table et en continuant son nettoyage. Pauvre jeunesse, ils lui ont
guillotiné son amant, et elle veut mourir!
Je ne répondis rien, la geôlière continua sa besogne.
Puis, la besogne achevée, elle me demanda ce que je voulais pour souper.
Je lui demandai une tasse de lait.
Un instant après, elle remonta avec une tasse de lait, du papier, de
l'encre et une plume.
--Vous ne savez pas qui l'on vient d'amener? dit-elle.
--Non.
--Santerre, mon enfant, le fameux Santerre, le roi du faubourg
Saint-Antoine. Ah! celui-là, par exemple, on ne le guillotinera pas sans
que l'on crie. Voulez-vous le voir?
--Je le connais.
--Bah!
--Non-seulement j'étais à son bras quand on m'a arrêtée, mais je suis
probablement cause de son arrestation. Je voudrais qu'il me pardonnât,
voilà tout. Puis-je lui parler?
--Je vais le dire à Ferney, il ne demandera pas mieux. Ah! ici du moins,
les prisonniers peuvent se voir et se consoler, ils ne sont pas au
secret.
Elle sortit. Je restai pensive en me faisant cette éternelle question
éternellement sans réponse:
Qu'est-ce donc que la destinée?
Voilà un patriote bien connu plutôt par son exagération que par son
indifférence. Il a pris part à tout ce qui s'est passé depuis la prise
de la Bastille jusque aujourd'hui. Il a tenu son faubourg comme un lion
à la chaîne; il a rendu d'énormes services à la révolution. Il a la
curiosité comme moi de voir cette dernière exécution. Je le rencontre;
la crainte d'être écrasée me fait m'appuyer à son bras. La vue du même
spectacle nous produit un effet opposé. Il l'anéantit et m'exaspère. Du
haut de son corps j'envoie une malédiction au bourreau, et nous voilà
tous les deux dans la même prison, destinés probablement à la même
charrette et au même échafaud. Si je ne l'avais pas rencontré, la même
chose arrivait de moi, puisque c'était un parti pris. Mais la même chose
arrivait-elle de lui?
En ce moment ma porte s'ouvrit, et j'entendis la grosse voix du brasseur
qui disait:
--Où est-elle donc la jolie petite citoyenne qui veut que je lui
pardonne? Je n'ai rien à lui pardonner.
--Si fait, lui dis-je, c'est moi probablement qui suis cause de votre
arrestation.
--Qu'est-ce que vous dites là? c'est moi qui me suis évanoui comme une
femme. C'est un crime que de s'évanouir. Mais qui va penser qu'un
éléphant comme moi s'évanouira? Double, double brute que je suis!
Cependant avouez que cette petite Nicole, qui de sa voix douce dit au
bourreau: «Monsieur le bourreau, suis-je bien comme cela?» avouez que
cela vous arrache l'âme. Vous n'avez pas pu avaler votre malédiction;
vous la lui avez jetée à la face et vous avez bien fait; qu'elle déchire
les entrailles de ceux qui n'ont point osé la lui cracher au visage. Oh!
ces morts de femme, voyez-vous, ces morts de femme, c'est ce qui le
tuera!
--Alors vous me pardonnez?
--Ah! je crois bien! Mais je vous loue! mais je vous admire! J'ai une
fille de votre âge, pas si belle que vous; eh bien, je voudrais qu'elle
eût fait ce que vous avez fait, dût-elle mourir comme vous mourrez, et
dussé-je la conduire à l'échafaud et y monter avec elle!
--Vous me faites du bien, monsieur Santerre. Sachant que vous aviez été
arrêté à cause de moi, je ne serais pas morte tranquille.
--Morte! vous ne l'êtes pas encore. Ah! quand on va savoir dans le
faubourg que je suis arrêté, cela va faire une rude bacchanale. Je
voudrais être là pour voir mes ouvriers.
--Oui, mais arrêtons d'avance une chose, monsieur Santerre, c'est que,
quelque chose qu'il arrive, vous ne ferez rien pour me sauver, attendu
que je veux mourir.
--Mourir, vous?
--Oui, et, si je vous en prie, vous m'y aiderez même, n'est-ce pas?
Santerre secoua la tête.
--Dites encore une fois que vous me pardonnez et rentrez chez vous; la
citoyenne Ferney me fait signe qu'il est temps de nous séparer.
--Je vous pardonne de grand coeur, dit-il, quand notre connaissance
devrait me conduire sur l'échafaud.--À demain!
--Comme vous dites cela: À demain!
Je me tournai vers madame Ferney:
--Pourrons-nous nous voir demain?
--Aux heures des promenades, oui.
--Alors je dirai comme vous, citoyen Santerre, à demain.
Il sortit. Je pris ma tasse de lait, et je me mis à t'écrire.
J'entends deux heures qui sonnent à l'Hôtel-de-ville. Tu n'as pas idée
de la tranquillité que me donne la certitude de mourir demain ou
après-demain.
À la Force, 18 juin 1794.
Mon ami, je crois que je viens d'avoir de la mort l'idée la plus
complète que l'on puisse avoir. J'ai dormi six heures d'un sommeil
profond, sans rêve, avec toute absence du sentiment de la vie.
Et cependant, quelque comparaison qu'on lui cherche, rien ne peut
ressembler à la mort que la mort.
Si la mort n'était qu'un sommeil comme celui dont je sors, personne ne
craindrait la mort plus qu'on ne craint le sommeil.
Lavoisier a dit que l'homme était un _gaz solidifie_, on ne peut pas
réduire l'homme à une plus simple expression.
Le couperet vous tombe sur le cou et le gaz est fondu.
Mais le gaz qui a constitué l'homme, à quoi sert-il, que devient-il mêlé
de nouveau au grand tout, c'est-à-dire retourné à sa source?
Ce qu'il était avant de naître?
Non, car avant de naître il n'avait pas été.
La mort est nécessaire, aussi nécessaire que la vie. Sans la mort,
c'est-à-dire sans la succession des êtres, il n'y aurait pas de progrès,
il n'y aurait pas de civilisation. C'est en montant les unes sur les
autres que les générations élargissent leurs lointains.
Sans la mort le monde resterait stationnaire.
Mais que fait la mort des morts?
L'engrais des idées, le fumier des sciences.
Il n'est vraiment pas gai de penser que ce soit la seule chose à
laquelle nos corps soient bons une fois devenus cadavres.
Fumier cette sublime Charlotte Corday! fumier cette bonne Lucile! fumier
cette pauvre petite Nicole!
Oh! que le poëte anglais est bien autrement consolateur quand il met
dans la bouche du prêtre bénissant Ophélie sur sa couche funèbre, les
quatre vers suivants!
Ô toi qui de tes jours n'as pu porter le faix,
Dans cet humble tombeau, vierge, repose en paix,
Pour que le Seigneur fasse, en ses métamorphoses,
Avec ton âme un ange, avec ton corps des roses.
Hélas! la science moderne admet encore que le corps fasse des roses,
mais elle n'admet plus que l'âme fasse un ange.
Cet ange une fois fait, où le loger?
Tant que l'ignorance astronomique a cru à l'existence d'un ciel, on le
loge au ciel; mais la science moderne a fait tout ensemble disparaître
l'empyrée des Grecs, le firmament des Hébreux, le ciel des chrétiens.
Quand la terre était le centre du monde; quand, selon Thalès, elle était
portée sur les eaux comme un grand navire; quand, selon Pindare, elle
était soutenue par des colonnes de diamant; quand, selon Moïse, c'était
le soleil qui tournait autour d'elle; quand, selon Aristote, nous avions
huit cieux au-dessus de nous, le ciel de la Lune, celui de Mercure,
celui de Vénus, celui du Soleil, celui de Mars, celui de Jupiter, celui
de Saturne, et enfin le firmament, voûte solide où étaient enchâssées
les étoiles, on pouvait, quoique ce fût le ciel païen, placer là Dieu,
les anges, les séraphins, les dominations, les saints, les saintes,
comme on place un conquérant dans le royaume qu'il a conquis. Maintenant
que la terre est après la lune la plus petite planète, que c'est la
terre qui marche et le soleil qui est fixe, que les huit ciels ou les
huit cieux, comme on voudra, ont disparu pour faire place à l'infini,
dans quelle portion de l'infini placerons-nous vos anges, Seigneur?
Ô mon ami, pourquoi m'as-tu appris toutes ces choses, arbre de la vie,
arbre de la science, arbre du doute?
* * *
Ferney et sa femme m'ont dit que, à moins que les agents n'aient été me
dénoncer directement au tribunal révolutionnaire, il était possible
que l'on m'oubliât ici sans me faire mon procès.
Ce serait jouer de malheur, tu en conviendras.
Je suis tellement lasse de la vie, plus déserte, plus silencieuse, plus
muette pour moi que la mort, que tous les moyens me seront bons pour en
sortir.
Voilà ce que j'ai trouvé.
Puisqu'il paraît que l'on ne veut pas me faire mon procès, je m'en
passerai.
Il y a ici deux récréations par jour;
À toutes deux il est permis aux prisonniers de prendre part:
La promenade dans le préau; voir partir les condamnés pour la place de
la Révolution.
À la première fournée, nous descendrons, Santerre et moi, pour voir
partir les condamnés. J'aurai les mains liées derrière le dos, les
cheveux noués sur le haut de la tête.
Je me glisserai parmi les condamnés, et je monterai dans la charrette.
Et alors, ma foi! j'aurai bien du malheur si la guillotine ne veut pas
de moi.
Seulement il faut décider Santerre; je crois que ce sera là la
difficulté.
* * *
C'est vraiment un bien brave homme que ce digne brasseur. Lorsque je lui
ai dit que c'était toi que j'aimais, quand je lui ai dit que l'on
venait de chasser à courre les deux derniers girondins dans les grottes
de Saint-Émilion; quand je lui ai dit que l'un de ces deux martyrs était
probablement toi, et qu'il se fut rappelé qu'on le lui avait dit aussi;
quand enfin je lui ai dit qu'à lui seul je pouvais me fier, qu'à lui
seul je pouvais demander ce service, il y a consenti en pleurant; mais
enfin il y a consenti.
Demain il doit y avoir exécution. On a annoncé trois charrettes, ce qui
indique au moins dix-huit personnes.
Une de plus, une de moins, nul n'y fera attention, pas même la mort!
Je t'ai dit tout ce que j'avais à te dire, mon bien-aimé: je vais
employer la nuit à tâcher de bien dormir.
Comme le chevalier de Canolles:
Je m'essaye.
* * *
Quelle bonne nuit j'ai passée, mon bien-aimé! Puisse la première être
aussi douce! J'ai rêvé de notre maison d'Argenton, j'ai rêvé du jardin,
de la tonnelle, de l'arbre de vie, de la source; j'ai revu enfin tout
notre passé en rêve.
Est-ce un avant-goût de votre éternité, Seigneur? Si vous me faites
ainsi, grâces vous soient rendues!
L'heure de l'arrivée des charrettes va sonner, je ne veux pas faire
attendre.
Adieu, mon bien-aimé, adieu. Cette fois, c'est bien la dernière. Je vais
donc cette fois voir le spectacle du théâtre au lieu de le voir du
parterre.
Jamais, mon bien-aimé, je n'ai eu le coeur si calme et si joyeux. Encore
une fois, je te redis:
Si tu es mort, je vais te rejoindre; si tu es vivant, je vais
t'attendre. Oh! mais... le néant! le néant!
Les charrettes entrent dans la cour, adieu.
Santerre vient me chercher.
J'y vais.
Je t'aime.
TON ÉVA
Dans la vie et dans la mort.
XV
L'échafaud ne veut pas de moi. En vérité, je suis maudite!
J'espérais si bien, à l'heure où j'écris ces lignes, me reposer des
lassitudes de ce monde dans les bras du Seigneur, ou tout au moins sur
le sein de la terre!
Serais-je donc obligée de me tuer pour mourir?
Je t'écris à tout hasard. Ma conviction est que tu es mort, mon
bien-aimé Jacques. J'ai encore cherché à savoir le nom des quatre
girondins morts sur l'échafaud à Bordeaux ou déchirés par les chiens
dans les grottes de Saint-Émilion.
Impossible de savoir leurs noms; les journaux constatent leur mort,
voilà tout.
Enfin il se peut que tu vives, et ce n'est peut-être que pour cela que
Dieu n'a pas voulu me laisser mourir.
Tout s'est passé comme je l'espérais, excepté le dénoûment.
Je m'étais vêtue de blanc; n'allais-je pas te rejoindre, mon cher
fiancé!
Arrivée dans la cour, je trouvai des charrettes chargeant les condamnés
et Santerre m'attendant.
Une fois encore il me supplia de renoncer à mon projet; j'insistai en
souriant.
Je ne puis te dire quelle profonde sérénité s'était infiltrée en moi; on
eût dit que l'azur du ciel coulait dans mes veines.
La journée était magnifique, c'était une de ces belles journées de juin
à la fin desquelles, ma main dans ta main, nous écoutions sous la
tonnelle de notre paradis perdu, chanter le rossignol dans ses massifs
de syringas.
Sur mon ordre exprès, il me lia les mains. Un rosier montait contre la
muraille tout chargé de fleurs. Je te demande un peu, mon bien-aimé, où
vont fleurir les rosiers?
Il est vrai que les fleurs de celui-ci étaient rouges comme du sang.
--Cassez ce bouton, dis-je à Santerre, et donnez-le-moi.
Il cassa le bouton et me le passa entre les dents. Je penchai mon front
vers lui, il y posa doucement les lèvres. Comprends-tu, mon bien-aimé,
la dernière héritière des Chazelay recevant pour son dernier adieu sur
la terre le baiser du brasseur du faubourg Saint-Antoine!
Je montai dans la dernière charrette. On ne me fit aucune difficulté. Il
est si rare de voir les hommes courtiser la mort que nul ne se douta que
je n'étais point condamnée.
Nous étions trente sur cinq charrettes; je faisais la trente et unième.
Je cherchai inutilement, parmi mes malheureux compagnons, quelque figure
sympathique, mais je n'en trouvai point. La guillotine devenait de plus
en plus avide, et les aristocrates de plus en plus rares.
L'avant-dernière journée, celle de madame Sainte-Amarante, avait fourni
avec bien de la peine vingt-cinq nobles sur cinquante-quatre
guillotinés. La dernière fournée, qui était de trente-quatre, n'avait
pour toute illustration qu'un fils naturel de M. de Sillery, et le
pauvre représentant Osselin, condamné pour avoir caché une femme qu'il
aimait. Encore celui-ci était-il un patriote et non un aristocrate.
Mes compagnons à moi étaient trente galériens, de ces voleurs serruriers
devant lesquels aucune porte ne tient, qui avaient mérité le bagne
seulement, et que, faute de mieux, on élevait à la hauteur de
l'échafaud. Pauvre guillotine, elle avait mangé son pain blanc le
premier.
Je crus un instant que les gendarmes allaient me faire descendre, tant
le contraste était grand entre moi et mes compagnons; mais les
charrettes se mirent en route; j'envoyai un dernier regard de
remerciement à Santerre et nous partîmes.
La population qui nous suivait ou que nous refoulions, entassée sur
notre route, paraissait aussi étonnée que les gendarmes de me voir au
milieu de ces étranges compagnons; d'autant plus que, placée en septième
dans la charrette qui n'avait que six places, tous les condamnés étaient
assis, moi seule me tenais debout.
En général ma présence excitait des murmures, mais des murmures de
pitié. Le peuple lui-même commençait à se lasser de voir transporter sur
les places publiques ces abattoirs humains. J'entendais des voix dans la
foule qui disaient:
--Voyez donc comme elle est belle!
Et d'autres:
--Je parie qu'elle n'a pas seize ans.
Un homme cria en se détournant:
--Je croyais que depuis la Sainte-Amarante, on en avait fini avec les
femmes.
Et les murmures recommençaient, se mêlant aux insultes dont on
accompagnait les autres condamnés.
Au coin de la rue de la Ferronnerie la foule devint plus épaisse et
les marques de sympathie plus grandes.
C'est étrange comme l'approche de la mort donne une suprême acuité aux
sens. J'entendais tout ce qu'on disait, je voyais tout ce qu'on faisait.
Une femme cria:
--C'est une sainte qu'on égorge avec des brigands pour les racheter.
--Vois donc, disait une jeune fille, elle tient une fleur à sa bouche.
--C'est une rose que lui aura donnée son amant en se séparant d'elle,
répondait sa compagne, et elle veut mourir avec cette rose.
--Si ce n'est pas un meurtre de tuer des enfants de cet âge! qu'est-ce
que ça peut avoir fait, je vous le demande?
Ce concert de miséricorde qui s'élevait en ma faveur me faisait un
singulier effet; il me soulevait pour ainsi dire matériellement
au-dessus de mes compagnons, et, me précédant au ciel, semblait m'en
ouvrir les portes.
Un beau jeune homme de vingt ans fendit les flots du peuple, arriva au
premier rang, et, posant la main sur l'arrière de la charrette:
--Promettez-moi de m'aimer, dit-il, et je risquerai ma vie pour vous
sauver.
Je secouai doucement la tête et levai en souriant mes yeux au ciel.
--Allez dans votre gloire! dit-il.
Les gendarmes qui l'avaient vu me parler, voulurent l'arrêter, mais il
se défendit, et, aidé par la foule, il disparut au milieu d'elle.
J'étais dans un état de bien-être que je n'avais jamais éprouvé
qu'appuyé contre ton coeur. Il me semblait qu'au fur et à mesure que je
m'avançais vers la place de la Révolution, je me rapprochais de toi. À
force de regarder le ciel, il s'était formé par éblouissement une espèce
d'auréole à travers laquelle je voyais Dieu dans sa redoutable et
sublime majesté.
Il me semblait qu'outre les bruits et les mouvements de la terre je
commençais de voir et d'entendre des choses que seule je voyais et
entendais; j'entendais les sons d'une harmonie lointaine et céleste; je
voyais des êtres lumineux et transparents tout à la fois glisser sur le
firmament.
Au coin de la rue Saint-Martin et de la rue des Lombards, je fus tirée
de mon extase par un encombrement de voitures. Un tombereau venant soit
de la Roquette, soit de Saint-Lazare, soit de Bicêtre, conduisait de
l'autre côté de la Seine une douzaine de prisonniers entassés entre ses
planches.
Cette fois le comité de salut public avait eu la main heureuse:
c'étaient bien des aristocrates.
Quatre gendarmes escortaient les prisonniers; notre charrette accrocha
le tombereau; le choc attira mes yeux vers la terre.
Parmi les prisonniers était une jeune femme, de mon âge à peu près,
brune, avec des yeux noirs, splendide de beauté.
Nos regards se fixèrent les uns sur les autres, nos âmes échangèrent je
ne sais quelle effluve sympathique; elle me tendit les bras; les miens
étaient liés derrière mon dos... Je roulai mon bouton de rose entre mes
lèvres et je le lui lançai de toute la force de mon souffle. Il tomba
sur ses genoux. Elle le prit et le porta à sa bouche.
Puis le tombereau et la charrette se décrochèrent; le tombereau continua
sa route vers le pont Notre-Dame et la charrette son chemin vers la
place de la Révolution.
Cet épisode du voyage avait forcé mon esprit à redescendre des hauteurs
sublimes où la contemplation l'avait transporté sur les choses communes
de la terre.
Je jetai les yeux sur mes malheureux compagnons.
J'avais autour de moi l'amour de la vie et la terreur de la mort sous
tous ses aspects.
Ces misérables, en effet, sans vertus, sans conscience, sans remords,
n'ayant pas même la foi politique qui soutenait les condamnés de cette
époque, ces misérables n'avaient d'appui ni sur la terre ni au ciel.
Ils n'osaient relever la tête, ils n'osaient regarder autour d'eux;
d'une voix sourde, de temps en temps, l'un ou l'autre demandait, pour
savoir combien de minutes lui restaient à vivre:
--Où sommes-nous?
Je leur répondis d'abord, espérant les consoler:
--Sur la route du ciel, mes frères!
Mais l'un d'eux, brutalement:
--Nous ne demandons pas cela, nous demandons s'il y a encore loin.
--Nous entrons dans la rue Saint-Honoré, répondis-je.
Puis plus tard, et deux fois encore à la même question:
--Barrière des Sergents,--palais Égalité.
Et eux répondaient par des grincements de dents et par des blasphèmes où
le nom de Dieu se trouvait machinalement mêlé.
La charrette arriva devant le magasin de lingerie de madame de
Condorcet. J'essayai de la voir une dernière fois; mais tout était fermé
chez elle, au rez-de-chaussée comme au premier.
--Adieu, soeur de mon deuil, lui dis-je en passant; je vais porter de tes
nouvelles à l'homme de génie qui t'a aimée à la fois comme un père et
comme un époux.
Un de mes compagnons m'entendit, celui qui était le plus rapproché de
moi; il se laissa glisser sur ses genoux et tomba à mes pieds.
--Tu crois donc à une autre vie? demanda-t-il.
--Si je n'y crois pas, du moins, j'y espère.
--Et moi je ne crois ni n'espère, dit-il.
Et il se frappa convulsivement la tête contre le banc sur lequel un
instant auparavant il était assis.
--Que fais-tu, malheureux? lui demandai-je.
Il rit convulsivement:
--Je me prouve par la douleur que je vis encore, et toi?
--La mort me prouvera tout à l'heure par le repos que j'ai cessé de
vivre.
Un autre releva la tête et me regarda d'un air égaré et d'un oeil
sanglant:
--Tu sais donc ce que c'est que la mort? me demanda-t-il?
--Non, mais dans un instant je vais le savoir.
--Quel crime as-tu commis pour qu'on te fasse mourir avec nous?
--Aucun.
--Et tu meurs, cependant!
Puis, comme si ce blasphème pouvait atteindre le créateur de toutes
choses:
--Il n'y a pas de Dieu! il n'y a pas de Dieu! il n'y a pas de Dieu!
cria-t-il.
Pauvre misérable humanité qui croit un Dieu individuel, et qui, dans son
orgueil, pense que ce Dieu n'a autre chose à faire que de la suivre de
sa naissance à sa mort! et qui, à chaque instant, pour satisfaire un
caprice ou pour lui épargner une souffrance, le prie... de déranger par
un miracle l'ordre immuable de la nature.
--Mais, dit un des condamnés, à défaut de la justice divine il devrait y
avoir une justice humaine. J'ai volé, j'ai brisé des fenêtres, enfoncé
des portes, forcé des caisses, escaladé des murailles; j'ai mérité le
bagne, mais non l'échafaud. Qu'on m'envoie à Rochefort, à Brest, à
Toulon, on en a le droit; mais on n'a pas celui de me tuer!
--Tiens, lui dis-je, crie cela à Robespierre, nous passons devant la
porte de son menuisier, il t'entendra peut-être.
Le forçat poussa un gémissement sourd, et, se dressant sur ses pieds:
--Tigre d'Arras! dit-il, que fais-tu donc de toutes les têtes que l'on
coupe pour toi et de tout le sang qu'on verse en ton nom?
Un concert de malédictions se leva de toutes les voitures et se mêla aux
cris de la foule, où le nom de Robespierre commençait à se
dépopulariser.
--Je te remercie, roi de la terreur, tu me réunis à ce que j'aime.
Puis, cette explosion passée, les condamnés retombèrent dans leur
torpeur, et le silence plana de nouveau sur les charrettes. Au reste, un
tiers à peine de ces misérables avait eu la force de se relever et de
crier.
Celui qui s'était frappé le front contre le banc et qui était resté à
genoux, me dit:
--Sais-tu des prières?
--Non, lui répondis-je, mais je sais prier.
--Alors, prie pour nous.
--Que voulez-vous que je demande à Dieu?
--Ce que tu voudras; tu sais mieux que nous ce qu'il nous faut.
Je me rappelai ces vierges du cirque qui consolaient les mourants dont
elles étaient entourées, avant que ces mourants eussent le bonheur
d'être des martyrs.
Je levai les yeux au ciel.
--À genoux, vous autres, dit le forçat; elle va prier.
Les six forçats s'inclinèrent; ceux des autres charrettes, qui ne
pouvaient nous entendre, roulaient comme des animaux qu'on conduit au
marché.
--Mon Dieu! dis-je, si vous existez autrement que comme immensité
impalpable, que comme toute-puissance invisible, que comme éternelle
manifestation de l'oeuvre sublime de la nature; si, comme les dogmes de
notre Église le disent, vous vous êtes incarné dans une apparence
humaine, si vous avez des yeux pour voir nos douleurs, si vous avez des
oreilles pour entendre nos prières; si enfin vous vous êtes, dans un
monde supérieur, réservé la récompense des vertus et le châtiment des
crimes de ce monde-ci, daignez vous rappeler, en voyant ces hommes
devant vous, que la justice humaine a empiété sur vos droits, que, déjà
punis et au delà de leurs crimes sur la terre, ils ne peuvent encore
être punis dans ce royaume inconnu que la science cherche vainement et
que les livres saints appellent le ciel! Qu'ils reposent donc là pour
l'éternité, dans le mérite de leur expiation et dans la gloire de votre
miséricordieuse justice!
--Amen! murmurèrent deux ou trois voix.
--Mais si, au contraire, continuai-je, la porte sous laquelle nous
allons passer tous est celle du néant, si nous tombons du même coup dans
la nuit, dans l'insensibilité et dans la mort, si rien n'est après la
vie comme rien n'était avant elle, alors, mes amis, remercions encore
Dieu, car l'absence du sentiment amène l'absence de la douleur, et nous
dormirons alors pendant l'éternité de ce sommeil sans rêve dont la
fatigue d'une journée pénible nous a parfois donné un avant-goût en ce
monde.
--Oh! non, s'écrièrent les forçats, que Dieu nous punisse plutôt par
d'éternelles souffrances que par le néant éternel!
--Seigneur! Seigneur! m'écriai-je, ils ont clamé à vous du fond de
l'abîme; écoutez-les, Seigneur!
FIN DU TOME PREMIER
CRÉATION ET RÉDEMPTION
DEUXIÈME PARTIE
LA FILLE DU MARQUIS
TOME II
IX
SUITE DU MANUSCRIT
XVI