de madame de Condorcet.
Je demandai mademoiselle Hortense.
On me montra une charmante petite fille d'une dizaine d'années, avec des
cheveux et des yeux magnifiques.
_Elle travaillait pour sa nourriture!_
Je demandai la permission de lui parler en particulier: la permission me
fut accordée. Je l'entraînai dans une arrière-boutique, et je lui dis
que je venais de la part de sa mère.
La pauvre enfant éclata en sanglots, tout en se jetant à mon cou et en
m'embrassant.
Je lui donnai deux louis pour sa petite toilette. Elle en avait grand
besoin.
Je demandai à voir madame Condorcet.
Elle était à son atelier de l'entresol.
J'y montai.
Elle jeta un cri en m'apercevant et se précipita dans mes bras.
--Oh! me dit-elle, je vous croyais bien morte; on m'avait dit vous avoir
vue passer sur la charrette.
En deux mots je lui racontai tout.
--Qu'allez-vous faire? me demanda-t-elle.
--Je n'en sais rien, répondis-je en sourient. Peut-être suis-je la
montagne renfermant la souris dans son sein; peut-être suis-je le grain
de sable où versera brisé le char de la Terreur.
--En tout cas, vous restez ici, dit-elle.
--Après ce que je vous ai dit, n'avez-vous pas peur de moi? lui
demandai-je.
Elle sourit et me tendit la main.
Je la prévins que j'aurais une course à faire la nuit même, et lui
demandai si je pouvais avoir une clef de son appartement pour y rentrer
et en sortir quand je voudrais.
--Cela est d'autant plus facile, me dit-elle, que je couche à ma maison
d'Auteuil et que vous serez maîtresse ici.
Et elle me remit la clef à l'instant même.
La séance de la Convention avait été orageuse. L'apologie de Robespierre
n'avait pas eu le succès qu'il en attendait. Son début avait été de la
plus grande maladresse. La séance s'était ouverte par Barrère annonçant
la reprise d'Anvers, c'est-à-dire la reprise de la Belgique tout
entière.
Or, c'était contre Carnot, qui venait de reprendre Anvers, que
Robespierre, qui ne se doutait pas de cette reprise, avait dirigé son
attaque.
Par malheur, Robespierre n'était point assez habile improvisateur pour
se tirer d'un pareil embarras, et, ne changeant rien à son discours, il
avait débuté par ces mots:
«L'Angleterre, tant maltraitée par nos discours, est ménagée par nos
armes.»
Le discours dura deux heures.
Lecointre, l'ennemi de Robespierre, voyant le peu d'effet que le
discours de Robespierre avait fait, demanda à grands cris l'impression.
Un robespierriste n'eût pas osé la demander.
Cependant l'assemblée vota par habitude l'impression.
Alors un homme s'était élancé à la tribune. C'était Cambon, l'homme
intègre par excellence. Robespierre l'avait appelé fripon, comme il
avait appelé Carnot traître.
--Un instant, dit-il, ne nous hâtons pas. Avant d'être déshonoré, je
parlerai.
Et il exposa clairement et en peu de mots son système de finances.
Terminant par ces mots:
--C'est l'heure de dire la vérité. Un homme paralyse à lui seul toute la
Convention. Cet homme, c'est Robespierre. Jugez-nous.
Alors Billaud s'était écrié:
--Oui, tu as raison, Cambon, il faut arracher les masques. S'il est vrai
que nous n'ayons plus la liberté d'opinion, j'aime mieux que mon cadavre
serve de trône à un ambitieux que de devenir par mon silence le complice
de son crime.
--Moi, dit Panis, je lui demande seulement si mon nom est sur la liste
de proscription. Qu'ai-je gagné à la révolution? pas de quoi acheter un
sabre à mon fils et une jupe à ma fille.
Les cris: _Rétracte-toi! rétracte-toi!_ éclatèrent alors dans la salle.
Mais Robespierre avec calme:
--Je ne rétracte rien, dit-il. J'ai jeté mon bouclier; je me suis
présenté à découvert à mes ennemis; je n'ai flatté personne, je n'ai
calomnié personne, je ne crains personne! Je persiste et ne prends
aucune part à ce que décidera la Convention pour l'impression ou la
non-impression de mon discours.
De toutes les parties de la salle des voix crièrent:
--Révoquons l'impression!
L'impression fut révoquée.
L'échec était terrible.
Du moment où la Convention n'acceptait pas les accusations de
friponnerie, de trahison, de conspiration, portées par Robespierre
contre les comités et les représentants du peuple en mission, la Chambre
accusait Robespierre de calomnies contre les représentants du peuple et
les comités.
C'était aux jacobins que Robespierre comptait prendre sa revanche. Cette
société, qui lui devait sa fondation, sa force et son éclat, était son
pilier d'airain.
Je résolus d'assister à la séance. J'étais prévenue que je ne trouverais
Tallien chez lui qu'à minuit.
Je m'enveloppai d'une mante de femme du peuple que me prêta madame
Condorcet.
On étouffait dans l'espèce de cave où les jacobins tenaient leurs
séances.
La Commune était déjà prévenue de l'échec qu'avait éprouvé son héros; on
voyait passer Henriot ivre, chancelant sur son cheval, comme cela lui
arrivait dans les grandes occasions. Il donnait des ordres pour que la
garde nationale prit les armes le lendemain.
Vers neuf heures, Robespierre entre au milieu des acclamations
générales. Sa tête pâle se roidit sur ses épaules, ses yeux verts
s'illuminèrent. Il monta à la tribune tenant, pour la lire aux jacobins,
son apologie qu'il avait déjà lue à la Convention.
Mais Robespierre n'était jamais las de lire ses discours.
Il fut écouté avec la religion d'apôtres pour leur dieu, applaudi avec
enthousiasme.
Puis, lorsqu'il eut fini, lorsque la triple salve d'applaudissements se
fut éteinte.
--Citoyens, dit-il, c'est mon testament de mort que je vous apporte. Je
vous laisse ma mémoire, vous la défendrez. S'il me faut boire la ciguë,
vous me verrez calme.
--Je la boirai avec toi! cria David.
--Tous,--nous la boirons tous!--crièrent les assistants, en se jetant
dans les bras l'un de l'autre.
Et ce ne furent plus que larmes et sanglots.
L'enthousiasme atteignait la frénésie.
Couthon monta à la tribune et demanda qu'on rayât de la Convention les
membres qui avaient voté contre l'impression du discours de Robespierre.
Les jacobins votèrent d'une seule voix.
Ils ne s'apercevaient pas que ce refus d'impression ayant été voté à la
majorité, ils venaient de voter la destitution de la majorité de la
chambre.
Les Robespierristes ardents entourèrent alors leur apôtre.
Ils demandaient un mot de lui pour faire un second 31 mai.
Robespierre, pressé, entouré, laissa tomber ces paroles:
--Eh bien! essayez encore, délivrez la Convention, séparez les bons des
méchants.
En ce moment une grande rumeur se fit entendre dans la partie la plus
sombre de la salle. Les jacobins venaient de reconnaître parmi eux
Collot-d'Herbois et Billaud, ces deux grands ennemis de Robespierre qui
venaient d'entendre tout ce qui avait été dit contre la Convention,
ainsi que l'autorisation donnée par Robespierre à ses séides de séparer
les méchants des bons.
Des cris de mort se firent entendre contre eux, les couteaux se
levèrent.
Quelques jacobins, qui ne voulaient pas que leur salle fût tachée de
sang, les entourèrent, les protégèrent, les aidèrent à fuir.
Le président annonça que la séance était levée.
Les deux partis n'avaient pas trop de la nuit pour se préparer au combat
du lendemain.
Je sortis avec la foule. Il était plus de onze heures du soir. C'était
donc le moment de trouver Tallien chez lui.
Je me trouvais derrière Robespierre.
Il sortait appuyé sur Coffinhal. Le menuisier Duplay passait près de
lui.
On parlait de la séance du lendemain. Le triomphe des jacobins ne
rassurait pas complètement les amis de Robespierre.
--Je n'attends plus rien de la Montagne, disait-il; mais la majorité est
jeune, la masse de la Convention m'entendra.
La femme Duplay et ses deux filles attendaient Robespierre à la porte de
la rue.
Elles coururent à lui en l'apercevant. Il les rassura. Tous rentrèrent
dans l'allée qui conduisait à la maison du menuisier. La porte se
referma sur eux.
Je revins sur mes pas; la curiosité m'avait entraînée à la suite de cet
homme, et je repris la rue Saint-Honoré, marchant cette fois du côté du
palais Égalité.
Quoiqu'il fût tard, les rues n'étaient point désertes. Une fièvre
ardente courait dans les veines de la capitale. Des gens sortaient
mystérieusement de chez eux; d'autres y rentraient non moins
mystérieusement; on échangeait des paroles d'un côté à l'autre de la
rue, des signaux d'une fenêtre à l'autre; arrivée au bout de la rue de
la Ferronnerie, je pris la rue du Temple et j'atteignis la rue de la
Perle.
La rue était mal éclairée; j'avais peine à lire les numéros. Je croyais
cependant me trouver devant le numéro 460.
Mais j'hésitais à frapper à la porte d'une allée étroite qui me
paraissait la seule entrée de cette maison sombre, sur la façade de
laquelle aucune lumière ne transparaissait.
Tout à coup la porte de l'allée s'ouvrit, et un homme vêtu d'une
carmagnole et armé d'un gros bâton, parut.
J'eus peur, et je fis un pas en arrière.
--Que veux-tu, citoyenne? demanda cet homme en frappant le pavé de son
bâton.
--Je veux parler au citoyen Tallien.
--D'où viens-tu?
--De la prison des Carmes.
--De la part de qui viens-tu?
--De la part de la citoyenne Terezia Cabarrus.
L'homme tressaillit.
--Dis-tu vrai? demanda-t-il.
--Conduis-moi près de lui et tu verras.
--Viens.
L'homme entr'ouvrit la porte. Je me glissai dans l'allée. Il prit les
devants, monta un escalier faiblement éclairé.
Dès les premières marches j'avais entendu le bruit d'un grand nombre de
voix qui paraissaient discuter.
La discussion était violente, et à mesure que je montais les marches le
bruit me parvenait plus distinct.
J'entendais les noms de Robespierre, de Couthon, de Saint-Just,
d'Henriot.
Ces voix venaient du second étage.
L'homme au bâton s'arrêta devant une porte et l'ouvrit.
Un flot de lumière envahit l'escalier, mais à sa vue la discussion
cessa; toutes les voix se turent.
--Qu'y a-t-il? demanda Tallien.
--Une femme qui vient des Carmes, dit mon guide, et qui apporte,
dit-elle, des nouvelles de la citoyenne Terezia Cabarrus.
--Qu'elle entre! dit vivement Tallien.
L'homme au bâton s'effaça. Je laissai tomber ma mante sur la rampe de
l'escalier, et je m'avançai dans cette chambre où chacun avait gardé la
pose dans laquelle je l'avais surpris.
--Lequel de vous tous est le citoyen Tallien? demandai-je.
--Moi, répondit le plus jeune de tous ces hommes.
Je m'avançai vers lui.
--Je quitte la citoyenne Terezia Cabarrus. «Porte cette boucle de
cheveux et ce poignard à Tallien, et dis-lui que je suis appelée au
tribunal révolutionnaire après-demain, et que si dans vingt-quatre
heures Robespierre n'est pas mort, c'est un lâche!»
Tallien sauta sur la boucle de cheveux et sur le poignard.
Il baisa la boucle de cheveux, et, levant ce poignard:
--Vous avez entendu, citoyens, dit-il; libre à vous de ne pas décréter
demain Robespierre d'accusation; mais si vous ne le décrétez pas
d'accusation, je le poignarde, et à moi seul sera la gloire d'avoir
délivré la France de son tyran.
D'un seul geste, tous ceux qui étaient présents étendirent la main
au-dessus du poignard de Terezia Cabarrus.
--Nous jurons, dirent-ils, que demain nous serons morts ou que la France
sera libre!
Alors Tallien se tournant de mon côté:
--Si tu veux voir quelque chose de grand comme la chute d'Appius ou la
mort de César, viens à la séance de demain, jeune fille, et tu pourras
aller dire à Terezia ce que tu auras vu!...
--Oui; mais si vous voulez réussir, dit une voix, ne vous lancez pas
dans les discussions, ne lui donnez pas la parole. _La mort sans
phrases!_
--Bravo, Sieyès! crièrent toutes les voix; tu es homme de bon conseil et
ton conseil sera suivi.
XX
Tallien voulut absolument me faire reconduire par l'homme au bâton, qui
n'était autre que son garde du corps.
Je revins chez Madame Condorcet par le même chemin que j'avais pris pour
aller chez le citoyen Tallien. J'éprouvais une singulière sensation. Je
venais peut-être d'être l'intermédiaire entre le bras qui doit frapper
et la poitrine qui doit être frappée.
J'avais pris, en me laissant entraîner, une part active à ce qui se
passerait le lendemain; que le poignard servît à frapper Robespierre,
que le poignard servît à frapper Tallien lui-même, dans l'un et l'autre
cas c'était moi qui avais remis le poignard.
Tant qu'il avait été entre mes mains, tant que j'avais été poussée par
le désir de sauver mes deux amies, je n'y avais pas songé; mais du
moment où il était dans la main de Tallien, je devenais sa complice. La
fièvre qui m'avait soutenue tant que ma mission n'était pas accomplie,
m'avait abandonnée du moment où j'étais redescendue dans la rue. Le
bruit s'était calmé: mais cependant, dans cette grande artère
Saint-Honoré, si passagère, on rencontrait encore un grand nombre de
personnes, seulement pas de groupes. Ces personnes passaient seule à
seule. J'eus la curiosité d'aller jusqu'à la porte du menuisier Duplay.
Tout était fermé, pas un rayon ne filtrait au dehors. Dormait-on dans
le calme des consciences pures? Veillait-on silencieusement dans le
trouble des imaginations agitées?
Je remerciai l'homme au bâton; je lui donnai une monnaie d'argent. Il la
prit en disant:
--C'est par curiosité que je la prends, ma petite citoyenne; il y a si
longtemps que je n'en ai vu.
Je remontai dans mon entresol; je fermai mes jalousies, mais je regardai
au travers, laissant mes fenêtres ouvertes; je ne pouvais pas dormir.
J'étais dans une grande inquiétude pour mes deux amies.
Le lendemain soir, tout serait décidé. Moi qui n'avais pas craint pour
moi, qui avais vu sans pâlir le couteau de la guillotine, moi qui avais
regardé sans cligner des yeux le rayon de soleil qui se réfléchissait
sur ce couteau, rouge du sang de trente personnes, je tremblais pour ces
deux femmes que je connaissais depuis quelques jours à peine, qui
m'étaient étrangères, mais qui m'avaient ouvert les bras quand tous les
bras étaient fermés.
D'après ce que j'avais vu le soir à la séance des cordeliers, j'avais pu
juger de l'ascendant que Robespierre avait sur la multitude.
--Je boirai la ciguë, avait-il dit, calme comme Socrate.
Et tout un choeur de fanatiques avait répondu:
--Nous la boirons avec toi!
Nos amis, ou plutôt nos alliés, auraient, je n'en doutais pas, le
courage d'entamer le combat, mais auraient-ils celui de le poursuivre?
Auraient-ils, surtout, la force de se bien imprégner de ce conseil de
Sieyès:
--La mort sans phrases.
Combien peu de mots il faut au génie pour exprimer sa pensée! pour la
faire comprendre au présent et à l'avenir; pour la mouler en bronze,
enfin.
Évidemment, Sieyès était l'homme de génie de cette réunion; mais il ne
pouvait être l'homme d'exécution, étant prêtre.
Vers trois heures, je refermai ma fenêtre et je me couchai.
Mais je ne pus dormir que de ce sommeil fiévreux qu'habitent les rêves
insensés.
La seule chose qui continuât à battre dans mon cerveau comme le
balancier d'une pendule c'était la phrase de Sieyès. C'était dans cette
phrase qu'était la véritable condamnation de Robespierre.
Le jour vint comme je commençais de m'endormir. Vers huit ou neuf heures
je m'éveillai. J'entendis du bruit dans la rue; je me levai promptement,
j'entre-baillai ma fenêtre.
Il y avait déjà un groupe de jacobins (et par jacobins j'entends des
habitués du club) à la porte du menuisier Duplay. Beaucoup de gens
entraient et sortaient; ils allaient évidemment prendre le mot d'ordre
de Robespierre.
Au milieu de toute cette foule un homme s'arrêta, deux yeux se fixèrent
sur moi, un regard passa par l'entrebâillement de ma jalousie. Je la
refermai rapidement; mais il était trop tard, j'avais été reconnue.
Deux minutes après on frappait à ma porte, et j'allais ouvrir sans trop
d'inquiétude.
De mon côté, j'avais reconnu mon commissaire de police; je l'invitai à
entrer et à se reposer.
--Ce n'est pas de refus, dit-il. Je suis brisé, j'ai été toute la nuit
sur pied. Les partis sont décidément en présence et le combat aura lieu
aujourd'hui.
--Oh! dis-je, je vous avoue que je voudrais assister à cette bataille.
Où croyez-vous qu'elle aura lieu? aux jacobins ou à la Convention?
--À la Convention, évidemment. C'est là qu'est la légalité, et
Robespierre est l'homme de la légalité.
--Comment faire pour assister à la séance? On se battra aux portes de la
Convention, et je suis seule.
--Prenez cette carte, me dit-il. La séance s'ouvrira à onze heures;
mangez vite quelque chose qui vous permette de rester jusqu'à la fin de
la discussion. En sortant, vous me trouverez, si vous avez besoin de
moi; vous savez bien que je suis à vos ordres.
--Si vous aviez une heure devant vous, vous devriez bien me rendre un
service très-grand. Ce serait d'aller jusqu'aux Carmes, et par un moyen
quelconque, de faire dire à Terezia Cabarrus que sa commission est
faite.
--Je vais faire mieux que cela, me dit-il; je vais, pour dérouter nos
limiers, la faire changer de prison; si Tallien échoue, le premier ordre
donné par Robespierre sera, pour se venger, de faire mettre la main sur
sa maîtresse. Eh bien, pendant qu'on la cherchera aux Carmes, pendant
qu'on sera en quête de l'endroit où elle aura été transportée, il
s'écoulera deux ou trois jours. Et, dans les circonstances où nous
sommes, c'est quelque chose d'avoir plusieurs jours devant soi.
--Oh! si nous réussissons, lui dis-je, que pourrais-je donc faire pour
vous?
--Quand nous en serons là, répliqua-t-il, comme tout passera entre les
mains de Tallien, de Barras et de ses amis, la chose ne sera pas
difficile.
--Eh bien, c'est convenu, lui dis-je, partez, ne perdez pas un instant,
songez qu'elles doivent être dans les angoisses de l'agonie.
--Vous n'avez personne pour vous servir? me demanda-t-il.
--Personne.
--Eh bien, en descendant, je vais vous envoyer quelque chose du café:
deux oeufs frais et un bouillon.
--Vous me rendrez service... Faites.
--N'oubliez pas, aussitôt votre déjeuner fini, d'aller à la Convention,
si vous voulez ne rien perdre de ce qui s'y passera aujourd'hui.
Une demi-heure après j'étais installée dans la tribune la plus proche du
président. À onze heures, la salle s'ouvrit; les tribunes s'encombrèrent
comme je l'avais prévu; mais, chose qui indiquait l'inquiétude profonde
des membres de l'assemblée, c'est qu'ils n'arrivaient pas, ou pour mieux
dire qu'ils n'arrivaient qu'en petit nombre.
Et d'abord, sur les sept cents députés qui avaient proclamé la
République le 21 septembre 1792, plus de deux cents manquaient, tombés
sur l'échafaud.
Sur tous les bancs, chose terrible à voir, il y avait des vides qui
n'étaient autre chose que des tombes.
Au centre, d'abord, vaste comme une fosse commune, la place des
girondins.
Sur la Montagne, le banc de Danton, le banc de Hérault de Séchelles et
de Fabre d'Églantine.
Puis, ça et là, des caprices de la mort, où, depuis qu'elles étaient
libres, personne n'osait plus s'asseoir.
Tous ces vides accusateurs qui les avait faits?
Un seul homme.
Qui avait frappé les vingt-deux girondins, par la voix de Danton?
Qui avait frappé les vingt-cinq cordeliers par la voix de Saint-Just?
Qui avait frappé Chaumette?
Qui avait frappé Hébert?
Le même homme toujours.
Que l'on interroge tous ces vides, toutes ces fosses, soit
simultanément, soit l'une après l'autre, toutes ne rejetteront qu'un
seul nom:
Robespierre!
C'étaient de terribles complices pour les conjurés que ces tombes
béantes. J'ai toujours vu, au jour sanglant des représailles, que la
main invisible des morts faisait plus que la main des vivants.
Et la veille, aux Jacobins, il avait eu la faiblesse de promettre, ou la
force d'ordonner une épuration.
Combien en proscrivait-il par cette épuration?
Il l'ignorait lui-même. Comme Sylla, il pouvait répondre: _Je ne sais
pas_.
Et cependant, peu à peu, les députés se rendaient à leur poste. Ils
étaient fatigués, plus inquiets encore que fatigués.
On voyait que peu de ces hommes avaient passé la nuit dans leur lit. Les
uns, parce qu'ils faisaient partie de quelque projet de conspiration,
les autres, parce qu'ils avaient eu peur d'être arrêtés.
Leurs yeux cherchaient... Quoi?... Ce que cherchent les yeux, quand un
grand événement s'approche, quand une tempête s'amasse au ciel, quand un
tremblement de terre s'apprête à secouer le sol:
L'inconnu!
J'avais vu en revenant le peuple ondoyer dans la rue avec le
désoeuvrement menaçant de l'attente.
Midi venait de sonner et Robespierre n'était pas encore arrivé. Blessé
de son échec de la veille, disait-on, il ne rentrerait dans la
Convention qu'à la tête de la Commune armée et ce qui venait à l'appui
de ce dire, c'est qu'Henriot, ivre comme toujours, venait de mettre ses
canons en batterie sur la place du Carrousel.
Tallien non plus n'avait point paru dans la chambre des séances. Mais on
savait qu'il était dans la salle de la Liberté avec tous ses amis, et
que, comme il fallait passer par cette salle pour entrer dans celle de
la Convention, il arrêtait tous les députés au passage, en gardait
quelques-uns avec lui, et envoyait les autres à leurs places avec leur
leçon faite.
Attendait-il Robespierre comme Brutus, Cassius et Casca attendaient
César? Allait-il le poignarder là, _sans phrases_, comme avait dit
Sieyès?
Enfin un murmure annonça l'entrée de celui qu'on attendait avec tant
d'impatience, et quelques-uns peut-être avec plus de crainte que
d'impatience encore.
Le chimiste qui eût pu décomposer ce murmure y eût trouvé un peu de
tout, depuis un commencement de menace jusqu'à un reste de lutterie.
Jamais, même le fameux jour de la fête de l'Être Suprême, Robespierre
n'avait mis un pareil soin à sa toilette. Il portait l'habit bleu
barbeau; la culotte claire, le gilet de piqué blanc avec des effilés; il
avait la démarche lente et assurée. Lebas, Robespierre jeune, Couthon,
ses fidèles, marchaient du même pas que lui. Ils s'assirent autour de
lui, ne regardant personne, ne saluant personne. Et cependant ils
voyaient de leur place, avec un certain dédain qu'ils n'étaient pas
maîtres de cacher, les chef de la Plaine et de la Montagne,
irréconciliables jusqu'à ce jour, et qui ce jour-là, entraient, chose
menaçante, au bras l'un de l'autre, se soutenant l'un à l'autre.
Il y eut un instant de silence.
Saint-Just entra à son tour, tenant à la main le discours qu'il allait
lire, discours qui devait amener la chute des comités et leur
renouvellement par des hommes dévoués à Robespierre.
La veille, le parti jacobin, craignant l'emportement de ce jeune homme,
avait exigé qu'il lût ce discours à une commission avant de le
prononcer. Mais il n'avait pas eu le temps. Il venait d'en écrire la
dernière ligne à peine. Sa pâleur de cendre, ses yeux cerclés de noir,
disaient le mal qu'il y avait eu.
Il alla droit à la tribune; un flot de représentants, à la tête desquels
était Tallien, entra derrière lui. Collot-d'Herbois, l'ennemi personnel
de Robespierre, tenait le fauteuil du président. Il avait été choisi
tout exprès, et à ses côtés se tenait pour prendre sa place, si le
courage lui manquait, un homme auquel on était sûr que le courage ne
manquerait pas, un dogue du parti de Danton, Thuriot, qui avait voté,
tu te le rappelles, la mort du roi avec tant d'acharnement que depuis ce
temps on ne l'appelle plus Thuriot, mais Tue-roi.
Soit négligence, soit mépris, Saint-Just, oubliant de demander la
parole, monta droit à la tribune et commença son discours.
Mais à peine avait-il prononcé les premières phrases, que Tallien,
tenant sa main dans sa poitrine, et probablement dans sa main le
poignard de Terezia, fit un pas en avant et dit:
--Président, je demande la parole, qu'a oublié de demander Saint-Just.
Un frisson courut parmi les assistants. Ces paroles, on le sentait,
étaient une déclaration de guerre.
Qu'allait dire Collot-d'Herbois? Allait-il laisser la tribune à
Saint-Just? Allait-il la donner à Tallien?
--La parole est à Tallien, dit Collot-d'Herbois.
Il se fit un silence profond. Tallien monta à la tribune, sortit sa main
encore crispée de sa poitrine.