Barras vint à moi et me tendit les deux mains en me demandant si

j'allais mieux; elles étaient froides et tremblantes. On voyait que

lui-même avait été fortement ému; la même émotion, mais à des degrés

différents, se peignait sur les visages de Tallien et de Fréron.

--Mais, bon Dieu! qu'avez-vous donc eu, mademoiselle? me demanda Barras.

--Je ne sais moi-même. Ces dames viennent de me dire que je m'étais

trouvée mal après avoir joué je ne sais quelle fantaisie sur le piano.

--Vous appelez ça une fantaisie, mademoiselle? Mais c'est une symphonie

comme jamais dans ses plus beaux jours Beethoven n'en a composé une.

Ah! s'il y avait eu là un sténographe musical, de quel chef-d'oeuvre vous

eussiez enrichi ce répertoire si restreint, qui, au lieu de parler à

l'âme avec la voix seule, lui parle par le coeur à tous les sens!

--Je ne sais, lui dis-je en haussant légèrement les épaules. Je ne me

souviens de rien.

--De sorte que si l'on vous priait de recommencer?... demanda Barras.

--Ce serait impossible, répondis-je. J'ai improvisé, je le présume du

moins, et pas une des notes que vous avez entendues n'est restée dans

mon souvenir.

--Oh! mademoiselle, dit Tallien, nos salons, avec la tranquillité qui

est revenue, je l'espère, vont se reformer. Nous ne sommes point une

société de tigres comme ont pu vous le faire croire les six ou huit

derniers mois qui viennent de s'écouler. Nous sommes un peuple lettré;

spirituel; accessible à toutes les sensations; il faut que vous ayez été

élevée dans le meilleur monde. Quel est votre maître? qui vous a appris

à composer de pareils chefs-d'oeuvre?

Je souris tristement, car je pensais à vous, mon Jacques bien-aimé.

J'éclatai en sanglots.

--Ah! m'écriai-je, mon maître, mon bon maître chéri est mort.

Et je me jetai dans les bras de Terezia.

--Laissez-la tranquille, messieurs, dit-elle; ne voyez-vous pas que

c'est encore une enfant, qu'elle n'a eu de maître encore en rien,

qu'une nature exubérante et prodigue qui lui a donné avec la beauté le

sentiment du beau. Donnez-lui un pinceau, elle peindra; hélas! c'est une

de ces créatures réservées à toutes les délices de la vie ou à toutes

ses douleurs.

--À toutes ses douleurs, oh! oui! m'écriai-je.

--Imaginez-vous, dit Terezia, qu'elle s'est trouvée, jeune et belle,

tellement abandonnée de tout, qu'elle a voulu mourir, et que, ne voulant

pas se tuer sans doute par respect pour ce chef-d'oeuvre que la création

avait fait en elle, elle a crié, à l'exécution de la Sainte-Amarante: À

bas le tyran! Mort à Robespierre! Imaginez-vous que, ne trouvant pas la

mort assez lente dans la prison où elle était enfermée, elle est montée

sur la charrette de l'échafaud. C'est là qu'elle m'a rencontrée sur la

charrette où on me conduisait moi-même aux Carmes; c'est là qu'elle m'a

soufflé le bouton de rose qu'elle tenait à la bouche, et que j'ai reçu

comme le dernier présent d'un ange qui va mourir. Descendue la dernière

de la charrette fatale, il s'est trouvé qu'elle faussait le compte de

têtes données au bourreau. Il l'a chassée de l'échafaud. Un brave homme

que nous allons vous présenter tout à l'heure l'a conduite aux Carmes,

où nous étions déjà réunies Joséphine et moi. Là, elle nous a raconté sa

vie, un roman sublime comme celui de Paul et Virginie. Vous savez les

services qu'elle nous a rendus; c'est elle qui a été mon messager près

de vous, Tallien, et hier soir, pour la remercier, ingrates que nous

étions, Joséphine et moi, nous l'oublions dans la prison de la Force.

C'est moi qui, ce matin, ai été la chercher dans le petit entresol de

madame Condorcet. Cette enfant, qui est née avec quarante ou cinquante

mille livres de rentes, n'avait point une robe à elle, et vous la voyez

avec une robe à moi.

--Oh! madame! murmurai-je.

--Laissez-moi dire tout cela, enfant. Il faut bien qu'ils le sachent,

puisque c'est à eux de réparer les torts de la fortune. Son père a été

fusillé comme émigré à Mayence, un Chazelay, une noblesse des croisades.

De quoi était-elle accusée? D'avoir crié: À bas le tyran! à bas

Robespierre! Tout cela, qui était un crime digne de mort il y a huit

jours, est aujourd'hui un acte de vertu digne de récompense. Eh bien!

Barras; eh bien! Tallien; eh bien! Fréron, il faut que vous fassiez

rendre ses biens à celle qui m'a rendue à vous. Ses terres et son

château sont situés dans le Berri, près de la petite ville d'Argenton.

Vous ferez faire un rapport sur tout cela, n'est-ce pas, Barras? afin

qu'elle sorte promptement de cette position de mon hôtesse que j'ai eu

toutes les peines du monde à lui faire accepter et dont elle rougit.

--Oh! non, madame, je ne rougis pas, m'écriai-je, et je ne demande pas

qu'on me rende toute cette grande fortune, mais seulement de quoi vivre

dans cette petite ville d'Argenton où j'ai été élevée et dans ma petite

maison, que j'achèterai, si elle est à vendre.

--Il faut, mademoiselle, dit Barras, il faut nous occuper de cela le

plus tôt possible; il va y avoir une foule de réclamations du genre de

la vôtre, pas si sacrées, je le sais, mais il ne faut pas nous laisser

prévenir. Vous avez quelque homme d'affaires, n'est-ce pas, à qui nous

pourrions nous adresser pour aller faire là-bas le relevé de vos

propriétés, pour savoir si elles sont toujours sous le séquestre ou si

elles ont été vendues?

--J'ai, monsieur, répondis-je, le brave homme qui m'a recueillie sur la

place de la Révolution au moment où le bourreau m'a repoussée. Il

m'avait vu jeter à Terezia la fleur que je tenais dans ma bouche; il

avait cru que je la connaissais, tandis que ce n'était point à une

femme, mais à la statue de la beauté, que je jetais cette fleur. Il

était commissaire de police; il m'a conduite aux Carmes sans m'y faire

écrouer, pensant qu'une prison était l'asile le plus sûr pour mol. C'est

lui qui, depuis ce temps, ne m'a pas quittée, qui m'a ramenée hier soir

de la Force à l'entresol de madame Condorcet; c'est lui qui m'a aidée à

aller trouver M. Tallien avec la mission que j'avais de Terezia pour

vous; c'est lui qui était enfin ce matin chez moi quand Terezia est

venue me chercher; et c'est à lui que j'ai pensé quand cette bonne amie

m'a dit qu'il me faudrait un homme intelligent pour aller à Argenton

relever la liste de mes biens.

--Et où est cet homme? demanda Barras.

--Il est ici, mon cher citoyen, répondit Terezia.

--Eh bien, dit Barras, si vous le permettez, nous allons le faire monter

et causer avec lui de cette affaire.

On appela Jean Munier, qui monta aussitôt.

Barras, Tallien et Fréron l'examinèrent tour à tour et trouvèrent en lui

un homme plein d'intelligence.

C'était tout à fait l'homme qu'il fallait pour une semblable commission.

--Maintenant, dit Barras, que pouvons-nous faire? nous n'avons aucune

position constituée, nous ne pouvons donner des ordres.

--Oui, mais vous pouvez donner un certificat de civisme à un homme

chargé par vous d'aller faire une enquête dans le département de la

Creuse. Vos trois noms sont aujourd'hui le meilleur passe-port que l'on

puisse emporter avec soi.

Barras regarda ses deux amis, qui lui firent chacun un signe d'adhésion.

Il prit alors sur le petit secrétaire de Terezia une feuille de papier

parfumée sur laquelle il écrivit:

«Nous, soussignés, recommandons aux bons patriotes, amis de l'ordre et

ennemis du sang, le nommé Jean Munier, qui nous a prêté aide et

assistance dans la dernière révolution qui vient de s'opérer, et qui a

conduit à la fin Robespierre à l'échafaud.

»Il s'agit tout simplement de faire des recherches sur la fortune

réelle de l'ex-marquis de Chazelay, et de savoir si cette fortune a été

séquestrée simplement ou si les biens mobiliers et immobiliers ont été

vendus.

»Nous prions les magistrats, en les assurant de notre reconnaissance, de

vouloir bien aider le citoyen Jean Munier dans ses recherches.

»Paris, ce 11 thermidor an II.»

Et ils signèrent tous trois.

N'était-il pas étonnant que ce fût Fréron, l'homme de Lyon; Tallien,

l'homme de Bordeaux; et Barras, l'homme de Toulon, qui fissent un appel

aux bons patriotes ennemis du sang versé.

Jean Munier partit dès le lendemain.

À trois heures, un cocher en livrée bourgeoise amena deux magnifiques

chevaux que l'on attela à une calèche. Fréron avait affaire, il nous

quitta; Terezia, Tallien, Barras et moi y montâmes seuls.

Il faisait un temps magnifique, les Champs-Élysées étaient pleins de

monde, les femmes tenaient à la main des bouquets de fleurs, les hommes

des branches de laurier, en souvenir de la victoire remportée quatre

jours auparavant.

Il eût été difficile de dire d'où sortait la quantité innombrable de

voitures que l'on rencontrait, quand huit jours auparavant on eût pu

croire qu'il n'y avait plus dans Paris que la charrette du bourreau.

Paris avait un aspect si différent de celui que je lui avais vu quelques

jours auparavant, que l'on ne pouvait s'empêcher de partager

l'enivrement général.

Au milieu de tous les équipages, le nôtre était assez élégant pour être

remarqué.

Bientôt il fut non-seulement remarqué, mais ceux qui l'occupaient furent

reconnus.

Alors les noms de Barras, de Tallien, de Terezia Cabarrus se répandirent

dans la foule qui gronda aussitôt.

Il y a quelque chose du tigre dans la foule; elle gronde d'amour comme

de colère.

Cinq minutes après, la voiture était enveloppée et ne pouvait plus

marcher qu'au pas.

Alors les cris de Vive Barras! Vive Tallien! Vive madame Cabarrus!

éclatèrent, et au milieu de tous ces cris une voix retentit, c'était une

voix de femme, qui cria:

«Vive Notre-Dame de thermidor!»

Le nom resta à la belle Terezia.

Nous fûmes reconduits jusqu'à la chaumière de l'allée des Veuves par ces

cris frénétiques, car il nous fut impossible de continuer notre

promenade.

Mais ce ne fut point tout; la foule stationna devant la porte et

continua ses cris jusqu'à ce que Barras, Tallien et madame Cabarrus se

fussent montrés à elle.

Cela dura jusqu'à ce qu'on eût demandé un peu de repos pour Terezia, qui

se trouvait, disait-on, un peu indisposée.

Quant à moi, j'étais ivre d'un sentiment singulier, qui tenait encore

plus de l'étonnement que de l'enthousiasme.

Barras ne me quitta pas un instant de toute la soirée, sans qu'il me fût

possible, lui parti, de me rappeler un seul mot de ce qu'il m'avait dit

ou de ce que je lui avais répondu.

XXVIII

Lorsque Barras fut parti, Terezia s'empara de moi.

La conversation tomba sur Barras. Comment l'avais-je trouvé? N'était-il

pas gai, spirituel, charmant?

C'est vrai, il était tout cela.

Terezia me conduisit à ma chambre; elle ne voulut pas me quitter qu'elle

n'eût fait ma toilette de nuit, comme elle avait fait ma toilette de

jour.

Aux lumières, ma chambre était encore plus coquette que dans la journée.

Tout servait de réflecteur aux bougies: les cristaux des chandeliers,

les potiches du Japon et de la Chine, les glaces de Venise et de Saxe

semées le long de la muraille.

Mon lit, tout en étoffe de soie gris-perle avec des boutons de rose,

faisait un si grand contraste avec la paille des Carmes et de la Force,

le lit de madame Condorcet, celui de ma petite chambre que j'avais

quitté faute de pouvoir la payer plus longtemps, que je le caressais de

la main et des yeux comme les enfants font d'un joujou.

Puis, au milieu de toutes ces richesses, cette créature si belle, si

élégante, si courageuse, que tout un peuple avait acclamée lorsqu'elle

s'était montrée à lui, et qui avait voulu dételer sa voiture; qui disait

vouloir faire de moi son amie, ne plus me quitter, vivre continuellement

avec moi, me faire rendre ma fortune, joindre son luxe au mien pour

mener une grande existence, tout cela, je l'avoue, était si opposé aux

mauvais jours que je venais de traverser, à mon dégoût de la vie, aux

tentatives que j'avais faites pour mourir, que lorsque je pensais à mon

passé, je croyais sortir d'un rêve fiévreux et insensé, ou plutôt être

entrée dans une nouvelle vie qui n'avait aucune raison d'être et qui

allait s'évanouir comme les décorations de jardins enchantés et de

palais splendides dans les contes de fées.

Je m'endormis sous les caresses de Terezia.

Des songes charmants les continuèrent.

En me réveillant, je vis des fleurs, des arbres, j'entendis chanter les

oiseaux: étais-je encore à Argenton?

Hélas! non; j'étais à Paris, allée des Veuves, aux Champs-Élysées.

Une jeune femme de chambre, vraie soubrette d'opéra-comique, entra chez

moi, riante, coquette, marchant sur la pointe du pied, pour me demander

mes ordres.

On déjeunerait à onze heures, mais d'ici là que prendrais-je, café ou

chocolat?

Je demandai du chocolat.

Combien cette vie de prison, si douloureuse pour moi, avait dû peser sur

ces femmes habituées à ce luxe quotidien! et je compris que Terezia me

fût reconnaissante de l'avoir aidée à reconquérir tout cela.

Nous étions encore à table après le déjeuner, lorsque Barras, sous

prétexte de parler des affaires publiques avec Tallien, se fit annoncer.

Il nous fit ses compliments ordinaires, et prétendit que j'étais plus

belle en négligé du matin qu'en toilette du soir.

--Ah! mon ami, je n'étais point habituée à ce langage, jamais vous ne

m'aviez parlé ainsi, vous; jamais vous n'aviez loué ni ma beauté ni mon

esprit; il vous suffisait de me dire:

--Je suis content de toi, Éva.

Puis de temps en temps vous me preniez la main, vous me regardiez et

vous me disiez:

--Je vous aime.

Oh! si je vous voyais, même en rêve, me regarder ainsi; si je vous

sentais me serrer la main ainsi; si je vous entendais me dire ainsi: «Je

vous aime;» tout ce mirage qui m'enveloppe s'évanouirait, et je serais

sauvée.

En sortant de chez Tallien, Barras entra.

--Je me suis déjà occupé de vous, me dit-il, et je crois vous avoir

trouvé, dans un des quartiers élégants de Paris, une petite maison telle

qu'elle vous conviendra sous tous les rapports.

--Mais, citoyen Barras, lui dis-je, il me semble que vous allez bien

vite.

--Quelque chose qu'il arrive, reprit Barras, vous restez toujours à

Paris, et il faudra bien que vous y logiez.

--D'abord, répondis-je, je ne sais si je resterai à Paris, et, dans tous

les cas, pour que j'y achète une maison et pour que j'y demeure, il me

faut une fortune indépendante; je n'en ai pas encore.

--Oui, mais vous aurez bientôt la vôtre, dit Barras. Je viens de voir

Sieyès et de le consulter; c'est, comme vous le savez, un jurisconsulte

habile; il m'a dit que rien ne s'opposerait à la restitution de vos

biens, et je vais tout tenir prêt pour que, une fois vos biens rendus,

vous n'ayez pas de temps à attendre. Non pas que Terezia ne tienne pas à

vous garder chez elle le plus longtemps possible, mais je comprends

votre gêne dans une maison qui n'est pas la vôtre.

Barras avait cinquante raisons pour une de venir trois ou quatre fois

par jour chez Tallien; et quand il n'en avait pas, il en inventait.

Les journées passaient rapidement, et je me liais de plus en plus avec

Terezia, abandonnée par madame de Beauharnais que les premiers jours de

son veuvage laissaient toute à sa douleur.

Son mariage avec le vicomte n'avait point été heureux, mais elle le

perdait si douloureusement, au moment où il allait être sauvé comme les

autres par la mort de Robespierre, que, ne connaissant pas les décrets

de la Providence sur elle, et qu'il fallait pour qu'ils s'accomplissent

que son mari la laissât veuve, elle éprouvait dans son amour pour ses

enfants plutôt que dans son amour pour lui un grand regret du présent,

un grand doute de l'avenir.

Quinze jours se passèrent ainsi sans qu'un seul jour Barras manquât de

se faire voir deux ou trois fois.

Comme on l'avait présumé, les thermidoriens étaient prêts d'hériter de

la puissance qu'ils avaient abattue. Il était évident que, au premier

changement qui se ferait dans la forme du gouvernement, ils arriveraient

au pouvoir.

Tallien et Barras restaient en ce cas chefs de parti.

Au bout de huit jours, j'avais des nouvelles de Jean Munier. Il écrivait

que les biens avaient été mis sous séquestre, mais non vendus. Il

relevait maintenant leur valeur et promettait d'arriver aussitôt que ce

relevé serait fait par l'arpenteur et le notaire.

En effet, le quinzième jour, il arriva.

Les biens, qui étaient en maisons, en châteaux, en plaines et en forêts,

pourraient monter à la valeur d'un million et demi, dans ce temps de

dépréciation. Dans tout autre, ils eussent valu deux millions,

c'est-à-dire une soixantaine de mille livres de rente.

C'était là d'excellentes nouvelles, et j'avoue que j'en bondis de joie.

Du degré d'espérance où j'étais arrivée, s'il m'avait fallu redescendre

au niveau de cette douleur, de cet oubli de tout, de cet abandon de

soi-même qui m'avaient fait chercher la mort, je ne sais si j'aurais eu

le même courage.

Avec vous, mon bien-aimé Jacques, je me sentais la force de tout

supporter, mais sans vous, mais en votre absence, mon pauvre coeur

perdait toute sa force. Oh! Jacques, Jacques, vous avez plus soigné chez

moi le corps que l'âme; vous avez eu le temps de faire ce corps d'une

beauté qui, dit-on, éblouit les yeux; mais l'âme! l'âme! vous l'avez

laissée faible, et n'avez pas eu le temps d'y insuffler votre puissante

haleine.

Barras, mes pièces de propriété à la main, le procès-verbal de la mort

de mon père reçu de Mayence, commença les démarches nécessaires. Loin

d'être antipathique au mouvement qui venait de s'opérer, j'avais tout

perdu et j'avais failli perdre la vie sous le gouvernement des jacobins.

La faveur, comme c'est l'habitude, commençait à revenir aux victimes de

la révolution, et ceux-là même qui avaient été les plus furieux entre

les démagogues commençaient, comme Fréron, à se laisser entraîner aux

excès les plus opposés.

Quant à moi, je sortais tous les jours avec Terezia et Tallien. En vertu

de la loi du divorce, elle avait pu se remarier, son premier mari vivant

encore, et, chose étrange qui caractérise parfaitement l'Espagnole,

elle avait voulu se remarier devant un prêtre, et un prêtre non

assermenté.

Barras n'avait fait qu'augmenter d'attentions pour moi. Il était facile

de voir qu'il obéissait à une irrésistible passion. De mon côté, soit

dans l'espérance des services que j'attendais de lui, soit que je

cédasse peu à peu et malgré moi, à ce charme qui l'entourait, soit

enfin, mon ami, que l'absence opérât son effet habituel sur une âme

vulgaire, moi j'avais pris une telle coutume de le voir que, s'il venait

une fois de moins que d'habitude, j'étais inquiète le soir et

l'attendais avec impatience.

Deux mois s'écoulèrent. Un jour Barras vint me chercher dans un joli

coupé attelé de deux chevaux. Il avait quelque chose à me faire voir,

disait-il.

Au point d'amitié où j'en étais vis-à-vis de lui, je ne voyais aucune

difficulté à sortir en tête à tête.

Il me conduisit dans une petite maison de la rue de la Victoire, située

entre cour et jardin. Un valet de chambre attendait sur le perron.

Il me fit visiter la maison, du rez-de-chaussée au second étage. Il

était impossible de voir un plus charmant bijou, tout était d'une

élégance parfaite auquel le luxe avait part sans qu'il fût possible de

le reconnaître, tant il était déguisé sous le bon goût qui marche si

rarement avec lui. Il y avait dans le salon deux charmants tableaux de

Greuze. Dans une chambre à coucher, un Christ apparaissant à la

Madeleine, de Prud'hon. La chambre à coucher avait l'air d'un boudoir

taillé pour un colibri dans un bouton de rose.

Il ouvrit un secrétaire placé entre les deux fenêtres et me montra

l'acte qui levait le séquestre de mes biens placé sur les titres de

propriété, puis enfin, comme je voulais remonter en voiture pour partir

avec lui.

--Restez, madame, dit-il, cette maison est à vous: elle est à moitié

payée par les quatre années de revenus que votre père ni vous n'avez

point touchés. Vous êtes riche d'un million et demi, et toutes vos

dettes montent à quarante mille francs qui vous restent à payer sur

cette maison; seulement je fais une réserve: Tallien, sa femme et moi

venons aujourd'hui pendre la crémaillère avec vous. La voiture et les

domestiques sont à vous, il va sans dire que, si nous sommes mécontents

du cuisinier, après le dîner nous le changerons.

Et, avec la légèreté et l'élégance que savaient mettre en toutes choses

ces hommes-là, Barras prit ma main, la baisa et sortit.

Sa voiture l'attendait à la porte.

La mienne restait attelée dans la cour.

Une jeune et jolie femme de chambre vint demander mes ordres, et

m'ouvrit deux ou trois armoires pleines de robes les plus élégantes, qui

avaient été commandées par Terezia et dont la mesure avait été prise sur

elle.

Je restai confondue.

Mon premier mouvement fut de rouvrir l'armoire où étaient mes papiers

d'affaires. Je trouvai le contrat de la maison passé en mon nom par Jean

Munier, mon procurateur général. Elle avait été payée, dans ces jours de

dépréciation mobilière, soixante-dix mille francs. Ce n'était pas la

moitié de ce qu'elle valait.

Elle avait été payée sur les fonds arriérés restés entre les mains des

fermiers, qui n'avaient su à qui rendre leurs comptes depuis quatre ans.

À la suite du contrat d'acquisition étaient les mémoires acquittés du

tapissier qui avait fourni l'ameublement complet, lesquels montaient à

quarante mille francs; puis venaient les notes isolées des peintres, des

marchands d'objets de fantaisie, de ces mille riens ravissants qui

parent les cheminées et les consoles; tout cela était parfaitement payé

par moi, comme me l'avait dit Barras, avec l'argent de mes revenus, et

la seule chose qu'il se fût permis de m'offrir était une montre enfermée

dans un bracelet, marquant l'heure à laquelle j'étais entrée dans la

maison.

Ce retour à ma fierté native satisfait, je n'eus plus d'hésitation à

accepter une chose que j'avais payée de l'argent de ma famille et de

l'héritage de mon père; je trouvai de plus une réserve de mille louis

enfermés dans un petit coffret sur lequel étaient écrits ces mots:

«Reste des revenus de mademoiselle Éva de Chazelay pendant les années

1791, 1792, 1793 et 1794.»

Quant aux robes, les factures acquittées se trouvaient à part. Elles me

furent remises par la femme de chambre, qui me renouvela la question:

--Madame a-t-elle des ordres à donner?

--Oui, lui dis-je, habillez-moi et dites au cocher de ne pas dételer.

Elle m'habilla, car j'avais pensé que, ayant quitté Terezia sans rien

lui dire, la politesse la moins exigeante voulait que j'allasse lui

renouveler l'invitation que lui avait sans doute faite Barras, de venir

avec son mari pendre, comme il disait, la crémaillère chez moi.

Lorsque je fus habillée, je remontai en voiture et donnai l'ordre au

cocher de retourner allée des Veuves à la Chaumière, à la porte même où

il m'avait prise.

Un concierge, qui n'avait pas la prétention d'être un suisse, mais qui

n'avait qu'à changer d'habit pour le devenir les jours de cérémonie,

ouvrit les deux battants de la porte et les chevaux s'élancèrent.

Dix minutes après j'étais dans les bras de Terezia.

--Eh bien! ma chère, me dit-elle, es-tu contente?

--Émerveillée, lui dis-je, mais surtout de la manière délicate dont tout

cela a été fait.

--Oh! cela, dit Terezia, je puis t'en répondre. Dans toutes choses j'ai

été consultée, et dans toutes choses j'ai donné mon avis.

--Mais tu connais la maison? lui demandai-je.

--Ingrate! dit-elle, n'as-tu pas reconnu dans les moindres détails la

main d'une femme et d'une amie, d'une amie un peu égoïste, car tu as vu

que ton coupé ne contient que deux places. Je ne veux pas, quand nous

irons au bois ensemble, qu'une troisième personne soit entre nous et

nous empêche de nous faire nos plus intimes confidences.

--Eh bien, veux-tu que nous commencions? ma voiture est en bas, tu es

habillée et moi aussi, allons faire un tour au bois.

Nous montâmes en voiture toutes deux et nous partîmes.

Création et rédemption, deuxième partie: La fille du marquis · 第 21 / 28 段