--Citoyens, dit Tallien, dans le peu que vient de nous dire Saint-Just,

j'ai entendu qu'il se vantait de n'être d'aucun parti. J'ai la même

prétention, et c'est pour cela que je vais faire entendre la vérité. On

s'en étonnera, sans doute. La vérité tonnera, je n'en doute point, car

partout autour de nous depuis quelques jours on ne sème que troubles et

mensonges. Hier, un membre du gouvernement s'est isolé et a prononcé un

discours en son nom particulier. Aujourd'hui, un autre fait de même.

Tous ces individualismes viennent encore aggraver les maux de la patrie,

la déchirer et la précipiter dans l'abîme; je demande que le rideau soit

entièrement déchiré.

--Oui, cria de sa place Billaud-Varennes, plus pâle et plus sombre

encore que d'habitude; oui, hier la société des jacobins a voté

l'épuration de la Convention. On a voté quoi? c'est à ne pas croire, on

a voté d'égorger la majorité qui a refusé de voter l'impression du

discours du citoyen Robespierre. Or, cette épuration, cette majorité,

c'est tout simplement 250 d'entre nous.

--Impossible! impossible! cria-t-on de toutes parts.

--Collot-d'Herbois et moi étions là, citoyens et nous n'avons que par

miracle échappé aux couteaux des assassins. Et là! là! dit-il en

allongeant le poing avec un geste menaçant, là, sur la Montagne, je vois

un des hommes qui ont levé le couteau sur moi.

À ces mots toute la Convention se lève, et les cris:

--Arrêtez-le! arrêtez l'assassin! retentissent.

Billaud le nomme; c'est un nom inconnu des auditeurs, mais connu des

huissiers, qui se jettent sur lui et l'arrêtent.

Mais, après son arrestation, il reste dans l'air un de ces frémissements

qui planent sur les assemblées tumultueuses et dans lesquelles il va se

passer de grands événements.

--L'assemblée, continue Billaud, ne doit pas se dissimuler qu'elle est

entre deux égorgements. Une heure de faiblesse, et elle est perdue!

--Non! non! s'écrièrent tous les membres en montant sur leur banc et en

agitant leur chapeau; non! c'est elle, au contraire, qui écrasera ses

ennemis! Parle, Billaud, parle! Vive la Convention! vive le Comité de

salut public!

--Eh bien! puisque nous en sommes à l'heure des éclaircissements,

continua Billaud, je demande que tous les membres de cette assemblée que

l'assemblée interrogera s'expliquent. Vous frémirez d'horreur quand vous

saurez la situation où vous êtes, quand vous saurez que la force armée

est confiée à des mains parricides, qu'Henriot est le complice des

conspirateurs; vous frémirez quand vous saurez qu'il y a ici un

homme,--et il lança un regard sanglant à Robespierre,--qui, lorsqu'il

fut question d'envoyer des représentants du peuple dans les

départements, compulsa comme un dictateur la liste des conventionnels,

et, sur plus de sept cents membres que nous étions, n'en trouva pas

vingt qui fussent dignes de cette mission.

Un murmure d'orgueil blessé, le plus menaçant de tous les murmures,

s'éleva de tous les bancs.

--Et c'est Robespierre, continue Billaud, qui vient nous dire hier à

nous, qui ose nous dire qu'il s'est éloigné du comité parce qu'il y

était opprimé. N'en croyez rien, il s'est éloigné, parce qu'après avoir

dominé seul pendant six mois le comité, le comité s'est révolté de cette

domination et a organisé la résistance contre lui. Heureusement pour

nous, car c'est au moment où il voulait faire adopter le décret du 22

prairial, ce décret de mort qui a fait que le plus pur de nous a

instinctivement porté sa main à sa tête.

Des éclats de voix interrompent Billaud de tous côtés; non pas pour

l'arrêter dans ses accusations, mais pour l'y affermir.

Un instant le silence se fait; mais un de ces silences qui contiennent

autant de menaces que le silence qui précède la tempête qui va éclater.

XXI

Et ce silence est tellement celui qui précède la tempête, que les

regards fulgurants de tous ces hommes se croisent comme des éclairs.

--Oui, citoyens, poursuit Billaud-Varennes, sachez que le président du

tribunal révolutionnaire, lui à qui toute initiative devrait être

défendue, a proposé hier aux Jacobins, à cette assemblée non-seulement

ennemie, mais illégale, de chasser de la Convention et de proscrire les

membres qui ont osé résister à Robespierre.

Mais le peuple est là, continue Billaud en se tournant vers les

tribunes. N'est-ce pas, peuple, que tu veilles sur tes représentants?

--Oui, oui, le peuple est là, crient les tribunes d'une seule voix.

--Nous avons vu depuis quelque temps un étrange spectacle, en vérité;

c'est que ce sont ces mêmes hommes qui sans cesse parlent de vertu et de

justice, qui sans cesse foulent aux pieds la justice et la vertu. Quoi!

des hommes qui sont isolés, qui ne connaissent personne, qui ne se

mêlent d'aucune intrigue, qui sauvent la France en organisant la

victoire, ces hommes sont des conspirateurs; et c'est le jour même où,

sur des conseils et grâce à un plan donné par eux, qu'Anvers est repris

par la France aux Anglais, que des conspirateurs viennent les accuser de

trahir la France!

Mais l'abîme est sous nos pas, mais les véritables traîtres sont devant

nous: il faut que l'abîme soit comblé par leurs cadavres ou par les

nôtres.

Le coup a été frapper Robespierre en pleine poitrine; il n'y a plus à

reculer; pâle et convulsif, il s'élance à la tribune:

--À bas le traître! À bas le tyran! À bas le dictateur! crie-t-on de

tous côtés.

Mais Robespierre a compris que l'heure suprême était venue; qu'il

fallait, comme le sanglier, faire face à toute cette meute hurlant

contre lui. Il saisit la rampe de la tribune, il s'y cramponne; il monte

malgré tout le monde; il touche à la plate-forme. L'eau coule sur son

front; il est pâle jusqu'à la lividité; un dernier pas et il a remplacé

Billaud. Il ouvre la bouche pour parler au milieu d'un effroyable

tumulte, mais peut-être qu'aussitôt que sa voix aigre se fera entendre

le tumulte cessera.

Tallien voit que la tribune va être conquise; il comprend le danger, il

s'élance, écarte brutalement Robespierre du coude.

C'est un nouvel ennemi, c'est un nouvel accusateur. Le silence se fait à

l'instant même.

Robespierre regarde avec étonnement autour de lui; il ne reconnaît plus

cette assemblée qu'il est habitué depuis trois ans à pétrir sous sa

main.

Il commence seulement à comprendre le danger qu'il court et dans quelle

lutte mortelle il s'est engagé.

Tallien profite du silence et s'écrie:

--Je demandais tout à l'heure que l'on déchirât le rideau, c'est chose

faite; les conspirateurs sont démasqués, la liberté triomphera?

--Oui, crie toute la salle en se levant. Elle triomphe déjà. Achève,

Tallien, achève!

--Tout présage, continue Tallien, que l'ennemi de la représentation

nationale va tomber sous nos coups: jusqu'ici je m'étais imposé le

silence; je le laissais tranquillement dresser dans l'ombre sa liste de

proscriptions, je ne pouvais pas dire: _J'ai vu, j'ai entendu!_ Mais moi

aussi j'étais hier aux Jacobins, et _j'ai vu et entendu_ et frémi pour

la patrie.

Un nouveau Cromwell recrutait son armée, et ce matin j'ai pris ce

poignard, qui dormait derrière le buste de Brutus, pour lui percer le

coeur, si la Convention n'a pas le courage de le décréter d'accusation.

Et Tallien mit le poignard de Terezia sur la poitrine de Robespierre. Un

rayon de soleil en fit briller la lame.

Robespierre ne fit pas un mouvement pour éviter le coup; mais à l'éclat

de l'acier ses yeux clignotèrent comme ceux des oiseaux de nuit a

l'éclat du jour.

--Mais non, dit Tallien en écartant son poignard de la poitrine qu'il

menaçait; nous sommes des représentants du peuple et non des assassins;

et ce tyran pâle et chétif n'a ni la puissance ni le génie de César. La

France a remis entre nos mains le glaive de sa justice et non le

poignard de ses vengeances. Accusons le traître, jugeons-le, ne

l'assassinons pas! Plus de 31 mai, plus de proscriptions, même contre

celui qui a fait le 31 mai et les proscriptions!

À la justice nationale Robespierre!

Jamais pareil tonnerre d'applaudissements n'avait ébranlé les voûtes de

la Convention nationale.

--Et maintenant, ajouta Tallien, je demande l'arrestation du misérable

Henriot, qui à cette heure et pour la troisième fois traîne ses canons

contre nous. Désarmons le dictateur avant tout, enlevons-lui sa garde

prétorienne d'abord, et nous le jugerons après.

Une espèce de rugissement se fit entendre dans toute l'assemblée;

c'étaient deux ans de haine et de terreur qui se faisaient jour et qui

grondaient par cette soupape que venait d'ouvrir Tallien.

--Je demande, continua-t-il, que nous décrétions la permanence de notre

séance jusqu'à ce que le glaive de la loi ait assuré l'existence de la

République en frappant ceux qui conspirent contre elle.

Toutes les propositions de Tallien sont mises aux voix et votées

d'enthousiasme.

Robespierre veut parler, il n'a pas abandonné la tribune, il y est resté

cramponné, les lèvres palpitantes, les muscles des joues contractés.

Le rictus de sa bouche est à peine visible tant ses dents sont serrées.

Mais de tous côtés les cris s'élevèrent: À bas le tyran!!!

Le mot d'ordre donné par Sieyès a été tenu. Robespierre ne parlera pas.

Donc il ne fera _pas de phrases_.

Tallien reprend:

--Il n'est pas un de nous qui ne puisse citer de cet homme un acte

d'inquisition ou de tyrannie; mais c'est sur sa conduite d'hier aux

Jacobins que j'appelle toute votre horreur. C'est là que le tyran s'est

découvert! c'est par là que je veux le terrasser. Ah! si je voulais

rappeler tous les actes d'oppression qui ont eu lieu, je prouverais que

c'est depuis que Robespierre a été chargé de la police générale qu'ils

ont été commis tous.

Robespierre fait un effort, arrive presque face à face avec Tallien, et

s'écrie en étendant la main:

--C'est faux! je...

Mais le tumulte recommence plus terrible qu'auparavant.

Robespierre alors voit que jamais il ne pourra s'emparer de la tribune,

qu'une conspiration la lui enlève; il cherche un endroit d'où sa voix

puisse dominer l'assemblée. Il voit la Montagne, descend rapidement les

escaliers de la tribune, s'élance parmi ses anciens amis, et d'une place

vide veut parler.

--Tais-toi! lui crie une voix; tu es à la place de Danton?

Robespierre redescend au centre:

--Ah! vous ne voulez pas me laisser parler, montagnards, dit-il, eh

bien, c'est à vous, hommes purs, que je viens demander asile et non à

ces brigands.

--Arrière! crie une voix du centre, tu es à la place de Vergniaud.

Robespierre bondit hors des rangs de la Gironde, comme s'il était en

effet poursuivi par les ombres de ceux qu'il a fait décapiter.

À moitié foudroyé, il s'élance de nouveau à la tribune, et, montrant le

poing au président:

--Président d'une assemblée d'assassins, lui crie-t-il, pour la dernière

fois veux-tu me donner la parole?

--À ton tour tu l'auras, répond Thuriot qui a remplacé au fauteuil

Collot-d'Herbois brisé.

--Non! non! crient les conjurés; il se défendra, comme les autres,

devant le tribunal révolutionnaire.

Mais lui s'obstine; on entend au-dessus de tous ces bruits, de tout ce

tumulte, de tous ces cris, les glapissements de la voix de Robespierre

qui tout à coup s'éteignent dans un enrouement subit.

--C'est le sang de Danton qui l'étouffe! crie une voix à ses côtés.

Sous ce dernier coup de poignard, Robespierre tressaille et se tort

comme sous la pile voltaïque.

--L'accusation! crie une voix de la Montagne.

--L'arrestation! crie une voix du Centre.

L'assemblée tout entière appuie.

Robespierre anéanti, à bout de force, à bout d'espérance, tombe sur un

banc.

--Puisqu'on accuse et qu'on juge Robespierre, s'écrient ensemble deux

voix, je demande à être accusé et jugé avec lui!

L'une de ces deux voix est celle de Lebas; l'autre est celle de

Robespierre jeune.

--Mon frère! s'écrie Robespierre en se relevant, qui se dévoue pour moi.

Si on l'eût laissé parler, peut-être sortait-il de l'accusation par

cette porte ouverte sur la pitié; mais non, ces deux mots;

l'_accusation_! l'_arrestation_! retombent sur lui comme le rocher de

Sisyphe.

--Ah! qu'un tyran est dur à abattre! hurle Fréron, qui demande vengeance

pour le sang de Camille Desmoulins et celui de Lucile.

L'arrestation est mise aux voix par le président Thuriot, et décrétée à

l'unanimité.

--Maintenant ce n'est pas le tout de la voter, dit une voix: qu'on

l'exécute.

Thuriot, pour la seconde fois, donne l'ordre d'exécuter le décret, qui

comprend Robespierre, Lebas et Robespierre jeune. Couthon et Saint-Just

vont se ranger près de lui. Ils sont au premier banc de la Plaine, et un

grand vide s'établit autour d'eux.

Les huissiers hésitent à faire leur devoir; comment oseront-ils porter

la main sur ces rois de l'assemblée dont ils ont si longtemps reçu les

ordres?

Enfin ils se décident à s'approcher d'eux et leur signifient le décret

de la Convention.

Les cinq accusés se lèvent et sortent lentement, pour être conduits

devant les comités.

Toute l'assemblée respire. Cette lutte de quatre cents députés contre un

seul homme, indique à quel point cet homme était puissant. Tant qu'il

était là, chacun se demandait: Est-ce fini? Moi aussi je respire, moi

aussi je m'élance.

Déjà le bruit de l'arrestation de Robespierre s'est répandu dans la cour

du Carrousel, et de la cour du Carrousel a plané sur tout Paris.

Je ne sais si c'est une illusion, mais il me semble que tous les coeurs

sont joyeux, que toutes les bouches sourient; des gens qui ne se

connaissent pas courent les uns aux autres en criant:

--Eh bien! vous savez?

--Non... quoi?

--Robespierre est arrêté!

--Impossible!

--Je l'ai vu conduire aux comités.

Et celui qui vient de recevoir la nouvelle court la répandre.

Mais à travers les portes de chêne, à travers les barreaux de fer des

prisons, les nouvelles sont lentes à passer. Je cherche des yeux mon

commissaire, qui m'a promis de se tenir dans la cour du Carrousel.

Mes yeux se fixent sur un homme qui semble attendre que je le regarde.

Je jette un cri: c'est lui.

Seulement il a devancé l'opinion publique; il ne porte plus son bonnet

rouge, il a mis bas sa carmagnole, il est habillé comme tout le monde.

C'est qu'il a assisté de la tribune à la chute de Robespierre.

Il s'approche de moi sans affectation:

--Avez-vous besoin de mes services? me dit-il.

--Je voudrais bien annoncer le triomphe de Tallien à mes pauvres amies,

répondis-je.

--Faites-y attention, me dit-il, et ne vous lancez pas trop avant dans

le domaine de l'espérance; les comités devant lesquels il est amené

peuvent déclarer qu'il n'y a pas motif à l'accusation et rendre une

ordonnance de non-lieu. Le tribunal révolutionnaire devant lequel il va

être conduit et qui lui appartient entièrement, peut déclarer qu'il

n'est pas coupable et lui faire un triomphe comme celui de Marat. En

somme, ce n'est qu'une première manche.

--N'importe! répondis-je, elle est gagnée, n'est-ce pas? Maintenant, à

la seconde.

--Marchez doucement, me dit-il, traversez le pont, entrez dans la rue du

Bac, à la hauteur de la rue de Lille, je vous rejoindrai avec une

voiture.

Je m'acheminai sans répondre vers la rue du Bac. Au moment où

j'atteignais la rue de Lille, j'entendis un fiacre qui s'arrêtait

derrière moi. J'y montai. Le commissaire m'y attendait.

Il ordonna au cocher de suivre la rue de Lille, de prendre les quais

jusqu'à la Grève et de nous conduire à la Force.

Il avait ramené les prisonnières d'où elles étaient parties.

Je retrouvai mon brave concierge Ferney; je retrouvai Santerre qui jeta

les hauts cris, il me croyait guillotinée. Je leur appris l'arrestation

de Robespierre.

Chose bizarre! celui qui me parut le plus content fut le geôlier.

Aussi ne fit-il aucune difficulté lorsque mon conducteur, se faisant

reconnaître, lui ordonna de me conduire à la chambre des deux nouvelles

prisonnières.

En m'apercevant elles jetèrent un cri. Mon sourire leur disait que

j'apportais de bonnes nouvelles.

--Triomphe! leur criai-je, triomphe! Robespierre est accusé et arrêté.

--Et Tallien, demanda Terezia, comment a-t-il été?

--Magnifique de courage et surtout d'amour.

--Le fait est que s'il ne s'était agi que de lui il se serait laissé

couper le cou: il est si paresseux!

--Allons, allons, tu vas porter un beau nom, citoyenne Tallien, dit

madame de Beauharnais.

--J'en ambitionne un plus beau encore, dit Terezia avec sa fierté tout

espagnole.

--Lequel?

--Celui de Notre-Dame-de-Thermidor!

Mais, comme l'avait dit très-judicieusement mon commissaire, nous n'en

étions qu'à la première manche, et Robespierre pouvait sortir de là plus

puissant que jamais.

Nous convînmes avec mes deux amies que le lendemain je suivrais dans

tous leurs détails les événements, non moins importants à coup sûr que

ceux qui venaient de s'accomplir.

Terezia pensa alors combien il serait difficile de suivre les

événements, qui peut-être allaient se passer au milieu de foules

immenses, avec un costume de femme.

Elle m'offrit d'aller prendre dans sa maison des Champs-Élysées un de

ses costumes d'homme, qu'elle avait l'habitude de prendre pour suivre

son premier mari dans ses courses à cheval et à la chasse; elle me donna

une lettre pour sa vieille nourrice qui la gardait. Je devais en même

temps donner à la bonne femme de ses nouvelles et la rassurer sur son

compte. Je lui racontai tout ce que je devais au brave homme qui m'avait

pris sous sa protection, tout en prévenant d'avance que si nous étions

victorieux c'était un protégé à ne point oublier. Elle promit tout ce

que je voulus.

L'heure s'avançait, il fallait quitter la prison. Je ne promis pas de

revenir le lendemain, attendu que si nous étions vainqueurs je comptais

aller droit à Tallien, et, pour lui épargner toute recherche inutile,

lui dire où il trouverait son amie. Mais je promis de lui écrire, mot

par mot, heure par heure, tout ce que j'aurais vu. Grâce à

l'intermédiaire de mon brave commissaire, j'étais sûre que ma lettre lui

serait remise.

Nous nous embrassâmes étroitement, madame Beauharnais, Terezia et moi,

et je descendis, légère et pleine d'espérance, cet escalier que la

dernière fois j'avais descendu croyant aller à l'échafaud.

XXII

Nous rencontrâmes la voiture et nous allâmes droit à la maison de

Terezia, située allée des Veuves. Là je trouvai la vieille Espagnole qui

l'avait élevée. Je commençai par lui donner de bonnes nouvelles de sa

maîtresse, puis la lettre par laquelle elle lui ordonnait de me laisser

choisir parmi ses habits d'homme celui qui irait le mieux à mon goût et

à ma taille. Je choisis une redingote marron à collet rabattu; un

chapeau à larges bords qui abritait complètement mon visage, avec une

boucle d'acier et un large ruban noir, sans plume; deux chemises à

jabot, deux gilets, un blanc, l'autre chamois; une culotte de couleur

claire et des bottes venant au-dessus du genou.

Nous remontâmes en voiture, et mon commissaire me reconduisit chez moi.

Nous eûmes grand'peine à traverser la rue. Il y avait un rassemblement

énorme devant la maison des Duplay. On venait d'y apprendre

l'arrestation de Robespierre, et les cris de M. Duplay et de la vieille

mère avaient attiré les voisins d'abord, puis ceux qui passaient, puis

enfin ceux que la curiosité clouait à cette place, comptant que ce

serait là qu'on aurait les plus fraîches et les meilleures nouvelles.

J'étais aussi curieuse qu'aucune des personnes réunies aux lamentations

de ces braves gens; car, il faut le dire, dans tout le quartier, la

famille passait pour la plus honnête qu'il y eût au monde. Comme mon

entresol n'était qu'à quelques pas de leur magasin, je remontai

rapidement et je jugeai que c'était le moment d'utiliser le costume de

Terezia. J'étais peu accoutumée aux costumes masculins, mais cependant

au bout de dix minutes j'étais assurée, grâce au manteau qui

m'enveloppait tout entière, de pouvoir traverser les groupes sans être

reconnue pour une femme. Je descendis et j'allai me mêler aux curieux.

Madame Duplay, fanatique de son locataire, en appelait à l'inattaquable

réputation de Robespierre comme honnête homme, comme citoyen

incorruptible; à ceux qui doutaient ou qui avaient l'air de douter, elle

disait:

--Ah! vous pouvez entrer, citoyens, vous pouvez visiter l'appartement

qu'il habite, et, si vous y trouvez une pièce d'argent, un bijou ou un

assignat de cinquante francs, je reconnais mes torts et j'avouerai que

Robespierre était un homme vénal.

Et en effet on entrait comme à un pèlerinage, et dès l'entrée on sentait

que c'était bien la maison de l'incorruptible. Dès le seuil, la cour

avec son hangar, ses établis chargés de scies, de varlopes, de rabots,

tout disait: Vous êtes ici chez l'ouvrier honnête et travailleur. Puis,

si l'on montait à la mansarde habitée par Robespierre, c'était là où se

déroulait véritablement la preuve de cette vie de labeur, pauvre et

occupée. Les papiers, rangés sur les planches de sapin, entassés les uns

sur les autres, disaient ces travaux infatigables. Et cependant on

sentait qu'on avait mis là, comme dans le tabernacle d'un Dieu, les

meilleurs meubles de la maison, un beau lit bleu et blanc comme un lit

de jeune fille, avec quelques bonnes chaises; un bureau, en sapin, c'est

vrai, mais fait par le maître de la maison, sur un plan donné

certainement et avec toutes les exigences de son locataire, était

tourné de façon à ce que celui-ci pût, en travaillant, plonger son

regard dans la cour et se distraire à la vue des quatre jeunes filles,

du fils et du neveu, qui formaient la famille du brave menuisier.

Dans une petite bibliothèque de sapin, bibliothèque non fermée, il y

avait un Rousseau et un Racine, et, sur tous les murs, la main fanatique

de madame Duplay et la main passionnée de sa fille Cornélie avaient

suspendu tous les portraits que l'on avait pu se procurer de l'idole; de

sorte que, de quelque côté que Robespierre se tournât, il avait toujours

devant lui un portrait de Robespierre. Un de ces portraits le

représentait avec une rose à la main; et, tour à tour, la vieille mère

Duplay, la femme du menuisier et ses filles, faisant passer les curieux,

disaient:

--Est-ce là la demeure du méchant homme qu'on veut faire croire un tyran

et qui visait, disent ses misérables ennemis, à la dictature ou à la

royauté?

Une des quatre filles de madame Duplay ne disait rien, ne se mêlait à

rien, sanglotant dans un coin, assise sur une chaise; c'était la femme

de Lebas, dont le mari venait de se sacrifier pour Robespierre et avait

été arrêté avec lui. Au moment où je sortais, deux soldats gardaient la

porte et deux autres entraient: ils venaient arrêter toute la famille du

menuisier.

J'avoue que la vue de cet intérieur presque pauvre, l'inspection de

cette chambre modeste, me produisit une profonde impression.

Est-ce que je m'étais trompée? Est-ce que ces gens qui avaient accusé

Robespierre ne m'avaient pas dit la vérité? Je me rappelais, ce que tant

de fois, mon bien-aimé Jacques, tu m'avais répété de cet homme, de la

voie dans laquelle il marchait. Inflexible, mais incorruptible, me

disais-tu; son inflexibilité l'a conduit trop loin, elle en a fait

l'homme sanglant, haï de tous, et, à l'heure qu'il est, il faut qu'il

meure ou que des milliers de têtes tremblent.

On emmena madame Lebas comme les autres. Elle ne se défendit point, elle

ne se lamenta point de son arrestation; elle continua de pleurer celle

de son mari, voilà tout.

Je rentrai chez moi; j'avais le coeur profondément serré; j'avais sans

cesse devant les yeux cette chambre si modeste où les Duplay désiraient

qu'on trouvât une pièce d'argent, un bijou ou un assignat de cinquante

francs. Cet homme qui avait si peu de besoins, de quoi pouvait-il donc

être ambitieux? D'or? On voyait partout, écrit en toutes lettres, son

mépris de l'argent. De puissance peut-être. D'orgueil à coup sûr. Tous

ces portraits dans sa chambre, ce cortége de Robespierres entourant

Robespierre criait tout haut que c'était au besoin de bruit, à l'avidité

de renommée, que cette apparence si modeste avait tout sacrifié. C'était

cet orgueil si longtemps froissé, c'était cette bile extravasée au fond

du coeur qui lui avait fait abattre toute tête dépassant la sienne.

Il répétait sans cesse, disait la mère Duplay, que l'homme, quel qu'il

fût, n'avait pas besoin de plus de trois mille francs par an pour vivre.

Que de souffrances avait dû éprouver ce coeur envieux chaque fois qu'il

avait regardé au-dessus de lui!

Création et rédemption, deuxième partie: La fille du marquis · 第 17 / 28 段