

changer à la position des deux jeunes gens vis-à-vis l'un de l'autre.

De la part de Jacques Mérey surtout, il y avait une fixité remarquable

dans ses rapports avec Éva. Il était bienveillant en tout, dans ses

paroles, dans le son de sa voix, dans ses regards; mais jamais ni tendre

ni amoureux. Il avait adopté un diapason duquel il ne se départait

jamais.

De la part d'Éva, c'était la gamme de l'humilité, de la soumission et de

la tendresse qui servait de base à toutes ses paroles. Elle ne

s'occupait plus ni de musique ni de dessin; aussitôt que Jacques

sortait, et il sortait souvent sous le prétexte de ses visites aux

pauvres, elle se mettait à son rouet et filait.

Marthe lui avait appris à filer.

Dévouée comme elle avait promis de l'être aux misères humaines, elle

avait substitué les travaux utiles de la ménagère aux talents de la

femme du monde, d'un monde où sa place était effacée.

Un jour Jacques Mérey rentra plus tôt que de coutume, et la vit comme

Marguerite assise à son rouet. Il s'approcha d'elle, la regarda un

instant avec une attention pleine de bienveillance, puis, avec un léger

mouvement de tête:

--Bien, Éva! dit-il.

Et il se retira dans son laboratoire sans ajouter un mot.

Les deux mains d'Éva tombèrent à ses côtés, sa tête se renversa sur le

dossier de son fauteuil, ses yeux se fermèrent et les larmes coulèrent

de ses paupières.

Les premiers beaux jours du printemps, sans revenir encore,

apparaissaient déjà à l'horizon. À certaines parties du jour, des

teintes roses et azurées tamisaient les brouillards fugitifs de l'hiver.

On sentait dans les derniers souffles d'avril passer les douces brises

de mai et déjà, sur les arbres plus hâtifs que les autres, les bourgeons

cotonneux éclataient et laissaient passer les pointes vertes de leurs

premières feuilles.

Sous cette haleine tiède et amicale, le jardin de la petite maison

reprenait tout son charme et toute sa juvénile virilité. Les fleurs

poussaient, non plus éparses à travers les flaques d'eau ou les îles de

neige, mais par massifs. L'arbre du bien et du mal, non-seulement était

couvert de toutes ses fleurs étoilées, mais encore son feuillage venait

au secours de ses fleurs contre les gelées du printemps.

Le ruisseau avait repris son murmure et sa transparence, et quelques

jours encore la tonnelle allait étendre ses feuilles sur le treillage

encore transparent.

Les premiers chanteurs du printemps, les rouges-gorges, les mésanges,

les pinsons, cherchaient les endroits où bâtir leurs nids; de temps en

temps on entendait deux ou trois notes mélodieuses échappées au gosier

de la fauvette. Le rossignol essayait d'égrener ses notes comme des

perles, mais tout à coup il s'arrêtait, un reste de froid étreignait son

chant mélodieux et le forçait de s'arrêter.

Les hirondelles avaient reparu.

Pas un des symptômes de ce retour à la vie et à l'amour n'échappait à

Éva; c'était bien plus un oiseau qu'une femme, un être sensitif qu'un

être raisonneur. Le vent, le soleil, la pluie avaient leur reflet en

elle; elle éprouvait une partie des modifications de la nature. Parfois

elle surprenait de son côté Jacques Mérey l'oeil fixé sur toutes ces

transformations végétales et animales qui accompagnent le réveil de la

nature. Sans doute y trouvait-il le même charme qu'elle, mais, comme

s'il eût condamné sa bouche à ne plus sourire aux douces émotions, dès

qu'il s'apercevait qu'il était épié, il poussait un soupir et rentrait

chez lui.

Cependant de temps en temps il reprenait avec Éva les conversations

longues et suivies. C'était alors qu'il lui racontait comment il avait

fait du château de Chazelay un hospice modèle où les vieillards, les

femmes et les enfants pauvres auraient bon air, bonne nourriture et beau

soleil. Alors Éva demandait à voir et à suivre ces travaux

philanthropiques; mais Jacques lui répondait toujours:

--Je vous y conduirai lorsqu'il sera temps, et vous aurez tout le loisir

de vous livrer à cette sainte occupation.

Vers la fin du mois de mai, Éva vit revenir le même homme au carton qui

était déjà venu une fois. C'était M. Fontaine, qui venait s'assurer par

ses propres yeux que ses travaux s'exécutaient avec ponctualité et

intelligence.

On mit les chevaux à la voiture et Jacques Mérey et lui repartirent

comme ils avaient déjà fait.

La petite maison du bois Joseph était complètement achevée, et Jacques

venait pour recevoir les bouquets qu'offrent les maçons aux

propriétaires lorsqu'ils n'ont plus rien à faire à l'oeuvre entreprise

par eux.

Jacques n'avait cessé d'y donner ses soins, quoi qu'il eût dit à M.

Fontaine, aussi n'y avait-il pas un détail dans la sculpture et

l'architecture qui fît défaut.

Création et rédemption, deuxième partie: La fille du marquis · 第 26 / 28 段