j'allais mieux; elles étaient froides et tremblantes. On voyait que
lui-même avait été fortement ému; la même émotion, mais à des degrés
différents, se peignait sur les visages de Tallien et de Fréron.
--Mais, bon Dieu! qu'avez-vous donc eu, mademoiselle? me demanda Barras.
--Je ne sais moi-même. Ces dames viennent de me dire que je m'étais
trouvée mal après avoir joué je ne sais quelle fantaisie sur le piano.
--Vous appelez ça une fantaisie, mademoiselle? Mais c'est une symphonie
comme jamais dans ses plus beaux jours Beethoven n'en a composé une.
Ah! s'il y avait eu là un sténographe musical, de quel chef-d'oeuvre vous
eussiez enrichi ce répertoire si restreint, qui, au lieu de parler à
l'âme avec la voix seule, lui parle par le coeur à tous les sens!
--Je ne sais, lui dis-je en haussant légèrement les épaules. Je ne me
souviens de rien.
--De sorte que si l'on vous priait de recommencer?... demanda Barras.
--Ce serait impossible, répondis-je. J'ai improvisé, je le présume du
moins, et pas une des notes que vous avez entendues n'est restée dans
mon souvenir.
--Oh! mademoiselle, dit Tallien, nos salons, avec la tranquillité qui
est revenue, je l'espère, vont se reformer. Nous ne sommes point une
société de tigres comme ont pu vous le faire croire les six ou huit
derniers mois qui viennent de s'écouler. Nous sommes un peuple lettré;
spirituel; accessible à toutes les sensations; il faut que vous ayez été
élevée dans le meilleur monde. Quel est votre maître? qui vous a appris
à composer de pareils chefs-d'oeuvre?
Je souris tristement, car je pensais à vous, mon Jacques bien-aimé.
J'éclatai en sanglots.
--Ah! m'écriai-je, mon maître, mon bon maître chéri est mort.
Et je me jetai dans les bras de Terezia.
--Laissez-la tranquille, messieurs, dit-elle; ne voyez-vous pas que
c'est encore une enfant, qu'elle n'a eu de maître encore en rien,
qu'une nature exubérante et prodigue qui lui a donné avec la beauté le
sentiment du beau. Donnez-lui un pinceau, elle peindra; hélas! c'est une
de ces créatures réservées à toutes les délices de la vie ou à toutes
ses douleurs.
--À toutes ses douleurs, oh! oui! m'écriai-je.
--Imaginez-vous, dit Terezia, qu'elle s'est trouvée, jeune et belle,
tellement abandonnée de tout, qu'elle a voulu mourir, et que, ne voulant
pas se tuer sans doute par respect pour ce chef-d'oeuvre que la création
avait fait en elle, elle a crié, à l'exécution de la Sainte-Amarante: À
bas le tyran! Mort à Robespierre! Imaginez-vous que, ne trouvant pas la
mort assez lente dans la prison où elle était enfermée, elle est montée
sur la charrette de l'échafaud. C'est là qu'elle m'a rencontrée sur la
charrette où on me conduisait moi-même aux Carmes; c'est là qu'elle m'a
soufflé le bouton de rose qu'elle tenait à la bouche, et que j'ai reçu
comme le dernier présent d'un ange qui va mourir. Descendue la dernière
de la charrette fatale, il s'est trouvé qu'elle faussait le compte de
têtes données au bourreau. Il l'a chassée de l'échafaud. Un brave homme
que nous allons vous présenter tout à l'heure l'a conduite aux Carmes,
où nous étions déjà réunies Joséphine et moi. Là, elle nous a raconté sa
vie, un roman sublime comme celui de Paul et Virginie. Vous savez les
services qu'elle nous a rendus; c'est elle qui a été mon messager près
de vous, Tallien, et hier soir, pour la remercier, ingrates que nous
étions, Joséphine et moi, nous l'oublions dans la prison de la Force.
C'est moi qui, ce matin, ai été la chercher dans le petit entresol de
madame Condorcet. Cette enfant, qui est née avec quarante ou cinquante
mille livres de rentes, n'avait point une robe à elle, et vous la voyez
avec une robe à moi.
--Oh! madame! murmurai-je.
--Laissez-moi dire tout cela, enfant. Il faut bien qu'ils le sachent,
puisque c'est à eux de réparer les torts de la fortune. Son père a été
fusillé comme émigré à Mayence, un Chazelay, une noblesse des croisades.
De quoi était-elle accusée? D'avoir crié: À bas le tyran! à bas
Robespierre! Tout cela, qui était un crime digne de mort il y a huit
jours, est aujourd'hui un acte de vertu digne de récompense. Eh bien!
Barras; eh bien! Tallien; eh bien! Fréron, il faut que vous fassiez
rendre ses biens à celle qui m'a rendue à vous. Ses terres et son
château sont situés dans le Berri, près de la petite ville d'Argenton.
Vous ferez faire un rapport sur tout cela, n'est-ce pas, Barras? afin
qu'elle sorte promptement de cette position de mon hôtesse que j'ai eu
toutes les peines du monde à lui faire accepter et dont elle rougit.
--Oh! non, madame, je ne rougis pas, m'écriai-je, et je ne demande pas
qu'on me rende toute cette grande fortune, mais seulement de quoi vivre
dans cette petite ville d'Argenton où j'ai été élevée et dans ma petite
maison, que j'achèterai, si elle est à vendre.
--Il faut, mademoiselle, dit Barras, il faut nous occuper de cela le
plus tôt possible; il va y avoir une foule de réclamations du genre de
la vôtre, pas si sacrées, je le sais, mais il ne faut pas nous laisser
prévenir. Vous avez quelque homme d'affaires, n'est-ce pas, à qui nous
pourrions nous adresser pour aller faire là-bas le relevé de vos
propriétés, pour savoir si elles sont toujours sous le séquestre ou si
elles ont été vendues?
--J'ai, monsieur, répondis-je, le brave homme qui m'a recueillie sur la
place de la Révolution au moment où le bourreau m'a repoussée. Il
m'avait vu jeter à Terezia la fleur que je tenais dans ma bouche; il
avait cru que je la connaissais, tandis que ce n'était point à une
femme, mais à la statue de la beauté, que je jetais cette fleur. Il
était commissaire de police; il m'a conduite aux Carmes sans m'y faire
écrouer, pensant qu'une prison était l'asile le plus sûr pour mol. C'est
lui qui, depuis ce temps, ne m'a pas quittée, qui m'a ramenée hier soir
de la Force à l'entresol de madame Condorcet; c'est lui qui m'a aidée à
aller trouver M. Tallien avec la mission que j'avais de Terezia pour
vous; c'est lui qui était enfin ce matin chez moi quand Terezia est
venue me chercher; et c'est à lui que j'ai pensé quand cette bonne amie
m'a dit qu'il me faudrait un homme intelligent pour aller à Argenton
relever la liste de mes biens.
--Et où est cet homme? demanda Barras.
--Il est ici, mon cher citoyen, répondit Terezia.
--Eh bien, dit Barras, si vous le permettez, nous allons le faire monter
et causer avec lui de cette affaire.
On appela Jean Munier, qui monta aussitôt.
Barras, Tallien et Fréron l'examinèrent tour à tour et trouvèrent en lui
un homme plein d'intelligence.
C'était tout à fait l'homme qu'il fallait pour une semblable commission.
--Maintenant, dit Barras, que pouvons-nous faire? nous n'avons aucune
position constituée, nous ne pouvons donner des ordres.
--Oui, mais vous pouvez donner un certificat de civisme à un homme
chargé par vous d'aller faire une enquête dans le département de la
Creuse. Vos trois noms sont aujourd'hui le meilleur passe-port que l'on
puisse emporter avec soi.
Barras regarda ses deux amis, qui lui firent chacun un signe d'adhésion.
Il prit alors sur le petit secrétaire de Terezia une feuille de papier
parfumée sur laquelle il écrivit:
«Nous, soussignés, recommandons aux bons patriotes, amis de l'ordre et
ennemis du sang, le nommé Jean Munier, qui nous a prêté aide et
assistance dans la dernière révolution qui vient de s'opérer, et qui a
conduit à la fin Robespierre à l'échafaud.
»Il s'agit tout simplement de faire des recherches sur la fortune
réelle de l'ex-marquis de Chazelay, et de savoir si cette fortune a été
séquestrée simplement ou si les biens mobiliers et immobiliers ont été
vendus.
»Nous prions les magistrats, en les assurant de notre reconnaissance, de
vouloir bien aider le citoyen Jean Munier dans ses recherches.
»Paris, ce 11 thermidor an II.»
Et ils signèrent tous trois.
N'était-il pas étonnant que ce fût Fréron, l'homme de Lyon; Tallien,
l'homme de Bordeaux; et Barras, l'homme de Toulon, qui fissent un appel
aux bons patriotes ennemis du sang versé.
Jean Munier partit dès le lendemain.
À trois heures, un cocher en livrée bourgeoise amena deux magnifiques
chevaux que l'on attela à une calèche. Fréron avait affaire, il nous
quitta; Terezia, Tallien, Barras et moi y montâmes seuls.
Il faisait un temps magnifique, les Champs-Élysées étaient pleins de
monde, les femmes tenaient à la main des bouquets de fleurs, les hommes
des branches de laurier, en souvenir de la victoire remportée quatre
jours auparavant.
Il eût été difficile de dire d'où sortait la quantité innombrable de
voitures que l'on rencontrait, quand huit jours auparavant on eût pu
croire qu'il n'y avait plus dans Paris que la charrette du bourreau.
Paris avait un aspect si différent de celui que je lui avais vu quelques
jours auparavant, que l'on ne pouvait s'empêcher de partager
l'enivrement général.
Au milieu de tous les équipages, le nôtre était assez élégant pour être
remarqué.
Bientôt il fut non-seulement remarqué, mais ceux qui l'occupaient furent
reconnus.
Alors les noms de Barras, de Tallien, de Terezia Cabarrus se répandirent
dans la foule qui gronda aussitôt.
Il y a quelque chose du tigre dans la foule; elle gronde d'amour comme
de colère.
Cinq minutes après, la voiture était enveloppée et ne pouvait plus
marcher qu'au pas.
Alors les cris de Vive Barras! Vive Tallien! Vive madame Cabarrus!
éclatèrent, et au milieu de tous ces cris une voix retentit, c'était une
voix de femme, qui cria:
«Vive Notre-Dame de thermidor!»
Le nom resta à la belle Terezia.
Nous fûmes reconduits jusqu'à la chaumière de l'allée des Veuves par ces
cris frénétiques, car il nous fut impossible de continuer notre
promenade.
Mais ce ne fut point tout; la foule stationna devant la porte et
continua ses cris jusqu'à ce que Barras, Tallien et madame Cabarrus se
fussent montrés à elle.
Cela dura jusqu'à ce qu'on eût demandé un peu de repos pour Terezia, qui
se trouvait, disait-on, un peu indisposée.
Quant à moi, j'étais ivre d'un sentiment singulier, qui tenait encore
plus de l'étonnement que de l'enthousiasme.
Barras ne me quitta pas un instant de toute la soirée, sans qu'il me fût
possible, lui parti, de me rappeler un seul mot de ce qu'il m'avait dit
ou de ce que je lui avais répondu.
XXVIII
Lorsque Barras fut parti, Terezia s'empara de moi.
La conversation tomba sur Barras. Comment l'avais-je trouvé? N'était-il
pas gai, spirituel, charmant?
C'est vrai, il était tout cela.
Terezia me conduisit à ma chambre; elle ne voulut pas me quitter qu'elle
n'eût fait ma toilette de nuit, comme elle avait fait ma toilette de
jour.
Aux lumières, ma chambre était encore plus coquette que dans la journée.
Tout servait de réflecteur aux bougies: les cristaux des chandeliers,
les potiches du Japon et de la Chine, les glaces de Venise et de Saxe
semées le long de la muraille.
Mon lit, tout en étoffe de soie gris-perle avec des boutons de rose,
faisait un si grand contraste avec la paille des Carmes et de la Force,
le lit de madame Condorcet, celui de ma petite chambre que j'avais
quitté faute de pouvoir la payer plus longtemps, que je le caressais de
la main et des yeux comme les enfants font d'un joujou.
Puis, au milieu de toutes ces richesses, cette créature si belle, si
élégante, si courageuse, que tout un peuple avait acclamée lorsqu'elle
s'était montrée à lui, et qui avait voulu dételer sa voiture; qui disait
vouloir faire de moi son amie, ne plus me quitter, vivre continuellement
avec moi, me faire rendre ma fortune, joindre son luxe au mien pour
mener une grande existence, tout cela, je l'avoue, était si opposé aux
mauvais jours que je venais de traverser, à mon dégoût de la vie, aux
tentatives que j'avais faites pour mourir, que lorsque je pensais à mon
passé, je croyais sortir d'un rêve fiévreux et insensé, ou plutôt être
entrée dans une nouvelle vie qui n'avait aucune raison d'être et qui
allait s'évanouir comme les décorations de jardins enchantés et de
palais splendides dans les contes de fées.
Je m'endormis sous les caresses de Terezia.
Des songes charmants les continuèrent.
En me réveillant, je vis des fleurs, des arbres, j'entendis chanter les
oiseaux: étais-je encore à Argenton?
Hélas! non; j'étais à Paris, allée des Veuves, aux Champs-Élysées.
Une jeune femme de chambre, vraie soubrette d'opéra-comique, entra chez
moi, riante, coquette, marchant sur la pointe du pied, pour me demander
mes ordres.
On déjeunerait à onze heures, mais d'ici là que prendrais-je, café ou
chocolat?
Je demandai du chocolat.
Combien cette vie de prison, si douloureuse pour moi, avait dû peser sur
ces femmes habituées à ce luxe quotidien! et je compris que Terezia me
fût reconnaissante de l'avoir aidée à reconquérir tout cela.
Nous étions encore à table après le déjeuner, lorsque Barras, sous
prétexte de parler des affaires publiques avec Tallien, se fit annoncer.
Il nous fit ses compliments ordinaires, et prétendit que j'étais plus
belle en négligé du matin qu'en toilette du soir.
--Ah! mon ami, je n'étais point habituée à ce langage, jamais vous ne
m'aviez parlé ainsi, vous; jamais vous n'aviez loué ni ma beauté ni mon
esprit; il vous suffisait de me dire:
--Je suis content de toi, Éva.
Puis de temps en temps vous me preniez la main, vous me regardiez et
vous me disiez:
--Je vous aime.
Oh! si je vous voyais, même en rêve, me regarder ainsi; si je vous
sentais me serrer la main ainsi; si je vous entendais me dire ainsi: «Je
vous aime;» tout ce mirage qui m'enveloppe s'évanouirait, et je serais
sauvée.
En sortant de chez Tallien, Barras entra.
--Je me suis déjà occupé de vous, me dit-il, et je crois vous avoir
trouvé, dans un des quartiers élégants de Paris, une petite maison telle
qu'elle vous conviendra sous tous les rapports.
--Mais, citoyen Barras, lui dis-je, il me semble que vous allez bien
vite.
--Quelque chose qu'il arrive, reprit Barras, vous restez toujours à
Paris, et il faudra bien que vous y logiez.
--D'abord, répondis-je, je ne sais si je resterai à Paris, et, dans tous
les cas, pour que j'y achète une maison et pour que j'y demeure, il me
faut une fortune indépendante; je n'en ai pas encore.
--Oui, mais vous aurez bientôt la vôtre, dit Barras. Je viens de voir
Sieyès et de le consulter; c'est, comme vous le savez, un jurisconsulte
habile; il m'a dit que rien ne s'opposerait à la restitution de vos
biens, et je vais tout tenir prêt pour que, une fois vos biens rendus,
vous n'ayez pas de temps à attendre. Non pas que Terezia ne tienne pas à
vous garder chez elle le plus longtemps possible, mais je comprends
votre gêne dans une maison qui n'est pas la vôtre.
Barras avait cinquante raisons pour une de venir trois ou quatre fois
par jour chez Tallien; et quand il n'en avait pas, il en inventait.
Les journées passaient rapidement, et je me liais de plus en plus avec
Terezia, abandonnée par madame de Beauharnais que les premiers jours de
son veuvage laissaient toute à sa douleur.
Son mariage avec le vicomte n'avait point été heureux, mais elle le
perdait si douloureusement, au moment où il allait être sauvé comme les
autres par la mort de Robespierre, que, ne connaissant pas les décrets
de la Providence sur elle, et qu'il fallait pour qu'ils s'accomplissent
que son mari la laissât veuve, elle éprouvait dans son amour pour ses
enfants plutôt que dans son amour pour lui un grand regret du présent,
un grand doute de l'avenir.
Quinze jours se passèrent ainsi sans qu'un seul jour Barras manquât de
se faire voir deux ou trois fois.
Comme on l'avait présumé, les thermidoriens étaient prêts d'hériter de
la puissance qu'ils avaient abattue. Il était évident que, au premier
changement qui se ferait dans la forme du gouvernement, ils arriveraient
au pouvoir.
Tallien et Barras restaient en ce cas chefs de parti.
Au bout de huit jours, j'avais des nouvelles de Jean Munier. Il écrivait
que les biens avaient été mis sous séquestre, mais non vendus. Il
relevait maintenant leur valeur et promettait d'arriver aussitôt que ce
relevé serait fait par l'arpenteur et le notaire.
En effet, le quinzième jour, il arriva.
Les biens, qui étaient en maisons, en châteaux, en plaines et en forêts,
pourraient monter à la valeur d'un million et demi, dans ce temps de
dépréciation. Dans tout autre, ils eussent valu deux millions,
c'est-à-dire une soixantaine de mille livres de rente.
C'était là d'excellentes nouvelles, et j'avoue que j'en bondis de joie.
Du degré d'espérance où j'étais arrivée, s'il m'avait fallu redescendre
au niveau de cette douleur, de cet oubli de tout, de cet abandon de
soi-même qui m'avaient fait chercher la mort, je ne sais si j'aurais eu
le même courage.
Avec vous, mon bien-aimé Jacques, je me sentais la force de tout
supporter, mais sans vous, mais en votre absence, mon pauvre coeur
perdait toute sa force. Oh! Jacques, Jacques, vous avez plus soigné chez
moi le corps que l'âme; vous avez eu le temps de faire ce corps d'une
beauté qui, dit-on, éblouit les yeux; mais l'âme! l'âme! vous l'avez
laissée faible, et n'avez pas eu le temps d'y insuffler votre puissante
haleine.
Barras, mes pièces de propriété à la main, le procès-verbal de la mort
de mon père reçu de Mayence, commença les démarches nécessaires. Loin
d'être antipathique au mouvement qui venait de s'opérer, j'avais tout
perdu et j'avais failli perdre la vie sous le gouvernement des jacobins.
La faveur, comme c'est l'habitude, commençait à revenir aux victimes de
la révolution, et ceux-là même qui avaient été les plus furieux entre
les démagogues commençaient, comme Fréron, à se laisser entraîner aux
excès les plus opposés.
Quant à moi, je sortais tous les jours avec Terezia et Tallien. En vertu
de la loi du divorce, elle avait pu se remarier, son premier mari vivant
encore, et, chose étrange qui caractérise parfaitement l'Espagnole,
elle avait voulu se remarier devant un prêtre, et un prêtre non
assermenté.
Barras n'avait fait qu'augmenter d'attentions pour moi. Il était facile
de voir qu'il obéissait à une irrésistible passion. De mon côté, soit
dans l'espérance des services que j'attendais de lui, soit que je
cédasse peu à peu et malgré moi, à ce charme qui l'entourait, soit
enfin, mon ami, que l'absence opérât son effet habituel sur une âme
vulgaire, moi j'avais pris une telle coutume de le voir que, s'il venait
une fois de moins que d'habitude, j'étais inquiète le soir et
l'attendais avec impatience.
Deux mois s'écoulèrent. Un jour Barras vint me chercher dans un joli
coupé attelé de deux chevaux. Il avait quelque chose à me faire voir,
disait-il.
Au point d'amitié où j'en étais vis-à-vis de lui, je ne voyais aucune
difficulté à sortir en tête à tête.
Il me conduisit dans une petite maison de la rue de la Victoire, située
entre cour et jardin. Un valet de chambre attendait sur le perron.
Il me fit visiter la maison, du rez-de-chaussée au second étage. Il
était impossible de voir un plus charmant bijou, tout était d'une
élégance parfaite auquel le luxe avait part sans qu'il fût possible de
le reconnaître, tant il était déguisé sous le bon goût qui marche si
rarement avec lui. Il y avait dans le salon deux charmants tableaux de
Greuze. Dans une chambre à coucher, un Christ apparaissant à la
Madeleine, de Prud'hon. La chambre à coucher avait l'air d'un boudoir
taillé pour un colibri dans un bouton de rose.
Il ouvrit un secrétaire placé entre les deux fenêtres et me montra
l'acte qui levait le séquestre de mes biens placé sur les titres de
propriété, puis enfin, comme je voulais remonter en voiture pour partir
avec lui.
--Restez, madame, dit-il, cette maison est à vous: elle est à moitié
payée par les quatre années de revenus que votre père ni vous n'avez
point touchés. Vous êtes riche d'un million et demi, et toutes vos
dettes montent à quarante mille francs qui vous restent à payer sur
cette maison; seulement je fais une réserve: Tallien, sa femme et moi
venons aujourd'hui pendre la crémaillère avec vous. La voiture et les
domestiques sont à vous, il va sans dire que, si nous sommes mécontents
du cuisinier, après le dîner nous le changerons.
Et, avec la légèreté et l'élégance que savaient mettre en toutes choses
ces hommes-là, Barras prit ma main, la baisa et sortit.
Sa voiture l'attendait à la porte.
La mienne restait attelée dans la cour.
Une jeune et jolie femme de chambre vint demander mes ordres, et
m'ouvrit deux ou trois armoires pleines de robes les plus élégantes, qui
avaient été commandées par Terezia et dont la mesure avait été prise sur
elle.
Je restai confondue.
Mon premier mouvement fut de rouvrir l'armoire où étaient mes papiers
d'affaires. Je trouvai le contrat de la maison passé en mon nom par Jean
Munier, mon procurateur général. Elle avait été payée, dans ces jours de
dépréciation mobilière, soixante-dix mille francs. Ce n'était pas la
moitié de ce qu'elle valait.
Elle avait été payée sur les fonds arriérés restés entre les mains des
fermiers, qui n'avaient su à qui rendre leurs comptes depuis quatre ans.
À la suite du contrat d'acquisition étaient les mémoires acquittés du
tapissier qui avait fourni l'ameublement complet, lesquels montaient à
quarante mille francs; puis venaient les notes isolées des peintres, des
marchands d'objets de fantaisie, de ces mille riens ravissants qui
parent les cheminées et les consoles; tout cela était parfaitement payé
par moi, comme me l'avait dit Barras, avec l'argent de mes revenus, et
la seule chose qu'il se fût permis de m'offrir était une montre enfermée
dans un bracelet, marquant l'heure à laquelle j'étais entrée dans la
maison.
Ce retour à ma fierté native satisfait, je n'eus plus d'hésitation à
accepter une chose que j'avais payée de l'argent de ma famille et de
l'héritage de mon père; je trouvai de plus une réserve de mille louis
enfermés dans un petit coffret sur lequel étaient écrits ces mots:
«Reste des revenus de mademoiselle Éva de Chazelay pendant les années
1791, 1792, 1793 et 1794.»
Quant aux robes, les factures acquittées se trouvaient à part. Elles me
furent remises par la femme de chambre, qui me renouvela la question:
--Madame a-t-elle des ordres à donner?
--Oui, lui dis-je, habillez-moi et dites au cocher de ne pas dételer.
Elle m'habilla, car j'avais pensé que, ayant quitté Terezia sans rien
lui dire, la politesse la moins exigeante voulait que j'allasse lui
renouveler l'invitation que lui avait sans doute faite Barras, de venir
avec son mari pendre, comme il disait, la crémaillère chez moi.
Lorsque je fus habillée, je remontai en voiture et donnai l'ordre au
cocher de retourner allée des Veuves à la Chaumière, à la porte même où
il m'avait prise.
Un concierge, qui n'avait pas la prétention d'être un suisse, mais qui
n'avait qu'à changer d'habit pour le devenir les jours de cérémonie,
ouvrit les deux battants de la porte et les chevaux s'élancèrent.
Dix minutes après j'étais dans les bras de Terezia.
--Eh bien! ma chère, me dit-elle, es-tu contente?
--Émerveillée, lui dis-je, mais surtout de la manière délicate dont tout
cela a été fait.
--Oh! cela, dit Terezia, je puis t'en répondre. Dans toutes choses j'ai
été consultée, et dans toutes choses j'ai donné mon avis.
--Mais tu connais la maison? lui demandai-je.
--Ingrate! dit-elle, n'as-tu pas reconnu dans les moindres détails la
main d'une femme et d'une amie, d'une amie un peu égoïste, car tu as vu
que ton coupé ne contient que deux places. Je ne veux pas, quand nous
irons au bois ensemble, qu'une troisième personne soit entre nous et
nous empêche de nous faire nos plus intimes confidences.
--Eh bien, veux-tu que nous commencions? ma voiture est en bas, tu es
habillée et moi aussi, allons faire un tour au bois.
Nous montâmes en voiture toutes deux et nous partîmes.