refermée, le cocher eût-il pris au galop le chemin de la Force, que
j'entamai le chapitre des faits et gestes de messire Jean Munier.--Un
mot que je dirais tout bas à Terezia, lui ferait ajouter ses
recommandations aux miennes.
Les chevaux ne cessaient d'aller au galop, et cependant Tallien, passant
sa tête à la portière, criait à chaque instant:
--Plus vite! plus vite!
Nous arrivâmes à la Force. Il y avait à la porte les restes d'un
rassemblement qui s'y était tenu toute la journée; c'étaient des parents
et des amis dont les amis et les parents étaient enfermés dans la
prison. On avait craint que, comme la veille, les charrettes ne
continuassent de fonctionner, et chacun était venu avec une arme
quelconque pour s'opposer en ce cas au départ des prisonniers. L'heure
passée, le rassemblement avait continué d'avoir lieu la nuit sans que
l'on sût pourquoi et par la seule raison qu'il avait eu lieu le jour.
On regarda curieusement les personnes qui descendaient du fiacre, et
j'entendis tout bas murmurer le nom de Tallien par une personne qui
avait reconnu l'ex-proconsul de Bordeaux.
Mais comme Tallien avait frappé en maître à la porte de la Force, la
porte s'était ouverte rapidement, et rapidement s'était refermée.
Le commissaire nous servait de guide. J'eusse pu en faire autant, car je
commençais à être familière avec la prison, et le père Ferney m'appelait
en riant sa _petite pensionnaire_.
Tallien laissa au guichet le commissaire avec les papiers nécessaires à
l'élargissement des prisonniers, et s'élança par les escaliers, ne
voulant pas être retardé par ces formalités.
Le père Ferney nous donna un guichetier; mais, comme je connaissais le
chemin aussi bien que lui et que j'étais plus légère, j'étais avant lui
à la porte.
--C'est nous! criai-je en frappant trois coups.
Deux cris me répondirent, et des pas légers s'élancèrent vers la porte
accourant au devant de moi.
--Et Tallien? dit la voix de Terezia.
--Il est là, répondis-je.
--Et mes enfants? demanda la voix de Joséphine.
--Eux aussi, ils y sont!
Une double exclamation monta au ciel.
Je démasquai la porte.
La clef grinça dans la serrure, la porte roula sur ses gonds, le flot se
précipita dans la chambre, l'amant vers l'amante, les enfants vers la
mère.
Je n'étais ni amante ni mère. J'allai m'asseoir sur le lit, je m'aperçus
que seule j'étais seule! et je pleurai.
--Où étais-tu? mon Jacques bien-aimé!
Pendant quelques secondes on n'entendit que des baisers, des cris de
joie, des mots entrecoupés: Ma mère! Mes enfants! Ma Terezia! Mon
Tallien!
Puis, égoïstes à force d'amour, ne voyant plus qu'eux au monde, les
prisonniers sortirent en deux groupes, sans s'inquiéter de celle qui
restait derrière eux.
La chambre demeura vide. Oh! elle avait vu sans doute de grandes
tristesses cette chambre, elle avait entendu sans doute de bien
douloureux sanglots; elle avait vu des enfants s'arracher aux bras de
leur mère, des femmes à ceux de leur époux, des pères à ceux de leurs
filles. Eh bien! elle n'avait rien entendu de pareil, j'en suis sûre, au
soupir que je poussai en me renversant sur ce lit.
Je fermai les yeux; j'aurais voulu me croire morte. Sous cette terre
insensible j'avais plus de parents et plus d'amis que dans ce monde
d'oublieux et d'ingrats.
C'était la seconde fois que je regrettais que la guillotine n'eût pas
voulu de moi.
Je tombai dans un état de torpeur impossible à décrire.
Une voix connue me tira de mon abattement.
Elle disait:
--Eh bien! vous ne venez donc pas, vous?
Je rouvris les yeux; c'était mon commissaire qui venait me chercher.
Il ne m'avait pas oubliée, lui!
Il avait encore besoin de moi.
XXVI
Je le suivis la mort dans l'âme!
À la porte nous cherchâmes vainement une voiture, celle qui nous avait
amenés avait disparu. Tallien, qui, je l'ai dit, avait été reconnu en
entrant, avait trouvé en sortant une foule immense. On savait la part
qu'il avait eue à la chute de Robespierre; on lui avait préparé une
ovation. La voiture qui contenait les cinq prisonniers et leur
libérateur fut escortée aux flambeaux; elle traversa Paris au cri de:
Mort au dictateur! vive Tallien! vive la république! Ce fut le
commencement de ses triomphes!
Rien ne laisse après soi plus d'obscurité que la lumière; rien ne laisse
plus de silence que le bruit.
Nous avions l'air, Jean Munier et moi, de deux ombres errant dans une
ville morte.
De temps en temps nous entendions au loin devant nous les hourras
poussés par la foule.
Comme elle devait être heureuse cette amante qui revenait à la vie au
milieu des cris du triomphe de son amant! Qu'elle devait être heureuse
cette mère qui ressuscitait dans les bras de ses enfants, qu'elle avait
cru ne revoir jamais.
Nous traversâmes Paris dans la moitié de sa longueur, de la Force à
l'Ascension. Là je pris congé de mon compagnon, et je remontai chez moi,
seule et désespérée.
Je me jetai tout habillée sur mon lit. Je ne m'y couchais point pour
dormir, mais pour pleurer.
Le sommeil ou plutôt l'évanouissement de mes facultés vint au milieu des
larmes et sans que je m'en aperçusse. Je continuais de pleurer en
dormant.
Le lendemain, il me sembla entendre quelque bruit dans ma chambre, et,
au milieu d'un rayon de soleil, je vis, me regardant, une créature si
belle, que je la pris pour un ange du ciel.
C'était Terezia.
Elle s'était souvenue de moi; elle accourait me chercher, m'enlever de
bonne volonté ou de force, me dire que je ne la quitterais plus.
Je crois que d'abord je me détournai de ses baisers; je secouai la tête.
--Seule je suis, lui dis-je, seule je dois rester.
Mais alors cette créature toute de flamme se jeta sur moi, me pressa
contre son coeur, rit, pleura, pria, ordonna, mit au service de son coeur
toutes les ressources de son esprit, et finit enfin par me soulever de
mon lit et me porter devant ma glace.
--Regarde-toi, mais regarde-toi donc, me dit-elle; est-ce que l'on est
seule, est-ce que l'on a le droit de rester seule quand on est belle
comme toi? Oh! comme les larmes te vont bien, comme tes yeux sont beaux
dans ce cercle de bistre! Moi aussi j'ai eu des yeux comme cela, moi
aussi j'ai été seule et bien seule! Regarde-moi, est-ce qu'il y a trace
de douleur sur mon visage? Non, une nuit de bonheur a tout effacé, et
toi aussi tu auras une nuit de bonheur qui effacera tout.
--Ah! moi, m'écriai-je, tu le sais bien, Terezia, celui-là seul qui
pouvait me donner le bonheur est mort. À quoi bon attendre un voyageur
qui ne peut revenir? Mieux vaut l'aller rejoindre où il est, dans la
tombe.
--Oh! les vilains mots! dit Terezia, est-ce que de pareils mots peuvent
sortir d'une bouche jeune et fraîche comme la tienne. La tombe, dans
soixante ans nous y penserons. Ah! vivons, ma belle Éva, tu vas voir
dans quel paradis nous allons vivre. D'abord, tu vas quitter cette
chambre, où tu ne peux respirer.
--Cette chambre n'est pas à moi, dis-je.
--À qui est-elle donc?
--À madame de Condorcet.
--Mais toi, où vivais-tu avant d'être ici?
--Je te l'ai dit: à bout de toutes ressources, j'avais pour mourir
moi-même crié: Mort à Robespierre!
--Eh bien! raison de plus, tu vas venir avec moi. Ta chambre ou plutôt
ton appartement est préparé à la chaumière. Tu m'as dit que tu étais
riche avant la révolution?
--Très-riche, je le crois du moins, ne m'étant jamais occupée d'argent.
--Eh bien! nous te ferons rendre tes rentes, tes terres, tes maisons; tu
redeviendras riche, nous allons rentrer dans une période de la société
où les femmes seront reines; toi, belle comme tu es, tu seras
impératrice; d'abord tu vas me laisser t'habiller, te parer, t'embellir
ce matin; nous déjeunons chez moi avec Barras, Fréron et Chénier, quel
malheur que son frère André ait été guillotiné il y a quatre jours,
quels beaux vers il t'aurait faits. Il t'aurait appelée Néère, il
t'aurait comparée à Galatée, il t'aurait dit:
Néère, ne va te confier aux flots,
De peur d'être déesse et que les matelots
N'invoquent au milieu de la tourmente amère
La blanche Galatée et la blanche Néère.
Et au milieu de ce flot de paroles, de promesses, de louanges, elle
m'embrassait, me caressait, me serrait sur son coeur; elle voulait me
faire croire que je n'étais pas seule et que la reconnaissance ferait
pour moi d'elle une soeur.
Hélas! puisque je vivais encore, je ne demandais pas mieux que de me
laisser persuader et de prendre la vie en patience.
Je souris.
Terezia surprit ce sourire; elle avait vaincu.
--Voyons, dit-elle, qu'allons-nous mettre qui puisse t'embellir encore?
Je veut que tu éblouisses mes convives.
--Mais que voulez-vous que je mette. Je n'ai rien à moi. Tout ce qui est
ici est à madame de Condorcet, et, en vérité, je ne puis sortir avec la
robe que j'ai sur moi, souillée et fripée comme elle est.
--Et les robes d'une femme philosophe de quarante ans ne peuvent point
t'aller. Non, il te faut les robes d'une folle comme moi. M. Munier?
dit-elle.
Je me retournai.
Mon brave commissaire était debout sur le seuil de ma porte.
--M. Munier, dit-elle, descendez, prenez ma voiture; allez à ma petite
maison qui fait le coin de l'allée des Veuves et du Cours-la-Reine, et
dites à ma vieille Marceline de vous donner une de mes robes du matin,
qu'elle choisira parmi les plus élégantes.
--Vous êtes folle, Terezia, lui dis-je; pourquoi me donner les
apparences d'une fortune que je n'ai pas. Faites de moi votre humble
dame de compagnie, mais n'en faites pas une rivale en richesse et en
beauté.
--Faites ce que je vous dis, Munier.
Le commissaire avait déjà disparu pour obéir à la belle dictatrice.
--Oh! mais, dit Terezia, allons-nous les faire enrager, toutes ces
femmes, car nous sommes plus jeunes et plus belles qu'elles!
--Joséphine est bien jolie, et vous êtes injuste pour elle, Terezia!
--Oui, mais elle a vingt-neuf ans, et elle est créole. Tu en as seize,
toi; et moi, moi... J'en ai à peine dix-huit. Tu verras madame Récamier,
elle est très-belle certainement, mais, pauvre femme, dit-elle avec un
rire singulier, à quoi cela lui servira-t-il d'être belle; tu verras
madame Krüdner, elle est belle aussi, peut-être à la rigueur même plus
belle que madame Récamier, mais une beauté allemande. Oh! et puis, c'est
une prophétesse qui prêche une religion nouvelle, le néo-christianisme
ou quelque chose comme cela. Je ne suis pas forte sur les questions
religieuses. Toi qui sais tout, tu verras bientôt à travers tout cela.
Tu verras madame de Staël; elle n'est point belle, mais c'est l'arbre de
la science.
Je mis mes mains sur mes yeux et cessai d'écouter ce qu'elle disait. Oh!
mon bel arbre de la science! le roi de mon paradis d'Argenton, des
racines duquel coulait le ruisseau qui avivait tous les jardins, où
buvaient la tige de mes iris et les racines de mes roses.
Oh! depuis longtemps je n'écoutais plus ce qu'elle disait, lorsque le
bruit de la voiture traversa ma rêverie et que le citoyen Munier rentra
avec les robes de Terezia.
--Attendez-nous en bas, Munier, dit Terezia; vous viendrez avec nous, et
je vous présenterai au citoyen Barras, qui sera probablement quelque
chose dans le gouvernement qui succédera à celui-ci, et qui, aidé de
Tallien, pourra faire pour vous ce que vous désirez.
Elle salua de la tête, et Munier, déjà dressé à obéir, s'inclina jusqu'à
terre et disparut.
Terezia fut quelque temps à choisir dans ses deux robes celle qui me
conviendrait le mieux; les femmes vraiment belles ne craignent pas les
belles femmes et sont d'avis au contraire que la beauté fait valoir la
beauté.
Je suis forcée de dire que, lorsque je sortis des mains de Terezia,
j'étais aussi belle que je pouvais être.
Nous montâmes en voiture, nous traversâmes la place de la Révolution.
Robespierre n'y était plus, mais la guillotine y était toujours.
Je cachai ma tête dans la poitrine de Terezia.
--Qu'as-tu? me demanda-t-elle.
--Ah! si vous aviez vu, lui dis-je, ce que j'ai vu hier.
--Ah! c'est vrai, tu les as vu guillotiner!
--Et je les verrai toujours. Pourquoi cette affreuse machine est-elle
encore là?
--C'est nous autres femmes que cela regarde; ce matin à déjeuner, nous
allons commencer à la démolir, ce sont nos mains à nous qui renversent
les choses auxquelles les hommes n'osent toucher.
Nous arrivâmes à une petite maison cachée dans un massif de lilas
au-dessus duquel se balançaient quelques peupliers.
On l'appelait la Chaumière; elle était en effet couverte de chaume, mais
peinte à l'huile, ornée de bois grume, et tout enguirlandée de roses,
comme une chaumière à l'Opéra-Comique.
C'était la demeure de Terezia.
Il était un peu plus de dix heures du matin quand nous arrivâmes; le
déjeuner était pour onze heures.
Pour une maison abandonnée par sa maîtresse depuis six semaines, elle
était parfaitement tenue par la vieille Marceline. Seulement le
cuisinier et le cocher avaient été congédiés. Les voitures étaient sous
la remise, prêtes à être attelées; les chevaux à l'écurie, prêts à être
mis aux voitures; la cuisine éteinte, prête à être rallumée.
Le déjeuner devait être apporté tout servi de chez un des traiteurs en
renom.
Terezia me conduisit d'abord à _mon appartement_: il se composait d'un
petit boudoir, d'une chambre et d'un cabinet de toilette.
Tout cela ravissant de goût et d'élégance.
Je voulus refuser, je demandai à quel titre j'irais, en m'installant
chez elle, me mêler à son existence et prendre une partie de sa maison.
Elle me répondit tout simplement:
--Ma chère Éva, tu m'as sauvé la vie; si je ne t'avais pas rencontrée
sur ma route, c'était moi que l'on guillotinait hier, selon toute
probabilité, à la place de Robespierre. Je suis ton obligée, j'ai donc
droit absolu sur toi. Puis, j'ose te répondre que ce ne sera pas long,
que dans quinze jours toute ta fortune te sera rendue, et que ce sera
toi qui pourras m'offrir un appartement chez toi.
Alors elle me conduisit dans sa chambre; tandis qu'elle mettait la
dernière main à sa toilette, Tallien entra doucement sur la pointe du
pied. Tournée vers la porte, je le vis entrer.
Elle le vit, elle, dans la glace de la psyché où elle se regardait.
Elle se retourna vivement et lui ouvrit les bras.
--Lui aussi m'a sauvé la vie, dit-elle, mais après toi, Éva.
--Je veux bien accepter la place secondaire que tu me donnes, chère
Terezia, enchanté que je serai toujours de céder le pas à une jolie
femme, répliqua Tallien, mais elle vous dira que, lorsqu'elle est entrée
chez moi venant de votre part, la mort de Robespierre était jurée.
--Oui, mais avouez que mon poignard et l'avis que je vous ai donné ont
été pour quelque chose dans la résolution que vous avez prise?
--Pour tout, Terezia, pour tout! L'idée que si je tardais d'un jour,
d'une heure, d'un moment, vous pouviez être la victime de ce monstre,
m'a décidé non pas à renverser Robespierre, mais à hâter sa chute. C'est
à toi que la France doit de respirer trois ou quatre jours plus tôt.
--Nous l'aimerons bien, n'est-ce pas? dit en me montrant Terezia à
Tallien. Puis, le plus tôt possible, il faut lui faire rendre ses biens.
C'est une Chazelay. La maison était noble et riche. Noble, ils n'ont pas
pu lui ôter cela. Mais ils pouvaient la ruiner, et ils l'ont fait.
--Eh bien! rien de plus facile; elle n'est pas émigrée, elle a été
victime de la terreur, puisqu'elle a failli mourir sur l'échafaud. J'en
parlerai à Barras et nous arrangerons cela ensemble. Seulement,
ajouta-t-il en riant, comme c'est une chose juste, ce sera un peu plus
long et plus difficile que si c'était une chose arbitraire.
La vieille Marceline annonça que le citoyen Barras venait d'arriver.
--Va le recevoir, dit Terezia, nous descendons.
Tallien descendit après avoir échangé avec elle un coup d'oeil
d'intelligence dans lequel il était incontestablement question de moi.
Quelques minutes après lui, nous descendîmes à notre tour.
Le salon était plein de fleurs, et l'on y arrivait par des corridors
fleuris comme le reste de la maison. Tallien avait en quelques heures
changé le voile de tristesse jeté sur la maison pendant l'absence de
Terezia en une robe de fête.
On sentait que la joie et l'amour venaient d'en ouvrir les fenêtres au
splendide soleil de juillet.
Comme je l'ai dit, Barras était au salon et nous attendait.
Il était vraiment beau, plutôt élégant que beau, avec son costume de
général de la révolution, à grands revers bleus brodés d'or, avec son
gilet de piqué blanc, sa ceinture tricolore, son pantalon collant et ses
bottes à retroussis. En apercevant Terezia, il lui tendit les bras.
Terezia lui sauta au cou comme à un ami intime, et s'effaça pour me
faire place.
Barras demanda la permission de baiser la belle main qui savait si bien
tirer les verrous des prisons. Tallien lui avait en deux mots raconté
tout ce que j'avais fait.
Il me parla de la reconnaissance de son ami, qu'il avait pris à tâche
d'acquitter envers moi, et le remercia d'avoir bien voulu le charger de
ce rôle. Puis il me dit de lui faire une note de ce qu'était ma fortune
avant la révolution.
--Hélas! citoyen, lui dis-je, vous me demandez là tout simplement une
chose impossible. Je n'ai point été élevée chez mes parents; je sais
seulement que mon père était riche. Mais il me serait impossible de
donner sur cette fortune aucun détail.
--Il n'est pas nécessaire que l'on tienne ces détails de vous,
citoyenne; mieux vaut même qu'ils nous arrivent envoyés par une main
tierce; vous avez bien un homme de confiance que vous puissiez envoyer à
Argenton et qui puisse s'entendre avec le notaire de votre famille.
J'allais répondre non, lorsque je pensai à mon brave commissaire, Jean
Munier. C'était de tout point l'homme intelligent qu'il me fallait, et
ce serait en même temps le moyen de lui offrir le payement des services
rendus.
--Je chercherai, citoyen, répondis-je avec une révérence de remerciement,
et j'aurai l'honneur de vous envoyer l'homme, afin qu'il puisse, grâce à
un sauf-conduit de vous, accomplir tranquillement sa mission, dans
laquelle il pourrait être troublé s'il n'y était soutenu par vous.
Barras, en homme du monde, comprit que ma révérence signifiait que la
conversation avait duré assez longtemps. Il me salua et alla au devant
de Joséphine et de ses enfants, qui venaient d'arriver.
Hélas! ils étaient vêtus tous trois de noir.
Madame de Beauharnais avait appris en sortant de sa prison seulement, et
le lendemain même de sa sortie que, huit jours auparavant, son mari
avait été exécuté; elle venait faire à Terezia sa visite de veuvage,
mais se dégager de l'invitation qui lui avait été faite la veille.
Barras et Tallien savaient la nouvelle, mais n'avaient pas jugé à propos
de la lui apprendre.
Elle reçut les compliments de condoléances de Barras et de Terezia, puis
elle vint à moi.
--Oh! ma chère Éva, dit-elle, que de pardons pour l'abandon où nous vous
avons laissée hier. Je croyais vous voir toujours avec nous, tant vous
m'aviez jeté du bonheur plein les yeux. Le bonheur aveugle. Quand je me
suis aperçue que vous n'étiez plus avec nous, nous étions trop loin. Et
puis, chère Éva, que pouvais-je vous offrir, moi, l'hospitalité de
l'auberge? Nous avons été coucher, mes enfants et moi, rue de la Loi, à
l'hôtel de l'Égalité.
--Ainsi, lui dis-je, vous voilà dans la même situation que moi. J'ai
perdu mon père, fusillé comme émigré, vous avez perdu votre mari,
décapité comme aristocrate.
--Complétement. Les biens de M. le vicomte de Beauharnais sont sous le
séquestre; toute ma fortune personnelle est aux Antilles; je vais vivre
d'emprunts jusqu'à ce que le citoyen Barras arrive à me faire rendre les
propriétés de mon mari. Croyez-vous que s'il n'y eût pas eu nécessité
absolue, j'aurais mis mes chers enfants, l'un chez un menuisier,
l'autre chez une lingère. Oh non! mais les voilà, ils ne me quitteront
plus.
Joséphine fit signe à Hortense et à Eugène, qui accoururent à elle et se
groupèrent de manière à faire d'elle la Cornélie antique.
Ils restèrent ainsi un instant embrassant et embrassés au milieu des
larmes; puis, s'excusant encore une fois sur la tristesse que mettait
parmi nous leur présence, ils se retirèrent, croisant Fréron, qui, lui
aussi, connaissait la mort du général et s'inclina devant cette triple
douleur.
XXVII
On devine ce que dut être comme élégance un déjeuner servi par
Beauvillers à trois sybarites comme Barras, Tallien et Fréron.
Dans ces sortes de réunions, où les femmes ne comptent pas, tout est
fait pour elles cependant, jusqu'à l'esprit qui pétille de tous côtés.
L'esprit est au moral ce que le parfum des fleurs est au physique.
Quoique je n'aie aucune idée de ce que c'est que la gourmandise, je
compris dès les premiers mots la différence de saveur qu'il y a entre un
déjeuner vulgaire et un déjeuner entre trois femmes jeunes et belles et
trois hommes qui passaient alors comme les plus spirituels de Paris.
On disait le beau Barras, le beau Tallien, l'élégant Fréron.
Fréron, on se le rappelle, allait donner son nom à toute une jeunesse
qui allait s'appeler la jeunesse dorée de Fréron.
J'entrais dans un côté de la vie que j'ignorais complètement, dans la
vie sensuelle.
Le déjeuner était servi avec toute la finesse qui devait succéder à la
brutale époque dont nous sortions. Les vins étaient versés dans des
verres de mousseline qui laissaient presque les lèvres se toucher en
buvant. Le café était versé dans des tasses du Japon frêles comme des
coquilles d'oeufs, et ornées de figures et de plantes des couleurs les
plus capricieuses et les plus brillantes.
Il y a dans les excès du luxe une espèce d'ivresse. Je n'eusse bu que de
l'eau dans ces verres et dans ces tasses, au milieu de cet air parfumé,
que je n'en eusse pas moins eu l'esprit un peu troublé.
J'étais placée entre Barras et Tallien.
Tallien fut tout à Terezia; mais Barras n'eut à s'occuper que de moi.
Comme il y avait entre les deux femmes un complot pour me rendre Barras
favorable, c'était à qui me ferait valoir aux yeux du futur dictateur.
Les parfums ont une immense influence sur moi. Lorsqu'on se leva après
le déjeuner, j'étais pâle, et malgré ma pâleur mes yeux étincelaient.
Je passai devant une glace; je me regardai et m'arrêtai étonnée de
l'étrange expression de mon visage. Ma narine se dilatait pour sentir,
mes yeux s'ouvraient pour voir, comme si ces parfums étaient une chose
saisissable. J'étendis les bras et les rapprochai de moi comme pour
presser sur mon coeur l'arôme de toutes ces plantes, de tous ces vins, de
toutes ces liqueurs, de tous ces mets auxquels j'avais à peine touché.
J'allai sans y songer m'asseoir devant un piano. Terezia en souleva le
couvercle et je me trouvai le doigt sur les touches; alors je ne sais
pas comment il se fit que je me reportai à ce jour où, excitée par
l'orage, je répétai de moi-même les premières mélodies que tu m'avais
fait entendre; mes doigts coururent sur l'ivoire, je ne dirai pas avec
une science, mais je dirais tout à la fois avec une vigueur, une
légèreté et une morbidezza qui m'étonnèrent moi-même. Je me sentais
frissonner et frémir à ces mélodies inconnues qui s'éveillaient sous mes
doigts; ce n'étaient plus des notes, c'étaient des pleurs, des soupirs,
des sanglots, des retours à la joie, à la vie, au bonheur, un hymne de
reconnaissance à Dieu; je ne vivais plus de ma vie ordinaire, mais d'une
vie convulsive et fiévreuse où se résumait comme sensation tout ce que
j'avais éprouvé, ressenti, souffert depuis un mois. J'improvisai en
quelque sorte avec les doigts le récit terrible des événements qui
venaient de s'écouler.
J'étais à moi seule le choeur et les personnages d'une tragédie antique.
Enfin je fermai les yeux, je jetai un cri et m'évanouis entre les bras
de Terezia.
Je revins à moi par un éclat de rire nerveux; on avait fait sortir les
hommes pour me donner les soins que nécessitait mon évanouissement.
J'étais à moitié déshabillée; je tenais Terezia pressée contre mon coeur
et ne voulais pas la lâcher. Il me semblait qu'en la lâchant je
tomberais dans un précipice.
Je haletai longtemps avant de reprendre complètement et ma connaissance
d'abord et mon pouvoir sur moi-même ensuite; puis enfin, au lieu d'une
indisposition, me sentant noyée dans un bien-être étrange, je demandai
moi-même où étaient nos convives.
En un instant je fus rajustée et on les fit rentrer.
Ils avaient parfaitement vu qu'il n'y avait rien de joué dans mon
évanouissement; que j'avais succombé sous le poids d'une excitation
nerveuse plus forte que moi.