Je dois avouer que cette première promenade, dans une charmante voiture

à moi, avec la plus jolie femme de Paris, se fit sous l'empire d'un

charme inexprimable. N'étais-je pas cette même enfant idiote jusqu'à

l'âge de sept ans, à la création de laquelle vous travaillâtes heure par

heure, jour par jour, pendant sept autres années; qui vous fut arrachée

un jour pour aller demeurer avec une tante quinteuse, dans une rue

sombre de la vieille ville de Bourges; qui, mandée par son père à

l'étranger, n'arriva à Mayence que pour y lire son procès-verbal

d'exécution; qui ne sachant pas qu'au moment de la mort il avait

autorisé son mariage avec vous, alla s'enfermer avec sa tante, et

jusqu'à la mort de sa tante, dans une triste maison de Vienne; qui

partit aussitôt, l'espoir dans le coeur, pour venir vous retrouver et se

mettre sous votre protection en France? Vous étiez parti, vous étiez à

l'étranger, vous étiez mort peut-être.

Tuée à moitié par ces nouvelles, j'ai continué de vivre en me

rapprochant chaque jour de la misère et de la tombe. Nulle âme vivante

n'a mis le pied plus avant dans le sépulcre que moi. J'en fus tirée par

un miracle, et voilà que ce même miracle m'a rendu la liberté, la

fortune, la vie et tout ce qui en fait l'éclat.

N'y avait-il pas de quoi tourner la tête d'une pauvre enfant idiote,

comme je l'ai dit déjà pendant sept années?

Dieu avait été bien bon pour moi.

Pardonne-moi, Jacques, je me trompe, bien cruel.

XXIX

Je ne sais pas, ô mon bien-aimé Jacques, lorsque tu liras ces lignes, si

tu comprendras ce qui se passait dans mon âme au moment où je les

écrivais. Un trouble étrange était dans mon esprit, pareil à celui

qu'éprouverait un homme, qui, étant resté dans une chambre où l'on

aurait manipulé des liqueurs fortes, se serait grisé à leurs vapeurs

sans en avoir approché une goutte de ses lèvres.

J'avais quelque chose de vague dans l'esprit et dans les yeux qui me

faisait faire des compliments auxquels je ne comprenais rien.

Le jour où nous avions fêté mon entrée à ma petite maison de la rue de

la Victoire, on m'avait fait improviser sur le piano des choses qui

m'avaient paru folles à moi-même, mais qui avaient ravi à l'admiration

ceux qui m'écoutaient.

Il n'y a pas de poison plus subtil et qui s'infiltre plus profondément

dans les veines que la louange. Nul ne savait distiller ce poison goutte

à goutte comme Barras. La musique avait sur moi cette influence fatale

qu'elle m'enlevait le reste de ma raison.

Quand je tombais dans cet état cataleptique qui était presque toujours

la suite de mes improvisations, j'étais littéralement à la merci de ceux

avec qui je me trouvais. Les occupations de la journée au reste ne me

prédisposaient que trop à cet état dangereux.

Tous les jours se passaient en fêtes. Paris tout entier semblait avoir

échappé à l'échafaud et vouloir faire de la vie à venir une jouissance

éternelle. Le matin, les amis se visitaient, se félicitant de se

retrouver vivants. À deux heures, on allait promener au bois; on y

apercevait des gens dont on n'avait pas osé demander de nouvelles, on

faisait arrêter les voitures l'une près de l'autre, on passait de l'une

dans l'autre, on se serrait les mains, on s'embrassait, on se promettait

de se revoir beaucoup, on s'invitait à des bals, à des soirées, pour

oublier ce qu'on avait souffert.

Tous les soirs il y avait grande réunion ou chez madame Récamier, ou

chez madame de Staël, ou chez madame Krüdner, puis des bals où jamais

femme du monde n'avait mis les pieds et qui étaient encombrés de femmes

du monde.

On éprouvait non-seulement la joie de vivre, mais le besoin absolu

d'être heureux en vivant. Des femmes, sur la vie desquelles les plus

mauvais esprits n'avaient jamais eu à s'égayer, sortaient en tête-à-tête

avec des hommes qu'on leur donnait pour amants sans que personne s'en

formalisât. Bien des liaisons se formèrent à cette époque, desquelles

personne ne s'inquiéta, et qui, un an plus tôt ou un an plus tard,

eussent scandalisé tout le monde. Puis l'on s'occupait de littérature,

chose inconnue pendant cinq ans.

D'un amour humain puisé dans le sein de Dieu il y avait des héros

nouveaux qui ne ressemblaient à aucun autre, qui s'appelaient _René_,

_Chactas_, _Atala_; il y avait des poëmes nouveaux qui, au lieu de

s'appeler les _Abencérages_, les _Numa Pompilius_, s'appelaient le

_Génie du christianisme_ et les _Martyrs_.

L'or, ce métal peureux qui fuit ou qui se cache à l'approche des

révolutions, semblait rentrer dans Paris par des chemins nouveaux et

inconnus. À la vue de cet or, les marchands semblaient éblouis et pris

de la fièvre de vendre; tout en vous cédant les choses aux prix

ordinaires, ils semblaient les donner pour rien. Alors les femmes se

couvraient de bijoux, de dentelles, défroques inventées pour les

époques de luxe. Il se passait quelque chose de pareil à ce que Juvénal

raconte du temps de Messaline et de Néron.

On demandait tout haut à de jeunes filles et à des femmes mariées des

nouvelles de leurs amants. C'était un mélange singulier de naïveté et

d'impudeur.

Où prirent leur appui les créatures assez heureuses pour avoir échappé à

l'influence de ces jours d'immoralité. Celles-là avaient sans doute des

croyances ou des superstitions qui leur donnèrent la force de résister.

Toute ma force à moi était en vous. Vous n'étiez plus là. J'ignorais si

je vous reverrais jamais. Je vous aimais toujours, mais d'un amour

solitaire et sans espérance, qui m'irritait plutôt qu'il ne me

défendait. Je me rappelle m'être éveillée bien souvent au milieu de la

nuit, au bruit de ma voix qui vous appelait à mon secours. Vous n'étiez

pas là, et je me rendormais brisée d'une lutte dont je ne me rendais pas

compte.

Souvent je racontais cet état étrange de mon corps et de mon âme à

Terezia; elle souriait, m'embrassait, mais jamais elle ne leva le voile

qui m'empêchait de lire en moi-même, jamais elle ne me donna un conseil

que je puisse lui reprocher.

Tous les hommes élégants de l'époque semblaient s'être donné rendez-vous

partout où j'allais; partout où je me trouvais, c'était le même

bourdonnement d'admiration à mon arrivée. Les femmes dont la réputation

n'avait jamais subi la moindre tache se donnaient à cette époque des

plaisirs d'actrices ou de danseuses. Terezia jouait admirablement la

comédie. Madame Récamier dansait cette fameuse danse du châle qui a été

transportée sur le théâtre et qui y a fait fureur. Moi, l'on me faisait

chanter ou improviser sur le piano, mais mes inspirations musicales

seulement pouvaient donner une idée de ce qui se passait en moi. Aucun

chant, aucune parole, aucune poésie ne pouvaient rendre l'état

tumultueux de mon coeur. À tout moment j'entendais dire autour de moi:

Quel malheur qu'une personne si bien organisée pour le théâtre soit une

femme du monde riche d'un million. Ah! pourquoi vous a-t-on rendu votre

fortune, vous eussiez été obligée d'avoir recours à votre talent, et

alors, au lieu de n'avoir appartenu qu'à vous-même, vous nous eussiez

appartenu à tous.

Moi-même je commençais à regretter de ne pas m'être jetée dans cette vie

ardente et fougueuse de l'art. Au moins mon âme aurait eu quelque chose

à dévorer, j'aurais combattu, j'aurais lutté, j'aurais souffert.

Comprenez-vous cela, mon ami? Moi qui avais tant souffert, j'avais des

besoins de souffrir encore.

Par malheur Terezia vint en aide, sans le savoir, à cette aspiration

d'amour et de souffrance. C'était la mode à cette époque de jouer la

comédie et même la tragédie. Barras et Tallien étaient liés avec Talma,

elle les pria de lui présenter le grand artiste, à qui, disait-elle,

elle voulait demander des conseils pour jouer la tragédie.

L'invitation fut faite; Talma ne se fit pas prier.

Il vint chez Terezia d'abord. Il était alors dans la toute-puissance de

son talent, de sa jeunesse et de sa beauté. C'était un homme distingué

sous tous les rapports; je n'avais jamais vu de près un comédien, ce fut

pour moi un objet d'une attention toute particulière.

Mon étonnement fut grand de trouver en lui toute la courtoisie, toute la

politesse, toutes les aptitudes de l'homme du monde.

En voyant deux jeunes femmes comme Terezia et moi, il crut avoir affaire

à deux petites filles capricieuses qui voulaient, en jouant la comédie,

se donner un ridicule de plus.

Madame Tallien était à sa toilette lorsque Barras l'introduisit au

salon, où je me trouvais seule. Il laissa Talma avec moi et monta pour

hâter la toilette de Terezia, ce qui n'était pas une petite affaire.

J'étais très émue, non pas de l'idée de me trouver en tête-à-tête avec

un comédien, mais à celle d'avoir à répondre à un homme de génie. Il

s'avança vers moi, me salua gracieusement, et me demanda si c'était moi

qui voulais prendre de lui des leçons.

À un homme comme vous, monsieur Talma, lui répondis-je, on ne demande

pas des leçons, mais des conseils.

Il s'inclina.

--M'avez-vous vu jouer? me demanda-t-il.

--Non, monsieur, lui répondis-je; je vais même vous faire un aveu

étrange pour une personne de mon âge, avide d'instruction et de

plaisirs; je n'ai jamais été au spectacle.

--Comment! mademoiselle, dit Talma, vous n'avez jamais été au spectacle?

mais si nous ne sortions pas d'une révolution, je vous demanderais si

vous sortez d'un couvent.

Je me mis à rire.

--Monsieur, lui dis-je, je n'ai jamais osé, ignorante comme je suis en

question d'art, désirer vous voir. C'est Terezia qui est la coupable.

Mon éducation diffère complètement de celle des autres femmes. Je n'ai

jamais été au couvent, et je n'ai jamais été au spectacle. Vous dire que

les chefs-d'oeuvre de nos grands maîtres me soient étrangers, oh! non, je

les sais par coeur, quoiqu'ils ne me satisfassent point.

--Pardon, me-dit Talma, mais vous me paraissez bien jeune encore,

mademoiselle.

--J'ai dix-sept ans.

--Et vous avez déjà des idées _faites_?

--Je ne sais pas, monsieur, ce que vous appelez des idées faites; je

juge avec mes sensations. Je crois que les grandes émotions viennent, au

théâtre, des grandes passions. L'amour, à ce qu'il m'a semblé, était une

des passions les plus tragiques. Eh bien, je trouve que la façon dont

nos poëtes dramatiques expriment l'amour contient plus de rhétorique

amoureuse que de vérité du coeur.

--Excusez-moi, mademoiselle, reprit Talma, mais vous parlez d'art comme

si vous professiez l'art vrai.

--Il y a donc un art vrai et un art faux? lui demandai-je.

--J'ose à peine l'avouer, moi qui suis tour à tour appelé à représenter

Corneille, Racine et Voltaire; mais parlez-vous une autre langue que la

nôtre, mademoiselle?

--Je parle l'anglais et l'allemand.

--Mais comment parlez-vous anglais et allemand? comme une pensionnaire.

Je rougis du doute du grand artiste sur ma philologie.

--Je parle anglais et allemand comme une Anglaise et comme une

Allemande, répondis-je.

--Et vous connaissez les auteurs qui ont écrit dans ces deux langues?

--Je connais Shakespeare, Schiller et Goethe.

--Et vous trouvez que Shakespeare ne parle pas bien la langue de

l'amour?

--Oh! au contraire, monsieur, je trouve tant de vérité dans cette langue

chez lui, que cela me rend probablement injuste envers les auteurs qui

l'ont parlée après lui.

Talma me regarda avec étonnement.

--Eh bien? lui demandai-je.

--Eh bien, dit-il, je suis tout étonné de trouver cette justesse de

raisonnement dans une jeune fille de votre âge; si ce n'était point trop

indiscret, je vous demanderais si vous avez beaucoup aimé?

--Je vous répondrai, moi, j'ai beaucoup souffert.

--Savez-vous par coeur quelque chose de Shakespeare?

--Je sais tous les morceaux remarquables d'_Hamlet_, d'_Othello_, de

_Roméo et Juliette_.

--Pouvez-vous me dire en anglais quelque chose de _Roméo_?

--Et vous, entendez-vous l'anglais?

--J'ai joué la tragédie dans cette langue avant de la jouer en français.

--Eh bien, je vais vous dire alors le monologue de Juliette au moment où

le moine lui remet le narcotique qui doit la faire passer pour morte.

--J'écoute, dit Talma.

Je commençai un peu émue d'abord, mais bientôt la puissance de la poésie

reprit le dessus, et ce fut avec une certaine poésie que je dis ces

vers:

Adieu! le Seigneur sait quand nous nous reverrons.

La terreur sur mon front agite son vertige

Et mon sang suspendu dans mes veines se fige.

Elle se retourne du côté où sont sorties la nourrice et la

signora Capulet.

Si je les rappelais pour calmer mon effroi?

Nourrice! Signora!... Pauvre folle, tais-toi!

Qu'ont à faire en ces lieux ta mère ou ta nourrice?

Il faut que sans témoins la chose s'accomplisse;

À moi breuvage sombre!

Hésitant.

Et si tu faiblissais

Demain je serais donc au comte, non! je sais

Un moyen d'échapper au terrible anathème.

Poignard, dernier recours, espérance suprême,

Repose à mes côtés.

Hésitant de nouveau.

Si c'était un poison

Que le moine en mes mains eût mis par trahison,

Tremblant qu'on découvrît mon premier mariage!

Mais non, chacun le tient pour un saint personnage;

Et d'ailleurs c'est l'ami de mon cher Roméo.

Qu'ai-je à craindre?

Un instant épouvantée.

Mais si, déposée au tombeau,

J'allais sous mon linceul dans la sombre demeure,

Seule au milieu des morts m'éveiller avant l'heure

Où doit mon Roméo venir me délivrer!

Cet air, que nul vivant ne saurait respirer,

Assiégeant à la fois ma bouche et ma narine,

De miasmes mortels gonflerait ma poitrine,

Me suffoquant avant que vainqueur du trépas

Mon bien-aimé ne pût m'emporter dans ses bras

Ou même si je vis, pour mon oeil quel spectacle!

Ce caveau n'est-il pas l'antique réceptacle

Où dorment tes débris des aïeux trépassés

Depuis plus de mille ans, l'un sur l'autre entassés?

Où Thybald, le dernier étendu sur sa couche,

M'attend livide et froid la menace à la bouche.

Puis quand sonne minuit, mon Dieu! ne dit-on pas

Qu'éveillés par l'airain, les hôtes du trépas,

Pour s'enlacer hideux dans leurs rondes funèbres,

Se lèvent en heurtant leurs os dans les ténèbres

Et poussent dans la nuit de ces cris émouvants

Qui font fuir la raison du cerveau des vivants.

Oh! si je m'éveillais sous les arcades sombres,

Justement à cette heure où revivent les ombres;

Si se traînant vers moi dans le sépulcre obscur,

Ces spectres me souillaient de leur contact impur,

Et m'entraînant aux jeux que la lumière abhorre,

Me laissaient insensée au lever de l'aurore!

Je sens en y songeant ma raison s'échapper.

Oh! fuis! fuis! Roméo, je vois, pour te frapper,

Thybald qui lentement dans l'ombre se soulève.

À sa main décharnée étincelle son glaive.

Il veut, montrant du doigt son flanc ensanglanté,

Sur sa tombe te faire asseoir à son côté.

Arrête, meurtrier! au nom du ciel, arrête!

Portant le flacon à ses lèvres.

Roméo, c'est à toi que boit ta Juliette!

Talma ne m'avait point interrompue tant que j'avais parlé. Il ne

m'applaudit pas lorsque je me tus; mais, me tendant la main, il me dit:

--C'est tout simplement merveilleux, mademoiselle.

Terezia et Barras entrèrent comme Talma achevait de me faire ses

compliments.

--Ah! citoyen Barras, dit-il, citoyenne Tallien, je regrette vivement

que vous ne soyez pas entrés plus tôt.

--Est-ce que la leçon est déjà donnée? demanda en riant Terezia.

--Oui, est donnée, répondit Talma, mais à moi. Vous auriez entendu

mademoiselle dire des vers comme j'ai eu rarement l'occasion d'en

applaudir.

--Comment! ma pauvre Éva, dit Terezia en riant, est-ce que par hasard tu

serais tragédienne sans t'en douter?

--Mademoiselle est tragédienne, comédienne, poëte, tout ce que l'on peut

être avec un coeur élevé et une âme aimante. Mais je doute qu'elle trouve

jamais en français les intonations prodigieusement naturelles qu'elle a

trouvées en anglais.

--Tu parles donc anglais? demanda Terezia.

--Admirablement, dit Talma. Citoyen Barras, vous m'avez prié de vous

venir voir pour donner des conseils à ces dames; je n'ai rien à

apprendre à mademoiselle, pas de conseils à lui donner; je lui dirai:

Dites comme vous sentez, et vous direz toujours juste. Quant à madame

Tallien, je la prierai d'entendre d'abord son amie, puis ensuite, si

elle veut toujours étudier, je me mettrai à sa disposition.

--Et où et quand entendrons-nous mademoiselle? demanda Terezia.

--Chez moi, quand monsieur Talma voudra.

--Demain soir, dit Talma, je ne joue pas. Vous savez la grande scène de

Roméo et Juliette au balcon, n'est-ce pas?

--Oui.

--Eh bien, je la repasserai; je ne me sens pas assez fort pour la jouer

avec vous sans une étude nouvelle; n'ayez que quelques amis, vous savez

bien qu'on dit que je ne suis pas bon dans les amoureux.

--Alors, dit Barras, nous dînons tous ensemble demain chez mademoiselle?

--Oh! non, dit Talma, quand je joue le soir, je mange à trois heures de

l'après-midi et je soupe.

--Eh bien, alors, dit Barras, nous souperons chez mademoiselle.

Et il donna mon adresse à Talma.

J'ai retardé autant que j'ai pu, mon bien-aimé Jacques, l'aveu terrible

que j'ai à vous faire, mais il faut enfin que je l'aborde; à demain!

Quand il y avait par hasard de ces sortes de fêtes chez moi, c'était

Barras qui en faisait tous les préparatifs. Nul ne s'entendait comme

Barras à préparer ces fêtes immenses où l'on recevait cinq cents

personnes dans ses palais et dans ses jardins, ou de ces petites fêtes

bien plus difficiles, à mon avis, où l'on recevait seulement quinze ou

vingt amis et où il fallait s'arranger de manière à renvoyer tout le

monde content.

En enlevant une cloison, mon salon et ma chambre à coucher donnaient

l'un dans l'autre; la fenêtre, placée dans un angle de la chambre,

figurait à merveille la fenêtre au balcon; on avait fait entrer, par

cette fenêtre qui simulait l'entrée de ma chambre, des lierres, des

chèvrefeuilles et des jasmins.

Des réflecteurs invisibles, placés qu'ils étaient sur le ciel de mon

lit, invisible lui-même derrière un massif d'orangers, éclairaient cette

fenêtre aussi vivement qu'auraient pu le faire les rayons de la lune.

Un échafaudage dressé dans le jardin me permettait de me tenir debout à

cette fenêtre et de m'appuyer à la barre toute garnie de plantes

grimpantes comme j'aurais pu le faire à un balcon.

À sept heures, on m'apporta un ravissant costume de Juliette dont Isabey

avait fait le dessin. C'était une attention de Terezia; elle savait

mieux que moi quelles étaient la coupe et les couleurs qui

m'avantageaient.

Le rendez-vous était donné pour huit heures.

Je ne connaissais personne à Paris, c'était donc Tallien et Barras qui

avaient fait les invitations. Je me rappelle seulement qu'il y avait là

Ducis, qui, vingt-trois ans auparavant, avait fait une traduction de

Roméo et Juliette, si toutefois cette faible esquisse de magnifiques

tableaux pouvait s'appeler une imitation.

À huit heures précises, on annonça le citoyen Talma.

En entrant au salon il jeta le manteau dont il était enveloppé et

apparut dans son costume de Roméo, emprunté au petit livre vénitien

dessiné par le cousin de Titien.

Quoique un peu petit et déjà un peu gros pour le personnage, ce costume

lui allait très-bien.

Barras et Tallien avaient eu soin qu'il trouvât là sa société

habituelle: Chénier, le citoyen Arnault, Legouvé, Lemercier, madame de

Staël, Benjamin Constant, Trénis, le beau danseur, toutes personnes

enfin que je ne connaissais pas et qui se connaissaient entre elles.

J'avais chargé madame Tallien de faire les honneurs du salon. J'avais

pour m'habiller l'habilleuse de mademoiselle Mars et de mademoiselle

Raucourt. Toutes deux m'attendaient dans un boudoir donnant sur ma

chambre à coucher.

La porte de communication entre le salon et la chambre à coucher,

c'est-à-dire entre la salle de spectacle et le théâtre, était fermée par

une simple draperie de velours rouge qui se tirait de chaque côté comme

des rideaux de lit ou de fenêtre.

Lorsque je fus habillée, je descendis par le jardin et montai sur mon

échafaudage.

Il faisait beau comme en été, je fus éblouie, en jetant les yeux dans

l'intérieur de ma chambre, de la voir complètement changée en un

parterre de fleurs.

Pardon de m'appuyer sur tous ces détails; mais, sur le point d'avouer

une grande faute, il faut bien que je cherche dans la nature tout

entière des excuses à ma faiblesse.

Une espèce de tente accolée à la maison figurait ma chambre, peinte à la

manière du commencement du seizième siècle.

On avait substitué à la fenêtre, une fenêtre en ogive qui s'adaptait à

merveille sur l'autre.

À mon arrivée au balcon, elle était fermée, mais destinée à s'ouvrir de

mon côté, c'est-à-dire du côté opposé où elle s'ouvrait.

À travers les carreaux peints, je vis entrer Talma. Il s'arrêta un

instant, ne sachant où poser le pied, tant le parquet était couvert de

fleurs, puis il vint prendre sa place au pied de mon balcon.

Une main invisible frappa trois coups.

Les rideaux de la porte s'ouvrirent.

Tous les spectateurs du salon poussèrent un cri d'étonnement, personne

ne s'attendait au charmant tableau de Miéris que faisait ma fenêtre,

éclairée en dedans et toute sillonnée de branches de clématite, de

jasmin et de chèvrefeuille.

Ce cri devint un applaudissement général qui ne cessa que lorsqu'on vit

ma fenêtre s'éclairer et moi apparaître derrière le vitrail colorié.

D'ailleurs Talma allait parler, et tout le monde se taisait pour écouter

Talma.

De même que le grand artiste avait mis une suprême coquetterie dans son

costume, il avait appelé à son aide toute la magie de sa voix veloutée.

Il commença donc en anglais:

Quelle clarté soudaine à travers la fenêtre

S'allume? Est-ce l'Amour ou toi qui va paraître,

Belle Juliette, ange blond et vermeil

Qui fait pâlir Phébé? Lève-toi, doux soleil,

Bien autrement brillant que cette reine pâle

Qui porte sur son front la couronne d'opale.

Fuis sur ton char nacré, Phébé, c'est l'astre d'or.

Ma vierge, mon amour, mon ange, mon trésor,

Ta lèvre qui s'agite est-elle donc muette,

Que mon oreille écoute en vain, ô Juliette?

Que tes yeux sans ta voix me parlent à leur tour,

Et je leur répondrai par un seul mot: Amour

Tes yeux, qu'ai-je dit là, non, ce sont deux étoiles

Que la nuit veut en vain éteindre dans ses voiles,

Et qui, lançant leurs feux à l'horizon lointain,

Font chanter les oiseaux qui rêvent le matin.

Voyez comme sa joue avec grâce tombée,

Cherche un flexible appui sur sa main recourbée.

Que ne suis-je le gant qui couvre cette main,

Et de sa joue en fleur caresse le carmin.

J'ouvris la fenêtre au milieu des applaudissements donnés à Talma et qui

redoublèrent à ma vue.

J'avais à répondre un seul mot:

Hélas!

ROMÉO.

Elle a parlé! Tais-toi, brise inquiète,

Laisse venir à moi la voix de Juliette,

Messager lumineux, aux paroles de miel,

Qui de la part de Dieu descend vers moi du ciel

Et passe plus brillant à travers le nuage

Que ne le fait l'éclair, ce glaive de l'orage!

JULIETTE.

Oh! Roméo, pourquoi te nommer Roméo?

Oh! renonce à ce nom, si terrible et si beau!

Renonce à ta famille ou bien dis-moi je t'aime!...

Et c'est moi qui, dès lors, encourant l'anathème,

Reniant aussitôt le nom qui te déplaît,

C'est moi qui cesserai d'être une Capulet.

ROMÉO, à lui-même.

Dois-je à présent parler? ou dois-je encore me taire?

JULIETTE.

C'est ton nom qui te fait un crime involontaire,

Et cependant, grand Dieu! que m'importe ton nom;

T'appelant Montaigu, m'aimerais-tu moins?--Non!

Aucun des éléments qui composent notre être

N'est dans le nom qu'un père à son fils doit transmettre.

Ton nom n'est ni ta main, ni tes yeux, ni ton coeur,

Ni cette douce voix qui te fait mon vainqueur,

Car enfin, Roméo, si nous nommions la rose,

Aux baisers du matin sous le buisson éclose,

D'un autre nom offrant un autre sens pour nous,

Le parfum de la rose en serait-il moins doux?

L'escarboucle qui luit dans la nuit la plus sombre

Par son nom ou ses feux éclaire-t-elle l'ombre?

Si Roméo voulait n'être plus Roméo

En serait-il moins brave, en serait-il moins beau?

Le fourreau changerait seulement, non la lame,

Et dans le même corps survivrait la même âme.

ROMÉO., se faisant voir de Juliette.

Au lieu de m'appeler de ce nom détesté,

Appelle-moi l'Amour ou la Fidélité.

Et me venant de toi, je tiendrai le baptême

Pour être aussi sacré que venant de Dieu même.

JULIETTE.

Qui donc es-tu qui viens épiant mes ennuis

Si promptement répondre à mes plaintes?...

ROMÉO.

Je suis

Un homme dont le nom est maudit, chère sainte,

Puisque ce nom chez toi n'éveille que la crainte,

Et qui renoncerait à ce nom criminel,

Fût-il prêt d'en signer son bonheur éternel.

JULIETTE.

À peine ai-je une fois parmi des bruits frivoles,

Entendu cette voix prononcer vingt paroles

Que déjà de mon coeur son accent est connu,

N'es-tu pas Roméo, le fils de Montaigu?

ROMÉO.

Non, non, je ne suis pas Roméo, je te jure.

JULIETTE.

Création et rédemption, deuxième partie: La fille du marquis · 第 22 / 28 段