courut parmi cette foule et gagna les condamnés eux-mêmes, car, comme
les charrettes tournaient la porte Saint-Honoré, quoiqu'ils fussent
assis à reculons et qu'ils ne pussent par conséquent voir l'instrument
de leur supplice, ils devinèrent qu'ils étaient arrivés en face de lui.
Moi, au contraire, j'éprouvai un sentiment de joie; je me dressai sur la
pointe des pieds et je vis la guillotine élevant au-dessus de toutes
les têtes ses deux grands bras rouges vers le ciel, où tendent toutes
choses. J'en étais arrivée à préférer même le néant, qui effrayait tant
ces malheureux, au doute dans lequel je vivais depuis plus de deux ans.
--Nous y sommes, n'est-ce pas? demanda un forçat d'une voix sombre.
--Nous allons y être dans cinq minutes.
--On nous guillotinera les derniers, puisque nous sommes dans la
dernière charrette, dit un autre de ces malheureux se parlant à
lui-même. Nous sommes trente, un par minute, c'est encore une demi-heure
que nous avons à vivre.
La foule continuait à hurler contre eux et à me plaindre; elle était
devenue si épaisse que les gendarmes qui précédaient les charrettes ne
purent leur ouvrir un chemin. Il fallut que de la place de la
Révolution, où il veillait près de l'échafaud, le général Henriot en
personne se détachât, le sabre à la main, et, suivi de cinq ou six
gendarmes, ouvrît la voie avec des jurements terribles.
Son cheval était lancé si brutalement que, de l'élan que lui avait donné
son cavalier, renversant femmes et enfants, il pénétra jusqu'à la
dernière charrette.
Il me vit debout au milieu de tous ces hommes agenouillés.
--Pourquoi n'es-tu pas à genoux comme les autres? me demanda-t-il.
Le forçat qui m'avait dit de prier pour eux entendit la question et se
redressa:
--Parce que nous sommes coupables et qu'elle est innocente, parce que
nous sommes faibles et qu'elle est forte, parce que nous pleurons et
qu'elle nous console.
--Bon! cria Henriot, encore quelque héroïne comme Charlotte Corday ou
madame Roland; je croyais pourtant bien que nous étions débarrassés de
toutes ces viragos.
Puis aux charretiers:
--Allons, dit-il, le chemin est libre, marchez!
Et les charrettes se remirent en marche.
Cinq minutes après, la première charrette s'arrêtait au pied de
l'échafaud.
Les autres s'arrêtèrent d'un mouvement successif qui s'étendit de la
première à la cinquième.
Un homme en carmagnole et en bonnet rouge était au pied de l'échafaud,
entre l'escalier de la guillotine et les charrettes qui, l'une après
l'autre, apportaient leur chargement.
Il appela à voix haute le numéro et le nom du condamné.
Le condamné descendait seul, ou soutenu par les aides, montait sur la
plate-forme, s'y agitait un instant, puis disparaissait. On entendait un
coup mat, puis tout était fini.
L'homme à la carmagnole appelait le numéro suivant.
Le forçat qui avait calculé qu'il y en avait encore pour une
demi-heure, comptait ces coups sourds, et à chacun de ces coups
tressaillait et gémissait.
Au bout de six coups il y eut une interruption.
Il poussa un soupir et secoua la tête pour en faire tomber la sueur
qu'il ne pouvait essuyer.
--C'est fini avec la première charrette, murmura-t-il.
En effet, la seconde charrette prit la place de la première, puis la
troisième celle de la seconde; le mouvement parvint ainsi jusqu'à nous,
et nous approchâmes de l'échafaud de toute la longueur de la première
charrette vide.
Puis les coups continuèrent à retentir, et le malheureux continua de
compter en pâlissant et en frissonnant de plus en plus.
Au sixième coup, même interruption, même mouvement.
Les coups recommencèrent, plus perceptibles seulement à mesure que nous
nous rapprochions.
Le forçat continuait de compter; mais, au numéro 18, la parole
s'éteignit sur ses lèvres, il s'affaissa sur lui-même, et l'on
n'entendit plus qu'une espèce de râle.
Les coups continuaient à retentir avec une effrayante régularité. La
charrette que l'on vidait séparait seule la nôtre de l'échafaud.
Le forçat qui m'avait dit de prier releva la tête.
--Notre tour vient, dit-il, sainte enfant, bénis-moi!
--Le puis-je, avec mes mains liées? lui demandai-je.
--Tourne-moi le dos, dit-il.
Je fis le mouvement qu'il désirait, et avec les dents je sentis qu'il
dénouait la corde qui me liait les mains.
Une fois déliées, je les élevai au-dessus de sa tête.
--Que Dieu vous soit miséricordieux, lui dis-je, et autant qu'il est
permis de bénir à une pauvre créature qui aurait besoin de bénédiction
pour elle-même, je vous bénis!
--Et moi! et moi! dirent deux ou trois voix.
Et les autres forçats se soulevaient avec effort.
--Et vous aussi, leur dis-je. Du courage, mourez en hommes et en
chrétiens!
Les hommes se redressèrent sous ma parole, et comme la dernière
charrette était vide, la nôtre fit un tour sur elle-même et alla prendre
sa place.
Alors le funèbre appel commença.
Mes compagnons, nommés tour à tour, descendirent les uns après les
autres. Celui qui avait compté les coups était le vingt-neuvième: il
fallut l'emporter, il était sans connaissance.
Le trentième se leva de lui-même avant qu'on l'eût appelé.
On l'appela.
--Priez pour moi, dit-il; et il descendit, calme et ferme.
Sous ma parole, il était revenu du désespoir à la sérénité.
Avant de se coucher sur la fatale bascule, il me jeta un dernier regard.
Je lui montrai le ciel.
Sa tête tomba, je descendis à mon tour.
L'homme à la carmagnole me barra le chemin.
--Où vas-tu? me demanda-t-il étonné.
--Je vais mourir, lui répondis-je.
--Comment te nommes-tu?
--Éva de Chazelay.
--Tu n'es pas sur ma liste, dit-il.
J'insistai pour passer.
--Citoyen exécuteur, cria l'homme à la carmagnole, voilà une jeune fille
qui n'est pas sur ma liste et qui n'a pas de numéro; que faut-il faire?
Le bourreau se rapprocha de la balustrade, et, me regardant:
--La reconduire en prison, dit-il, ce sera pour un autre jour.
--Pourquoi remettre la chose à un autre jour puisqu'elle est là? cria
Henriot. Allons, finissons-en tout de suite, je suis attendu à dîner.
--Pardon, citoyen Henriot, dit l'exécuteur avec une certaine déférence,
mais d'une voix ferme; l'autre jour, pour la pauvre petite Nicole, j'ai
été injurié et menacé, et cependant elle avait son numéro et elle était
sur la liste; avant-hier, pour Osselin, qui était à moitié mort et qu'on
aurait bien pu laisser mourir tout à fait et tranquillement, on m'a
jeté des pierres, et cependant il avait son numéro et était sur la
liste. Aujourd'hui, pour cette jeune femme, qui n'a pas de numéro, qui
n'est pas sur la liste, on me mettrait en morceaux! Merci! c'était bon
dans les commencements, mais aujourd'hui on se lasse. Tenez,
entendez-vous comme la foule commence à gronder!
Et, en effet, il se faisait dans la peuple ce mouvement de houle qui se
fait sur les flots au moment de la tempête.
--Mais puisque je consens à mourir! criai-je à l'exécuteur, qu'importe
que je sois sur la liste ou que je n'y sois pas!
--Il m'importe, à moi, la belle enfant! dit le bourreau; je ne fais pas
mon métier par enthousiasme.
--Diable! et à moi aussi, dit l'homme à la carmagnole. Je dois mes
comptes au tribunal révolutionnaire; ma demande est de trente têtes, et
non de trente et une. Les bons comptes font les bons amis.
--Misérable! cria Henriot en brandissant son sabre et en s'adressant à
l'exécuteur, je t'ordonne d'en finir avec cette aristocrate! Et, si tu
ne m'obéis pas, tu auras affaire à moi.
--Citoyens, cria l'exécuteur s'adressant au peuple, j'en appelle à vous!
On m'ordonne d'exécuter une enfant qui n'est pas sur ma liste. Dois-je
le faire?
--Non! non! non! crièrent des milliers de voix.
--À bas Henriot! à bas les guillotineurs! crièrent quelques spectateurs.
Henriot, à demi ivre comme toujours, poussa son cheval dans la foule, du
côté d'où venaient les menaces.
Alors les pierres commencèrent à pleuvoir et les bâtons à se lever.
--Prends mon bras, citoyenne, dit l'homme à la carmagnole.
Le tumulte augmentait. Le peuple se jetait sur l'échafaud pour le
démolir; les gendarmes accouraient au secours de leur chef. Je voulais
bien mourir, mais je ne voulais pas être mise en pièces ni écrasée sous
les pieds des chevaux.
Je me laissai entraîner.
Le peuple, qui me reconnaissait et qui croyait qu'on voulait me sauver,
s'ouvrit de lui-même devant moi en criant:
--Passez! passez!
Au coin du quai des Tuileries, nous trouvâmes une voiture.
L'homme à la carmagnole en ouvrit la porte, m'y poussa et monta après
moi.
--Aux Carmes! cria-t-il au cocher.
La voiture partit au grand trot, longea le quai des Tuileries, gagna le
pont aussi vite qu'elle put et s'enfonça dans la rue du Bac. Au bout
d'une course d'un quart d'heure, elle s'arrêta devant le couvent des
Carmes, changé en prison depuis deux ans.
Mon compagnon descendit de fiacre et frappa à une petite porte devant
laquelle se promenait une sentinelle.
La sentinelle s'arrêta, regarda curieusement dans l'intérieur du fiacre,
vit une femme seule, ne jugea point qu'il y eût rien là d'inquiétant, et
continua sa promenade.
La porte s'ouvrit, le concierge parut accompagné de deux chiens.
Ces chiens me rappelèrent ceux de la Force, auxquels le brave Ferney
m'avait fait reconnaître le jour de mon arrivée dans la prison.
--Ah! c'est toi, citoyen commissaire! dit le concierge; qu'y a-t-il de
nouveau?
--Une pensionnaire que je t'amène, dit l'homme à la carmagnole.
--Tu sais que nous regorgeons, citoyen commissaire, répondit le
concierge.
--Bon! c'est une ci-devant, tu peux la mettre dans le même cachot que
les deux aristocrates que je t'ai envoyées aujourd'hui.
--Qu'elle vienne, dit le concierge en haussant les épaules; une de plus,
une de moins...
--Viens! me cria l'homme à la carmagnole.
Je descendis du fiacre et j'entrai. La porte se referma derrière moi.
--Passe à la geôle, me dit le concierge.
--Prenez un faux nom, me dit tout bas l'homme à la carmagnole.
J'étais tout étourdie de tout ce qui venait de se passer autour de moi.
J'obéis sans me rendre compte de ce que je faisais... Ce fut ton nom,
mon bien-aimé, qui se présenta à ma bouche.
--Comment te nommes-tu? me demanda le concierge.
--Hélène Mérey, répondis-je.
--Sous quelle accusation es-tu conduite ici?
--Elle ne le sait pas elle-même, se hâta de dire le commissaire; mais
tout s'éclaircira sous deux ou trois jours. Je vais m'occuper d'elle, et
je reviendrai.
Puis tout bas:
--Vous, dit-il, ne songez qu'à une chose, c'est à vous faire oublier.
Et il sortit en me faisant un signe d'espoir. Il croyait sans doute que
je tenais à la vie.
Je restai seule avec le concierge.
--As-tu de l'argent, citoyenne? demanda-t-il.
--Non, lui répondis-je.
--Alors, tu vivras au régime de la prison.
--Au régime que vous voudrez.
--Viens.
--Je vous suis.
Nous traversâmes la cour, puis par un corridor humide il me conduisit à
un cachot étroit et sombre dans lequel on descendait par deux marches et
qui ouvrait par une lucarne grillée sur le jardin de l'ancien monastère.
Il y avait déjà dans ce cachot, comme j'en avais été prévenue à
l'avance, deux femmes: l'une des deux femmes était cette belle personne
que j'avais rencontrée dans le tombereau des prisonniers au coin de la
rue Saint-Martin; elle tenait encore à la bouche le bouton de rose que
je lui avais envoyé.
Elle me reconnut, poussa un cri de joie et vint à moi les bras ouverts.
Je répondis par un cri pareil et la pressai contre mon coeur.
--C'est elle! comprends-tu, chère Joséphine? c'est elle! Quelle bonheur
de la revoir quand je la croyais guillotinée.
Cette belle créature à qui j'avais jeté mon bouton de rose était Terezia
Cabarrus.
L'autre était Joséphine Tascher de la Pagerie, veuve du général
Beauharnais.
XVII
Quelqu'un m'aimait encore dans ce monde; j'étais rattachée à la vie.
Cette amitié naissante s'étendit par des fils imperceptibles à mon amour
pour toi. Je ne sais comment il me revint au coeur un peu de cet espoir
complètement perdu.
De temps en temps, au fond de ma poitrine, une voix sourde murmure:
--S'il n'était pas mort cependant!
Mes deux nouvelles compagnes me demandèrent d'abord le récit de mes
aventures. Mon retour avait été non-seulement quelque chose d'étonnant
mais de fabuleux. Comme Eurydice, je revenais du pays de la mort.
Après m'avoir vu sur la charrette des condamnés, après avoir reçu mon
dernier héritage, ce bouton de rose cueilli au mur d'une prison, Terezia
me revoyait vivante.
J'avais passé sous la guillotine au lieu de passer dessus.
Je leur racontai tout.
Elles étaient jeunes toutes deux, toutes deux aimaient, toutes deux se
consumaient de souvenirs, d'impatience, de soif de vivre. Chaque fois
qu'on frappait à la porte, elles se regardaient tremblantes, sentant
passer jusqu'à leur coeur les affres de la mort.
Elles m'écoutèrent avec un étonnement qui touchait à l'incrédulité.
J'avais seize ans, j'étais belle, et cependant, fatiguée de la vie,
j'avais aspiré à la mort.
À cette seule idée de voir les condamnés diminuer un à un, d'entendre
trente fois de suite le bruit du couperet mordant dans la chair, elles
étaient prêtes à tomber en convulsions.
À leur tour elles me dirent leur vie.
Je ne sais pourquoi il me semble que ces deux femmes sont trop belles et
trop distinguées pour ne pas être appelées un jour à jouer un grand rôle
dans le monde. Voilà pourquoi je vais m'occuper d'elles un peu
longuement.
Puis, si c'était moi qui mourusse et toi qui revinsses, il est bon que
tu saches les deux femmes à qui tu peux demander les derniers secrets de
mon coeur. Puis que ferais-je si je ne t'écrivais pas? T'écrire c'est
essayer de me persuader encore que tu es vivant. Je me dis qu'il n'est
pas probable, mais qu'il est possible qu'un jour tu lises ce manuscrit;
à chaque page tu verras que je pense à toi, et que pas un instant seul
je n'ai cessé de t'aimer.
Terezia Cabarrus est la fille d'un banquier espagnol; elle a été mariée
à quatorze ans à M. le marquis de Fontenay.
C'était un véritable ci-devant, comme on appelle maintenant un marquis,
entiché de son blason et de ses girouettes, croyant à
l'imprescriptibilité de ses droits féodaux, vieux, joueur et libertin.
Dès les premiers jours de son mariage, Terezia se sentit mal mariée.
Les sentiments du marquis de Fontenay se rattachaient corps et âme à
l'ancien régime, et, lorsque la loi des suspects parut, il se rendit
justice à lui-même et se trouva tellement suspect qu'il résolut
d'émigrer en Espagne.
Il partit emmenant avec lui Terezia.
À Bordeaux, les fugitifs s'arrêtèrent chez un oncle de Terezia, portant
comme son père le nom de Cabarrus.
Pourquoi s'arrêtèrent-ils à Bordeaux au lieu de continuer leur route?
Pourquoi? Que de fois j'ai vu se dresser cette interrogation sur le
chemin de la vie humaine.
Parce que c'était leur destinée d'être arrêtés à Bordeaux, et que toute
leur existence peut-être devait découler de cette arrestation.
Pendant qu'elle est chez son oncle, Terezia apprend qu'un capitaine de
vaisseau anglais, qui devait mettre à la voile emportant trois cents
émigrés, refuse de lever l'ancre parce que la somme qui devait lui être
comptée n'est point complète. Il manque trois mille francs à cette
somme, et, ni par eux, ni par leurs amis, les fugitifs ne peuvent la
faire.
Depuis trois jours ils attendent dans l'espoir et dans l'angoisse.
Terezia, qui ne dispose pas de sa fortune, demande trois mille francs à
son mari, qui lui dit que, fugitif lui-même, il ne peut se dessaisir
d'une si forte somme.
Trois mille francs en or, à cette époque, c'était une fortune.
Elle s'adresse à son oncle, qui fait une partie de la somme; elle vend
des bijoux pour le reste et va porter les trois mille francs au
capitaine anglais, qui attendait dans une auberge de la ville.
Le capitaine demande à l'aubergiste quelle est cette jolie femme qui
sort de chez lui et qui n'a pas voulu dire son nom.
L'aubergiste la regarde s'éloigner; il ne la connaît pas; elle n'est pas
de Bordeaux.
Le capitaine raconte à son hôte qu'elle vient de lui apporter les trois
mille francs qu'il attendait et qu'il va partir.
Et, en effet, il règle son compte et part.
L'aubergiste était robespierriste; il court au comité et dénonce la
citoyenne ***. Il voudrait bien dire son nom, mais il ne le sait pas. Il
sait seulement qu'elle est très-jeune et très-jolie.
En revenant du comité, il traverse la place du Théâtre et voit la
marquise de Fontenay se promener au bras de son oncle Cabarrus. Il
reconnaît la femme mystérieuse, il confie le secret à trois ou quatre
amis terroristes comme lui, et tous se mettent à suivre Terezia en
criant:
--La voilà! la voilà celle qui donne de l'argent aux Anglais pour sauver
les aristocrates!
Les terroristes se jettent sur elle et l'arrachent au bras de son oncle.
Peut-être allait-on la mettre en morceaux sur place, sans forme de
procès, lorsqu'un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, beau,
portant admirablement le costume des députés en mission, voit du balcon
de son appartement ce qui se passe sur la place, se précipite dehors,
fend la foule, arrive à Terezia, lui prend le bras et dit:
--Je suis le représentant Tallien. Je connais cette femme. Si elle est
coupable, elle appartient à la justice; si elle ne l'est pas, frapper
une femme, et une femme innocente, serait un double crime; sans compter,
ajoute-t-il, ce qu'il y a de lâche à maltraiter une femme!
Et Tallien, remettant la marquise de Fontenay au bras de son oncle
Cabarrus, qu'il reconnaît, lui dit tout bas:
--Fuyez! vous n'avez pas de temps à perdre.
Mais Tallien avait compté sans le président du tribunal révolutionnaire,
Lacombe. Lacombe, qui avait appris ce qui venait de se passer, avait
ordonné d'arrêter la marquise de Fontenay.
On l'arrêta comme elle faisait mettre les chevaux à la voiture pour
partir.
Le lendemain de son arrestation, Tallien se présenta au greffe.
Tallien n'avait-il pas réellement reconnu madame de Fontenay ou avait-il
fait semblant de ne pas la reconnaître?
L'amour-propre de la belle Terezia voulait qu'il eût fait semblant.
Je n'avais jamais vu Tallien à cette époque; je reçus donc sur lui les
impressions que voulut me faire partager la belle prisonnière.
Ses relations jusque-là avec Tallien avaient été tout un roman;
seulement ce roman était-il fait par un caprice du hasard ou par un
calcul de la Providence?
Le dénouement donnera raison à l'un ou à l'autre.
Voilà ce que m'a raconté Terezia, voilà ce que j'écris sous sa dictée:
Madame Lebrun était alors le peintre à la mode pour les femmes; elle
voyait la nature sous son côté le plus beau et le plus gracieux. Il en
résultait que la plus jolie femme était encore embellie et gracieusée
par elle.
Le marquis de Fontenay voulut avoir, plus pour montrer à ses amis que
pour le voir lui-même, un portrait de sa femme. Il la conduisit chez
madame Lebrun, qui, en extase devant la beauté du modèle, s'engagea à
faire le portrait, mais à la condition qu'on lui donnerait autant de
séances qu'elle en demanderait.
Quand madame Lebrun, en effet, avait une femme d'une beauté médiocre à
peindre, une fois qu'elle l'avait embellie, tout était dit; le modèle
n'en pouvait demander davantage.
Mais quand le modèle était lui-même une beauté parfaite, c'était madame
Lebrun qui recevait sa leçon de la nature au lieu de la lui donner, et
alors elle ne négligeait rien pour atteindre à la reproduction parfaite
de l'original qu'elle avait sous les yeux.
Madame Lebrun dans ce cas, et lors des dernières séances, prenait avis
de tout le monde, si bien que M. de Fontenay, désireux de tenir enfin le
portrait qu'on lui faisait tant attendre, avait un jour invité
quelques-uns de ses amis à assister à la dernière ou tout au moins à
l'avant-dernière séance du portrait que madame Lebrun était en train de
faire de sa femme.
Rivarol était un de ses amis.
Comme presque tous les hommes dont l'esprit touche au génie, mais n'y
atteint pas, Rivarol, étincelant dans la conversation, perdait
énormément la plume à la main, et surchargeait de ratures une écriture
déjà indéchiffrable par elle-même.
Il avait fait pour le libraire Panckoucke le prospectus d'un nouveau
journal que celui-ci venait de publier.
Les compositeurs et le prote s'étaient exténués sur le prospectus de
Rivarol, et n'étaient point arrivés à le lire.
Tallien, qui était correcteur chez l'illustre libraire, proposa de
porter le prospectus à M. Rivarol, de le lire avec lui, et, après cette
espèce de traduction, de revenir le faire composer.
En conséquence, il s'était présenté chez Rivarol, avait insisté pour le
voir, et avait obtenu de sa servante cette confidence qu'il était chez
madame Lebrun, c'est-à-dire dans la maison à côté.
Tallien se présenta, trouva la porte de l'appartement ouverte, chercha
vainement quelqu'un pour l'annoncer, entendit parler dans l'atelier, et
usant du privilége qui commençait à mettre toutes les classes sur le
même pied, il ouvrit la porte et entra.
Tallien, en homme d'esprit qu'il était, eut trois mouvements
parfaitement distincts et parfaitement appréciables: le premier, pour
madame Lebrun, mouvement de respect; le second pour madame de Fontenay,
mouvement d'admiration; le troisième, pour Rivarol, mouvement de
condescendance envers l'homme d'esprit et de réputation.
Puis se tournant vers madame Lebrun avec beaucoup d'aisance et de
grâce:
--Madame, lui dit-il, j'ai un avis fort pressé à demander sur un de ses
ouvrages à M. de Rivarol... M. de Rivarol est fort difficile à trouver
chez lui. On m'a renvoyé chez vous, et je me suis hasardé, autant par le
désir de connaître un peintre célèbre que par le besoin de trouver M.
Rivarol, je me suis hasardé à commettre cette indiscrétion.
Tallien avait vingt ans à peine à cette époque; lui aussi, comme
Terezia, était dans toute la fleur de la jeunesse et de la beauté; de
longs cheveux noirs, bouclés naturellement et se séparant sur le front,
encadraient un visage éclairé par des yeux magnifiques, où brillait le
germe de toutes les ambitions.
Madame Lebrun, admiratrice du beau, comme nous l'avons dit, salua
Tallien, et, étendant la main vers Rivarol:
--Faites comme chez vous, dit-elle, voici celui que vous cherchez.
Rivarol, un peu blessé du procès fait à son écriture, voulut traiter
Tallien en petit prote d'imprimerie. Mais Tallien, très-fort sur le
latin et sur le grec, releva avec beaucoup d'esprit deux fautes faites
par M. de Rivarol, l'une dans la langue de Cicéron, l'autre dans celle
de Démosthènes. Rivarol, qui avait cru faire rire aux dépens de Tallien,
comprit que Tallien venait de faire rire aux siens et se tut.
Tallien allait se retirer lorsque madame Lebrun l'arrêta.
--Monsieur, lui dit-elle, vous venez de signaler si heureusement deux
erreurs de langue à M. de Rivarol, que je ne doute pas que vous n'ayez
étudié Apelle et Phidias comme vous avez étudié Cicéron et Démosthènes.
Vous n'êtes pas flatteur, monsieur, et c'est ce qu'il me faut, car tous
ceux qui m'entourent ne sont occupés, quelque chose que je puisse leur
dire, qu'à me cacher les défauts de mes oeuvres.
Tallien se rapprocha sans embarras, et comme acceptant cette fonction de
juge qui lui était dévolue.
Puis il regarda le portrait longuement et longuement l'original.
--Madame, dit-il enfin, il vous arrive à vous ce qui arrive aux peintres
du plus grand talent, aux van Dyck, aux Velasquez, aux Raphaël même.
Toutes les fois que l'art peut atteindre la nature, l'art triomphe; mais
quand la nature dépasse la portée de l'art, c'est l'art qui est vaincu.
Je ne crois pas qu'il reste rien à faire à la figure, vous n'atteindrez
jamais à la perfection de l'original; mais vous pourriez placer la tête
sur une teinte plus foncée, ce qui lui donnerait toute sa valeur. Cette
légère correction faite, je crois, madame, que vous pourrez rendre le
portrait à la personne qu'il représente. Toutes les fois qu'il sera loin
d'elle, il sera parfait; seulement, quelque chose que vous fassiez,
quelque artifice artistique que vous employiez, le rapprochement lui
nuira toujours.
Deux ans s'étaient passés. Tallien avait grandi, il était devenu le
secrétaire particulier d'Alexandre de Lameth.
Un soir que la marquise de Fontenay avait dîné chez son amie, madame de
Lameth, Tallien, sans doute dans le but de revoir une seconde fois celle
dont l'image était restée profondément empreinte dans sa poitrine, prit
des lettres et vint demander si M. Alexandre de Lameth n'était point là.