Que veux-tu? qui t'amène en ce jardin? pourquoi
Y venir à cette heure et dans la nuit, dis-moi?
Comment as-tu franchi la muraille, elle est haute.
S'il t'arrive un malheur, ce sera par ta faute,
Car si quelqu'un des miens te rencontrait ici,
De lui tu n'obtiendrais ni pitié, ni merci.
ROMÉO.
L'amour de son flambeau m'a prêté la lumière;
Tu sais que pour son aile il n'est point de barrière;
Son aile m'a porté de ce côté des murs
Et son flambeau guidé par les chemins obscurs.
Quant à craindre des tiens la présence importune,
Je risque en ce moment une pire infortune.
Et bien plus que leur glaive à l'éclair furieux,
Je crains le doux éclair qui jaillit de tes yeux.
JULIETTE.
Oh! pour le monde entier, si près de ma demeure,
Non, je ne voudrais pas qu'on te vît à cette heure.
ROMÉO.
Oh! ne crains rien, te dis-je, à l'oeil qui me poursuit
J'échappe enveloppé du manteau de la nuit!
Et d'ailleurs une mort regrettée et prochaine
Vaut mieux que de longs jours exposés à ta haine.
JULIETTE.
Mais quelle intention sitôt avant le jour
T'a conduit en ces lieux?
ROMÉO.
Juliette, l'amour!
Qui règne sur nos coeurs comme le vent sur l'onde
Et qui pour te revoir à l'autre bout du monde
M'entraînerait bravant les flots et les éclairs
Au sein de la tempête et par delà les mers.
JULIETTE.
Si le masque des nuits ne couvrait mon visage
Tu verrais, crois-le bien, de la pudeur sauvage
La rougeur virginale à cet aveu trop prompt
S'élancer de mon coeur et monter à mon front.
Mais pourtant, Roméo, si tu m'aimes, écoute.
Dis la main sur ton coeur: _oui, je t'aime!_ Le doute
Est permis à qui veut aimer sincèrement
Et tout donner, coeur, âme et corps à son amant.
On dit que Jupiter, patron de l'imposture,
Sourit aux faux amants dont la foi se parjure:
Mais que nous fait à nous Jupiter, dieu païen.
Le Dieu qui nous écoute et se fait le gardien
Des serments échangés entre deux nobles âmes,
N'est point un Dieu jaloux du déshonneur des femmes.
C'est un Dieu bon, aimant, miséricordieux,
Que s'il a mis l'amour en mon âme et tes yeux,
L'a mis pour qu'en tes yeux mon âme le respire
Et qu'en mon âme alors tes yeux le puissent lire.
Et si je dis cela si vite, souviens-toi
Que c'est qu'en ce jardin, t'ignorant près de moi,
J'ai laissé de mon coeur comme une onde de l'urne,
Échapper le secret de ma fièvre nocturne.
Ce qui vient à l'instant par toi d'être entendu
Était dit à la nuit seule, beau Montaigu.
Ne va donc pas à tort me croire trop pressée
Par l'éblouissement d'une amour insensée.
ROMÉO.
Oh! je te jure ici par la reine des cieux
Qui fuit à l'horizon, croissant silencieux...
JULIETTE, l'interrompant.
Oh! non, ne jure pas par la lune infidèle
Qui chaque nuit présente une face nouvelle.
Car ton amour serait peut-être aussi changeant
Qu'est changeante la reine à la face d'argent.
ROMÉO.
Quelle divinité veux-tu donc que je prenne
À témoin de l'amour qui brûle dans ma veine?
JULIETTE.
Aucune! il vaut bien mieux ne pas jurer, crois-moi.
Dis seulement: Je t'aime! et confiante en toi,
Pour t'entendre redire une autre fois: Je t'aime!
Ami, je te dirai: Jure-moi par toi-même,
Et je n'ai plus besoin et de prêtre et d'anneau,
Car d'aujourd'hui mon coeur s'appelle Roméo.
ROMÉO.
Ange d'amour, merci!
JULIETTE.
Maintenant, ma chère âme,
Que mon coeur a jeté sa trop subite flamme,
Ne va pas comparer cette flamme à l'éclair
S'éteignant aussitôt qu'il a brillé dans l'air.
Non, le bourgeon d'amour que ce soir favorise,
S'il est tout un printemps caressé par la brise,
Peut par nous doucement, jusqu'à l'été conduit,
Après sa belle fleur nous donner son beau fruit!
Et maintenant, ami, que ta nuit soit plus douce
Que celle que l'oiseau dort dans son lit de mousse!
ROMÉO.
Eh quoi! partir déjà?
JULIETTE.
Qu'en dis-tu, mon amour?
ROMÉO.
Je dis pour te quitter qu'il est bien loin du jour;
J'aurais voulu de toi quelque faveur plus grande.
JULIETTE.
Voyons, explique-toi, qu'exiges-tu, demande?
Ne crains pas d'épuiser mon amour s'il t'est cher;
Mon amour est profond et grand comme la mer.
LA NOURRICE, appelant de l'intérieur.
Juliette!
JULIETTE.
On m'appelle!
ROMÉO.
Ô chère âme!
JULIETTE, à sa nourrice.
Demeure.
Nourrice, me voici.
À Roméo.
Je reviens tout à l'heure;
Je reviens pour te dire encore un mot.
Elle sort.
ROMÉO, seul.
Ô nuit!
Par quelque illusion ne m'as-tu pas séduit,
Et mon bonheur venant à l'heure du mensonge,
Ne va-t-il pas demain s'envoler comme un songe?
JULIETTE, revenant.
Ce mot, cher Roméo, c'est je t'aime, aime-moi;
Et maintenant que j'ai ton amour et ta foi,
Que cet amour ne veut qu'une issue honorable,
Demain je t'enverrai, mon cher inséparable,
Quelqu'un; tu fixeras le jour, l'heure, le lieu
Où le prêtre unira nos deux mains devant Dieu.
Et dès lors, te donnant ma fortune et ma vie,
Je te suivrai partout confiante et ravie.
Enverrai-je demain?
ROMÉO.
Sera le bienvenu
Qui viendra de ta part; fût-ce un mendiant nu,
À mes yeux il aura plus opulente mine
Qu'un sénateur couvert de brocart et d'hermine.
JULIETTE.
Merci, mon Roméo. Vers quelle heure, dis-moi,
Du matin ou du soir puis-je envoyer chez toi?
ROMÉO.
Neuf heures du matin; l'heure est-elle propice?
JULIETTE.
Oui.
ROMÉO.
Que ta volonté, ma reine, s'accomplisse!
JULIETTE.
Adieu donc!
ROMÉO.
Te quitter c'est mourir.
JULIETTE.
Je voudrais
Que tu fusses pareil à l'oiseau des forêts
Qui, ne sachant briser le fil qui le dirige,
Autour de sa maîtresse incessamment voltige,
Et ne pouvant jamais sortir du cercle étroit,
Retombe à chaque instant sur sa tête ou son doigt.
ROMÉO.
Le sort d'un tel oiseau serait digne d'envie,
Oh! près de toi chanter le bonheur et la vie,
Et par ta douce main se sentir caresser!
JULIETTE.
Non, je t'étoufferais en voulant t'embrasser.
Bonne nuit, bonne nuit, et si je te rappelle,
Sois plus vaillant que moi contre l'heure cruelle.
Ne te retourne pas pour me parler d'amour,
Ou je te redirais bonne nuit jusqu'au jour.
Elle rentre en lui envoyant des baisers.
ROMÉO.
Que sur toi le sommeil plus doucement se pose
Que ne le fait le soir l'abeille sur la rose!
Les rideaux se refermèrent sur ces deux derniers vers, mais à peine
furent-ils fermés, que les cris Juliette et Roméo! retentirent au milieu
des applaudissements. Nous étions rappelés comme dans les grands succès
d'acteurs où l'on éprouve le besoin de revoir ceux qui viennent de
profondément vous impressionner.
Je me laissai aller à l'enivrement; je n'étais plus Éva, je n'étais plus
mademoiselle de Chazelay, j'étais Juliette; les vers de Shakespeare
avaient versé en moi tout le vertige de l'amour et du triomphe.
Pas un homme qui ne voulût me baiser la main, pas une femme qui ne
voulût m'embrasser.
Au milieu de ces démonstrations, la porte s'ouvrit à deux battants, et
le maître-d'hôtel cria:
--Madame est servie!
Je pris le bras de Talma, c'était le moins que je dusse au grand artiste
à qui je devais le seul moment de bonheur parfait que j'eusse éprouvé
depuis que je t'avais perdu, et nous passâmes dans la salle à manger.
Je fis asseoir Barras à ma droite et Talma à ma gauche. Barras, qui
connaissait toutes les sympathies et toutes les antipathies, avait
désigné les autres places de façon à ce que chacun fût content.
Aussi, ne vis-je jamais réunion plus spirituelle, fusion plus complète
de sentiments, feu d'artifice plus brillant d'esprit français. Puis, il
faut le dire, à cette heure de la nuit où chacun a oublié les soucis du
jour, le coeur est plus dilaté, l'imagination plus vive, le propos plus
joyeux qu'à toute heure de la journée.
Je dois assurer que je n'étais guère à toute cette macédoine de mots, de
doux sentiments et de gracieux propos. J'étais retombée en moi-même, où,
comme un oiseau chanteur, le souvenir me disait la séduisante symphonie
de la vanité satisfaite; ce fut alors seulement que je m'aperçus que
l'assiduité de Barras près de moi avait été remarquée.
Barras le vit aussi, et il craignit que je fusse blessée de ce
commencement d'indiscrétion émanant d'elle-même, et sur un compliment
plus positif du luxe avec lequel la table était servie:
--Messieurs, dit-il, il faut au moins que vous connaissiez votre hôtesse
et que je vous raconte la vie extraordinaire de la personne qui vous a
donné ce soir de si vives jouissances d'art, et qui veut bien, pour
compléter notre soirée, nous donner un si bon souper.
J'ignorais moi-même qu'il sût tous ces détails de ma vie, qu'il tenait
de madame Cabarrus, à qui j'avais tout raconté en prison.
Barras, éloquent à la tribune, était un charmant causeur de salon. Nul
ne racontait avec plus de grâce et de délicatesse que lui. Légèrement
blessée de l'intimité qu'on m'avait laissée entrevoir sur nos relations,
je fus agréablement rafraîchie par cette douce pluie de justification
louangeuse qui tombait de la bouche de Barras.
Vingt fois je cachai ma tête dans mes mains, sentant la rougeur ou les
larmes qui l'envahissaient. On ignorait la part que j'avais prise au 9
thermidor. Barras fut terrible en racontant le désespoir qui m'avait
poussée à monter sur la charrette sans que mon tour fût venu.
Il fut ravissant lorsqu'il raconta notre première entrevue aux Carmes
entre Teresia, Joséphine et moi. Il fut dramatique quand il me suivit
dans l'accomplissement de la mission que Teresia m'avait donnée de venir
remettre son poignard aux mains de Tallien.
Et madame Tallien, de son côté, comme si elle eût juré de ne laisser
dans mon esprit aucune lueur de raison, appuyait Barras, ajoutait aux
détails donnés par lui de ces riens pleins de séduction qui portent les
sympathies à leur comble.
Que l'on songe à cette réunion de poëtes, d'artistes, de romanciers,
d'historiens, devant lesquels ma vie dans ses accidents les plus intimes
était ainsi mise au jour, et l'on se fera une idée de ce que j'éprouvais
pendant ce récit, que Barras termina par l'énumération des biens de
famille qu'il m'avait fait rendre et qui, explication de mon luxe,
furent plutôt exagérés que diminués par lui.
Puis vint l'éloge des talents qu'on ne connaissait pas, de cette étrange
aptitude à l'improvisation d'une musique qui semblait se former sous
mes doigts, de notes ignorées et qu'on entendait pour la première fois.
J'étais toute tremblante; il prit ma main, la baisa en me disant:
--Oh! si vous vous évanouissez à chaque fois que vous entendrez faire
votre éloge, ma jeune et belle amie, vous vous évanouirez souvent, car
nul ne pourra vous voir et vous connaître sans vous adorer.
Toutes les forces que j'avais réunies pour me lever, sortir de table,
échapper à ces louanges amollissantes, se fondirent dans un soupir et
dans une larme; je retombai sur la chaise et laissai ma main dans la
sienne.
Oh! ne laissez jamais votre main dans la main d'un homme qui vous aime,
ne l'aimassiez-vous pas. Il y a dans cette puissance masculine une
vigueur magnétique qui énerve votre résistance.
Au bout de dix minutes que ma main était dans celle de Barras, je n'y
voyais plus.
Le souper était fini; il me conduisit au salon, et, sans que je m'en
doutasse, il me fit asseoir devant le piano, qu'il découvrit.
On sait, du moment que j'étais mise en contact avec cet instrument, dans
quel état d'exaltation magnétique j'entrais. La première vibration des
touches, si vague qu'elle fût, fit courir dans toutes mes veines un
frisson fiévreux. La scène où Roméo descend du balcon après avoir passé
sa première nuit d'amour avec Juliette se présenta à mon esprit, et
c'est sur ce texte, qui s'enchaînait à la première scène du balcon, que
j'entrepris de broder une symphonie d'émotions inconnues, puisque je
n'avais jamais eu de nuit pareille à cette nuit des deux amants.
Je ne sais pas moi-même ce que je jouais; il me serait impossible de
remettre à sa place une des notes de cette improvisation. Or, comme dans
la foudre antique, où Vulcain avait tordu en un seul faisceau le
tonnerre, les éclairs et la pluie, j'avais tordu moi, le plaisir, le
bonheur et les larmes.
On m'a reparlé tant de fois de cette improvisation qu'il fallait bien
qu'elle eût quelque chose d'extraordinaire.
Comme toujours, elle me laissa mourante.
Mais madame Tallien et Barras, qui avaient déjà vu deux ou trois fois le
même effet se reproduire sur moi, loin d'être inquiets, affirmèrent
qu'il fallait me laisser à moi-même, que les soins de ma femme de
chambre me suffiraient, et que le lendemain je m'éveillerais plus
fraîche et plus belle.
Alors j'entendis le bruit que firent les dames en prenant leurs châles
et leurs chapeaux. Quelques lèvres féminines se posèrent sur mon front.
Les adieux s'échangèrent; Barras à son tour me dit adieu en me serrant
la main; je crois que je la lui serrai à mon tour.
J'entendis les voitures qui quittaient l'hôtel, puis la voix de ma femme
de chambre qui me demandait si je voulais me mettre au lit.
Je m'appuyai à son bras, haletante, la tête renversée, et je gagnai ma
chambre.
Les fleurs en avaient disparu, mais le parfum en était resté. C'était un
mélange d'odeurs énervantes; la rose, le jasmin, le chèvrefeuille y
avaient mêlé leurs arômes. Ma femme de chambre me dévêtit de mon costume
de Juliette et me mit au lit.
Mon lit lui-même était imprégné d'odeurs enivrantes. Je continuai mes
rêves quoiqu'à moitié éveillée, mes yeux se fixèrent sur la fenêtre par
où Juliette attendait Roméo.
Tout à coup la fenêtre s'ouvrit, je reconnus Barras.
J'étendis la main vers la sonnette, je voulus pousser un cri, mais ma
main fut arrêtée par une autre main, mon cri fut étouffé sous la
pression de deux lèvres brûlantes.
Je retombai inerte et éperdue sur mon lit.
Et moi qui disais chaque matin: «Ô mon Dieu! faites que je le revoie un
jour!» je m'écriais le lendemain, au milieu des larmes et des sanglots:
«Ô mon Dieu! faites que je ne le revoie jamais!»
FIN DU MANUSCRIT D'EVA
X
LE RETOUR D'EVA
Nous avons vu dans quelle condition cette rentrée avait eu lieu, le
soir, par un temps humide et froid. La vieille Marthe avait reconnu
d'abord Éva à la voix, puis enfin, la porte ouverte, les deux femmes
s'étaient jetées dans les bras l'une de l'autre.
Si c'eût été le jour, s'il eût fait beau temps, ce premier baiser donné
à d'anciennes sympathies, Éva se fût élancée dans le jardin et eût voulu
revoir en réalité tous les objets qu'elle ne voyait plus depuis trois
ans qu'en souvenir.
L'arbre de la science du bien et du mal, le ruisseau qui filtrait à
travers ses racines, la grotte des fées, la tonnelle, etc.
Mais, par cette nuit noire, par cette pluie fine et glacée, une pareille
visite était impossible.
Elle monta droit à sa petite chambre, blanche et pure comme si elle
l'eût quittée la veille et comme si elle y eût été attendue d'heure en
heure. Là, il lui fallut répondre aux questions qui se pressaient sur
les lèvres de Marthe. La vieille femme avait sa passion aussi; elle
aimait Jacques Mérey d'un autre amour qu'Éva, mais aussi profond et
presque aussi passionné.
Cependant elle s'aperçut qu'Éva, mourante de fatigue et d'insomnie,
avait besoin d'être seule.
Elle voulut la déshabiller et la mettre au lit comme autrefois.
Éva, qui ne demandait pas mieux que de reprendre ses anciennes
habitudes, se laissa faire, mais exigea seulement qu'en sortant de sa
chambre Marthe laissât une bougie allumée; les yeux d'Éva avaient besoin
de passer en revue tous les objets familiers à son enfance dont la
chambre était semée et devant lesquels, en présence de Marthe, son coeur
n'eût point osé se répandre comme dans la solitude et le silence.
Aussi à peine Marthe fut-elle sortie que ses yeux se rouvrirent et
qu'elle revit avec ravissement son buis bénit apporté par Baptiste et
son christ d'ivoire autour duquel son buis faisait une espèce de crèche.
Éva pensait dans quelle pureté d'âme elle avait été arrachée à cette
chambre bénie, et à tout ce qu'elle avait vu, à tout ce qu'elle avait
éprouvé, à tout ce qu'elle avait souffert depuis qu'elle en était
sortie.
Pas un souvenir qu'elle eût à combattre ou à repousser dans toute cette
chambre; c'était le côté blanc et radieux de sa vie. Le seuil de cette
chambre dépassé, la porte de la rue fermée sur elle, là avait commencé
la vie de douleur, de tristesse et de remords.
Marthe sortie, elle se leva, prit sa bougie, visita tous ces objets qui
à peine avaient un nom et qui étaient son univers à elle, les baisa, les
salua comme à un retour, se mit à genoux devant son christ, quoiqu'elle
ne sût pas prier les prières ordinaires, mais seulement verser devant
l'homme du dévouement, devant le Dieu de la douleur, le trop-plein de
son âme.
Elle voulut ouvrir la fenêtre et essayer de regarder dans le jardin,
mais le vent s'y engouffra, éteignit la bougie, et la pluie qui tombait
toujours épaisse et l'absence complète de lune l'empêchèrent de rien
distinguer, comme si ce passé dans lequel elle essayait de rentrer était
désormais fermé pour elle.
Elle repoussa et referma la fenêtre, gagna son lit à tâtons, y rentra
toute mouillée et toute grelottante et jeta par-dessus sa tête son drap
pareil à un linceul.
Là, dans cette tombe anticipée, les objets commencèrent à se fondre les
uns dans les autres et à s'éteindre lentement dans son esprit. Elle
ressentit cette sensation glaciale qu'elle avait éprouvée, quand roulée
par les flots de la Seine elle avait cru qu'elle allait mourir, et, dans
une condition pareille d'insensibilité croissante, il lui sembla glisser
sur cette pente rapide de la vie à la mort.
Puis il vint un moment où elle n'éprouva plus rien que cette sensation
douloureuse au coeur qui disparut peu à peu, et qui en disparaissant ne
lui laissa même pas le sentiment de son existence.
Elle crut être morte: elle dormait.
Le lendemain, n'ayant pas eu le temps de fermer les volets de sa
fenêtre, elle fut réveillée par un doux rayon de soleil qui venait se
jouer sur son visage. Ce soleil, soleil de mars encore pâle et maladif,
lui arrivait à travers les branches sans feuillage des arbres encore mal
éveillés et à peine revenus à la vie. Il y avait entre ces arbres et
elle une ressemblance: c'était, malgré les souvenirs du passé, une
espèce d'hésitation à renaître.
Mais enfin ce soleil, tout pâle qu'il fût, était déjà un rayon
d'espérance, une certitude d'exister encore. Éva ouvrit sa fenêtre: la
pluie avait cessé, il faisait un de ces temps troubles du printemps où
l'air est si chargé de vapeurs qu'il a peine à entrer dans les poumons,
et que la poitrine, tout en respirant, reste oppressée par une
atmosphère trop lourde.
Tout était la même chose dans le jardin, seulement tout semblait devenu
inculte et avoir poussé au hasard comme la tristesse dans le coeur;
l'herbe était haute et détrempée, le ruisseau grossi par la pluie était
sorti de son lit, l'arbre de la science n'avait plus ni fruits ni
feuilles, et courbait au vent sa tête échevelée; la tonnelle, réduite
aux rameaux tortueux de la vigne, semblait un berceau dévasté, aux
treillages duquel se suspendaient des sarments languissants et morts, ou
près de mourir.
Aucun oiseau ne chantait, son beau rossignol et ses douze fauvettes
n'étaient point encore revenus, et peut-être ne reviendraient pas ou,
reviendraient comme elle tristes et silencieux.
De ses beaux jours écoulés dans cette petite maison bien-aimée, Éva ne
se souvenait que des jours joyeux du printemps, des jours brûlants de
l'été et des jours poétiques de l'automne; elle avait oublié ces jours
mélancoliques d'hiver, où son jardin ne lui donnait ni soleil ni ombre,
et où elle ne l'animait plus elle-même par ses cris joyeux et sa
jeunesse vagabonde.
Elle fut obligée de refermer sa fenêtre et de rentrer dans son lit;
bientôt elle entendit des pas: c'étaient ceux de la vieille Marthe, qui,
dans son empressement de la revoir, venait s'informer si elle était
éveillée. Elle lui cria d'entrer.
La vieille femme entra, alla l'embrasser dans son lit, et se prépara
comme autrefois à lui faire son feu.
Hélas! entre cet autrefois et aujourd'hui, rien n'avait passé pour elle,
si ce n'est des jours tellement semblables les uns aux autres, qu'elle
confondait les jours d'été, les jours d'hiver, ou plutôt qu'il n'y avait
pour elle qu'une espèce de crépuscule étendu depuis l'époque où Jacques
et Éva l'avaient quittée, jusqu'à ce jour où elle revoyait Éva avec la
promesse de revoir Jacques.
Le feu allumé, elle se retourna, regarda dans son lit; Éva répondit à ce
regard par un triste sourire.
--Ma chère demoiselle, dit-elle en secouant la tête, vous n'êtes plus la
même que lorsque vous étiez ici; vous êtes malheureuse; mais qui peut
donc vous rendre malheureuse, puisque notre bon cher maître vit
toujours, que vous l'aimez toujours et que probablement lui vous aime
toujours aussi?
--Ma pauvre Marthe, dit Éva, les jours sont bien changés.
--Oui, dit la vieille Marthe, nous avons su ici que vous aviez perdu
votre père et que votre tante était morte; que, à la suite de ces deux
malheurs, toute votre fortune avait été confisquée, car vous étiez, qui
est-ce qui aurait dit ça? pauvre enfant si longtemps sans parole et sans
pensée, une des plus riches héritières de notre pays. Mais on a dit
aussi que par la protection d'un des nouveaux grands seigneurs qui ont
poussé à la place des anciens, tous vos biens et toute votre fortune
vous avaient été rendus.
--Oh! ne me parle pas de cela, ne m'en parle jamais, chère Marthe. Je
reviens ici plus pauvre, plus malheureuse, plus dénuée de tout que je ne
l'ai jamais été.
--Et Scipion? demanda Marthe. Je n'ose pas vous demander de ses
nouvelles. La pauvre bête, elle a tout quitté pour vous suivre. Ah! si
notre pauvre maître avait pu, quoique ce fût un homme, il aurait bien
fait comme elle, allez; car c'était lui et elle, cette pauvre bête, qui
vous aimaient le mieux, moi après.
--Scipion est mort, Marthe, et, j'ai honte de le dire, au milieu de tout
le deuil qui a pesé sur moi, celui de mon pauvre Scipion a été un des
plus lourds à porter.
--Mais enfin, dit Marthe aux yeux de laquelle la situation ne se
débrouillait pas, notre maître, notre cher maître vous aime toujours,
lui?
Éva éclata en sanglots.
--Oh! ne me parle jamais de son amour, s'écria-t-elle. Me verrais-tu
pleurer s'il m'aimait encore? Y a-t-il autre chose dans le monde que son
amour qui vaille la tristesse ou la joie, le sourire ou les larmes? Oh!
s'il m'aimait toujours, si je croyais qu'un jour son coeur pût revenir à
moi, est-ce que je ne serais pas sur la porte de la rue à l'attendre,
puisqu'il doit revenir?
Marthe baissa la tête; on voyait que tout ce qu'il y avait
d'intelligence dans la pauvre vieille se courbait sous cette
incompréhensible parole:
--Il vit encore, et il ne l'aime plus!
Elle qui avait vu à travers le coeur de son maître comme à travers un
cristal, elle ne comprenait pas comment ce coeur que l'amour seul faisait
battre pouvait continuer de vivre sans amour; mais depuis longtemps elle
était pauvre et, comme toutes les créatures soumises aux volontés des
autres, résignée. C'était un nouveau malheur sans raison, comme tant
d'autres qu'elle avait vus frapper la pauvre humanité. Elle courba la
tête et dit en elle-même:
--Puisque cela est, c'est qu'il fallait que cela fût.
Et comme dans toutes les circonstances de la vie où le malheur l'avait
frappée elle-même, elle courba encore une fois la tête et encore une
fois se résigna.
Elle regarda Éva qui avait son mouchoir sur ses yeux et qui soulevait le
drap des palpitations de son sein, puis pour ne pas peser de sa propre
douleur sur cette douleur bien autrement grande, elle sortit sur la
pointe du pied pour ne pas être entendue.
Mais aucun de ces sentiments, si délicats qu'ils fussent, n'avait
échappé à Éva. Dans la douleur, tous les sens arrivent à la perfection
de l'acuité, et la bonne Marthe eût dit ses pensées tout haut qu'elles
n'eussent pas été plus claires pour Éva que cachées comme elle les avait
gardées dans le fond de son coeur.
Éva resta immobile, et peu à peu le côté poignant de sa douleur se
calma; ce côté avait été éveillé par les questions de Marthe, mais les
larmes sont comme le sang: une fois taries, il faut qu'on leur fasse une
nouvelle ouverture pour qu'elles sortent. Éva entendit sonner neuf
heures à l'horloge de l'église. À cette heure, autrefois, Marthe ne
manquait jamais, le dernier coup sonnant, d'entrer dans sa chambre quand
elle n'était pas encore descendue, et de lui dire:
--Ma chère demoiselle, votre déjeuner vous attend.
Le dernier coup sonnait encore qu'Éva entendit le pas de Marthe, que la
porte de sa chambre s'ouvrit, et que la voix de la bonne femme lui dit,
d'un ton plus triste peut-être, mais sans changer la formule ordinaire:
--Ma chère demoiselle, votre déjeuner vous attend.