--Maintenant, mes bonnes amies, leur dis-je, il est probable que le

citoyen Tallien va courir aux Carmes pour vous délivrer. Aux Carmes on

ne saura pas lui dire où vous êtes, mais seulement qu'on est venu vous

enlever hier dans la matinée; je crois que l'important serait de le

rejoindre et de vous l'amener le plus vite possible. Il doit avoir une

foule de choses à dire à Terezia, qui, de son côté, ne sera pas fâchée,

je le présume, qu'il lui rapporte son poignard.

Terezia se jeta à mon cou.

--Je vais donc me mettre à sa recherche, continuai-je, et vous ne me

reverrez qu'avec lui, ou, si au milieu de cet effroyable bouleversement

il lui était impossible de venir, qu'avec votre ordre de mise en

liberté.

J'allais sortir; madame de Beauharnais s'était accrochée à mon bras et

me regardait suppliante.

--Que puis-je faire pour vous, chère Joséphine? demandai-je.

--Oh! dit-elle, bonne Éva, j'ai deux enfants; est-ce que je ne pourrais

pas voir mes enfants avant de sortir d'ici? Ou tout au moins est-ce que

vous ne pourriez pas leur donner de mes nouvelles?

--Oh! grand Dieu! m'écriai-je avec bonheur. Dites-moi où ils sont, et je

courrai à eux.

--Mon fils Eugène est chez un menuisier de la rue de l'Arbre-Sec, la

troisième ou quatrième maison à gauche en entrant par la rue

Saint-Honoré. Ma fille est presque en face, chez une grande lingère à la

barrière des Sergents. Et comme on pourrait refuser de vous les confier

parce qu'on ne vous connaît pas, je vais vous donner un mot qui tout au

moins les rassure, si vous ne pouvez me les amener.

Et Joséphine, en effet, me donna quelques lignes qui devaient me faire

reconnaître comme une amie du menuisier et de la lingère où ses deux

enfants étaient en apprentissage.

Comme il était probable que le citoyen Jean Munier trouverait le citoyen

Tallien plus tôt que moi, il fut convenu qu'il allait se mettre en quête

de lui et que je les attendrais tous les deux rue Saint-Honoré, à

l'entresol de madame Condorcet.

Je pris congé avec de nouveaux embrassements de mes deux amies, et nous

traversâmes les corridors et descendîmes les escaliers en criant:

--Plus de Robespierre! plus d'échafaud!

Santerre, que je rencontrai sur les degrés du perron, me retint quelques

secondes; mais en dix paroles je le mis au fait.

Nous sautâmes dans notre voiture.

La rue Saint-Honoré était pleine de monde, tout ce monde avait un air

de fête et de joie que la population parisienne n'avait pas présenté

depuis longtemps. À peine si l'on pouvait se faire jour, tant chacun se

pressait de demander des nouvelles et de savoir où en étaient les

événements.

Mon commissaire, que je pouvais désormais appeler par son nom, ce qui me

donnait une grande facilité pour dialoguer avec lui, me remit à ma porte

et me promit de m'amener Tallien.

Quant à faire entrer à la Force les deux enfants de madame de

Beauharnais, il s'en chargeait comme d'une chose facile à lui.

Je remontai à mon entresol, n'ayant plus aucune raison de me cacher;

j'ouvris en conséquence mes persiennes toutes grandes et je me mis à la

fenêtre.

La porte de la maison des Duplay avait été fermée, soit qu'on eût enlevé

les deux personnes qui y restaient encore, soit que, lasses d'insultes

et de grossières injures, elles s'y fussent enfermées.

Je ne m'attendais à l'exécution que pour le lendemain; je fus donc bien

étonnée lorsque, vers quatre heures, j'entendis de grands cris du côté

du palais Égalité, je vis la foule se heurter, se ruer, se culbuter. La

tête et le buste des gendarmes apparaissaient au-dessus de la foule, et

dans les mains de ces archers de la mort leurs sabres flamboyaient comme

l'épée de l'ange exterminateur.

C'était la hideuse exhibition dont Fouquier-Tinville et ses juges

gratifiaient une fois encore le public.

Les cris: «Les voilà! les voilà!» se firent entendre.

Et, en effet, c'étaient les guillotineurs qui allaient à leur tour, hués

et maudits, subir la terrible loi du talion.

XXIV

Ne remarques-tu pas, mon bien-aimé Jacques, combien il semble que le

caprice de mon génie, bon ou mauvais, me fait voir tout ce qui se passe,

soit que moi-même j'aille au-devant des événements, soit que les

événements viennent au-devant de moi.

Aussi je ne saurais moi-même me rendre compte de l'ébranlement étrange

qui secoue mon cerveau. Je ne sais pas comment cela se fait, mais il me

semble que je ne suis plus complètement maîtresse de moi-même, et qu'il

y a en moi une fatalité plus forte que ma volonté qui, à un moment

donné, me poussera malgré moi sur la pente de quelque grand malheur.

J'ai parfois des espèces d'hallucinations pendant lesquelles il me

semble que, le jour où j'ai pris place dans la charrette, j'ai été

véritablement guillotinée. Je crois parfois en rêve que je sens la

douleur de la hache passant entre les vertèbres de mon cou; je me dis

que depuis ce jour je suis morte et que c'est mon ombre qui croit vivre

et s'agite encore sur la terre.

Dans ces moments de visions sépulcrales, je te cherche partout. Il me

semble que nous ne sommes séparés que par des brouillards épais, dans

lesquels nous errons tous les deux, et dans lesquels, en punition de

quelque faute que je cherche à me rappeler en vain, nous sommes

condamnés à errer continuellement sans nous retrouver jamais.

Dans ces moments-là, je crois que mon pouls ne bat plus que quinze ou

vingt fois à la minute, que mon sang se refroidit, que mon coeur

s'endort; dans ces moments-là, je serais aussi incapable de me défendre

d'un homme qui en voudrait à ma vie, que d'un homme qui en voudrait à

mon honneur. Je suis comme ces malheureux tombés en catalepsie, que l'on

croit morts, devant lesquels on discute la question de leurs

funérailles, dans quel cercueil on les mettra, de plomb ou de chêne, qui

entendent tout, dont le coeur bondit de terreur, mais qui cependant ne

peuvent s'opposer à rien.

Eh bien! j'étais en voyant apparaître les fatales charrettes, dans un de

ces moments-là: je croyais faire un rêve; tout ce que j'avais accompli

depuis huit jours n'était point des actions de la vie, mais des actes de

la mort.

Allons donc! si j'étais pour quelque chose dans les blessures, dans

l'agonie, dans le supplice de tous ces gens-là, est-ce que je me le

pardonnerais jamais?

Voilà une chose hideuse. Voilà des morts, des mourants; voilà des êtres

humains, des frères, oui, des frères,--car nul ne peut renier la

fraternité humaine,--que l'on conduit à la guillotine. Ils sont cassés,

brisés, disloqués; l'un deux est déjà entré dans la mort, les autres y

ont un pied. Et je suis pour quelque chose dans cette horreur?...

Impossible!

Moi, ton Éva, Jacques, comprends-tu? moi que tu appelais ta fleur, ton

fruit, ton oiseau chanteur, ton ruisseau, ta goutte de rosée, ton

souffle d'air!

Si fait! Je me rappelle. Mon destin m'a jetée dans une prison. Dans

cette prison j'ai connu deux femmes, belles comme des anges de lumière.

Elles aimaient. L'une était mère et avait des enfants; l'autre, d'un

amour moins pur, aimait un homme qui n'était pas son mari. Toutes deux

avaient peur de mourir; moi, qui n'avais pas peur pour moi, j'eus peur

pour elles. Je me jetai, dans ce terrible labyrinthe politique où je

n'avais jamais mis le pied.--Et moi aussi, alors, la soif du sang m'a

prise; j'ai dit: Je voudrais que ces hommes-là mourussent pour que ces

femmes-là ne mourussent point; et je vais aider à faire mourir les uns

pour faire vivre les autres.

Et dès lors j'ai oublié que j'étais une jeune fille, une femme timide;

j'ai couru les rues de Paris la nuit; j'ai porté un poignard qui

parlait; il disait: je demande à tuer! et un rhéteur lui répondait: Tue

sans phrases!

Ce poignard, le lendemain je l'ai vu briller dans la main d'un homme sur

la poitrine d'un autre homme. Il n'a pas tué, c'est vrai, mais il a dit:

Prenez garde, si vous ne tuez pas avec la voix, je tuerai avec le fer.

Et l'on a tué avec la voix. Voilà pourquoi le poignard que j'avais porté

n'a pas tué avec le fer.

Mais au reste celui que je poussais à tuer était un homme maudit, un

homme exécré, un homme dont la mort sera comme un source de vie pour des

milliers de personnes qui, s'il vivait, peut-être allaient mourir.

Mais c'est lui qui va mourir, et le voilà qui vient à moi.

Horrible! horrible! horrible! comme dit Shakespeare. Il a la tête

enveloppée d'un linge sale taché d'un sang noir. Le voilà qui vient,

écrasé, pliant le front sous sa douleur et sous les malédictions qui

courbent sa tête. Ah! tu sens donc le remords!

Mais non; sa roide attitude est la même; son oeil sec est fixé sur moi.

Grand Dieu! l'approche de la mort le rend-elle voyant? Devine-t-il, sous

ce déguisement où je me cache, que c'est moi qui ai crié: «Sus au

tyran!» que c'est moi qui ai porté le poignard? Mais détourne donc les

yeux de moi, démon! ne me regarde donc plus, fantôme!!!

Ah! par bonheur, voilà quelque chose qui détourne ses yeux de moi. Il

regarde la maison de Duplay; cette maison qu'il a habitée et où sa vue,

qui partout ailleurs répandait la crainte, répandait la joie;--là on

attendait son retour avec des palpitations d'orgueil, on l'écoutait avec

délices, on l'applaudissait avec enthousiasme. Cette maison a vu les

seules heures heureuses de sa vie. La regardera-t-il en passant et ne se

rappellera-t-il pas que Dante, ce peintre des grandes douleurs, a dit:

«Le plus grand supplice qu'il y ait au monde est de se rappeler les

jours heureux pendant les jours d'infortune!»

Non-seulement il la regarde, mais les charrettes font halte. Ah! l'on va

faire pour Robespierre ce que l'on a fait pour Philippe-Egalité, on va

lui montrer une dernière fois son palais.

Ce fut alors seulement que je m'aperçus de l'effroyable affluence de

monde qui s'était agglomérée sur ce point. Sans doute on avait lancé

d'avance le programme de la funèbre comédie qui devait être jouée à

cette place, et les spectateurs y étaient accourus en foule. Pas une

fenêtre qui ne fût occupée, beaucoup avaient été louées des prix

insensés. Des parents des victimes attendaient là Robespierre pour jouer

autour de sa charrette et jusqu'au pied de l'échafaud le rôle du choeur

de la vengeance antique.

Il me passa comme un éblouissement: non-seulement j'étais pour quelque

chose dans le supplice de ces malheureux, j'étais le grain de sable,

c'est vrai, qui avait fait pencher la balance, mais encore j'étais pour

quelque chose dans l'évocation de tout ce monde qui sortait on ne sait

d'où, de ces hommes à cheveux poudrés, à habits et à culottes de soie,

qui jusque-là s'étaient contentés d'errer la nuit, comme des phalènes,

dans les rues de Paris, et qui, pour la première fois, osaient s'y

montrer le jour; de ces femmes barbouillées de rouge, coiffées de

fleurs, à quatre heures de l'après-midi, demi-nues, accoudées aux

fenêtres comme au jour de la Fête-Dieu, sur des tapis de velours et sur

des châles de pourpre; si mon mauvais génie ne m'eût point conduite à la

prison des Carmes, si je n'eusse point porté ce poignard rue de la Perle

à Tallien, tout ce monde ne serait point là, ce seraient ceux qui vont à

l'échafaud en ce moment qui y en enverraient d'autres.

Mais enfin ne pourrait-on pas les y conduire, à cet échafaud dont ils

ont frayé le chemin, sans cette augmentation de supplice? La peine de

mort est la privation de la vie, voilà tout, mais non une vengeance.

On s'était arrêté pour faire exhibition des patients; ces mêmes

gendarmes, ces sbires d'Henriot qui sabraient la veille ceux qui

voulaient sauver les condamnés, piquaient aujourd'hui les condamnateurs

d'hier de la pointe de leurs sabres et disaient à Couthon, affaissé sur

ses jambes paralysées: «Lève-toi donc, Couthon!» et à Robespierre, brisé

par une horrible blessure: «Tiens-toi donc droit, Robespierre!» Et, en

effet, la fatigue avait fait retomber celui-ci sur son banc. Mais, au

premier appel à son orgueil, il s'était redressé, avait promené sur la

foule ce regard terrible, dont j'eus ma part: il m'avait revue.

Mais aussi pourquoi n'avais-je pas quitté ma fenêtre? Qui me tenait

clouée à cette fenêtre?

Un pouvoir plus fort que ma volonté.

Je devais voir ce qui allait se passer: c'était ma punition à moi.

Cette sanglante féerie devait avoir son ballet: c'était pour cela que

l'on s'était arrêté devant la maison Duplay. Une ronde se forma. Des

femmes, si cela peut s'appeler des femmes, se mirent à danser en rond en

criant:

«À la guillotine, Robespierre! À la guillotine, Couthon! À la

guillotine, Saint-Just!»

Je n'oublierai jamais de quel calme et fier regard le beau jeune homme,

le seul qui n'eût point essayé d'échapper à la mort ou qui n'eût point

attenté à sa vie, regarda cette ronde de furies et écouta ces cris de

malédictions. C'était à tout remettre en doute; on voyait la conscience

transparaître dans ces grands yeux méprisants et pleins de dédain de la

vie.

Mais ce n'était pas le tout, et la fête devait avoir son dénoûment

immonde comme le reste. Un de ces horribles gamins qui sortent des

égouts, un de ces bâtards du ruisseau, que l'on ne voit, comme certains

reptiles, que les jours de pluie, était là avec un seau plein de sang

pris à l'abattoir. Il trempa un balai dans le sang, et se mit à peindre

en rouge l'innocente maison de Duplay.

Oh! cette dernière injure, il ne put la supporter; il plia la tête, et,

qui sait! de cet oeil fixe et sec peut-être une larme tomba-t-elle!

Mais lorsque les charrettes se remirent en mouvement au cri de: À la

guillotine! à la guillotine! cette tête livide dont on ne voyait plus

que les yeux se redressa, et ses yeux se fixèrent sur moi.

Alors, tu te rappelles, mon Jacques bien-aimé, cette ballade allemande

que nous lûmes ensemble, où un fiancé mort enleva sa fiancée vivante,

dont le crime a été de blasphémer en apprenant sa mort, partout où ils

passent, à un cri que jette le sombre cavalier, tous les morts soulèvent

la pierre de leur tombeau et le suivent, contraints par une force

magique. Eh bien! ce fut ainsi que son regard me déracina pour ainsi

dire de l'endroit où j'étais, et m'entraîna par une force contre

laquelle ma volonté ne pouvait rien, à la suite de ce spectre vivant.

Je quittai ma fenêtre, je descendis dans la rue, je suivis le cortège.

J'avais les yeux sur la charrette, je ne pouvais pas les en détourner;

il y avait une foule à faire trembler, elle m'emportait avec elle sans

que je sentisse son étouffante pression. Je marchais et cependant il me

semblait que mes pieds ne touchaient pas la terre.

Arrivée à la place de la Révolution, je me trouvai, je ne sais comment

cela se fit, une des _mieux placées_.

Je vis porter Couthon, je vis monter Saint-Just. Celui-ci mourut le

sourire aux lèvres. Lorsque le bourreau montra sa tête au peuple, le

sourire n'était pas encore effacé.

Le tour de Robespierre vint. Certes cet homme ne pouvait plus aspirer

qu'à une chose: à mourir! La tombe, c'était le port où devait jeter

l'ancre ce vaisseau brisé. Il monta calme et ferme. Il me sembla que son

oeil me cherchait et jetait une étincelle de haine en me rencontrant. Mon

Dieu! mon Dieu! mon Dieu! permettrez-vous que ce regard d'un mourant me

porte malheur?

Mais alors, au moment où je m'en doutais le moins, il se passa sur

l'échafaud une chose odieuse, infâme, inouïe.

Un des aides du bourreau, une bête féroce,--il y a des hommes indignes

du nom d'homme,--voyant cette rage, entendant ces malédictions, voulut

jouer son rôle dans la symphonie infernale: il saisit par un de ses

angles cette serviette qui soutenait sa mâchoire et l'arracha.

C'était plus de douleur que la machine humaine n'en pouvait supporter.

La mâchoire brisée retomba comme celle d'un squelette.

Robespierre poussa un rugissement.

Je ne vis plus rien.

J'entendis un coup sourd qui frappait dans l'ombre.

J'étais évanouie.

XXV

Lorsque je revins à moi, j'étais seule dans ma chambre et couchée sur

mon lit.

Je me levai sur mon séant, je laissa glisser mes jambes hors de mon lit

et me trouvai assise.

--Oh! murmurai-je, quel abominable rêve!

En effet, tout ce que j'avais vu en réalité se représentait à moi sous

la forme d'un rêve.

J'étais au milieu de l'obscurité la plus complète, mais je voyais se

dessiner sur la muraille tout l'effrayant spectacle auquel j'avais

assisté.

Les charrettes fatales défilaient devant moi avec ces misérables,

mutilés, disloqués, brisés. Au milieu d'eux, seul, Saint-Just sain et

sauf, la tête haute et le sourire dédaigneux, puis cette halte à la

porte du menuisier, ce misérable gamin barbouillant la porte de sang,

enfin, sur la place de la Révolution, ce valet de bourreau arrachant à

Robespierre cet appareil qui conservait seul à son visage une forme

humaine. J'entendais ce cri, ce rugissement sous lequel j'étais tombée

écrasée, me demandant par quelle fatalité, à la même place, mon coeur

avait défailli devant la victime et devant le bourreau.

Je fus tirée de cette hallucination par le bruit de ma porte qui

s'ouvrait. J'ignorais complètement où j'étais; je me crus dans un cachot

et qu'on venait me chercher pour me conduire à mon tour à la mort.

Je jetai un cri et demandai:

--Qui va là?

--Moi, me répondit la voix bien connue de Jean Munier.

--De la lumière! de la lumière! demandai-je.

Il alluma une bougie. Je m'assis sur mon lit, la main sur mes yeux

d'abord, puis je regardai où j'étais, et je reconnus mon entresol.

Alors tout me revint en mémoire.

--Ah! dis-je, eh bien! le citoyen Tallien?

--Je l'ai vu, je l'ai rassuré sur sa belle Terezia, mais je lui ai dit

que par vous seule il pouvait savoir où elle était, ne voulant pas vous

priver du bonheur de le réunir à votre amie. Par malheur il est

président de la Convention. La Convention s'est déclarée en permanence;

jusqu'à minuit il est au fauteuil; si à minuit il est parvenu à faire

remplacer ou à modifier dans son sens le comité de salut public, il aura

l'ordre de liberté.

--Mais là bas! m'écriai-je, nos deux malheureuses amies?

--Elles savent qu'elles ne seront pas guillotinées, c'est le principal.

Je retourne à la Convention, Tallien m'a fait promettre d'y revenir; je

l'attends, et, à quelque heure que ce soit, je viens vous prendre ici

avec lui. Pendant ce temps, rhabillez-vous en femme et allez chercher

votre garçon menuisier et votre apprentie lingère; avec votre habit

d'homme, peut-être ne vous les confierait-on point.

Il me sembla que mon brave commissaire pouvait bien avoir raison;

aussitôt son départ, je me hâtai de me transformer, et je descendis pour

prendre un fiacre et aller chercher les deux enfants.

Mais il n'était plus question de fiacre; la rue Saint-Honoré était en

fête et les voitures n'y circulaient pas. Il y avait des feux de joie de

vingt en vingt pas, et devant ces feux, autour de ces feux de joie, des

danseurs de toutes les classes de la société.

D'où sortaient tous ces jeunes gens en habit de velours, en culotte de

nankin, en bas de soie chinés? D'où sortaient toutes ces femmes

barbouillées de rouge comme des roues de carrosse, décolletées jusqu'à

la ceinture! Qui avait dicté les paroles, qui avait fait la musique de

ces carmagnoles royalistes plus déhanchées que la carmagnole

républicaine? Jamais je n'eusse imaginé pareille folie.

Je traversai toute cette saturnale repoussant vingt bras qui voulaient

m'entraîner dans ces rondes insensées. Sur la place du Palais-Égalité on

ne savait où mettre le pied; les fusées vous inondaient, les pétards

vous éclataient dans les jambes, la population était, aux flambeaux et

aux torches, visible comme s'il eût été grand jour.

Sans cette circonstance j'eusse bien certainement trouvé les portes de

mes deux magasins fermées; mais elles étaient toutes grandes ouvertes,

et maîtres, maîtresses et commensaux de la maison prenaient part à la

fête. De vieilles servantes qui ne pouvaient trouver de cavaliers

dansaient avec leurs balais.

J'entrai au magasin des Deux-Sergents; on me prit pour une pratique qui,

malgré l'heure avancée, venait acheter quelque objet de lingerie, et

l'on me remit au lendemain. On avait bien le temps de vendre, la terreur

était finie, le commerce allait refleurir.

Je me fis reconnaître; je dis le motif de ma visite. J'appris, chose

qu'on ne savait pas, que madame de Beauharnais n'avait point été

exécutée pendant les derniers jours, qu'elle vivait encore et qu'elle

attendait ses enfants.

La joie de ces braves gens fut grande. Ils adoraient la petite Hortense.

On l'appela à grands cris; elle s'était retirée dans sa chambre et

pleurait pendant que les autres se réjouissaient; mais à peine eut-elle

su que sa petite mère vivait toujours et qu'il ne lui était rien arrivé,

qu'elle se mit à sauter et à rire. C'était une charmante enfant de dix à

onze ans, avec une peau satinée, de beaux cheveux blonds, de grands yeux

bleus transparents comme l'éther.

On ne fit sur le billet aucune objection, et l'on s'apprêta à me

remettre l'enfant; mais pour une pareille solennité la maîtresse de la

maison voulut absolument qu'on la fit belle. On vêtit Hortense de sa

plus jolie robe et on lui mit un bouquet à la main, et pendant ce temps

j'allai chercher son frère.

Le menuisier, sa femme et tous les apprentis dansaient et chantaient

autour d'un grand feu qui brûlait dans la rue de l'Arbre-Sec; je

m'informai du jeune Beauharnais et on me le montra accoudé à une borne

et regardant tristement toute cette joie à laquelle il ne prenait aucune

part.

Mais lorsque j'eus été à lui, quand je me fus fait reconnaître, que je

lui eus dit de quelle part je venais, lui, au lieu d'éclater en rires

joyeux, il se mit à pleurer, ne prononçant que ces deux mots: Ma mère!

ma mère!

Lequel des deux enfants aimait le mieux sa mère; autant l'un que

l'autre, mais tous deux l'aimaient avec un caractère différent.

En un instant Eugène eut fait sa toilette. C'était un grand jeune homme

de seize ans, avec de beaux yeux noirs, de beaux cheveux noirs tombant

sur ses épaules. Il m'offrit son bras, je le pris, et nous nous hâtâmes

de traverser la rue pour aller prendre sa soeur.

Elle nous attendait tout habillée, son bouquet à la main; elle avait une

robe de mousseline blanche, une ceinture blanche et un chapeau de paille

rond avec un ruban bleu; de son chapeau de paille s'échappaient des

flots de cheveux blonds. Elle était charmante.

Nous reprîmes en courant la rue Saint-Honoré.

Onze heures sonnaient à l'horloge du Palais-Égalité; les feux

commençaient de s'éteindre et l'on circulait un peu plus librement. Tout

le long de la route, je n'étais occupée, à droite et à gauche, qu'à

répondre aux questions des deux enfants sur leur mère.

Nous arrivâmes à mon entresol, à la porte duquel j'avais laissé la clef,

mais mon commissaire n'était pas encore de retour. J'expliquai aux deux

enfants que j'étais obligée d'attendre le citoyen Tallien, qui pouvait

seul ouvrir les portes de la prison de leur mère. Ils le connaissaient

de nom, mais ni l'un ni l'autre n'était fort au courant de l'histoire de

la révolution, qui ne leur était venue que tamisée par le milieu

commercial dans lequel ils vivaient.

Il y avait deux fenêtres à ma chambre, les enfants se mirent à l'une,

moi à l'autre; nous attendîmes.

Il faisait un temps magnifique, un de ces temps qui font croire,

lorsqu'il arrive de grands événements, que pour leur accomplissement le

ciel donne la main à la terre. J'entendais le jeune homme, qui avait

quelques notions d'astronomie, dire à sa soeur le nom des étoiles.

Puis tout à coup, un peu après minuit sonné, le roulement d'un fiacre se

fit entendre, venant par la petite rue qui longe la grille de

l'Ascension, et il s'arrêta à notre porte.

La portière s'ouvrit, deux hommes sautèrent sur le pavé.

C'étaient Tallien et le commissaire.

Celui-ci leva le nez, m'aperçut à la fenêtre, arrêta Tallien qui allait

se lancer dans l'allée, et m'appela.

Puis, se retournant vers Tallien:

--Inutile de perdre son temps à monter, dit-il, elle descend.

En effet, je descendais avec les deux enfants.

--Ah! mademoiselle, me dit Tallien, je sais tout ce que je vous dois.

Croyez que Terezia et moi ne l'oublierons jamais.

--Vous vous aimez, vous allez vous revoir, vous allez être heureux, lui

dis-je, ce sera pour moi une bien douce récompense.

Il serra mes mains dans les siennes et me montra la portière du fiacre

ouverte; j'y montai, pris Hortense sur mes genoux, mais notre

complaisant commissaire déclara que, pour ne pas nous gêner, il montait

sur le siège avec le cocher.

Peut-être n'était-il pas fâché de me laisser le temps de causer avec

Tallien au moment où le feu de la reconnaissance n'avait pas encore eu

le temps de s'attiédir.

Création et rédemption, deuxième partie: La fille du marquis · 第 19 / 28 段