--Imbécile! c'est une fosse, puisque le jugement dernier doit seul en

voir la fin.

Eh bien! mon ami, dans notre époque où rien n'est solide, la fosse a

atteint la fragilité de toutes les choses humaines.

Cette grande pitié inspirée par la mort des femmes, et qui après la mort

de Lucile s'est écriée: _C'est trop!_

Eh bien! elle s'est éteinte.

Comment n'en serait-il pas ainsi? Les charrettes, jusqu'à Danton et

Lucile, étaient de vingt ou vingt-cinq condamnés; aujourd'hui elles sont

de soixante.

C'est une maladie aiguë qui est devenue chronique.

La guillotine a l'habitude de prendre son repas de deux à six heures du

soir; on vient la voir manger comme les animaux féroces du Jardin des

Plantes. À une heure, les charrettes se mettent en route pour lui

apporter sa viande.

Au lieu de quinze à vingt bouchées qu'elle faisait, elle en fait

cinquante ou soixante, voilà tout: l'appétit lui est venu en mangeant.

Aujourd'hui c'est une sorte de routine, une mécanique arrangée.

Fouquier-Tinville tourne la roue et se grise en la tournant. Il y a deux

jours, il a proposé de mettre la guillotine dans le théâtre même.

Mais tout cela fait des morts, et aux morts il faut des cimetières.

La pléthore cadavérique a commencé par la Madeleine. Il est vrai que le

roi, la reine et les girondins sont là.

Les voisins ont dit: Assez! et l'on a fermé le cimetière pour ouvrir

celui de Monceaux.

Danton, Desmoulins, Lucile, Fabre d'Églantine, Hérault de Séchelles,

etc., etc., l'ont inauguré.

Puis, comme il n'a que vingt-neuf toises de long sur dix-neuf de large,

il a été bientôt plein. La guillotine changea de place.

On lui donna le cimetière Sainte-Marguerite. Il était déjà comble à

soixante cadavres par jour. Il ne tarda point à déborder.

Il y eût eu un remède, c'eût été de jeter un pied de chaux sur chaque

mort; mais les suppliciés étaient pêle-mêle avec les autres morts. Il

fallait tout brûler, morts des faubourgs et morts de la ville.

Par une piété qui se comprend, le faubourg ne voulut pas laisser brûler

ses morts.

On transporta les suppliciés à l'abbaye Saint-Antoine, mais voilà qu'à

sept ou huit pieds de profondeur on trouve l'eau, et que tous les puits

du quartier risquent d'être empoisonnés.

Les hommes se taisent mais la terre parle, elle dit qu'on la surmène;

elle se plaint qu'on lui donne plus de morts qu'elle n'en peut

décomposer.

Je t'avoue, mon bien-aimé, que plus j'approche du terme que je me suis

fixé à moi-même, plus je pense à mon pauvre corps. Que va dire mon âme,

qui en a toujours eu un si grand soin, quand elle va planer au-dessus de

lui et le voir, repoussé par l'argile, se fondre et bouillonner au

soleil. J'ai envie d'écrire à la Commune, qui me paraît

très-embarrassée, et de proposer de brûler les corps comme à Rome.

Seulement il ne faut pas que je perde de temps; nous sommes au 9 juin,

et dans quelques jours.....

XIII

À la bonne heure, on a rétabli la guillotine sur la place de la

Révolution. Cela m'a rendu toute ma tranquillité.

J'étais horriblement contrariée de ne pas mourir sur la place des gens

comme il faut.

Que veux-tu, mon bien-aimé Jacques, le sang ne ment pas, et quoiqu'il ne

me reste de mes terres, de mes châteaux, de mes maisons, de mes fermes,

de mes cent mille francs de rentes enfin, que huit francs dans mon

tiroir, je n'en suis pas moins mademoiselle de Chazelay!

Il y a du moins un point sur lequel je suis tranquillisée, c'est

l'immortalité de l'âme. Du moment où Robespierre l'a reconnue au nom du

peuple français, c'est qu'elle existe. Un peuple tout entier et aussi

intelligent que le nôtre n'aurait pas unanimement reconnu une chose qui

ne lui serait pas matériellement prouvée.

La fête des chemises rouges approche. On dit que ce sera pour le 17 de

ce mois.

C'est probablement le dernier spectacle de ce genre que je verrai.

Les deux principaux personnages de ce terrible drame sont la mère et la

fille.

Madame et mademoiselle de Saint-Amarante.

La mère est veuve, dit-elle, d'un garde du corps tué au 6 octobre.

La fille est mariée au fils de M. de Sartines.

Ces deux dames, royalistes d'opinion, recevaient beaucoup; elles

habitaient la maison qui fait l'angle de la rue Vivienne.

Elles avaient dans leur salon, où l'on jouait, beaucoup de portraits du

roi et de la reine.

Robespierre jeune était un des habitués de la maison.

Je t'ai dit l'espèce de réaction qui commence à s'organiser contre

Robespierre aîné.

On arrêta les deux femmes et tous les habitués de leur maison.

On espérait que Robespierre jeune sauvegarderait ses deux amies. Alors

Robespierre aîné revenait à la clémence. Mais il y revenait par des

femmes royalistes et par des créatures tarées.

La calomnie avait un beau champ à exploiter.

Mais Robespierre n'avait pas la fibre fraternelle tellement tendre qu'il

ne tombât dans le piége. Il ordonna encore qu'on leur adjoignît la fille

Renaud, qui s'était présentée chez lui pour voir ce que c'était qu'un

tyran, et cet homme qui, venu pour l'assassiner, s'était endormi dans

les tribunes.

Puis, comme à plus juste raison il était le père de la patrie, il fut

convenu que la fournée de ses assassins marcherait à l'échafaud en

chemises rouges.

Ce sera une grande fête, d'autant mieux que le 17 juin coïncidera

justement avec la fin de mes ressources.

* * *

Mon bien-aimé, j'ai eu hier dix-sept ans; pendant dix ans, je n'ai été

ni heureuse ni malheureuse, n'ayant ni le sentiment de la joie ni celui

de la tristesse; pendant quatre ans, j'ai été aussi parfaitement

heureuse qu'une femme peut l'être; j'ai aimé, j'ai été aimée.

Depuis deux ans ma vie se passe en alternatives d'espérances et

d'angoisses; comme je n'ai jamais fait de mal à personne, je ne suppose

pas que Dieu veuille m'éprouver et à plus forte raison me punir.

Peut-être vaudrait-il mieux pour moi à cette heure, au lieu de

l'éducation philosophique que j'ai reçue de toi, avoir reçu d'un prêtre

l'éducation catholique qui dispose le chrétien à recevoir le bien comme

le mal en bénissant Dieu; mais ma raison se refuse à un autre

raisonnement que celui-ci:

Ou Dieu est bon ou Dieu est mauvais.

Si Dieu est bon, il ne peut envoyer le mal à qui n'a point fait de mal.

Si Dieu est mauvais, je le renie; ce n'est pas mon Dieu.

Rien ne pourra me faire croire qu'une chose injuste sorte d'une essence

céleste.

J'aime mieux en revenir, mon bien-aimé, à cette grande et intelligente

philosophie qui n'admet pas un Dieu personnel, s'occupant des individus

quand il a à régler l'ordre universel de la nature.

«Il faut l'ordre de Dieu pour qu'un passereau tombe,» dit Hamlet.

Mais Dieu a dit une fois pour toutes: les passereaux tomberont;--et les

passereaux tombent.

Quand, où, comment, Dieu ne s'en inquiète.

Il en est de nous, mon bien-aimé, comme des passereaux. Dieu a peuplé

notre globe de toutes les races vivantes, depuis le monstrueux éléphant

jusqu'à l'invisible infusoire; éléphant ou infusoire ne lui ayant pas

plus coûté à créer l'un que l'autre, il n'aime pas plus l'un que

l'autre. Il a pris ses mesures pour la conservation des races.

Pourquoi la race humaine croit-elle particulièrement avoir un Dieu pour

elle? Est-ce parce qu'elle est la plus insoumise, la plus vindicative,

la plus féroce, la plus orgueilleuse des races? Aussi vois le Dieu

qu'elle s'est fait, le Dieu des armées, le Dieu des vengeances, le Dieu

des tentations; n'a-t-elle pas introduit ce blasphème dans sa plus

sainte prière: _ne nos inducas in tentationem_? Vois-tu, mon bien-aimé,

Dieu s'ennuyant dans sa grandeur éternelle, dans sa majesté inouïe, et

s'amusant à quoi?

À nous induire en tentation.

Et l'on nous ordonne de prier Dieu le soir et le matin, de lui demander

de nous pardonner nos offenses.

Demandons-lui d'abord de nous pardonner nos prières quand elles sont une

offense.

Et puis cet orgueil à nous autres pygmées, de croire que nous pouvons

offenser Dieu!

En quoi? Comment?--En le méconnaissant?

Nous ne le méconnaissons pas, nous le cherchons.

S'il eût voulu être connu, il se fût révélé.

Comprends-tu Dieu se faisant énigme et se donnant à deviner à l'homme

pendant l'éternité.

De sorte que chaque peuple s'est fait un Dieu à sa guise, qui n'est bon

que pour lui seul et qui ne peut pas servir aux autres.

Les Hindous se sont fait un Dieu à quatre têtes et à quatre mains,

tenant dans ses quatre mains la chaîne qui soutient les mondes, le livre

de la loi, le poinçon à écrire et le feu du sacrifice.

Les Égyptiens se sont fait un Dieu mortel, et dont l'âme, à sa mort,

passe dans le corps d'un boeuf.

Les Grecs se sont fait un Dieu parricide; tantôt cygne, tantôt taureau,

jetant d'un coup de pied du ciel sur la terre le seul fils légitime

qu'il ait eu.

Les Juifs se sont fait un Dieu jaloux et vindicatif, qui noie la terre

pour rendre les hommes meilleurs, et qui s'aperçoit qu'ils sont plus

mauvais après qu'auparavant.

Seuls les Mexicains se sont fait un Dieu visible, le soleil.

Nous, les privilégiés de la création, nous avons eu l'Homme-Dieu à la

morale sainte; il nous a donné une religion faite d'amour et de

dévouement.

Mais allez la chercher, perdue qu'elle est dans les dogmes de l'Église,

avec le prêtre--roi de Rome--qui, au lieu, comme le divin fondateur, de

rendre à César ce qui appartient à César, fait commerce de trônes, lui

dont le royaume n'est pas de ce monde!

Seigneur! Seigneur! au moment où je vais paraître devant vous, je ferais

peut-être mieux de prier, de m'humilier, de croire, de soumettre mon

intelligence à la foi, c'est-à-dire de ne pas croire à ce que je vois et

de croire à ce que je ne vois pas. Mais si vous m'avez donné cette

intelligence, c'est pour que je m'en serve. Vous l'avez dit: La lumière

n'est pas faite pour être mise sous le boisseau. Le soleil est fait pour

éclairer la terre.

Non, Seigneur, non, âme du monde, non, créateur de l'infini, non, maître

de l'éternité, non je ne croirai jamais que ta suprême jouissance soit

d'être adoré par ce troupeau vulgaire qui le reçoit tout fait des mains

de ses prêtres et qui t'enferme dans le dogme étroit de la croyance

irraisonnée, quand l'univers tout entier n'est pas assez large pour te

contenir!

* * *

C'est aujourd'hui que se célèbre la messe rouge au grand autel de la

révolution.

Hier, madame de Condorcet est venue pour me voir; elle avait quelque

chose à m'apprendre.

J'étais allée dire adieu à mes tombes du cimetière Monceaux.

J'irai aujourd'hui vers deux heures chez madame de Condorcet; elle

demeure rue Saint-Honoré, 352. Je serai à merveille pour voir passer le

cortége.

Maintenant, mon ami, je ne sais pas moi-même ce qui va se passer, je ne

sais pas si ce manuscrit te sera jamais remis, car j'ignore ce que tu es

devenu, j'ignore si tu vis, j'ignore si tu es mort.

Madame de Condorcet est la seule personne que je connaisse au monde; si

tu n'est qu'exilé et que tu rentres en France, elle est plus à même que

personne de savoir ton retour: c'est donc entre ses mains que je dépose

mon manuscrit.

Pourrai-je le continuer en prison? pourrai-je jusqu'au moment où je

monterai sur la fatale charrette te dire: je t'aime? Non; t'écrire je

t'aime; te le dire, je le pourrai toujours, et ce sera le dernier mot

que je jeterai au vent sur l'échafaud, et la hache le coupera en deux

dans ma gorge.

Au reste, je l'emporte avec moi; peut-être ce qu'elle avait à me dire

a-t-il quelque importance, et peut-être chez elle aurai-je encore le

temps d'ajouter quelque chose.

* * *

J'avais bien fait de l'emporter, tu sauras du moins que je ne suis

morte, mon bien-aimé, qu'après avoir perdu ma dernière espérance.

On a lu hier à la Convention cette lettre de l'agent de Robespierre à

Bordeaux.

Bordeaux, 13 juin, au soir.

«Vive la République une et indivisible.

»Les deux girondins que l'on savait cachés à Bordeaux ont été dénoncés

et arrêtés. Un d'eux s'est poignardé et est mort sur le coup.

»Les deux autres sont dans les grottes de Saint-Émilion, où on les

chasse avec des chiens.

»Huit heures du soir.

»J'apprends à l'instant qu'on vient de les prendre. Malheureusement l'un

des deux a été étranglé dans la lutte.

»Les deux survivants ont refusé de dire leurs noms; ils sont inconnus à

Bordeaux.

»Demain soir la guillotine en aura fait justice.

»Vive la République!»

Il y a quatre jours que la lettre est écrite, par conséquent ils sont

morts!

Si tu étais une de ces quatre victimes, comment ton âme n'est-elle pas

venue me dire adieu!

Une fois mort, tu as su où j'étais, les morts savent tout.

Ou tu n'étais point parmi eux, ou il n'y a pas d'âme.

Oh! moi, si tu vis, j'irai te dire adieu partout où tu seras, à moins

que...

* * *

Voici le cortège des assassins de Robespierre.

C'est vraiment très-beau cinquante-quatre chemises rouges, pense donc!

Dix charrettes, elles ont mis deux heures pour venir de la Conciergerie

ici.

Et la maison du menuisier Duplay qui est fermée comme le jour de

l'exécution de Danton et de Camille Desmoulins!

Je comprends les fenêtres fermées ce jour-là, c'étaient des amis.

Mais aujourd'hui, Robespierre, ce sont tes assassins, est-ce que tu n'en

serais pas bien sûr, est-ce que tu n'y croirais pas?

En ce cas, tends une chaîne en travers de la rue, et que le cortége

d'innocents n'aille pas plus loin que ta porte.

Ne peux-tu pas faire une fois grâce, toi qui tues tous les jours.

Voilà une belle occasion de jouer le dieu.

Allons, souverain pontife, étends la main, et prononce le fameux _quos

ego_! de Neptune.

Ah! cette fois l'offrande est digne de la divinité.

On t'a glané cette gerbe humaine sur tous les degrés de l'échelle

sociale. Voilà madame Sainte-Amarante et sa fille; voici quatre

municipaux: Marino, Soulès, Froidiez et Daugé; voici mademoiselle de

Grandmaison, une artiste des Italiens; voici Louise Giraud, qui a voulu

voir ce que c'était qu'un tyran.

Elle l'a vu.

Et cette pauvre petite fille de seize ans, cette malheureuse Nicole, qui

n'a rien fait que porter à manger à sa maîtresse.

Oh! que cela va être beau à voir; l'exécution durera au moins une heure.

Puis des canons, des soldats. On n'a rien vu de pareil depuis

l'exécution de Louis XVI.

Adieu, mon ami, adieu, mon bien-aimé, adieu, ma vie, adieu, mon âme,

adieu, tout ce que j'ai aimé, tout ce que j'aime, tout ce que j'aimerai

jamais... Adieu!

Je vais voir tout cela et jeter ma malédiction à cet homme.

XIV

(SUITE DU MANUSCRIT D'EVA SUR FEUILLES VOLANTES).

La Force, 17 juin 1794, au soir.

Je suis à la Force, dans la chambre longtemps occupée par Vergniaud.

Voilà ce qui est arrivé.

Voulant assister à l'exécution, je suis descendue de chez madame de

Condorcet, et je me suis mise non pas à suivre, mais à précéder la

charrette.

Un homme en grand uniforme de général, couvert de plumes et de panaches,

faisant le moulinet avec un grand sabre, frayait le chemin à la

charrette.

C'était le général de la commune, Henriot. On eut soin de me dire qu'il

ne se faisait le maréchal des logis de la guillotine que dans les

occasions solennelles.

Celui qui me donna ces explications était une espèce de bourgeois de

quarante-cinq ans, large d'épaules, et fort connu, à ce qu'il paraît, du

peuple de Paris, car sans qu'il eût besoin de se servir de sa force, la

foule s'ouvrait devant lui en saluant.

--Monsieur, lui dis-je, j'ai le plus grand intérêt à voir ce qui va se

passer; voulez-vous me permettre de marcher près de vous, afin que je

profite de votre force et même de votre popularité.

--Faites mieux que cela, ma petite citoyenne, me dit le gros homme,

prenez mon bras, mais ne m'appelez pas _monsieur_; c'est une anse qui,

ajoutée au nom, sent un peu trop l'aristocrate pour un faubourien comme

moi; prenez mon bras, et, si vous voulez bien voir, vous serez servie à

souhait.

Je pris son bras. Ce que je voulais, c'était voir, mais surtout être

vue.

Il n'avait pas promis plus qu'il ne pouvait tenir. Quoique très-épaisse,

la foule continuait à s'ouvrir devant lui avec force coups de chapeau,

et, au bout de dix minutes, nous nous trouvâmes placés au même endroit

où j'étais avec Danton le jour de l'exécution de Charlotte Corday,

c'est-à-dire sur le côté droit de la guillotine.

Derrière moi était la fameuse statue de la Liberté, sculptée par David

pour la fête du 10 août.

Seulement, qu'étaient devenues les deux colombes réfugiées dans les plis

de sa robe?

Les charrettes s'arrêtèrent dans l'ordre où elles étaient sorties de la

cour de la Conciergerie, au milieu des cris des insulteurs.

On n'avait point rangé les condamnés par plus ou moins coupables, afin

de commencer par ceux-ci et de finir par ceux-là; non, l'on savait bien

que cette fois tous les coupables étaient innocents.

Tu ne pourras jamais te faire une idée, mon bien-aimé Jacques, de

l'aspect que présentait cette effroyable boucherie.

Une heure, une heure durant, pendant une longue heure, l'horrible

machine fonctionna, retombant cinquante-quatre fois, et chaque fois

tranchant une vie avec toutes ses illusions, toutes ses espérances.

C'étaient les bourreaux qui étaient las; c'étaient les patients qui les

pressaient.

Je sentais l'homme au bras duquel j'étais appuyée qui, chaque fois que

le couteau tombait, serrait d'un mouvement convulsif et en frissonnant

mon bras sur sa poitrine, et qui murmurait tout bas:

--Oh! c'est trop, c'est trop! Des hommes passe encore! Mais des femmes!

oh! des femmes!

Enfin il ne resta plus que la pauvre petite fille, la petite ouvrière,

qui n'avait fait que porter à manger à mademoiselle de Grandmaison. Le

mouchard qui l'avait arrêtée racontait que, lorsqu'il arrivait au

septième étage où elle logeait, sous le toit, sans autre meuble qu'une

paillasse, les larmes lui étaient venues aux yeux et qu'il avait dit au

comité qu'il était impossible de faire mourir cette enfant. Mais ses

observations n'avaient point été écoutées, elle avait été jugée,

condamnée, mise sur la charrette avec les autres. Elle avait vu, la

pauvre créature, guillotiner ses cinquante-trois compagnons, elle était

morte cinquante-trois fois en eux avant de mourir.

Enfin son tour était venu.

--Oh! murmurait mon protecteur, et celle-là aussi, et celle-là aussi!

Est-ce que vous ne trouvez pas que c'est infâme? et devant tant d'hommes

qui ne disent rien! Oh! voilà qu'ils la prennent, voilà qu'ils la font

monter sur l'échafaud! n'ont-ils pas de honte! Tenez! tenez! elle

s'arrange d'elle-même sur la planche...

On entendit alors une voix douce qui dit:

--Monsieur le bourreau, suis-je bien comme cela!

Puis la planche bascula, on entendit un coup sourd.

L'homme auquel je m'appuyais tomba comme foudroyé; moi, au milieu de ce

lugubre silence, je criai:

--Ah! maudit soit Robespierre et le jour où il a donné ce spectacle à la

terre et au ciel!... Maudit! maudit! maudit!

Il se fit un grand mouvement: je me sentis emportée, et, tandis qu'on

m'emportait, j'entendis ces mots:

--Le citoyen Santerre qui s'est trouvé mal! C'est pourtant un homme,

celui-là.

Quand j'eus assez repris mes sens pour me rendre compte de ce qui se

passait, je me vis dans un fiacre avec deux agents de police qui me

conduisaient en prison.

Seulement, ne connaissant pas du tout le quartier de Paris où j'étais,

n'y étant jamais venue, je demandai où l'on me conduisait.

Un des agents me répondit:

--À la Force.

Au moment d'arriver, je lus à l'angle du carrefour, _rue Pavée_, puis

une porte massive s'ouvrit. Je me trouvai dans une cour; on me fit

descendre et entrer dans une geôle.

Là on me demanda mon nom.

--Éva, répondis-je.

--Votre nom de famille?

--Je n'ai pas de famille.

--Qu'a-t-elle fait? demanda le geôlier.

--Elle a poussé des cris séditieux.

Mon écrou fut promptement fait.

--C'est bien, dit le geôlier; maintenant vous pouvez vous retirer.

Les deux hommes sortirent.

Le concierge me fit monter au deuxième. Arrivé au corridor, il siffla un

énorme chien.

--N'ayez pas peur, me dit-il, il n'a jamais fait de mal à personne.

Il me fit flairer par lui.

--Là! dit-il; maintenant, voici votre véritable gardien. Si jamais vous

essayez de fuir, ce dont je doute que vous ayez envie, c'est lui qui

sera chargé de vous en empêcher. Mais il ne vous fera aucun mal,

tranquillisez-vous. N'est-ce pas, Pluton? L'autre jour un prisonnier a

tenté de s'évader; Pluton l'a pris par le poignet et me l'a amené sans

que sa main eût la moindre égratignure.

Arrivée à ma chambre,

--Est-ce que vous croyez que j'en ai pour bien longtemps? lui

demandai-je.

--Pour trois ou quatre jours, peut-être.

--C'est bien long, murmurai-je.

Le geôlier me regarda avec étonnement.

--Seriez-vous pressée, par hasard?

--Énormément.

--En effet, dit-il philosophiquement, lorsqu'il faut en finir...

--Autant en finir tout de suite, répondis-je.

--Si vous êtes bien résolue, nous recauserons de cela.

--Comment ferez-vous?

--Je vous donnerai un tour de faveur, comme on dit au théâtre. C'est ici

la prison des comédiens: nous avons eu ce qu'il y avait de mieux à

l'Opéra; nous avons dans ce moment-ci une partie de la

Comédie-Française. En attendant, comment vivrez-vous?

--Comme on vit ici; c'est la première fois que j'y viens, ajoutai-je en

souriant, et je ne connais pas les habitudes de la maison.

--Je veux dire, avez-vous de l'argent pour que l'on vous fasse la

cuisine seule, ou mangerez-vous à la gamelle?

--Je n'ai pas un denier, lui répondis-je, mais voici une bague; vous me

nourrirez sur cette bague: elle répondra bien de deux ou trois jours

de nourriture.

Le geôlier examina la bague en homme qui se connaissait en bijoux. En

effet, depuis dix ans qu'il était à la Force, il lui en était passé

quelques-uns entre les mains.

--Oh! dit-il, je vous nourrirais deux mois sur cette bague que je ne

ferais pas encore une mauvaise affaire.

Puis, appelant sa femme:

--Madame Ferney, dit-il.

Madame Ferney arriva.

--Voici la citoyenne Éva que je vous recommande, dit-il. Écrouée sous

inculpation de cris séditieux. Donnez-lui une bonne chambre et tout ce

qu'elle vous demandera.

--Même du papier, de l'encre, et des plumes? demandai-je.

--Même du papier, de l'encre et des plumes. C'est ce que nous demandent

toutes nos prisonnières en arrivant.

--Allons, dis-je, je vois que je n'aurai pas le temps de m'ennuyer ici.

--J'en ai peur, fit le geôlier; j'aimerais cependant bien à vous garder

le plus longtemps possible.

--Même plus longtemps que ne durerait la bague? lui demandai-je en

riant.

--Aussi longtemps que Dieu voudrait.

Cette douceur du geôlier, cette politesse de sa femme, ce mot _Dieu_

vibrant sous la voûte d'une prison, tout cela ne laissait pas que de

m'étonner un peu.

Il y était passé tant d'aristocrates dans ces prisons que la rudesse des

geôliers avait fini par s'user à leur frottement.

Au reste, chose que je ne savais pas et que j'ai apprise, c'est que les

Ferney avaient une réputation de bonté déjà faite parmi les prisonniers.

La bonne madame Ferney, tout en balayant ma chambre, tout en mettant des

draps blancs à mon lit, tout en me promettant de l'encre, des plumes et

du papier pour le même soir, me demanda ce que j'avais fait pour avoir

été mise en prison.

--Mais, lui dis-je, vous le savez par mon écrou. J'ai proféré des

paroles séditieuses contre le roi Robespierre.

--Chut! mon enfant, me dit-elle, taisez-vous. Nous avons ici une foule

de gens qui font l'horrible métier d'espion. Ils viendront à vous, ils

vous avoueront des crimes supposés pour tirer de vous des crimes

véritables. Il y en a pour les femmes comme pour les hommes.

Défiez-vous; nous sommes obliges de recevoir cette vermine-là, mais

autant que nous pouvons nous prévenons les prisonniers comme d'honnêtes

gens que nous sommes.

--Oh! moi, je n'ai rien à craindre.

--Ah! ma pauvre enfant, les innocents eux-mêmes doivent trembler.

--Mais moi je suis coupable, moi j'ai crié À bas Robespierre! à bas le

monstre! Je l'ai maudit.

--Pourquoi avez-vous fait cela?

--Pour mourir.

--Pour mourir? répéta la bonne femme étonnée.

Et, prenant la lumière, elle revint me regarder en face, ce qu'elle

n'avait pas encore fait:

--Mourir? vous! Quel âge avez-vous donc?

--Je viens d'avoir dix-sept ans.

--Vous êtes jolie.

Je haussai les épaules.

--Votre mise annonce que vous êtes riche.

--Je l'ai été.

--Et vous voulez mourir?

--Oui.

--Allons donc, patience! fit-elle en baissant la voix; ça ne peut pas

durer longtemps, voyez-vous.

--Peu m'importe que cela dure longtemps ou que cela cesse bientôt.

Création et rédemption, deuxième partie: La fille du marquis · 第 12 / 28 段