--C'est bien, Marthe. J'y vais, répondit Éva.

Marthe referma la porte, Éva s'habilla rapidement et descendit.

Rien n'était changé à la salle à manger: la table et les chaises étaient

à la même place, la petite table ronde à laquelle, pendant sept ans,

s'était assise Éva en face de Jacques!

Cette fois il n'y avait qu'un couvert, mais cette fois encore c'était le

déjeuner ordinaire: du beurre, du miel en rayon, des oeufs et du lait.

Marthe ne s'était point informée si pendant sa longue absence Éva avait

changé d'habitudes, elle avait servi son déjeuner d'autrefois; pour

elle, Éva, toujours jeune, toujours belle, était restée la même Éva.

Chacune des choses qu'elle voyait produisait une sensation nouvelle sur

la jeune fille: la vieille femme entrant à la même heure, lui annonçant

avec les mêmes paroles que le déjeuner était servi; Éva descendant par

le même escalier, entrant dans la même salle à manger, mais se trouvant

seule à cette table sur laquelle le même déjeuner était servi! c'était

un mélange de sentiments doux et cruels à la fois. Quoique ces

sentiments lui ôtassent cet appétit juvénile avec lequel elle faisait

fête à ce repas frugal, elle ne voulut pas attrister Marthe, se mit à

table comme elle avait coutume de le faire et s'efforça de manger.

Marthe la regardait avec bonheur. Chez les esprits vulgaires, l'appétit

ou même l'apparence de l'appétit est dans les douleurs physiques comme

dans les douleurs morales un symptôme de convalescence.

Lorsqu'Éva eut mangé un oeuf, écorné son rayon de miel, goûté son beurre

battu du matin même et bu la moitié de sa tasse de lait, Marthe, qui ne

s'apercevait pas que c'était pour elle qu'elle avait fait cet effort, se

disait joyeusement tout bas:

--Allons, allons, tout n'est pas perdu encore.

Quelque envie qu'eût Éva de visiter le jardin, il était encore

inabordable; mais le soleil, qui allait s'éclaircissant et s'échauffait

de plus en plus, promettait de le sécher avant la fin de la journée.

Éva, d'ailleurs, avait dans la maison bien d'autres points à revoir et

qui lui étaient aussi chers que ceux du jardin; elle avait à revoir,

mais elle n'y songeait pas sans une plus vive émotion encore, le

laboratoire de Jacques Mérey...

Ce laboratoire, qui était sa demeure ordinaire, et dont elle avait

cherché la lueur de la lampe à travers la haute et étroite fenêtre!

c'était à cette lampe que regardaient ceux qui venaient le soir ou la

nuit pour réclamer les soins du docteur.

Tant que cette lampe brûlait, nul n'hésitait à frapper; il est vrai

qu'éteinte on frappait encore, mais avec hésitation, quoique le docteur

mît la même rapidité à répondre.

C'est dans ce laboratoire qu'était le piano où Éva avait pris ses

premières leçons de musique et où la première fois, à la suite d'un

effroyable orage et de la révolution produite chez elle par le tonnerre

tombé à trente pas d'elle, elle avait joué d'une façon continue et même

remarquable un air que Jacques essayait depuis trois mois inutilement de

lui faire répéter.

C'est à ce laboratoire que montait régulièrement Baptiste, dont elle

reconnaissait la présence au son particulier que rendait sa jambe de

bois en frappant sur les marches de l'escalier! et, comme si rien de ses

anciens souvenirs ne devait lui faire défaut, au moment où montée

elle-même à ce laboratoire, dont elle n'avait ouvert la porte qu'avec

une anxiété superstitieuse, tant il lui semblait qu'elle allait y

retrouver Jacques poursuivant quelqu'une de ses expériences

mystérieuses, Éva regardait tristement les touches muettes et poudreuses

du piano qui n'avait pas été touché depuis trois ans, elle entendit

frapper à la porte et, un instant après, le bruit sur l'escalier de la

jambe de bois de Baptiste qui allait se rapprochant.

Enfin la porte s'ouvrit, et Baptiste parut sur le seuil, toujours le

même, toujours joyeux, toujours reconnaissant.

--Ah! chère demoiselle, dit-il en joignant les mains et en la regardant

avec son admiration habituelle, il y a cinq minutes que j'ai appris que

vous étiez revenue cette nuit, et j'accours vous demander de vos

nouvelles et de celles de notre cher maître, le citoyen Jacques. Car

s'il était revenu après ce qui s'est passé, ce n'eût point été une

preuve que vous dussiez revenir. Mais du moment où c'est vous qui

revenez, rien ne peut empêcher, s'il est vivant encore, qu'il revienne à

son tour. Seulement vous avez les yeux bien rouges et vous avez bien

pleuré. Est-ce qu'il serait mort?

--Non, mon ami, Dieu merci! répondit Éva.

--Ah! c'est qu'on nous avait dit tant de choses dans cette maudite

ville! dit Baptiste. On nous avait dit qu'il avait été tué dans une

émeute; puis égorgé dans les grottes, je ne sais plus lesquelles; puis

enfin qu'il s'était réfugié en Amérique. Depuis plus de dix-huit mois

nous n'avions entendu parler de lui. Mais vous voilà revenues et avec

vous l'espoir de le revoir. Reviendra-t-il? Dites-nous ça, voyons, que

je fasse la joie de tout le pauvre monde qui l'aime toujours. Ah! ce que

les seigneurs appellent la canaille, ça a du coeur, ça se souvient; c'est

pas comme les aristocrates, qui ne se souviennent que pour faire de la

peine. Je ne dis pas ça pour votre père, mademoiselle, quoique ça puisse

s'appliquer à lui.

--Mon pauvre Baptiste! dit Éva en lui tendant la main et tout en

laissant dans la sienne un louis qui valait, à cette époque, en

assignats sept à huit mille francs.

Baptiste regarda le louis, regarda Éva, baisa le louis et, d'une voix

triste, il dit:

--Vous êtes donc toujours bonne, mademoiselle Éva?

Éva porta son mouchoir à ses yeux.

--Et malheureuse, ajouta-t-il, c'est trop juste!

--Mon bon Baptiste, dit Éva, le docteur va revenir dans trois ou quatre

jours; j'espère que vous reprendrez l'habitude de revenir le voir tous

les matins?

--Oh oui! mademoiselle, et Antoine aussi; comment n'est-il pas encore

ici? je l'ai rencontré dans la rue, il m'a dit qu'il venait.

En effet la porte du laboratoire s'ouvrit et Antoine parut.

Il frappa du pied selon son habitude et s'écria:

--Justice de Dieu! centre de vérité! Vous êtes toujours belle et jeune,

mademoiselle Éva, tant mieux.

--Bonjour, mon cher Antoine, et vous comment vous portez-vous?

--Moi je suis toujours le prophète, dit Antoine, envoyé pour porter la

parole du Seigneur.

--Et cette parole du Seigneur que vous m'apportez, quelle est-elle? dit

en soupirant Éva.

--Les honnêtes gens aurons leur tour, répondit Antoine, les malheureux

redeviendront heureux et les affligés seront consolés.

--Dieu vous entende! dit Éva.

Elle lui mit dans la main un louis, comme elle avait fait à Baptiste.

Les deux vieillards étendirent la main vers elle comme pour l'envelopper

de leur double bénédiction.

Puis, appuyés à l'épaule l'un de l'autre, ils descendirent et Éva put

entendre la jambe de bois de Baptiste s'éloigner graduellement, comme

elle l'avait entendue graduellement se rapprocher.

Alors elle tomba assise devant le piano, ses doigts coururent sur les

touches, une douce symphonie courut sous ses doigts; on eût dit que

cette prédiction de l'insensé avait réveillé dans son coeur cette

espérance si prête à s'éteindre, et que c'était cette espérance fugitive

comme la raison de celui qui l'avait donnée qui jetait des touches de

lumière sur la sombre mélodie qui venait faire tressaillir l'écho muet

depuis trois ans de ce laboratoire abandonné.

À la suite de ces excitations musicales, Éva tombait invariablement ou

dans une extase douloureuse ou dans un accès de nerveuse gaieté. Cette

fois, les sons s'éteignirent peu à peu sous ses doigts, sa tête

s'inclina mélancoliquement sur sa poitrine et aucun des accidents

ordinaires ne se manifesta.

Lorsqu'elle sortit de cette espèce de sommeil, le soleil semblait avoir

repris toute la force des beaux jours, et les gouttes d'eau de la nuit

qui n'étaient pas encore séchées étincelaient à l'extrémité des herbes

et des feuilles, pareilles à des diamants.

XI

LE RETOUR DE JACQUES

Il n'y a pas de moments plus doux dans la vie morale comme dans la vie

physique que celui où, après un désespoir complet, on recommence à

espérer un peu, et que celui où, après l'orage et la foudre, le ciel

commence à s'éclaircir et à reprendre une teinte d'azur.

Eh bien, Éva en était là, la prédiction du fou avait produit l'effet

moral; le retour du soleil produisit l'effet physique. Elle descendit

l'escalier, ouvrit la porte du jardin et hasarda son pied sur les

terrains raffermis.

Comme nous avons dit, quelques gouttes de pluie restaient encore à la

cime des herbes, mais on sentait cette douce odeur qui émane de tous les

objets mouillés lorsque la nature et le soleil commencent à triompher du

tonnerre et de la pluie.

Elle s'arrêta un instant sur le seuil; de là son regard embrassait toute

la petite enceinte. Dans l'atmosphère éclaircie on voyait ce virginal je

ne sais quoi qui annonce le retour du printemps. Mars, le mois

précurseur, malgré ses bourrasques de pluie et de grêle, est parfois un

des mois charmants de l'année.

La pluie et la grêle d'octobre annoncent l'hiver; la pluie et la grêle

en mars annoncent le retour des douces brises et des jours dorés.

Éva se hasarda sur ces gazons qui deux heures auparavant étaient

détrempés, et que deux heures de soleil avaient suffi pour raffermir.

Parmi ces gazons on apercevait, la tête penchée, quelques peureuses

pâquerettes, quelques craintifs boutons d'or. Les bords du ruisseau,

ravivés, se tapissaient d'une mousse printanière dans laquelle

frémissaient les premiers atomes de la vie végétale.

Le bassin que formait l'eau était encore trouble, mais peu à peu l'eau

se filtrait et commençait à transparaître; enfin l'arbre de la science

du bien et du mal, le beau pommier qui faisait le point culminant du

jardin, avant même ses premiers bourgeons, laissait distinguer ses

premières fleurs.

Si l'on eût appuyé son oreille contre la terre, à coup sûr, dans le sein

de cette mère commune, on eût entendu sourdre la vie et se préparer les

fleurs du printemps et les fruits de l'été.

Éva prit son beau pommier entre ses bras et baisa ses branches

rougissantes. Le pommier dont elle avait vu rougir les fruits, le

ruisseau où elle s'était regardée pour la première fois en allant y

boire comme _Scipio_, étaient ses deux plus vieux amis. Puis elle

regarda dans la grotte des Fées ce bassin d'eau limpide où elle allait

chercher la fraîcheur du bain pendant les jours brûlants de l'été, et où

elle avait donné ces premiers signes de pudeur qui annonçaient non

seulement qu'elle devenait intelligente, mais encore qu'elle devenait

femme.

Elle descendit de là jusqu'à la tonnelle de vigne; là, aucune apparence

de vie ne s'éveillait encore: la vigne, qui contient ce sang végétal qui

a tant de ressemblance avec notre sang, est la dernière qui s'éveille

parmi les arbrisseaux; des buissons de syringa où venait chanter le

rossignol étaient encore dénudés de toutes leurs feuilles.

Mais à défaut du rossignol, virtuose du printemps, ils avaient déjà

donné asile au rouge-gorge, rustique chanteur chargé de consoler la

chaumière, par sa présence et son babil, de l'absence du soleil et du

silence des autres oiseaux chanteurs.

Souvent Éva s'était amusée, pendant les jours anniversaires de ceux qui

passaient sur sa tête, à regarder cet hôte familier et amical pour qui

tout semble sujet de curiosité et qui, de son oeil vif et spirituel comme

celui de la fauvette et du rossignol, vient examiner l'homme, dans

lequel il ne peut s'habituer à voir un ennemi.

Était-ce un nouvel habitant du jardin, ou le gentil oiseau l'avait-il

déjà connue aux jours de son bonheur? il s'approcha si près d'elle

qu'elle eut grande envie de croire qu'il la reconnaissait et qu'il

voulait aussi fêter son retour.

Éva avait retrouvé son paradis, mais son paradis que sa faute avait

fait triste et désert, et celui qu'elle y attendait en frissonnant

encore plus de crainte que d'amour, ce n'était point Adam, le complice

de sa faute, c'était l'ange à l'épée flamboyante qui venait de la part

de Dieu pour lui pardonner ou la punir.

Ces rayons si doux du soleil, était-ce le sourire d'un Dieu intelligent

ou la douce et tranquille chaleur d'un astre insensible accomplissant

son oeuvre?

Elle interrogeait tout sur ce grand mystère du pardon: le globe lumineux

qui s'avançait en pâlissants vers l'occident; le nuage qui s'empourprait

en passant de ses derniers feux; la fleur qui poussait avant la feuille;

tout, jusqu'au petit oiseau qui s'approchait d'elle dans ce moment de

repos et de silence et qui s'éloignait d'elle à son moindre mouvement et

à son plus léger soupir.

Nulle part n'était l'affirmation du bien et du mal, partout le doute.

Le _que sais-je_ de Montaigne était jeté comme un voile sur toute la

nature et s'étendait plus épais à chaque instant entre elle et l'avenir.

Une voix l'appela.

C'était celle de Marthe; la nuit était venue, quatre heures sonnaient,

et Marthe, ponctuelle comme l'horloge elle-même, venait l'avertir que le

dîner était servi.

C'était là que l'attendait une solitude plus grande. Souvent il

arrivait que, plongé dans ses travaux, poursuivant un problème qu'il se

croyait près de résoudre et qui lui échappait sans cesse, comme tout ce

que l'homme croit tenir, Jacques faisait prier Éva de déjeuner seule et

ne descendait point; mais, en ce cas, Jacques était toujours là, et Éva

savait qu'un simple plancher la séparait de lui.

Mais à dîner Jacques était toujours présent, c'était sa véritable heure

de jouissance, l'heure à laquelle il retrouvait Éva, séparée

matériellement de lui par l'absence et intellectuellement par sa pensée

qui s'arrêtait sur un travail nouveau et exigeant qui appelait toute son

attention.

Alors il la revoyait des yeux, il la retrouvait du coeur, et son visage,

comme celui d'un enfant, un instant troublé par l'étude, reprenait toute

la sérénité du bonheur.

Il n'était plus là; ce n'était plus un travail absolu, mais sa volonté,

qui le retenait loin d'elle. Reviendrait-il? Quand reviendrait-il? Avec

quel sentiment reviendrait-il?

C'était l'éternelle question qu'Éva cherchait à rouler hors de son coeur

comme le rocher de Sisyphe, et qui comme le rocher de Sisyphe retombait

éternellement sur son coeur.

Comme elle avait reconnu le déjeuner, Éva reconnaissait le dîner. Il

était exactement le même que si Jacques eût dû le partager, le couvert

manquant à sa place indiquait seul qu'il était absent.

Marthe ne s'en aperçut qu'en desservant.

--Oh! mon Dieu! dit-elle, comme vous avez peu mangé, ma chère

demoiselle!

--Ce n'est pas que j'ai peu mangé, répondit Éva, c'est que j'ai mangé

seule.

--Que ferai-je de tout ce qui reste? demanda Marthe.

--Vous appellerez demain une pauvre femme et vous le lui donnerez pour

elle et pour ses enfants.

--Faudra-t-il continuer à vous servir le même dîner?

--Oui! dit Éva, les pauvres mangeront sa part, et, soyez tranquille,

chère Marthe, il ne se plaindra pas de ce surcroît de dépense, qui,

comme vous le voyez, ne sera point perdu.

--Vous avez raison, mademoiselle, il était si bon autrefois!

--Il est meilleur encore aujourd'hui, Marthe.

--Oh! cela n'est pas possible! s'écria la bonne femme.

--J'espère cependant que cela est, dit Éva en levant les yeux au ciel.

Après le dîner, elle monta au laboratoire et plaça une bougie de manière

à ce qu'elle fût vue du dehors.

--Mais on va croire, dit Marthe, que M. le docteur est arrivé!

--Vous direz à ceux qui viendront, Marthe, qu'il n'est pas encore

arrivé, mais qu'il va venir, et les pauvres sauront qu'ils vont avoir un

protecteur contre tous les maux dont ils sont menacés et même contre le

bien qu'ils n'apprécient pas, contre la mort.

--Pourquoi dites-vous des choses pareilles depuis que vous êtes revenue,

mademoiselle? demanda Marthe, je ne vous les avais jamais entendue dire

avant votre départ.

--Marthe, je ne suis point partie, on m'a arrachée à lui. Marthe, j'ai

été trois ans sans voir celui qui était tout pour moi, mon dieu, mon

maître, mon roi, mon idole, le seul homme que j'ai aimé, que j'aimerai

jamais!

Elle allait s'écrier: «et qui ne m'aime plus»; mais la pudeur étouffa ce

cri.

Elle plaça sa bougie où Jacques plaçait sa lampe, puis elle continua de

rêver dans ce laboratoire à peine éclairé.

Et cependant l'étoile des pauvres avait déjà été vue par eux; avant

qu'Éva descendît, elle entendit sonner ou frapper deux ou trois fois à

la porte de la rue.

C'étaient les pauvres qui accouraient à ce phare sauveur et qui s'en

allaient déjà à moitié consolés en apprenant qu'il n'était point encore

arrivé, mais qu'il allait bientôt venir.

Éva descendit, laissant brûler sa bougie et guidée seulement par les

rayons de la lune, splendide ce soir-là, tout au contraire de ce qu'elle

était la veille. Mais elle trouva Marthe, qui l'attendait dans sa

chambre.

Marthe ne reconnaissait plus la joyeuse et régulière enfant dans la

jeune fille triste et fantasque qui lui était revenue.

Deux ou trois fois elle avait failli laisser échapper son secret devant

Marthe. Ce secret était à coup sûr celui de sa tristesse, et Marthe eût

voulu le savoir, car elle était certaine qu'elle la consolerait.

Ce n'était point Éva qui n'aimait plus Jacques, son amour pour lui était

passé au contraire à l'état de religion, mais ce n'était pas Jacques non

plus qui pouvait ne plus aimer Éva. Comment ne pas aimer cette adorable

enfant devenue plus ravissante que jamais?

Marthe s'en remit au temps de lui apprendre ce secret. Ce temps ne

pouvait être long puisque Jacques devait arriver d'un moment à l'autre.

Seulement Éva lui parut plus calme que la veille, et la bonne vieille

attribua au retour de Jacques qui approchait ce changement dans le

caractère de sa jeune amie.

Éva l'interrogea sur ses anciennes connaissances, et surtout sur les

jeunes filles sans fortune et les vieilles femmes pauvres.

C'était donc toujours la charité comme autrefois qui était le mobile de

ses actions. Elle s'informa du nombre d'enfants que l'on pourrait réunir

dans une double école gratuite de jeunes filles et de jeunes garçons.

Elle s'enquit du nombre de vieillards des deux sexes qui avaient recours

à la charité publique.

Personne mieux que Marthe ne pouvait lui dire cela.

Éva la pria de rappeler tous ses souvenirs pendant la nuit, et de

l'aider le lendemain à faire une liste des malheureux qui avaient besoin

d'être secourus.

On le voit, Éva n'avait pas besoin du retour de Jacques pour commencer à

entreprendre sa pieuse mission.

Marthe la quitta à une heure du matin; son sommeil fut calme, et le

lendemain, sur la même table où était servi son déjeuner, elle trouva du

papier, une plume et de l'encre pour dresser ses listes.

La journée fut employée à ce travail, ce qui la fit rapidement passer.

Le soir, il fut reconnu qu'il y avait soixante vieillards, hommes et

femmes, à mettre dans un hospice, à peu près cinquante à cinquante-cinq

enfants à faire élever dans deux pensions, et trente à quarante braves

gens à secourir chez eux.

Ce fut seulement après ce travail fait qu'Éva visita de nouveau son beau

jardin. Il lui sembla que depuis la veille les herbes avaient séché, que

les fleurs de son pommier s'étaient ouvertes, que les rives de son

ruisseau avaient reverdi et que son rouge-gorge était devenu plus joyeux

et plus familier.

Elle avait, comme la veille, reçu à l'heure habituelle la visite de

Baptiste et d'Antoine, qui lui avaient annoncé qu'il y aurait fête dans

la ville parmi les pauvres gens pour le retour de Jacques Mérey.

Éva se demanda à elle-même, mais sans pouvoir résoudre la question,

pourquoi c'était toujours les pauvres gens qui aimaient les bonnes gens

et comment il se faisait que les gens qu'on appelait _comme il faut_

n'avaient aucun enthousiasme pour les véritables philanthropes.

Le soir, plus de cinquante personnes attendaient l'arrivée de Jacques.

Cette fois encore l'attente fut trompée et la fête remise au lendemain.

Éva ne jugea point qu'il fût utile d'attendre l'arrivée de Jacques pour

commencer son office de dame de charité. Jacques ne lui avait-il pas

laissé une bourse de vingt-cinq louis, et avec la moitié de cette somme

ne pouvait-elle pas déjà calmer bien des besoins?

Elle s'enveloppa d'une grande pelisse, et, suivie de Marthe, elle alla

dans une douzaine de maisons où sa présence devenait bien nécessaire.

L'hiver de 96 à 97 avait été très froid, par conséquent la misère avait

été plus grande.

Cette première visite d'Éva laissa sa trace de bien-être dans la pauvre

population. Le boulanger reçut ordre de porter soixante pains à domicile

et le marchand de vin soixante bouteilles. Elle prit note des enfants

qui n'étaient pas suffisamment vêtus pour la faiblesse de leur âge et

commanda quinze ou vingt habillements des draps les plus chauds qu'elle

put trouver.

La journée passa ainsi avec une rapidité dont Éva n'avait aucune idée;

elle commença de s'apercevoir que l'état de bienfaitrice était pour le

coeur une des plus grandes distractions qu'il pût se procurer. Elle se

vit avec la direction de deux ou trois maisons d'asile et de charité, et

trouva que ce qu'elle s'était imposé comme une expiation serait un

suprême bonheur. Au milieu de tout cela, elle interrogeait, elle

questionnait, elle apprenait ces rudes secrets de la misère qui font

bondir de joie les coeurs qui peuvent et veulent les soulager.

Comme il ne s'agissait point de lui inspirer une pitié rebelle, on

n'essayait pas de la tromper. On lui racontait les choses comme elles

étaient, et les choses telles qu'elles étaient lui paraissaient presque

toujours dignes de son intérêt, presque de ses larmes.

Elle était arrivée depuis la surveille au soir, et il n'y avait déjà

plus dans tout Argenton une maison qui ignorât que la pupille du docteur

était revenue et que le docteur à son tour allait revenir.

Ceux qui l'avaient vue disaient qu'elle était plus jolie que jamais,

mais en même temps plus triste. En effet, aux yeux de ceux qui

ignoraient dans quelles conditions elle était revenue, elle avait perdu

son père et vu sa fortune séquestrée; c'était ce séquestre surtout qui

jetait dans une foule de conjectures ceux qui lui voyaient faire de

nombreuses aumônes, et tout payer, même ses aumônes, avec de l'or.

Comme on avait toujours ignoré à Argenton la véritable fortune du

docteur, et qu'on l'avait toujours vu vivre avec l'économie d'un homme

qui aurait une centaine de louis de rentes, on commençait à faire sur

lui les contes les plus bizarres.

On disait, ce qui était vrai, qu'il avait été en Amérique et qu'il y

avait fait fortune. Il n'y avait pas fait fortune, il y avait seulement

augmenté la sienne.

On disait qu'il avait trouvé un trésor dans les grottes de

Saint-Émilion, où il avait été obligé de se réfugier lors de la

proscription des girondins.

On disait qu'il était devenu l'ami d'un riche Yankee qui lui avait

laissé sa fortune. Mais enfin l'avis de tous était qu'il revenait riche

et qu'il revenait à Argenton pour partager cette fortune avec les

pauvres.

Quant à mademoiselle de Chazelay, comme on avait vu Jean Munier à une

certaine époque venir prendre des renseignements sur ses biens meubles

et immeubles, et qu'on n'avait pas présumé que ce fût pour les rendre à

leur légitime propriétaire, on la regardait comme complètement ruinée et

ne vivant que des bienfaits de Jacques Mérey.

Mais du reste ce pouvait être de Jacques Mérey qu'elle prenait tous les

renseignements nécessaires, et comme on la connaissait bonne on ne

doutait point de ses intentions.

Baptiste et Antoine, qui avaient été consultés par elle et qui l'avaient

aidée à compléter ses listes, concouraient encore à répandre par leurs

indiscrétions le bruit des futurs projets philanthropiques du docteur et

de sa pupille.

Enfin l'heure de l'arrivée de la diligence arriva.

Comme la veille, la surveille et le jour précédent, une partie de la

population pauvre d'Argenton attendait au relais.

Cette fois l'attente ne fut pas trompée.

Création et rédemption, deuxième partie: La fille du marquis · 第 24 / 28 段