Lorsqu'on vit descendre le docteur de la voiture, les cris de Vive

Jacques Mérey! retentirent de tous côtés. Antoine d'une part, Baptiste

de l'autre, portant chacun une torche à la main et suivis de toute une

population portant des flambeaux, entourèrent le docteur et, toujours

aux mêmes cris, le ramenèrent à travers les rues d'Argenton jusqu'à sa

petite maison.

Depuis longtemps Éva et Marthe entendaient ces cris, mais Éva seule

devinait ce qu'ils voulaient dire. Cependant lorsqu'ils approchèrent de

la maison, Marthe appela la jeune fille pour qu'elle vint voir de la

porte ce qui se passait.

Mais Éva avait tout deviné; tremblante comme le jour où elle l'avait

revu, n'osant se présenter à lui, n'osant s'éloigner de peur des

conjectures, elle attendait derrière la porte que cette porte s'ouvrit

et que son juge se présentât à elle.

La vieille Marthe avait enfin compris que c'était son maître qu'on

acclamait; elle avait ouvert la porte, et, toute joyeuse au seuil de

cette porte, levant les bras au ciel, elle s'écriait:

--Oh! c'est notre maître! notre cher maître le docteur! Mais où

êtes-vous donc, mademoiselle? mais venez donc, mademoiselle! Que va-t-il

dire en ne vous voyant pas là?

Mais, pour Éva, cette voix si pleine de tendresse et de joyeuse

sympathie était la voix de l'archange jetant le cri terrible:

«Terre, rends tes morts!»

Oh! oui, à ce moment elle eût voulu être confondue parmi ces milliers de

morts qui apparaîtront à la face du Seigneur plus blancs que les suaires

dont ils seront enveloppés.

Elle entendit Jacques faire d'une voie émue ses remerciements à tout ce

brave peuple. Chaque son de cette voix adorée remuait une fibre de son

âme. Puis la porte se referma. Jacques entra. Au fur et à mesure qu'il

avançait, elle montait une à une et à reculons les marches de

l'escalier.

--N'avez-vous donc pas vu Éva? demanda-t-il enfin d'une voix qu'il

voulait rendre calme et comme s'il eût fait la question la plus

indifférente du monde.

--Si fait, mon cher maître, dit Marthe, elle était là tout à l'heure,

c'est elle qui la première a deviné que toutes ces voix annonçaient

votre retour, elle a failli s'évanouir et je l'ai vue s'appuyer au mur

pour ne pas tomber. Sans doute, elle se sera trouvée mal quelque part,

dans votre laboratoire, qu'elle n'a presque pas quitté depuis son

retour.

Jacques arracha la bougie des mains de Marthe et monta rapidement à son

laboratoire.

Mais, appuyée extérieurement à la porte, il trouva Éva à genoux dans la

posture de la Madeleine de Canova; il s'arrêta, mit malgré lui la main

sur son coeur pour la regarder.

--Seigneur! seigneur! dit-elle, je voudrais avoir tous les baumes de

l'Arabie pour en parfumer vos pieds; mais je n'ai que mes larmes.

Acceptez mes larmes.

Et elle saisit à bras le corps les genoux de Mérey, qu'elle baisa dans

un transport où il était impossible de dire s'il y avait plus d'humilité

que d'amour ou d'amour plus que d'humilité.

Jacques Mérey inclina la tête et la regarda avec une profonde pitié;

mais courbé qu'elle tenait son front vers la terre, elle ne put pas voir

cette expression de son visage; puis, au bout d'un instant de silence,

lui tendant la main:

--Relevez-vous, dit-il, et allez en paix.

Puis, l'embrassant au front, mais plutôt avec les lèvres d'un père

qu'avec celles même de l'ami, il rentra dans son laboratoire et referma

la porte, la laissant sur l'escalier.

Quoiqu'il y eût une grande douceur dans l'accent de sa voix, quoique ses

mouvements fussent plutôt tendres qu'irrités, le coeur d'Éva se gonfla,

et ce fut avec des ruisseaux de larmes qu'à son tour elle rentra chez

elle.

Elle ne dormit point les deux ou trois premières heures de la nuit, et,

tout le temps de cette insomnie, elle entendit marcher Jacques Mérey sur

sa tête du pas mesuré d'un homme rêveur.

XII

LE CABAN DE JOSEPH LE BRACONNIER

Le lendemain la vieille Marthe invita Éva au nom de Jacques à monter à

son laboratoire.

Au moment de le revoir, son serrement de coeur la reprit, et elle sentit

de nouveau les larmes lui sauter aux yeux; mais elle dompta ce premier

mouvement, essuya ses yeux, les frotta avec son mouchoir et monta

souriante auprès de Jacques.

En la voyant paraître, Jacques alla au-devant d'elle, l'embrassa au

front de ce même baiser calme et froid qui l'avait glacée la veille, et

lui montra un fauteuil.

Éva jeta les yeux sur le lit de Jacques; elle vit qu'il n'était pas

défait.

Jacques ne s'était pas couché.

Elle s'agenouilla devant son lit, murmura une courte prière, et revint

s'asseoir près de lui à la place qu'il lui avait indiquée.

--Éva, dit Jacques, nous voici de retour à Argenton; vous voici de

nouveau dans cette petite maison qui, dites-vous, vous est plus chère

que tous les pays du monde. J'y suis revenu sur votre promesse. La

tiendrez-vous?

--Je la tiendrai.

--Tout entière?

--Tout entière.

--Vous m'avez autorisé à vendre la maison de la rue de Provence, 21.

--Oui.

--Je l'ai vendue.

--Vous avez bien fait, mon ami.

--Vous m'avez autorisé à vendre tout ce qu'il y avait dedans.

--Oui.

--J'ai tout vendu.

Jacques garda un moment de silence.

--Vous ne me demandez pas combien j'ai vendu le tout.

--Peu m'importe! dit Éva. Cet argent n'avait-il pas sa destination?

--Oui, il était destiné à fonder un hôpital. Mais vous redeviez quarante

mille francs sur cette maison.

--C'est vrai.

--Ces quarante mille francs payés, il reste quatre-vingt-dix mille

francs net. Ce n'est point assez pour bâtir et fonder un hôpital de

quarante lits.

--Prenez sur une autre portion de mes propriétés.

--J'ai pensé à une chose; le château de Chazelay est debout, il ne vous

rappelle que de sombres souvenirs; un soir de bal, votre mère y a été

brûlée vive.

Éva étendit la main comme pour prier Jacques de ne pas réveiller ce

souvenir.

--Vous ne l'avez habité, m'avez-vous dit, du moins, que pour pleurer

notre séparation.

--Oh! je vous le jure!

--Tous nos projets accomplis, il vous restera à peine de quoi vivre. Ce

château n'est point celui d'une recluse, c'est celui non-seulement d'une

femme, mais d'une famille du monde. Qu'y feriez-vous seule?

Éva frissonna.

--Je ne veux habiter rien seule, dit-elle; je veux rester avec vous,

près de vous.

--Éva!

--Je vous ai dit que je ne vous parlerais pas d'amour, je vous le

répète. Faites du château de Chazelay ce que vous voudrez.

--Nous y reprendrons le portrait de votre mère, et, quelle que soit la

chambre que vous habitiez, ce portrait sera dans votre chambre.

Éva saisit la main de Jacques et la baisa avant que celui-ci eût eu le

temps de l'en empêcher.

--C'est de la reconnaissance, dit-elle, ce n'est pas de l'amour.

N'est-il pas convenu que ce n'est point assez que je me repente, qu'il

faut que je me rachète.

--Il faudra cependant nous quitter un jour, Éva?

Éva le regarda avec terreur, mais son regard ne contenait aucun

reproche.

--Je ne vous quitterai, Jacques, que si vous me chassez. Quand vous

serez las de moi; vous me direz: Va-t'en; et je m'en irai. Seulement,

cherchez-moi ou faites-moi chercher, cela ne vous donnera pas

grand'peine, mon cadavre ne sera pas loin. Mais pourquoi me

chasseriez-vous?

--Si jamais je me marie, dit Jacques.

--N'ai-je pas tout prévu, même ce cas-là? dit Éva d'une voix étouffée.

N'est-il pas convenu que si votre femme veut me garder, je serai sa dame

de compagnie, sa lectrice, sa femme de chambre. Laissez cela à sa

décision, je la prierai tant qu'elle me prendra.

--Revenons au château de votre père. Vous ne voyez donc pas

d'inconvénient à ce que nous en fassions une maison de refuge? Il est

tout bâti, et, en vendant les meubles, nous aurons certainement assez

pour fonder une rente. On m'a dit qu'il y avait des tableaux d'un grand

prix, un Raphaël, un Léonard de Vinci, trois ou quatre Claude Lorrain;

le goût du luxe reprend, le goût des beaux-arts revient, nous ferons

facilement trois ou quatre cent mille francs rien qu'avec la collection

des tableaux.

--J'ai entendu dire à mon père qu'il y avait un Hobbema dont on lui

avait offert quarante mille francs, deux ou trois Miéris charmants, et

un Ruysdaël qui n'a pas son pareil dans les musées de Hollande.

--C'est bien, voilà qui est réglé pour le château. Si nous n'avons pas

assez de la vente des tableaux, nous prendrons sur la vente des terres.

Vous rappelez-vous que vous m'avez dit que vous ne reculeriez devait

aucun danger; que vous soigneriez les femmes, les petits enfants, et

que, dans un cas de fièvre contagieuse, vous feriez de la charité même

au risque de votre vie.

--Je l'ai dit et j'ai même ajouté que j'espérais en remplissant ce pieux

devoir contracter quelque fièvre contagieuse; qu'alors vous me

soigneriez à mon tour, que je mourrais dans vos bras, et qu'une fois

bien sûr que je ne pourrais en revenir, vous m'embrasserez et me

pardonnerez.

--Encore? dit Jacques.

--Vous me demandez si je me souviens, il faut bien que je vous prouve

que oui.

--C'est bien! dit Jacques. Il faut que je monte à cheval; ne m'attendez

que pour dîner. Si je ne revenais pas aujourd'hui, ne soyez pas

inquiète, c'est que je serais retenu.

--Merci, Jacques! dit doucement Éva.

Elle se leva, se retira en regardant Jacques, et rentra dans sa chambre.

Un instant après, elle entendit le galop d'un cheval. Elle se précipita

vers la fenêtre et vit Jacques Mérey qui tournait le coin de la petite

ruelle par laquelle on allait au château de Chazelay.

Éva se trompait, ce n'était que secondairement que Jacques allait au

château.

Il allait d'abord à la cabane de Joseph le bûcheron. Il eut quelque

peine à pénétrer à cheval jusqu'à cette cabane, tant le bois avait

grandi, tant les taillis avaient poussé.

Il l'aperçut enfin. Joseph était assis à la porte et rajustait les

batteries de son vieux fusil.

Jacques le reconnut, mais il était si loin de penser au docteur qu'il

fallut qu'il se nommât pour que sa mémoire revint au cerveau du

braconnier.

--Ah! c'est vous, monsieur le docteur? s'écria le brave homme. Vous me

retrouvez seul, ma pauvre vieille est morte.

--Mais vous vous portez bien, vous, Joseph, et vous me paraissez ne pas

avoir renoncé à votre ancien état?

--Que voulez-vous? Tant que M. le marquis de Chazelay a vécu, j'ai

espéré être le garde général de toutes ses propriétés, mais le pauvre

diable, il a été fusillé, et il n'a pas tenu à lui que je ne fusse

fusillé avec lui, il voulait m'emmener faire la guerre; mais faire la

guerre contre mon pays, jamais! Je ne suis qu'un pauvre paysan, mais

j'ai de la France plein le coeur.

--Ainsi vous dites donc, mon ami, demanda Jacques, que l'objet de votre

ambition était d'être garde général des biens de M. de Chazelay?

--Oui, monsieur le docteur. Maintenant qu'on ne pend plus les

braconniers, si les propriétaires sont intelligents, ils feront les

braconniers gardes. Il n'y a pas à nous en conter à nous autres sur la

passée des lièvres et des lapins, nous savons où les trappes se

pratiquent et où les collets se tendent, et celui qui aurait confiance

en moi aurait un gaillard qui ne se laisserait pas mettre dedans.

--À qui appartient ce petit bois dans lequel vous habitez?

--Je croyais vous avoir dit autrefois qu'il appartenait à M. le marquis.

--Alors, demanda Jacques, il fait partie de sa succession?

--Certainement.

--Mais peut-être ne voudriez-vous pas quitter ce bois et votre cabane,

même pour une plus belle?

--Oh! dit le braconnier en secouant la tête d'un air mélancolique,

depuis que la petite Hélène l'a quittée, depuis que Scipion n'y est

plus, depuis que la mère y est morte, je la donnerais pour une épingle.

--Alors tout peut s'arranger, dit Jacques. C'est moi qui suis chargé par

mademoiselle de Chazelay de vendre les biens de son père, et je ferai

une condition à celui qui les achètera de vous nommer son garde. Comme

appointements, quelle serait votre ambition?

--Ah! M. le docteur sait bien, n'est-ce pas, qu'on ne peut pas faire un

état sans être payé?

--Oui, je le sais, mon ami, c'est pourquoi je vous demande combien vous

désirez?

--M. le docteur, un bon garde ça n'a pas de prix. Mais nous allons coter

au plus bas. Un bon garde, voyez-vous, ça vaut quatre-vingts francs par

mois; il doit tuer deux lapins tous les jours et un lièvre le dimanche.

--Je me charge de vous obtenir ça et de vous faire bâtir à l'endroit que

vous préférerez une jolie petite maison en pierres à la place de cette

cabane.

--Je vous l'ai dit, monsieur le docteur, peu m'importe l'endroit. Tous

les endroits me sont indifférents, celui-ci seulement est plus triste

pour moi que tous les autres, et si j'avais su où aller, je l'aurais

déjà quitté. J'étais bien décidé à décamper d'ici et même du canton à la

première chicane qu'on m'aurait faite, mais on me craint dans le pays,

je ne sais pas pourquoi, je ne suis pourtant pas méchant. Il est vrai

que j'ai dit dans un temps que je tuerais comme un chien celui qui

essayerait de me faire sortir de cette cabane, mais dans un autre temps,

quand la petite se roulait là avec mon pauvre Scipion et que la vieille

mère nous faisait la soupe pour tous les trois.

--Combien ce petit bois peut-il avoir environ? demanda Jacques.

--Trois ou quatre arpents, avec des sources magnifiques dont on pourrait

faire une jolie petite rivière, allez!

--Mais il n'y aurait pas de route pour venir ici?

--Il y a la route du château, monsieur le docteur, qui passe à un

demi-quart de lieue d'ici. Il y aurait un chemin à caillouter, voilà

tout: ce serait l'affaire de quelques centaines de francs.

--Mais, dit Jacques, je croyais vous retrouver riche?

--Moi riche, et comment cela?

--Il me semble bien que le marquis de Chazelay aurait pu vous donner une

dizaine de mille francs pour lui avoir fait retrouver sa fille.

--Oh! il n'aurait pas fallu beaucoup le presser; mais vous me croirez si

vous voulez, monsieur Jacques Mérey, quand j'ai vu revenir la pauvre

enfant au château, si malheureuse et si désolée, au lieu de chercher à

rencontrer M. le marquis, quand je le voyais d'un côté je m'en ensauvais

de l'autre. Puis, je vous dis, j'ai refusé de partir avec lui, j'ai dit

que j'étais pour le nouvel ordre de choses, ça a tout rompu entre nous

et je crois bien avec ça qu'il a su que je m'étais chargé d'une lettre

de sa fille pour vous: de ce moment-là tout a été fini.

--Oui, dit Jacques, je sais que vous lui avez rendu service à la pauvre

petite, et, tenez, voilà une année de vos appointements, comme garde

général, payée d'avance.

Et il lui donna un petit sac de peau dans lequel il avait, avant de

partir d'Argenton, compté mille francs.

--S'il vient ici des gens avec des grands papiers, des cartons et des

pinceaux; que ces gens-là vous disent qu'ils sont architectes, vous les

laisserez faire.

--Tout ce qu'ils voudront, monsieur le docteur.

--Puis, pas un mot, ajouta Jacques, sur ce qui vient de se passer entre

nous, car il n'y aurait rien de fait.

--Mais, si je ne dis pas un mot, c'est arrêté comme cela, n'est-ce pas?

--Oui, mon ami.

--Monsieur Jacques, quand on passe un marché et qu'on ne signe pas, on

se touche dans la main; entre honnêtes gens ça vaut mieux qu'une

signature. Donnez-moi la main, monsieur le docteur.

--La voilà et de grand coeur, dit Jacques en la lui serrant cordialement.

Maintenant la route la plus courte pour aller au château?

Joseph marcha devant, et, par un sentier que n'avait jamais vu Jacques,

il le conduisit jusqu'à la lisière du bois.

--Tenez, dit-il, vous voyez bien ces girouettes?

--Oui.

--Eh bien! ce sont celles du château de Chazelay. Pauvre marquis, y

tenait-il à ses girouettes! Quelle bêtise! maintenant qu'il est à six

pieds sous terre! il ne les entend même plus crier, ses girouettes.

Et Joseph haussa les épaules avec un geste de profonde philosophie.

XIII

LE CHÂTEAU DE CHAZELAY.

Le docteur suivit au petit pas de son cheval le sentier que lui avait

indiqué Joseph. Il était en effet à peine à un quart de lieue du

château, et à moitié chemin il rencontra la route ferrée qui y

conduisait, et qui ne passait pas en effet à plus de trois ou quatre

cents pas du petit bois.

Celui qui était gardien du château était ce même Jean Munier autrefois

commissaire de police, et devenu intendant du domaine de Chazelay.

Au moment où ses biens avaient été rendus à Éva, elle avait demandé au

brave homme s'il préférait une place tranquille avec six ou sept mille

francs d'appointements à un poste à Paris qu'il pouvait perdre d'un

moment à l'autre. Aussi n'était-il pas sans inquiétude sur cette place

d'intendant, ayant entendu dire que le château et toutes ses dépendances

allaient être vendus.

Il vit donc approcher avec une certaine crainte Jacques Mérey, qu'il

prenait pour un acquéreur.

En effet, les premières questions de Jacques, qui demanda à voir le

château dans tous ses détails, n'étaient point faites pour le rassurer,

et de ce moment tâcha-t-il de se faire du nouvel arrivant un protecteur.

Il questionna à son tour:

--Je ne crois pas, lui dit Jacques, que ce château soit vendu, mais il

aura sans doute une autre destination; si mademoiselle de Chazelay vous

a promis de se charger comme vous dites de votre avenir, je lui

rappellerai sa promesse. Dites-moi votre nom et vous n'aurez pas à vous

repentir de m'avoir rencontré sur votre chemin.

--Monsieur, je me nomme Jean Munier. C'était le nom du commissaire de

police qui avait recueilli Éva au pied de l'échafaud.

Il le regarda fixement.

--Jean Munier, dit-il; en effet, mademoiselle de Chazelay vous a de

grandes obligations; si vous ne lui avez pas sauvé précisément la vie,

vous la lui avez conservée dans des circonstances terribles.

--Vous savez cela, monsieur?

--Oui... et peut-être lui avez-vous entendu prononcer mon nom.

Jean Munier regarda l'inconnu avec une nouvelle curiosité.

--Je m'appelle Jacques Mérey, répondit le docteur en fixant son regard

profond sur l'intendant.

Jean Munier bondit, joignit les mains; puis, avec une expression de joie

à la sincérité de laquelle il n'y avait point à se tromper:

--Ah! monsieur, s'écria-t-il, elle vous a donc retrouvé?

--Oui, répondit froidement Jacques.

--Ah! qu'elle doit être heureuse, la chère demoiselle! s'écria l'ancien

commissaire de police. Si elle vous a nommé? Ah! je le crois bien! à

tout moment elle vous appelait avec des cris de douleur, avec des

larmes. Savez-vous où je l'ai trouvée, monsieur, continua le brave homme

en saisissant le bras du docteur, je l'ai trouvée au pied de l'échafaud,

où elle voulait mourir parce qu'elle vous croyait mort. Et c'est un

miracle qu'elle n'y ait pas passé comme les autres. Vingt têtes ont

tombé sous ses yeux! heureusement que le père Sanson savait son compte

et n'a voulu entendre à rien, elle s'obstinait à mourir. Elle n'est pas

morte, Dieu merci, elle vit, elle est riche, vous allez l'épouser,

n'est-ce pas?

Jacques devint pâle comme un mort.

--Montrez-moi le château, dit-il.

Jean Munier prit les clefs, et, le chapeau à la main, conduisit Jacques

Mérey à l'escalier d'honneur.

Jacques n'avait jamais vu le château de Chazelay qu'à l'extérieur. Du

vivant du marquis, il avait toujours refusé d'y entrer, quoique trois ou

quatre fois on l'eût envoyé chercher, soit pour une indisposition des

maîtres de la maison, soit pour des maladies des gens de M. le marquis.

C'était un château, nous croyons l'avoir déjà dit, du seizième siècle,

avec des restes de tours, de remparts et de ponts-levis. Il avait la

formidable assise des châteaux de ce temps de guerre, et l'on eût pu à

la rigueur y soutenir un dernier siége.

Comme dans tous les châteaux de cette époque, on débutait par une salle

des gardes, grande à elle seule à tenir toute une maison moderne; puis

de la salle des gardes on passait dans des salons, dans des chambres,

dans des cabinets, dans des boudoirs s'étendant sur trois façades et

éclairés par quatre-vingts fenêtres. De là une vue magnifique dominait

tous les environs. Une seule de ces chambres, qui paraissait avoir été

autrefois une chambre à coucher, était complètement démeublée et ne

conservait pour tout ornement qu'un grand portrait de femme ressemblant

à Éva.

C'était la chambre où sa mère avait été brûlée le soir du bal. Ce

portrait, c'était celui dont elle parlait dans le manuscrit et devant

lequel, aux jours de sa tristesse, elle s'agenouillait et faisait ses

prières. Puis, après cette chambre, continuait la suite des appartements

meublés et, comme nous l'avons dit, somptueusement meublés.

C'est là, c'est dans ces chambres, dans ces cabinets, dans ces boudoirs,

que Jacques retrouva les tableaux dont on lui avait parlé, le Raphaël

qui représentait une sainte Geneviève filant au fuseau, entre un mouton

et le chien du troupeau; c'est là qu'il retrouva les Claude Lorrain, les

Hobbema, les Ruysdaël, les Miéris, un Léonard de Vinci merveilleux;

enfin tout un trésor de peintures italiennes et flamandes.

Il nota tous ces tableaux sur un carnet, donna la liste à Jean Munier et

lui ordonna de les faire mettre dans des caisses. Puis, à toutes les

cheminées, des miniatures de Petitot, Latour, d'Isabey et de madame

Lebrun, trois ou quatre Greuze, ravissantes toiles de boudoir, de ces

bijoux de vieux Saxe dont sont chargées les cheminées des vieux châteaux

des bords du Rhin. Il y avait une fortune rien que dans ces inutilités

qui sont la première nécessité du luxe. Tout cela fut noté par Jacques

avec ordre de les déposer dans des commodes et des secrétaires de Boule

et de bois de rose dont regorgeaient les grands appartements du château.

Des girandoles, des glaces de Venise, des lustres avec des milliers de

cristaux taillés à facettes, des chandeliers capricieux comme des rêves

de la Pompadour ou de la Dubarry; des dessus de porte de Boucher, des

Watteau, des Vanloo, des Joseph Vernet, des collections d'émaux de

Limoges, des trésors enfin auxquels Éva n'avait pu faire attention, soit

qu'elle en ignorât la valeur, soit qu'elle fût trop triste pour

s'occuper de pareilles bagatelles.

Au second étage, tout un assortiment de meubles Louis XVI, qui à cette

époque ne valaient que leur prix d'achat, mais qui aujourd'hui eussent

ruiné un collectionneur.

Il eût fallu non pas un jour, mais un mois pour visiter toutes les

chambres et tous les salons et pour en estimer les richesses; il y avait

des tapisseries de Beauvais et d'Arras merveilleuses, des chambres

entières tendues en étoffe de Chine, dont tous les meubles, dont tous

les ornements, dont toutes les porcelaines étaient de Chine; il avait

fallu trois générations de maîtres riches et de maîtresses coquettes

pour réunir ce que contenait ce gigantesque écrin de granit.

Comme tous les émigrés, le marquis de Chazelay croyait faire une absence

de quatre ou cinq mois; il avait donc laissé dans leurs étuis, dans

leurs boîtes, les objets les plus précieux; le séquestre avait tout

conservé intact. Il y avait de quoi meubler quatre maisons et deux

châteaux comme on commençait à les faire à cette époque-là avec ce que

Jacques Mérey allait recueillir dans le seul château de Chazelay.

Les terrains environnant le domaine étaient consacrés à des jardins

fruitiers, à des jardins de promenade comme on commençait à les faire en

France, d'après la mode anglaise; et enfin à un de ces grands parcs dont

les allées sans fin semblaient conduire au bout de l'univers.

Rien qu'à abattre les bois inutiles il y en avait pour plus de cent

mille francs.

Au bas du plateau sur lequel le château était situé s'étendait une

petite rivière, qui, après avoir formé deux ou trois étangs pleins de

poissons, allait se jeter dans la Creuse.

Rien de plus pittoresque que ces moulins qui ressemblaient à ces

fabriques que l'architecte de la reine Marie-Antoinette avait élevées au

petit Trianon et qui avaient donné naissance à la plupart des propos

calomnieux peut-être qui avaient poursuivi la pauvre reine pendant sa

vie et qui la poursuivaient encore après sa mort.

Chacune de ces bâtisses contenait un petit retrait pour un poëte, pour

un peintre, pour un compositeur. Par chacune des fenêtres ménagées avec

beaucoup d'art, on apercevait un point de vue différent, toujours bien

choisi, tantôt terrible, tantôt gracieux.

L'intendant que Jacques avait trouvé au château, où du reste il montait

tous les jours pour s'assurer que tout était en bon ordre, habitait un

de ces petits retraits avec sa femme encore jeune et deux petits

enfants.

Jacques lui dit ce qu'il avait fait pour Joseph le bûcheron. Jean Munier

connaissait l'homme, mais ne connaissait pas la part qu'il avait eue

dans la vie d'Éva et de Jacques.

Création et rédemption, deuxième partie: La fille du marquis · 第 25 / 28 段