massifs de fleurs.
--Alexandre n'est point là, dit la comtesse, mais j'allais sonner pour
que l'on coupât pour madame de Fontenay cette branche de rosier toute
chargée de rose blanches; vous n'êtes pas un serviteur, M. Tallien,
aussi c'est à titre de service que je vous prie de couper cette branche.
Tallien la brisa entre ses doigts et la présenta à la comtesse.
--Ce n'était pas pour moi que je vous demandais ces fleurs, dit madame
de Lameth, mais puisque vous avez eu la peine de briser la branche, ayez
au moins le plaisir de l'offrir à celle à qui elle est destinée.
Tallien s'approcha de madame de Fontenay, et, tout en lui offrant la
branche, brisa du bout du doigt une des rose, qui tomba sur les genoux
de la marquise.
La marquise comprit tout ce qu'il y avait de désirs dans les yeux du
jeune homme; elle prit la rose et la lui donna.
Tallien s'inclina, rouge de bonheur, et sortit.
Madame de Fontenay avait donc tout droit de croire, lorsqu'on lui
annonça dans sa prison de Bordeaux que le proconsul Tallien désirait lui
parler, que le proconsul l'avait reconnue, tout en faisant semblant de
ne pas la reconnaître.
XVIII
Je me suis interrompue pour t'écrire ce charmant roman de Tallien et de
Terezia Cabarrus. Le lendemain Tallien se présenta au greffe.
Ne trouves-tu pas, mon bien-aimé, que, de tous les systèmes
philosophiques et sociaux, le système des atomes crochus de Descartes
soit encore le plus spécieux?
Tallien fit appeler madame de Fontenay.
Madame de Fontenay fit répondre qu'il lui était impossible de marcher et
qu'elle priait le citoyen Tallien de descendre dans son cachot.
Le proconsul se fit conduire.
Le geôlier marchait devant lui, honteux de n'avoir pas donné une
meilleure chambre à une prisonnière que le citoyen Tallien _estimait_ au
point de la venir voir dans sa prison.
Ce n'était pas une chambre que le geôlier avait donnée à Terezia; il
l'avait jetée dans une véritable fosse.
Il y a des gens qui naissent tellement ennemis de l'élégance et de la
beauté, qu'il suffit d'être riche et belle pour avoir droit à toute leur
haine.
Le geôlier était un de ces hommes-là.
Tallien trouva Terezia accroupie sur une table au milieu de son cachot,
et, comme il lui demandait ce qu'elle faisait sur cette table:
--Je fuis les rats, dit-elle, qui m'ont mordu les pieds toute la nuit.
Le proconsul se retourna vers le geôlier; son oeil lança un rayon qui
brilla dans la nuit comme un éclair.
Le geôlier eut peur.
--On peut mettre la citoyenne dans une meilleure chambre, dit-il.
--Non, fit Tallien, ce n'est point la peine; laissez ici votre lanterne
et envoyez chercher mon aide de camp.
Le geôlier tenta de s'excuser de nouveau; mais Tallien le congédia d'un
geste qui paralysait l'idée de toute résistance.
Le misérable sortit.
--Voilà donc, citoyen Tallien, comment nous devions nous voir pour la
troisième fois, dit amèrement Terezia. Sur ma parole, nos deux premières
entrevues me donnaient une meilleure idée de la troisième.
--Je n'ai su votre arrestation que ce matin, dit Tallien, et, l'eussé-je
sue hier soir, je n'eusse osé venir. Je ne puis, au milieu des espions
qui m'entourent, faire quelque chose pour vous qu'à la condition que
l'on ignorera que nous nous connaissons.
--Eh bien! soit, nous ne nous connaissons pas; mais vous allez me faire
sortir d'ici.
--De ce cachot, oui, à l'instant même.
--Non pas de ce cachot, de cette prison.
--De cette prison, cela m'est impossible. Vous êtes dénoncée, vous êtes
arrêtée, il faut que vous passiez devant le tribunal révolutionnaire.
--Comparaître devant votre tribunal, non; je serais condamnée d'avance.
Une pauvre créature comme moi, fille d'un comte, femme d'un marquis, qui
manque mourir de peur pour avoir couché une nuit avec une douzaine de
rats! mais je suis par le temps qui court un vrai gibier de guillotine.
Tallien se frappa le front.
--Mais aussi de quoi vous mêlez-vous, je vous le demande, de venir à
Bordeaux pour payer à un capitaine anglais le passage des ennemis de la
nation!
--Je ne suis pas venue pour cela. Trois cents malheureux se sont trouvés
sur mon chemin que j'ai pu racheter de l'échafaud pour trois poignées
d'or. Supposez qu'au lieu d'avoir ce chapeau à panache et cette ceinture
tricolore, vous fussiez simple citoyen, vous en feriez autant que moi.
--Mais ce n'est pas le tout que de favoriser l'émigration des autres,
vous émigrez vous-même.
--Moi, oh! par exemple! je vais voir en Espagne mon père, que je n'ai
pas vu depuis quatre ans. Vous appelez ça émigrer! Voyons, faites-nous
rendre bien vite la liberté, à mon mari et à moi, et que nous partions.
--À votre mari? Je croyais que vous étiez divorcée.
--Peut-être le suis-je en effet, mais ce n'est pas au moment où il est
en prison, où sa tête est menacée, que je m'en souviendrai.
--Écoutez, dit Tallien, je ne suis pas maître absolu, je ne puis lâcher
que l'un de vous deux, l'autre restera en otage. Voulez-vous partir? je
garde votre mari; voulez-vous que votre mari parte? je vous garde.
--Et la vie est-elle garantie à celui qui reste? dit madame de Fontenay.
--Oui, autant que ma propre tête tiendra sur mes épaules.
--En ce cas, faites partir mon mari, je reste, dit madame de Fontenay
avec un charmant abandon.
--Votre main en signe de pacte.
--Oh! non, vous n'êtes pas digne de baiser ma main, après l'abandon où
vous m'avez laissée; mon pied tout au plus, ou plutôt ce que les rats en
ont laissé.
Et elle déchaussa son pied charmant, son pied d'Espagnole, grand comme
la main, sur lequel était visible la trace des dents des rongeurs
nocturnes, et le lui donna à baiser.
Tallien le prit tout entier dans ses deux mains, l'appuya contre ses
lèvres.
--Je joue ma tête, dit-il; mais que m'importe! je suis payé d'avance.
En ce moment la porte se rouvrit et l'aide de camp reparut suivi du
geôlier.
--Amaury, dit Tallien, attends ici l'ordre de sortie de la citoyenne
Fontenay. Je vais chercher cet ordre au tribunal, et, lorsque tu l'auras
reçu, elle-même te dira où il faut la conduire.
Un quart d'heure après l'ordre arrivait; madame de Fontenay se faisait
conduire chez Tallien, et le geôlier écrivait à Robespierre:
«La république est trahie de tous les côtés; le citoyen Tallien vient de
faire grâce, de son autorité privée, à la ci-devant marquise de Fontenay
arrêtée par ordre du comité de salut public, avant même qu'elle ait été
interrogée.»
Terezia avait tenu sa parole: son mari parti, elle était restée en
otage, non-seulement à Tallien, mais chez Tallien.
À partir de ce moment, Bordeaux respire. Il est bien rare qu'une femme
jeune et dans la fleur de sa beauté soit cruelle; Terezia, à la fois la
grâce, la douceur et la persuasion, avait captivé Tallien, elle captiva
Isabeau, elle captiva Lacombe.
C'était une de ces natures comme les Cléopâtre et les Théodora, sous la
main desquelles la nature se plaît à courber la tête des tyrans.
Bordeaux bientôt comprit tout ce qu'elle devait à la belle Terezia. Aux
théâtres, aux revues, aux sociétés populaires, le peuple
l'applaudissait; il croyait voir en elle l'Égérie de la Montagne, le
génie de la république.
Terezia avait compris qu'elle n'avait qu'une excuse à son amour, c'était
d'adoucir le représentant farouche, l'homme implacable; c'était
d'arracher les dents et de couper les griffes du lion. Le repos de la
guillotine était sa gloire; si elle fréquentait les clubs, si elle y
prenait la parole, c'était pour faire tourner sa popularité au profit de
la miséricorde.
Elle se souvenait, pour une nuit passée dans un cachot de la prison de
Bordeaux, d'y avoir vu ses jolis pieds mordus par les rats: elle se
faisait donner par Tallien les listes des prisonniers. «Qu'a fait
celui-ci? Qu'a fait celle-là? demandait-elle. Suspects, et moi aussi
j'étais suspecte. Voyons, la république en serait-elle plus forte quand
vous m'auriez guillotinée?»
Une larme tombait sur un nom et l'effaçait.
Cette larme levait l'écrou.
Mais la dénonciation du geôlier porta ses fruits. Un matin arriva à
Bordeaux l'homme de Robespierre. Tallien était remplacé par le nouveau
venu. Il partit pour Paris avec Terezia.
Robespierre fut trompé dans son attente; le vent, un vent inconnu,
soufflait la clémence. Tallien, que Robespierre croit dépopularisé par
son indulgence, est nommé président de la Convention.
À partir de ce moment ce sera entre ces deux hommes une haine
inextinguible.
L'homme de Robespierre lui avait écrit de Bordeaux:
--Prends garde à toi, Tallien aspire à jouer un grand rôle.
Robespierre, n'osant attaquer Tallien en face, donna ordre au comité de
salut public de faire arrêter Terezia.
L'arrestation eut lieu à Fontenay-aux-Roses.
Terezia fut conduite à la Force.
C'était quinze jours à peu près avant que j'y fusse conduite moi-même.
Elle fut jetée dans un cachot noir et humide qui lui rappela les rats de
Bordeaux. Elle y dormit accroupie sur une table, le dos appuyé au mur.
Deux ou trois jours après on leva le secret et on la mit dans une grande
chambre, avec huit femmes.
Devine, mon bien-aimé, à quoi s'amusaient ces femmes pour abréger les
longues nuits sans sommeil?
Elles jouaient au tribunal révolutionnaire.
L'accusée était toujours condamnée, on lui liait les mains, on lui
faisait passer la tête entre les barreaux d'une chaise, on lui donnait
une chiquenaude sur le cou, et tout était dit.
Cinq des huit femmes qui avaient habité cette chambre partirent
successivement pour jouer en réalité sur la place de la Révolution le
rôle qu'elles avaient répété dans la chambre de la Force.
Pendant ce temps Tallien, enveloppé d'un manteau, errant autour de la
prison où était enfermée Terezia, cherchait à voir sa silhouette chérie
à travers les barreaux d'une fenêtre.
Il finit par louer une mansarde de laquelle il plongeait dans la cour où
les prisonniers avaient permission de se promener.
Un soir, au moment où elle allait rentrer, et où, par grâce spéciale, le
brave Ferney l'avait laissée un instant seule après les autres, une
pierre tomba à ses pieds.
Tout est événement pour les prisonniers; il lui sembla que cette pierre
avait une signification quelconque; elle la ramassa et trouva un petit
billet lié à la pierre.
Elle cacha soigneusement la pierre ou plutôt le billet qui y était
attaché. Elle ne pouvait le lire puisqu'il faisait nuit et que la
lumière n'était pas permise; elle dormit tenant le billet dans sa main,
et le lendemain au point du jour elle s'approcha de la fenêtre et lut
aux premiers rayons du matin:
«Je veille sur vous; tous les soirs, allez dans la cour; vous ne me
verrez pas, mais je serai près de vous.»
L'écriture était déguisée, il n'y avait pas de signature; mais quel
autre que Tallien eût pu écrire ce billet?
Elle attendit avec impatience le moment où montait le père Ferney; elle
fit tout ce qu'elle put pour le faire parler, mais sa seule réponse fut
de mettre le doigt sur ses lèvres.
Huit jours de suite, Terezia, par le même moyen, eut des nouvelles de
son protecteur.
Mais sans doute Robespierre fut averti par sa police que Tallien avait
loué une chambre près de la Force. Ordre fut donné de conduire Terezia
aux Carmes avec huit ou dix autres prisonniers.
Elle partait de la grande Force en même temps que je partais de la
petite Force.
Seulement la charrette des condamnés était sortie par la porte de la rue
du Roi-de-Sicile, tandis que le tombereau des prisonniers était sorti
par la porte de la rue des Rosiers.
Ils s'étaient rejoints à la rue des Lombards, forcé qu'était le
tombereau de traverser la rue Saint-Honoré pour gagner le pont
Notre-Dame.
C'est là où j'avais vu Terezia; c'est là où je lui avais envoyé mon
bouton de rose.
En arrivant aux Carmes, on l'avait mise dans la chambre de madame de
Beauharnais, dont on venait d'enlever madame d'Aiguillon.
Madame de Beauharnais était une femme de vingt-neuf à trente ans, née à
la Martinique, où son père était gouverneur de port. Elle était venue en
France à l'âge de quinze ans, et avait épousé le vicomte Alexandre de
Beauharnais.
Le général de Beauharnais (car son mari a servi d'abord la révolution,
qui l'a dépassé comme tant d'autres) venait de mourir sur l'échafaud.
Quoique assez malheureuse avec son mari comme madame de Fontenay, comme
madame de Fontenay elle avait fait ce qu'elle avait pu pour le sauver,
mais ses démarches n'avaient abouti qu'à la compromettre elle-même. Elle
avait été arrêtée, conduite aux Carmes, et s'attendait d'un jour à
l'autre à être traduite au tribunal révolutionnaire.
Elle avait eu deux enfants du général Beauharnais, l'un nommé Eugène,
l'autre Hortense; mais sa misère était si grande qu'Eugène était entré
comme apprenti chez un menuisier et Hortense pour sa nourriture chez une
lingère.
La veille de l'arrivée de Terezia, on était venu enlever le lit de
sangle de madame d'Aiguillon.
--Mais que faites-vous donc là? avait dit Joséphine au geôlier.
--Vous le voyez bien, j'enlève le lit de votre amie.
--Mais où couchera-t-elle demain?
Le geôlier s'était mis à rire.
--Demain, dit-il, elle n'aura plus besoin de lit.
En effet, on était venu chercher madame d'Aiguillon, qui n'avait point
reparu.
Il était resté un matelas jeté à terre.
Il devait nous servir à toutes trois, à moins que deux ne préférassent
coucher sur des chaises.
Il faut dire que l'aspect de notre chambre n'est pas gai, mon bien-aimé;
elle a été, au 2 septembre, le théâtre de l'assassinat de plusieurs
prêtres, et le sang, en plusieurs endroits, avait taché les murailles.
En outre, plusieurs inscriptions lugubres couvraient les murs,--dernier
cri d'espérance ou de désespoir.
Le soir vint, et avec la nuit les idées plus sombres. Nous nous assîmes
toutes trois sur le matelas, et comme j'étais la seule qui ne
frissonnait pas:
--Tu n'as donc pas peur? me dit Terezia.
--Ne t'ai-je pas raconté, lui répondis-je, que j'avais voulu mourir?
--Voulu mourir à ton âge, à seize ans?
--Hélas! j'ai plus vécu que telle femme morte à quatre-vingts ans.
--Oh! moi, dit Terezia, j'avoue que je tremble à chaque bruit. Mon Dieu!
tu as vu guillotiner trente personnes avant toi; tu as senti le vent du
couteau qui passait comme un éclair devant tes yeux, et tes cheveux
n'ont pas blanchi!
--Comme Juliette voyait Roméo couché sous son balcon, il me semblait
voir mon bien-aimé couché dans la tombe. Je ne mourais pas, j'allais à
lui, voilà tout. Vous avez tout dans la vie vous autres, fiancés,
enfants, voilà pourquoi vous voulez vivre. J'ai tout dans la mort, moi,
voilà pourquoi je veux mourir.
--Mais maintenant, me dit-elle d'un ton caressant, maintenant que tu as
trouvé deux amies, veux-tu mourir toujours?
--Oui, si vous mourez.
--Mais si nous ne mourons pas?
Je haussai les épaules.
--Je ne demande pas mieux que de vivre, répondis-je.
--Et par exemple, dit Terezia en me serrant contre son coeur et en
m'embrassant sur les yeux, si tu pouvais nous sauver la vie!
--Oh! m'écriai-je, je le ferais avec bonheur, mais comment?
--Comment?
--Oui. Je suis prisonnière comme vous.
--Seulement, d'après ce que tu m'as raconté, tu pourrais sortir si tu
voulais.
--Moi! de quelle façon?
--N'es-tu pas protégée par un commissaire?
--Suis-je protégée?
--Certainement. Ne t'a-t-il pas fait écrouer sous un faux nom?
--Oui.
--Ne t'a-t-il pas dit que tu le reverrais?
--Quand? voilà la question.
--Je ne sais; mais il faut que ce soit le plus tôt possible.
--Les jours vont vite.
--Si seulement tu savais son nom!
--Je ne le sais pas.
--On pourrait le savoir par le concierge.
--Ne vaudrait-il pas mieux le laisser revenir? puisqu'il a dit qu'il
reviendrait.
--Oui, mais si d'ici là...?
--Je puis sauver l'une de vous, dis-je, en répondant pour elle et en
montant sur la charrette à sa place.
--Mais laquelle? demanda vivement Terezia.
--Il serait juste que ce fût celle qui a des enfants, madame de
Beauharnais.
--Vous êtes un ange, me dit celle-ci en m'embrassant; mais je
n'accepterai jamais un pareil sacrifice.
--Écoutez, mes bonnes amies, leur dis-je, combien y a-t-il de temps que
vous êtes arrêtées?
--Moi, dit Terezia, voilà vingt-deux jours.
--Et, moi, dit madame de Beauharnais, en voilà dix-sept.
--Eh bien! il est probable que ce n'est ni demain ni après-demain que
l'on pensera à vous. Nous avons donc trois ou quatre jours pour faire
revenir notre commissaire, s'il ne revient pas de lui-même; dormons en
attendant, la nuit porte conseil.
Et nous nous couchâmes sur notre seul matelas, dans les bras l'une de
l'autre.
Mais je crois bien que moi seule dormis.
XIX
Les jours se passaient et n'apportaient aucun changement à notre
situation. Nous n'apprenions aucune nouvelle du dehors. Nous ne savions
pas à quel degré d'irritation ou de lutte en étaient arrivés les
partis.
Mes deux malheureuses compagnes tremblaient et pâlissaient au moindre
bruit qui se faisait dans les corridors.
Un matin, la porte s'ouvrit et le concierge me dit que l'on me demandait
à la geôle.
Mes deux compagnes me regardèrent avec terreur.
--Ne craignez rien pour moi, leur dis-je; je ne suis pas jugée, pas
condamnée, et ne puis par conséquent être exécutée.
Elles ne m'embrassèrent pas moins comme si elles ne devaient pas me
revoir.
Mais je leur jurai que je ne quitterais pas les Carmes sans leur dire
adieu.
Je descendis. Comme je m'en doutais, j'étais attendue par mon
commissaire.
--J'ai à interroger cette jeune fille, dit-il; laissez-moi seul au
parloir avec elle.
Il avait le même costume que la première fois, l a carmagnole et le
bonnet rouge lui donnaient, au premier abord, un aspect féroce; mais
sous ce masque on retrouvait des yeux bons et francs, et des lignes
douces aboutissant à une bouche bienveillante.
--Tu vois, citoyenne, me dit-il, que je ne t'ai pas oubliée?
Je m'inclinai en signe de remerciement.
--Maintenant traite-moi en homme qui te veut du bien, et dis-moi ton
secret.
--Je n'en ai pas.
--Comment te trouvais-tu sur la charrette des condamnés quand il n'y
avait contre toi ni arrêt ni condamnation?
--Je voulais mourir.
--Ce que l'on m'a dit à la Force était donc vrai, que tu t'étais fait
lier les mains, et que tu étais montée sur la charrette par surprise?
--Qui t'a dit cela?
--Le citoyen Santerre lui-même.
--Il ne lui arrivera pas malheur pour le service qu'il m'a rendu?
--Non.
--Eh bien! il t'a dit la vérité. À mon tour à parler.
--J'écoute.
--Quel intérêt prends-tu à moi?
--Je te l'ai dit, je suis commissaire de section. C'est moi qui ai été
chargé de l'arrestation de la pauvre petite Nicole; les larmes me sont
venues aux yeux en l'arrêtant. Son exécution m'a donné les premiers
remords que j'aie eus de ma vie. Alors je me suis juré que si l'occasion
se présentait de pouvoir sauver une pauvre innocente comme elle, je ne
la laisserais pas échapper. La Providence vous a conduite sur mon chemin
et je viens vous dire: Voulez-vous la vie?
Je tressaillis; la vie m'était indifférente pour moi-même, mais je
réfléchis combien comptaient sur elle les deux pauvres créatures que
j'allais laisser derrière moi en prison.
--Comment vous y prendrez-vous, lui demandai-je, pour me tirer d'ici?
--C'est bien simple. Il n'y a aucune charge contre vous; je me suis
renseigné à la Force; vous êtes écrouée ici sous un faux nom. Je viens
vous chercher pour vous transporter dans une autre prison. Je vous
laisse en passant sur le pont Neuf ou le pont des Tuileries, et vous
allez où vous voudrez.
--J'ai promis de dire adieu à mes deux compagnes de chambre.
--Comment les appelez-vous?
--Je puis vous dire leurs noms sans danger pour elles?
--Ne voyez-vous point que vous m'offensez?
--Madame Beauharnais, madame Terezia Cabarrus.
--La maîtresse de Tallien?
--Elle-même.
--Toute la question est aujourd'hui entre son amant et Robespierre. Si
Tallien triomphe, vous me recommanderez à elle?
--Soyez tranquille.
--Remontez à votre chambre et descendez vite. Nous sommes dans un temps
où l'on peut faire attendre la mort, mais pas la vie.
Je remontai toute joyeuse.
--Oh! dirent mes deux amies en m'apercevant, bonne nouvelle, n'est-ce
pas?
--Oui, dis-je, j'ai revu mon commissaire, il offre de me faire sortir.
--Accepte, s'écria Terezia en me sautant au cou, et sauve-nous!
--Comment?
Elle tira de sa poitrine un poignard espagnol fin comme une aiguille,
mortel comme une vipère; puis, avec de petits ciseaux que madame
d'Aiguillon avait laissés à madame de Beauharnais, elle coupa une boucle
de ses cheveux et en enveloppa le poignard.
--Tiens, dit-elle, tu iras trouver Tallien; tu lui diras que tu me
quittes, que tu m'as demandé mes commissions pour lui, que je t'ai remis
ces cheveux et ce poignard, en te disant: «Donne ce poignard à Tallien,
et dis-lui de ma part que je suis appelée après-demain devant le
tribunal révolutionnaire, que si dans vingt-quatre heures Robespierre
n'est pas mort, c'est un lâche!»
Je comprenais cette furia espagnole.
--C'est bien, répliquai-je, je le lui dirai. Et vous, madame,
continuai-je en me retournant vers madame de Beauharnais, n'avez-vous
pas de votre côté quelque recommandation à me faire?
--Moi! dit-elle de sa douce voix créole, je n'ai que Dieu pour me
défendre et pour veiller sur moi. Mais si vous passez dans la rue
Saint-Honoré, entrez au magasin de lingerie du nº 362, et embrassez sur
le front ma chère Hortense, qui rendra ce baiser à son frère. Dites-lui
que je me porte aussi bien qu'on peut le faire en prison et avec un
coeur rongé d'inquiétudes. Ajoutez que je mourrai en disant son nom et en
la recommandant à Dieu.
Nous nous embrassâmes. Terezia me tira à elle.
--Tu n'as pas d'argent, me dit-elle, et peut-être pour notre salut t'en
faudra-t-il. Partageons.
Elle mit dans ma main vingt louis.
Je voulus faire quelques observations.
--Pardon, pardon, dit-elle, mais je ne me soucie pas que dans une
affaire de cette importance, où il est question de nos trois têtes, tu
sois arrêtée par un louis ou deux.
Elle avait raison; je pris les vingt louis de Terezia, je les mis dans
ma poche. Je cachai son poignard dans ma poitrine et j'allai rejoindre
mon protecteur au parloir.
Pendant mon absence, il avait tout arrangé avec le concierge.
Il me donna le bras; nous sortîmes. Un fiacre nous attendait.
Pendant la course, mon commissaire de police, qui ne me paraissait pas
bien sûr de l'inamovibilité de Robespierre, me mit au courant des
événements.
Robespierre, qui, depuis l'exécution des chemises rouges, s'était retiré
sous sa tente, laissant en apparence la France aller au hasard, mais
maintenant toujours la main sur le comité de salut public auquel il
faisait signer des listes par Herman, Robespierre était revenu le 5
thermidor.
Il attendait Saint-Just pour éclater. Saint-Just revenait les mains
pleines de dénonciations. Quand le triumvirat Saint-Just, Couthon et
Robespierre serait réuni, on demanderait les dernières têtes qu'il était
indispensable de sacrifier à la Terreur.
C'étaient celles de Fouché, de Collot-d'Herbois, de Cambon, de
Billaud-Varennes, de Tallien, de Barrère, de Léonard Bourdon, de
Lecointre, de Merlin de Thionville, de Fréron, de Panis, de
Dubois-Crancé, de Bentabole, de Barras...
Quinze ou vingt têtes, voilà tout.
Après quoi on en viendrait à la clémence.
Restait à savoir si ceux dont on allait demander les têtes les
laisseraient prendre. En effet, de leur côté ils avaient préparé une
accusation contre celui qu'ils appelaient le _dictateur_.
Seulement le dictateur leur donnerait-il le temps d'accuser?
Pendant le mois où il était resté absent, Robespierre avait rédigé son
apologie.
Homme de la légalité, il croyait n'avoir à répondre qu'à la légalité.
On était au 8 thermidor, tout se dénouerait certainement avant trois ou
quatre jours.
Je demandai à mon commissaire où je pourrais trouver Tallien.
Il m'indiqua son domicile, rue de la Perle, nº 460, au Marais.
Je me fis descendre à la porte Saint-Honoré.
Là, mon protecteur prit congé de moi. Je lui demandai son nom.
--Inutile, me dit-il; si vous réussissez, vous me reverrez, et je
viendrai demander moi-même ma récompense. Si vous échouez, vous ne
pourrez rien pour moi, je ne pourrai rien pour vous. Nous ne nous
connaissons pas.
Il partit avec son fiacre du côté des boulevards.
J'entrai dans la rue Saint-Honoré, et gagnai le nº 352.