« Sur la complainte faite par M. Jacques Bazin, quʼil ne peut

avoir ni retenir des artisans en son atelier, et que les bourgeois

et habitants de ladite ville les viennent débaucher de jour en jour,

à mesure quʼils en ont affaire pour leurs ouvrages particuliers, il

a été chargé audit Bazin de bailler une liste des artisans quʼil

aura demandés et quʼil voudra employer en sa besogne, auxquels il

sera enjoint de travailler avec lui jusquʼà ce que les ouvrages

quʼil a entrepris soient parfaits, et défendu à toute personne de

les

prendre ni employer en leurs ouvrages, sur peine aux

contrevenants, pour les bourgeois et ceux qui les emploieront, « de

50 écus dʼamende, et auxdits artisans, du fouet pour la première

fois, et, pour la seconde, dʼêtre pendus et étranglés. Et sera à

cette fin ladite liste avec la présente ordonnance publiée à son de

trompe, tant audit atelier de ville que par les carrefours dʼicelle. »

Cette ordonnance, du 23 juin 1593, si on la rapproche de la lettre

précédente dʼHenri IV, nous prouve surabondamment que les nouvelles

fortifications, qui devaient fermer la ville du côté des grandes

prairies de Louvigny, ne furent pas entreprises sur lʼinitiative des

habitants, mais probablement contre leurs vœux et sur la

recommandation expresse du roi.

Une délibération du conseil de la commune de Caen fixe à peu près

lʼépoque du commencement des travaux. Nous lisons, en effet, dans les

registres de lʼancien Hôtel-de-Ville, à la date du 21 novembre 1590:

« Jean Marguerie, sieur de Sordeval, conseiller du roi en

lʼélection de Caen, en sa qualité de sergent-major en ladite ville,

demande, le 21 novembre 1590, à couper le bois étant dans le fossé

de la ville et sur le parapet dudit fossé, jouxte le cercle des

Jacobins, et icelui employé aux fortifications qui se font à

présent du côté des prés, entre la rivière dʼOulne et la rivière

dʼOuldon. »

Commencées dans le courant de lʼannée 1590, les nouvelles

fortifications venaient dʼêtre achevées, depuis la porte St-Etienne

jusquʼà lʼIle de la Cercle, ou Champ-de-Foire, à la date du 9 avril

1597, lors de la Visite des murailles qui se faisait à

Caen, tous les trois ans, à chaque nouvelle élection des

gouverneurs-échevins. Les travaux avaient été exécutés sur les plans

et sous la direction dʼun très-habile géomètre et architecte, Josué

Gondouin, dit Fallaize, qui figure parmi les oubliés ou dédaignés de

cette époque; car nous ne trouvons nulle part trace de biographie se

rapportant à cet artiste de mérite. Lʼordre de payer suivant, adressé

par les échevins au receveur de la ville, le 25 juillet 1592, nous

apprend ce fait, intéressant pour lʼhistoire locale.

« Ordre au receveur de payer à M. Gondouin, maître-voyer juré pour

le Roi en cette ville et bailliage de Caen, la somme de 20 écus,

qui lui a été allouée, pour faire dresser et pourtraire sur

parchemin le plan, assiette et étendue de cette ville, avec

remarque des tours, forteresses et enclos des murailles, des lieux

et endroits plus forts et autres plus faibles dʼicelle, même des

lieux et places, qui commandent la ville, le tout pour servir à

résoudre les fortifications plus nécessaires à faire en icelle,

selon quʼil lui en avait été donné charge par M. de La Vérune et

autres seigneurs, ayant entrepris de faire travailler auxdites

fortifications. Lequel plan a été par lui baillé et délivré et

ordonné être conservé aux arches de lʼHôtel-de-Ville, pour sʼen

aider et servir quand besoin sera. »

Comme nous lʼavons dit, il sʼagissait de réunir à la ville, en les

reliant par une courtine aux anciennes murailles, tous les terrains

désignés, sur le plan de Belleforest, sous les noms de Petits-Prez,

Grands-Prez et Pré-de-lʼIsle, sur lesquels se trouvent aujourdʼhui

lʼéglise Notre-Dame, la préfecture avec ses jardins, les bâtiments de

lʼHôtel-de-Ville, la place Royale, et les groupes de maisons

comprises entre la

rue du Moulin et le nouveau boulevard, jusquʼà lʼancien pont

St-Pierre, aujourdʼhui démoli. Il est fort regrettable que le plan de

Josué Gondouin ne soit pas arrivé jusquʼà nous. Lʼhabile maître-voyer

nous a heureusement laissé, dans son procès-verbal de la visite des

fortifications du 12 mai 1606, quelques explications précieuses

auxquelles nous faisons lʼemprunt suivant.

« On avait encomrnencé, dit-il, de faire deux grands bastions: lʼun

à la porte St-Étienne, dont les flancs devaient défendre portion de

la courtine dʼentre ledit bastion et lʼautre bastion proposé faire

dedans ladite Cercle ou foire; laquelle courtine nʼavait été pour

lors trouvée être requise fermer et être faite que de terre,

fascines et gazons, vu la commodité que lʼon en avait joignant les

terres quʼelle enferme, qui est une portion de prairie ayant environ

120 toises de longueur, à prendre par le long de ladite

courtine, laquelle courtine est en forme de tenailles sur lʼun des

bouts de laquelle fut aussi délibéré faire de maçonnerie une porte

fermant et ouvrant à pont-levis, pour tirer les foins de la prairie;

pour défendre laquelle, ainsi quʼenviron la moitié desdites

tenailles, avait été tracé dedans ladite Cercle, les fondements,

fossés, courtines et flancs dudit second bastion..... »

Ce document, dont on ne peut contester lʼimportance puisquʼil nous

vient de lʼauteur lui-même des travaux, nous servira à faire la

légende de la gravure, qui nous a conservé

la physionomie de la Porte-Neuve.

Cette vue, tirée du cabinet de M. Lair, avait été reproduite par M.

Ch. Pichon, dʼaprès le tableau de M. Ch. de

Vauquelin de Sassy, à qui lʼon devait déjà la plus grande partie des

lithographies de la Statistique de Falaise de M. Galeron. Elle nous

montre la Porte-Neuve telle quʼelle existait encore à la fin du XVIIle

siècle, avant sa destruction. Le fossé et le pont-levis, qui servait à

le franchir, nʼexistent plus; mais le reste du petit édifice nʼa subi

ni les outrages du temps, ni les changements quʼaurait pu y apporter

la main de lʼhomme. Il se compose dʼun pavillon carré, traversé au

rez-de-chaussée par une large porte à cintre surbaissé, et surmonté

dʼun étage sans fenêtres, que couronne un toit avec girouettes. A

gauche, une petite tour carrée, renfermant probablement lʼescalier; à

droite des constructions moins élevées, soutenues par des contreforts,

dont le pied se baigne dans la rivière; enfin de longues

cheminées, au corps mince; tel est lʼaspect général de la

construction, dont la structure élégante, jointe à une situation

heureuse, forme un ensemble qui satisfait lʼœil. Lʼédifice nʼa rien de

martial; sur ses flancs, pas la moindre tourelle, pas la plus petite

échauguette. Quelques meurtrières, qui sʼouvrent de çà de là dans les

murailles, moins pour menacer que pour regarder au dehors, et cʼest

tout. En voyant son attitude inoffensive, on ne croirait guère quʼil

fût destiné à entrer, même pour la part la plus modeste, dans un

système quelconque de fortifications, si lʼauteur du plan, dont nous

avons cité un passage, ne venait heureusement à notre aide pour nous

apprendre quʼil était protégé dʼun côté par le bastion de St-Étienne,

de lʼautre par le bastion de La Cercle.

Il résulte de lʼexamen comparatif des plans de lʼancien Caen que la

Porte-Neuve devait être située sur la rive gauche de la Petite-Orne,

ou canal Robert, entre le pont aux Vaches et

lʼancien pont de la Foire, un peu plus rapprochée de celui-ci que de

celui-là.

Notre gravure nous en fait connaître la façade du côté des prairies;

lʼautre côté, qui regardait la ville, et lʼintérieur de la

construction ne peuvent être à peu près reconstitués quʼà lʼaide de

quelques rares documents, puisés dans les registres de lʼancien

Hôtel-de-Ville de Caen.

« Au corps dʼhôtel sur la Porte-Neuve, est-il dit dans la visite

des murailles du 9 avril 1597, de présent non encore habitée a été

trouvé nécessaire faire ajuster une ventaille de bois pour un

soupirail, qui est au milieu de lʼaire de la chambre; plus clore de

ventailles, huis et fenêtres, une huisserie qui est à la vis ou

montée et une fenêtre, et quʼil serait bon bailler ledit logis à

quelque personne pour y habiter et quʼil serait mieux conservé

étant habité quʼautrement; ayant connu par expérience quʼà

lʼoccasion quʼil nʼy demeura personne, on a déjà fait plusieurs

travaux et réparations aux huis et serrures de ladite maison sur

quoi sera conféré avec M. de La Vérune. »

Ce passage nous apprend que les bâtiments de la Porte-Neuve

renfermaient un corps-de-logis habitable, avec fenêtres donnant sur

lʼintérieur de la ville. On y mentionne une chambre seulement, mais

nous pouvons affirmer quʼil sʼy trouvait encore dʼautres pièces;

car il est permis de supposer que cette nouvelle construction, qui

avait moins lʼapparence dʼune forteresse que dʼun pavillon inoffensif,

nʼavait pas dû être moins bien traitée sous le rapport de lʼhabitation

que les anciennes portes de la ville, bâties surtout dans un but

stratégique. Or, celles-ci avaient toutes, au rez-de-chaussée, même

les moins

importantes, une salle basse qui servait de corps-de-garde, et une

sorte de magasin ou réduit « pour retirer, dit toujours le

procès-verbal de la visite des murailles, quelques bûches et fagots

pour le feu de ceux qui sont en garde à ladite porte, même pour

retirer quelque bois pour la ville et les outils des artisans,

quand on travaille à ladite porte ou aux environs. » Au premier

étage se trouvaient toujours une ou deux chambres que la ville louait

à des fermiers, prêtait à quelque employé, ou donnait, à charge

seulement de faire certaines réparations à lʼimmeuble. Cʼest ainsi que

nous voyons, en 1597, la partie habitable dʼune des portes de la

ville affermée, à charge dʼentretenir les couvertures.

« Lʼédifice sur la porte St-Julien et tenu par Marie Boyvin par

ci-devant veuve de Richer, trompette de la ville, comme à la

précédente visitation lui en ayant été concédé lʼusage passés sont

six ans, en considération que son mari fut tué servant de trompette

à la compagnie de gendarmerie de M. de La Vérune, étant lors à

lʼarmée du roi, et à la charge dʼentretenir bien et dument la

couverture volante dudit édifice, selon la lettre quʼelle en a.

Continuée à la charge de bien et dument entretenir ladite tour en

couverture et dʼy vivre sans scandale. »

Quand la ville logeait un de ses employés, sans conditions, il

arrivait souvent que les immeubles se conservaient comme ils

pouvaient, jusquʼà ce quʼil se trouvât un locataire assez audacieux

pour se plaindre, ou assez habile pour cacher ses vœux sous le masque

dʼune action charitable. Tel le cas dʼun sieur Longuet, garde à la

porte Millet, que le procès-verbal de la visite des murailles nous

rapporte ainsi:

« La chambre de dessus est tenue par le sergent Longuet, auquel

lʼusage en a été concédé, dès longtemps, en considération du

service quʼil fait en sadite charge; lequel Longuet a remontré

quʼil nʼy a aucune commodité en ladite chambre, nʼétant plancher par

dessus, la cheminée rompue, nʼy a aucune fenêtre commode, et a prié

lesd. sieurs présents que leur plaisir fût la faire plancher et

accommoder de vitres et cheminée, en sorte que quelquefois les

bourgeois, qui sont en garde, sʼen pussent servir pour y prendre

leur réfection, sans être contraints retourner à leurs maisons, qui

serait une bonne commodité pour le fait desdits gardes. »

Le sieur Longuet ne montrait cette hypocrite sollicitude pour le

bien-être de la milice que parce quʼil occupait gratuitement les

parties habitables de la porte. Mais les fermiers de la ville, qui

payaient leur location, faisaient leurs réclamations sur un autre ton.

Exemple:

« Au ravelin de ladite Porte-au-Berger, ajoute le procès-verbal déjà

cité, a été trouvé nécessaire au corps dʼhôtel neuf, qui est baillé

à ferme, réservé la grande salle basse pour le corps de garde, de

faire des huis à la petite chambre sur lʼouvroir et aux greniers et

quelques ventailles aux fenêtres pour le tout pouvoir clorre pour la

commodité du fermier: lequel fermier a remontré que néanmoins le

bail à lui fait, les capitaines et habitans, qui viennent en

garde, lʼont empêché de labourer le jardin dépendant de ladite

maison, disant que ladite place est nécessaire pour le proumenoir

de ceux qui sont en garde. Aussi se sont habitués de la grande

chambre, sur la salle de bas, où se fait le corps de garde, en

laquelle ils ont fait mettre quelques

meubles, disant quʼelle leur est nécessaire pour prendre leur

réfection, les jours quʼils sont en garde, afin de ne se départir

de leur garde et être contraints retourner en leurs maisons pour

boire et manger, demandant sur ce lui être pourvu et quʼil soit

fait jouissant ou que son bail soit dissolu. Reste y aviser. »

Avec les documents qui précèdent, nous pouvons, comme un touriste muni

de son guide, faire un voyage instructif autour de la chambre de la

Porte-Neuve et de ses pièces accessoires. Quelques nouveaux

renseignements, empruntés aux registres de lʼHôtel-de-Ville, nous

permettront, après avoir pris connaissance du logement, de jeter un

coup dʼœil curieux sur lʼexistence et les habitudes du locataire. Nous

nous rappelons que le 9 avril 1597, la Porte-Neuve nʼétait pas encore

habitée. Mais, comme les échevins avaient pensé à cette date quʼil

était urgent, afin dʼentretenir les serrures, portes et fenêtres de

leur immeuble, de trouver quelque personne de bonne volonté pour

essuyer les plâtres, il est fort probable quʼun garde fut installé peu

de temps après dans la nouvelle construction. Dix-huit ans plus tard,

ce garde mourait, et nous ne rappellerions pas ce fait, sans

importance, sʼil ne servait à nous montrer que ces modestes fonctions

étaient quelquefois lʼobjet dʼun conflit entre le pouvoir royal et les

prérogatives municipales.

« Le garde de la Porte-Neuve étant mort, disent les Registres de

lʼHôtel-de-Ville à la date du 22 mars 1615, les échevins et le

procureur-syndic vont trouver M. de Bellefonds et le supplient

dʼavoir pour agréable quʼils en nommassent un autre à sa place,

suivant les anciens priviléges de la

ville. M. de Bellefonds prétend que cette nomination lui

appartient et ajoute que, si MM. du Corps de Ville pensent que leurs

droits soient lésés, il est prêt, au premier voyage quʼil fera en

cour, à sʼen remettre au jugement de Sa Majesté, quʼen attendant il

pourvoiera dʼun bourgeois de la ville à la garde de ladite porte.

Les échevins, au retour, arrêtent que ces propositions seront

rejetées et M. le Bailli ordonne dʼenregistrer ce que dessus au

registre du Greffe de la ville pour y avoir recours si besoin est. »

Nous ne voyons pas tout dʼabord quel grand intérêt avaient les

échevins à défendre, contre les empiétements du pouvoir

central, le privilége qui consistait à nommer les gardes des

portes de la ville. Car, – chose étonnante et qui est cependant

prouvée par maint passage des registres de lʼHôtel-de-Ville, – les

gardes des portes nʼétaient pas chargés dʼen conserver les clefs. Ce

soin, qui aurait dû être, sinon la première, au moins une de leurs

plus importantes attributions, était confié à dʼautres mains. Nous

lisons, en effet, à la date du 2 septembre 1610:

« Il a été arrêté pour la police de tenir les portes closes de

nuit. Que Messieurs en prendront la charge, savoir est: Pour la

Porte-Neuve, chez M. le Président, etc. Et les feront clore et

ouvrir à heures convenables par leurs serviteurs et domestiques,

auxquels ils auront confiance, lesquels la ville gratifiera de

chacun deux écus par an. »

En 1615, on place des soldats de la milice aux portes, par suite de

lettres reçues du roi, et lʼon remet les clefs aux personnes désignées

pour ouvrir et fermer les portes. En 1616, les six clefs de la

Porte-Neuve sont données en garde à plusieurs bourgeois. A toutes ces

dates, la ville était sous le coup

dʼune alerte; le roi lui écrivait de prendre des précautions, de se

tenir prête à soutenir une attaque. On comprend donc que dans ces

moments de troubles on ne confiât pas les clefs de la ville à un

simple garde, qui aurait pu se laisser corrompre ou passer aux partis

ennemis. Mais un passage des anciens registres de lʼHôtel-de-Ville

nous apprend quʼil en était de même en temps de paix. Ainsi, en 1610,

après la paix du Pont-de-Cé, au moment où lʼon venait de lever les

gardes placées aux portes de la ville, nous voyons remettre les clefs

à des personnes nominativement désignées.

Cependant les clefs étaient laissées quelquefois entre les mains du

garde de la porte, comme cela paraît résulter du document suivant.

« Geoffroy Bellebarbe, ayant les clefs de la Porte-Neuve en dépôt,

disent les anciens registres de lʼHôtel-de-Ville à la date du 4 mai

1640, a fait plainte que quelques écoliers, nuitamment, ont rompu

lʼune des chaînes du pont de ladite porte et forcé la serrure avec

des pierres; jure et affirme quʼil ne les connaît, pour nʼavoir osé

sortir, à cause quʼils lâchèrent quelques coups de pistolet. »

Cʼétait le garde qui devait préparer la salle basse, dans les

occasions où elle était occupée par la milice bourgeoise; cʼétait lui

aussi qui devait aller aux approvisionnements, apporter les deux

bûches, les deux fagots, le charbon et la chandelle que la ville

délivrait à chacun des cinq corps de garde placés au Tripot, à la

porte de Bayeux, à la Porte-Neuve, sur le port et à la porte

Millet. »

Quand le moment dʼalarme était passé et que les bourgeois armés

abandonnaient les postes, cʼétait à lui encore que revenait

le soin dʼemmagasiner la plupart des outils qui servaient à la

réparation des remparts. Et ce nʼétait pas alors une petite besogne;

car, pendant les guerres de la Ligue et les troubles des premières

années du règne de Louis XIII, les bourgeois étaient à tout instant

convoqués, non-seulement pour garder les fortifications, mais aussi

pour les réparer. En 1615, par exemple, nous voyons les bourgeois

tenus de travailler aux fortifications et à la vide des fossés,

attendu que les deniers de la ville ne seraient suffisants. »

Quand une nouvelle lettre du roi venait rassurer les échevins et

ordonner de renvoyer chez elles les compagnies de la milice, quand la

ville se reposait dʼune si chaude alarme, le garde des portes ne

jouissait pas de fréquents loisirs. Tantôt il lui fallait courir sur

les remparts pour empêcher de jeter dans les fossés des matériaux dont

on voulait se débarrasser; tantôt au contraire, au lieu de défendre

les fortifications contre des alluvions gênantes ou nauséabondes, il

fallait les protéger contre un amaigrissement, dont la cause ne

faisait pas honneur au patriotisme des propriétaires riverains. Ce

détail curieux est indiqué dans la visite des murailles du 9 avril

1597.

« Tous ceux qui ont leurs jardins et héritages aboutissant sur les

remparts entre lad. tour (tour Sevans) et la porte St-Étienne,

ayant miné lesdits remparts, pour accroître leurs jardins, et qui

devaient être approchés, pour se voir condamner à remettre les

terres en lʼétat quʼelles étaient, minant encore davantage de jour

en jour, nʼayant été fait aucune action contre eux, à quoi reste

pourvoir. »

A cette surveillance des délinquants sʼajoutait, pour le garde de la

Porte-Neuve, lʼobligation de tenir les portes ouvertes

pour le passage des voitures, pendant la saison des foins et, pendant

la foire royale, pour celui des bestiaux quʼon exposait en vente dans

la prairie en dehors des fortifications.

Nous trouvons, en effet, dans le registre 46 de IʼHôtel-de-Ville, parmi

les conditions imposées à lʼun des adjudicataires des patrimoniaux de

la ville, les clauses suivantes: « Il souffrira les ébats

accoutumés dans le pré (emplacement quʼoccupent aujourdʼhui

lʼéglise Notre-Dame, la préfecture, les bâtiments de la mairie et la

place Royale). De même il souffrira les bêtes à laine qui y sont

exposées en vente, et la montre des chevaux du côté de lʼOdon

durant la séance de la foire royale; et les bêtes aumailles (mot

du patois normand qui signifie bestiaux) et porchines au lieu où

elles sont exposées en vente pendant la foire, près et en dehors

de la Porte-Neuve jusquʼau pont de pierre sur le cours de lʼOdon. »

Sʼil avait des devoirs pénibles à remplir, le garde de la Porte-Neuve

trouvait, il est vrai, quelques compensations dans les spectacles

variés et gratuits que lui offrait le fameux pré des ébats dont

Ch. de Bourgueville, sieur de Bras,

a célébré les merveilles dans une prose

enthousiaste. Ce sont « deux moyennes prairies, dit-il, qui

séparent la ville de ce costé là, fort plaisantes, encloses dʼun

costé de la grosse rivière dʼOurne, et de lʼautre de la rivière de

Oudon. Auxquelles les habitans et jeunesse se pourmenent, prennent

plaisir à la saison du printemps et de lʼesté, mesmes les escoliers

de lʼUniversité, les uns à sauter, lutter, courir, jouer aux

barres, nager en la rivière qui les enclost, tirer de lʼarc et

prendre toutes honnestes récréations, comme aussi font les

damoiselles, dames et bourgeoises, à y estendre et sécher leur

beau linge, duquel lesdites prairies sont aucunes fois si couvertes

quʼelles semblent plutost blanches que vertes. »

Le voisinage de ces lessives – puisquʼil faut les appeler par leur nom –

était probablement pour les gardes de la Porte-Neuve moins une source

de jouissances poétiques que lʼoccasion de débats très-vulgaires avec

les « dames et bourgeoises » qui encombraient la voie publique.

Nous devons avouer cependant que, parmi les spectacles auxquels ils

pouvaient assister de leurs fenêtres, il en est un surtout qui

méritait dʼattirer leur attention. Cʼétait à peu de distance de la

Porte-Neuve que sʼélevait le Mai du Papeguay, « expression dérivée

de Papagallus, qui, dans le moyen âge, dit lʼabbé De La Rue [60],

signifiait ordinairement Perroquet. Ce jeu consistait à placer au

haut dʼun mât très-élevé un oiseau de bois peint et bien orné, et à

lʼabattre avec la flèche. La ville, dans lʼorigine, en fournissait

deux: un pour lʼarc et lʼautre pour lʼarbalète; vers lʼannée

1540, elle commença à en donner un troisième pour lʼarquebuse, et

elle décernait toujours un prix en argent à celui qui abattait

le Papeguay..... Les jeux de lʼarc et de lʼarbalète avaient

lieu sur le terrain qui est en face du rempart de lʼhôtel de la

préfecture; ils duraient pendant tout lʼété, et ils nʼont cessé

quʼà lʼépoque de la Révolution. »

Ces divertissements guerriers prirent à la longue une telle importance

que la compagnie du Papeguay, recrutée dans la milice bourgeoise, se

composait en lʼannée 1744 de plus de

cinq cents hommes, sous la conduite dʼun capitaine et dʼun lieutenant,

quatre sergents, quatre tambours et un fifre. Elle ne se contentait

plus de se livrer avec ardeur à ses exercices ordinaires; elle

organisait aussi des fêtes. Cʼest ainsi que nous la voyons, cette

année-là, tirer un grand feu dʼartifice à lʼoccasion de la

convalescence du roi.

« Lʼédifice destiné au feu, dit la Relation de la fête publiée à

Caen en 1744, était construit dans la place où lʼon tire les

oiseaux de lʼarc et de lʼarbalète. Sa hauteur était dʼenviron 50

pieds, il a voit deux étages et trois faces, celle du milieu

regardait la Porte-Neuve..... »

Le perroquet ou papeguay, perché au haut du mât, joua aussi son rôle

dans la fête de nuit, comme lʼindique ce passage: « De temps en

temps, on faisait partir des dragons, qui feignaient dʼaller allumer

lʼoiseau; il en vint un enfin, à qui lʼhonneur étoit réservé.

Lʼoiseau prit feu et effraya, par le bruit quʼil fit, tous ceux qui

nʼétaient pas prévenus... »

Si le locataire de la Porte-Neuve était aux premières places pour

jouir de la vue des feux dʼartifice et autres fêtes ou

divertissements, qui avaient pour théâtre lʼancien Pré des Ebats, il

faut bien avouer aussi quʼil subissait quelquefois des spectacles qui

nʼétaient point de nature à lui mettre beaucoup de joie dans lʼâme. En

effet, quand les impôts prélevés sur le peuple rentraient

difficilement dans les coffres du roi, on leur en faisait prendre le

chemin par un ingénieux moyen que nous trouvons noté dans les

registres de lʼHôtel-de-Ville, à la date du 28 juin 1602.

« Nous avons apporté tout ce que nous avons pensé être de notre

devoir pour le bien du service de Sa Majesté, disaient

les échevins, jusques avoir fait planter potences à toutes les

portes de la ville, pour punir ceux qui voudraient empêcher la

levée des dʼimpositions, en sorte quʼelles sont cueillies «sans

empêchement » [61].

Caen démoli: Recueil de notices sur des monuments détruits ou défigurés, et sur l'ancien port de Caen · 第 7 / 8 段