lʼAbbaye-aux-Dames avaient eu la bonne fortune dʼéchapper à la
destruction ou aux ravages du temps. M. Le Nourichel nous en a
conservé la physionomie dans un dessin à la mine de plomb, dont la
reproduction lithographique accompagne cette notice [52]. On aperçoit
dʼabord, au centre du dessin, lʼentrée primitive de lʼabbaye,
construction du XIe siècle qui se compose dʼune large porte, dont la
voûte soutient un étage orné dʼarchivoltes. Cette entrée avait cela de
particulier quʼon ne voyait pas à côté dʼelle, comme dans la plupart
des autres maisons religieuses, une autre porte plus petite pour le
passage des piétons. Un corps de logis, moins élevé mais plus long,
flanqué de deux échauguettes et percé de fenêtres grillées, réunit
lʼancienne entrée de lʼabbaye à une tour carrée. Des contreforts
servent dʼappui à la partie inférieure de cette
dernière construction, dont lʼétage le plus élevé est orné
dʼouvertures gothiques. Au sommet règne une balustrade à jour,
rappelant un peu le couronnement des deux tours occidentales de
lʼéglise qui lʼavoisine.
Quel était, dans le système de défense de lʼabbaye, le rôle de cette
tour carrée? Était-ce un donjon proprement dit, ou une tour-réduit,
destinés à commander les dehors et à servir de dernier refuge aux
défenseurs de la place? Rien ne semble lʼindiquer; car on nʼy
découvre ni créneaux, ni meurtrières, ni machicoulis. Comme
lʼAbbaye-aux-Dames était le siége dʼune justice féodale, nous
supposerions plus volontiers que cette tour carrée servait de prison.
Il y a, dʼailleurs, entre sa physionomie architecturale et celle du
donjon du prieuré de St-Gabriel (Calvados), une analogie frappante;
celui-ci, dont lʼusage est bien connu, était divisé en deux étages,
dont le plus élevé communiquait par un trou rond, pratiqué dans la
voûte, avec le cachot où lʼon renfermait les prisonniers. Les deux
constructions ayant de grandes ressemblances, il est permis de croire
quʼelles ont eu aussi la même destination.
Quelle que fût dʼailleurs la destination de cette tour, elle était
assez intéressante pour quʼon prît le soin de la conserver. Reliée par
dʼanciens bâtiments fortifiés à la porte romane de lʼabbaye, elle
nʼoffrait pas seulement un aspect pittoresque; elle avait encore le
mérite de nous présenter nettement le caractère dʼune construction à
la fois religieuse et militaire au moyen âge. Malheureusement les
monuments nʼont pas une destinée beaucoup plus rassurante que celle
des livres, exposés, comme le dit le poète latin, au caprice du sort.
Quand ils ne sont pas victimes de cette force aveugle et
stupide qui sʼappelle la guerre, ils tombent moins noblement, mutilés
par des gens sans goût, ou renversés par des administrations trop
économes.
Rappelons en quelques mots dans quelles circonstances fut écrite cette
triste page de lʼhistoire municipale de Caen. Les bâtiments de
lʼAbbaye-aux-Dames, convertis en casernes pendant la Révolution,
avaient été destinés, par un décret du 21 octobre 1809, à devenir
le dépôt de mendicité de la province. Cet établissement y fut
effectivement créé le 1er février 1812; mais les dépenses
considérables quʼil occasionnait, sans avantage réel pour le
département, en firent demander la suppression, qui eut lieu en vertu
dʼune ordonnance royale du 26 août 1818. Ce fut alors que le Conseil
municipal, sur la proposition du maire, conçut la pensée de conserver
à la ville ce précieux monument, en y établissant son hôpital des
malades. Ce vœu méritait dʼêtre accueilli favorablement, et le
Gouvernement, par une ordonnance du 22 mai 1822, autorisa la
rétrocession des bâtiments aux hospices. Jusque-là rien de mieux: le
projet du Conseil municipal donnait satisfaction aux intérêts
matériels de la cité, sans nuire au côté artistique de la question. Le
point de départ était excellent; mais, en route, on sʼégara en
oubliant de se laisser guider par les règles du goût, quʼon avait
dʼabord hautement proclamées.
Voici, en effet, ce que nous lisons dans le procès-verbal de la
séance du 28 septembre 1821: « Le Conseil a vu avec satisfaction
que tous ces plans et projets ont été si bien combinés que lʼéglise
de Sainte-Trinité sera rendue toute entière au culte divin, et
quʼen même temps ce monument, remarquable sous le rapport des arts
et vénérable par les
souvenirs historiques qui sʼy rattachent, sera dégagé des masures
et constructions inutiles qui en obstruent la vue et lʼaccès. »
Ainsi, pour le Conseil de 1821, lʼancienne porte romane et le donjon
de lʼabbaye, inestimables souvenirs archéologiques, ne sont plus que
des masures et des constructions inutiles! Sʼautorisant de cette
manière de comprendre les beaux-arts, le rapporteur de la Commission
des travaux publics, à la date du 14 mai 1823, sʼécrie quʼil faut
abattre tout ce qui entoure lʼéglise Sainte-Trinité pour « y pratiquer
une arrivée digne de lʼédifice! » Ce cri éloquent est entendu; on
frappe, on pioche, on brise, on abat jusquʼà une nouvelle
délibération du 13 février 1831, où lʼon peut constater que « les
déblais autour de lʼédifice avaient déjà coûté à la ville 30,000 fr.! »
Les déblais, cʼétait la porte du XIe siècle, cʼétait le donjon du
XIVe!... Et dire que la ville, en sʼépargnant cette dépense, aurait
enrichi en même temps notre province de deux rares spécimens de
lʼarchitecture religieuse et militaire au moyen âge!
Lʼhistoire, que le marteau des démolisseurs ne saurait attaquer, nous
dédommage de cette perte par de nombreux et intéressants documents,
dont nous ne pouvons donner malheureusement ici que quelques extraits.
En 1074, quelques années après la dédicace de lʼabbaye, le duc
Guillaume et sa femme assistèrent à la prise de voile de leur fille
Cécile, encore enfant, quʼils destinaient à succéder à la première
abbesse de Sainte-Trinité. Ils firent de très-amples donations à cette
maison religieuse, que leur propre fille devait gouverner treize ans,
jusquʼen 1127. Après la
mort de Mathilde et de Guillaume le Conquérant, leur fils aîné,
Robert, continua leurs générosités et fit à sa sœur diverses
concessions de biens-fonds qui formèrent ce quʼon appela depuis le
bourg lʼAbbesse ou la baronnie de Saint-Gilles. « Parmi les
donations faites à lʼabbaye de Sainte-Trinité par les princes de la
race normande, dit lʼabbé De La Rue, il faut remarquer le droit dʼune
foire de trois jours, la veille, le jour et le lendemain de la
Trinité, pendant lesquels elle avait toutes les coutumes de la ville.
Pour constater son droit, les officiers de la juridiction civile de
lʼAbbesse, et ceux de son officialité, allaient le vendredi, heure de
Vêpres, placer ses armoiries à toutes les entrées de la ville. Pendant
ces trois jours, lʼAbbesse avoit les coutumes, acquits, barrages,
péages, trépas, tavernages par toute la ville et forsbourgs dʼicelle,
avecques la juridiction et cognoissance à ce appartenance, sauf le
fait de lʼeau seulement, et durant tout ledit temps, toute ladite
ville et forsbourgs, sauf ledit fait, sont tenus comme en foire. Aussi
les prévôts ou fermiers du Roi étaient obligés dʼenlever des portes de
la ville les boîtes quʼils y plaçoient pour la perception des droits
royaux et dʼy laisser placer pendant la foire celles des fermiers de
lʼabbaye. LʼAbbesse avait aussi les honneurs militaires pendant le
même temps; et le commandant de la place, quel quʼil fût, allait lui
demander le mot dʼordre, pour le donner à la garnison. »
Cʼest sans doute à cause des droits quʼelles percevaient pendant la
foire Trinité, que les Abbesses prenaient si chaleureusement la
défense. des intérêts de la ville de Caen. On trouve en effet dans le
registre des délibérations de lʼancien hôtel de ville, à la date du 24
mars 1567, une lettre curieuse
de lʼAbbesse de Sainte-Trinité au Connétable, par laquelle elle
le prie de bien accueillir les délégués de la ville, qui sont allés à
Paris pour solliciter le maintien des franchises et immunités de la
cité quʼils représentent.
LʼAbbesse de Sainte-Trinité ne jouissait pas seulement du privilége de
percevoir des droits à certains jour de lʼannée; elle était encore
exempte des impôts payés à lʼentrée de la ville. Pour conserver ce
privilége, elle était tenue de « donner un pain bis au barrier
(lʼemployé chargé de percevoir les impôts aux barrières), par la main
des gens qui apporteraient des blés ou dʼautres vivres à son couvent,
et qui en retournant chez eux devraient apporter ledit pain à la
barrière [53]. » Ces abus durent être modifiés avec le temps; car,
au XVIIIe siècle, nous voyons lʼAbbesse de Sainte-Trinité obligée,
pour jouir de ses anciens priviléges, de sʼabaisser jusquʼau rôle dʼun
fraudeur vulgaire. « La nuit du 1er au 2 décembre 1730, dit une
note du Journal dʼun bourgeois de Caen, les agents de Madame
lʼAbbesse de Sainte-Trinité de Caen ont fait entrer frauduleusement
deux charretées de vin de sept feuillettes chacune dans cette
abbaye, dont les commis à la perception des droits dʼoctroi ont
dressé leur procès-verbal; ce qui a occasionné un grand procès. »
LʼAbbesse avait mauvaise grâce dʼintroduire des marchandises en
contrebande, quand on songe aux énormes revenus dont jouissait encore
son monastère. Guillaume le Conquérant, lors du partage de
lʼAngleterre, avait donné à Sainte-Trinité plusieurs seigneuries dans
les comtés de Dorset, de Devon, de
Glocester et dʼEssex. En 1266, le revenu de lʼabbaye était de 2,500
livres tournois en France, et de 160 livres sterling en Angleterre,
sans compter certaines concessions, parmi lesquelles nous citerons la
jouissance des dîmes de Dives, qui comprenaient nominativement le sel
quʼon y fabriquait et les baleines quʼon y pêchait alors [54].
Au prestige de la richesse se joignait, pour lʼAbbesse de Caen, celui
dʼun pouvoir relativement étendu. Outre la juridiction ecclésiastique
quʼelle exerçait, par un official, sur les paroisses de St-Gilles,
Carpiquet, Ouistreham et Saint-Aubin dʼArquenay, elle avait aussi,
sur ces mêmes paroisses, droit de juridiction civile et criminelle. Au
point de vue religieux elle nʼétait pas moins privilégiée. Lʼabbaye
possédait douze chapelles richement dotées, savoir: huit dans son
enceinte, deux dans son bourg et deux à Ouistreham. Elle avait de plus
sa liturgie particulière. Parmi ses rites singuliers, nous trouvons
lʼusage de la fête des fous, quʼon célébrait le
jour de celle des saints Innocents. « Les jeunes religieuses, dit M.
Vaultier, y chantaient les leçons latines avec farces, cʼest-à-dire
avec intercalation de développements familiers en langue française. On
y faisait figurer une petite Abbesse qui prenait la place de la
véritable, au moment où le chœur chantait le verset: Deposuit potentes
de sede, etc., et la gardait jusquʼau retour de ce même verset, à
lʼoffice du lendemain. » Cette cérémonie avait tant dʼattrait quʼelle
attirait du dehors de nombreux spectateurs. Dans une enquête faite par
le grand bailli de Caen en 1399, nous voyons un des témoins déposer
« quʼun tel était né le jour des Innocents, parce quʼil se souvenait
quʼil était allé ce jour là à lʼabbaye de Sainte-Trinité voir les
esbattemens quʼon y faisoit lors. »
Les religieuses de Sainte-Trinité devaient avoir un certain goût pour
les spectacles; car elles ne se contentaient pas des divertissements
quʼon donnait à lʼabbaye. Dans les Comptes de lʼabbaye, de 1423, on
voit lʼAbbesse sortir de son monastère, pour assister, dans un des
carrefours de la ville, au Miracle de Saint-Vincent, et donner aux
acteurs, pour elle et la religieuse qui lʼaccompagnait, une somme de
10 sous « équivalente, dit M. De La Rue dans ses Essais sur Caen,
à 7 l. 14 s. de notre monnaie actuelle. »
Les Abbesses avaient une maison de campagne à Ouistreham, où elles
allaient séjourner et prendre des vacances. Quelquefois leurs absences
étaient plus longues, et leurs voyages plus lointains. Comme
Sainte-Trinité possédait de riches seigneuries en Angleterre, ses
Abbesses passaient souvent en ce pays, avec une suite plus ou moins
nombreuse, pour y surveiller Iʼadministration de leurs biens. Sous
prétexte dʼaffaires,
elles savaient mêler, selon le conseil du poète, lʼutile à
lʼagréable; et leur éloignement durait quelquefois près dʼune année.
Cʼest ainsi que lʼabbesse Georgette du Molay-Bacon nous raconte, dans
le journal de son voyage, quʼembarquée au port de Caen, le 16 août
1370, ayant à sa suite quinze personnes, pour aller à son manoir de
Felsted, dans le comté dʼEssex, elle ne revint en France quʼà la
Trinité de lʼannée suivante [55].
Telle abbesse, telles religieuses. Celles-ci ne connaissaient pas les
rigueurs du cloître. « Elles pouvaient recevoir leurs parents et leurs
amis dans leurs appartements, dit M. Vaultier, et avaient, presque
toutes, des nièces quʼelles élevaient. Elles assistaient en corps aux
processions publiques de la ville. Il y avait des jours où elles
allaient prendre lʼair dans un jardin peu éloigné de leur monastère. »
On ne sʼétonnera guère de voir tant dʼabus sʼintroduire dans les mœurs
du cloître, quand on saura que lʼabbaye de Sainte-Trinité se recrutait
parmi les familles des seigneurs normands, qui apportaient à la
communauté, en lui amenant leurs filles, de généreuses donations.
Comme le monastère ne devait recevoir que des filles nobles, il fut
alors et a continué dʼêtre appelé depuis vulgairement
lʼAbbaye-aux-Dames.
La plupart des religieuses, ayant reçu une instruction soignée,
consacraient leurs loisirs à lʼétude des belles-lettres. Elles
écrivaient en latin sur des rôles une chronique de leur abbaye, qui a
été malheureusement détruite. Lʼabbé De La Rue nous apprend aussi
quʼelles se faisaient écrire des vers latins par
différents ecclésiastiques. Nous ne savons si le français leur était
moins familier; mais on pourrait le croire, quand on voit quʼelles
faisaient appel aux poètes du dehors pour écrire des vers de
circonstance. M. de Quens mentionne en effet, dans un de ses
manuscrits, un sieur P. Le Petit, ancien recteur à Alençon, qui « se
mêlait de poésie et fournissait de petites pièces de vers à
lʼAbbaye-aux-Dames pour les fêtes de lʼAbbesse et autres. »
Comprenant que richesse oblige, comme noblesse, les Abbesses de Caen
se firent toujours remarquer par une généreuse hospitalité. Lʼabbaye
de Sainte-Trinité reçut des hôtes célèbres. En 1450, pendant le siége
de Caen, Charles VII vint loger quelquefois dans lʼenceinte du
monastère. Les anciens registres de lʼhôtel-de-ville nous apprennent
que la duchesse de Guise descendit le 19 août 1678 à lʼabbaye de
Sainte-Trinité où M. de La Croisette et les échevins vinrent lui
présenter les civilités de la ville et lui offrir une douzaine de
bourses et six douzaines de boîtes de confitures. » La nomenclature
de tous les personnages illustres, qui séjournèrent à
lʼAbbaye-aux-Dames, dépasserait les limites de cette courte notice,
que nous terminerons en rappelant que Charlotte de Corday y a laissé
un long souvenir.
LA PORTE-NEUVE
[Illustration: LA PORTE-NEUVE DITE DES PRÉS]
LA PORTE-NEUVE
DITE DES PRÉS
CONSTRUITE VERS 1590, DÉMOLIE EN 1798.
COMME les villes ne sont que trop souvent flattées par les
artistes et géomètres, qui se chargent dʼen dresser le plan ou dʼen
reproduire des vues pittoresques, nous devons quelque
reconnaissance au sieur de Belleforest pour nous avoir donné le vray
Pourtraict de la ville de Caen en 1562. Cʼest en effet vers cette
époque que Ch. de Bourgueville, sieur de Bras, lieutenant général
du bailliage de Caen, communiqua au fameux compilateur les notes et le
plan dont celui-ci se servit pour écrire la description de Caen, qui
figure dans le premier tome de sa Cosmographie. En examinant lʼaspect
général de ce plan, on voit que la ville était alors divisée en deux
parties qui affectaient chacune la forme ovoïde: lʼancien Caen au
nord; au sud, le vaste quartier de lʼîle St-Jean, ainsi nommé parce
quʼil était
complètement entouré, tant par le lit principal de lʼOrne, que par un
de ses bras détourné en lʼannée 1104 sur lʼordre du duc Robert.
Considérées dans leur ensemble, ces deux parties de la ville
ressemblent à une mappemonde en deux hémisphères, dont le point de
contact, ou, si lʼon veut, la charnière, serait représenté par les
arches du pont St-Pierre, sur lequel sʼélevait lʼancien
hôtel-de-ville.
Cette vue de Caen, à la fin du XVIe siècle, arrachait des cris
dʼadmiration au patriotisme de M. de Bras, son vieil historien.
« Cette ville, dit-il dans ses Recherches et antiquitez de la
ville de Caen [56], au jugement de chascun qui la voit et la
contemple, est lʼune des plus belles, spacieuse, plaisante et
délectable que lʼon puisse regarder, soit en situation, structure de
murailles, de temples, tours, pyramides, bastiments, hauts pavillons
et édifices, grandes et larges rues..... » Cette nouvelle merveille
du monde avait cependant – que les mânes du vénérable historien nous
pardonnent – un défaut capital dans son système de fortifications. Le
Pré de lʼIsle et les Petits-Prez, situés entre lʼOdon et le bras
détourné de lʼOrne, et qui formaient une sorte de triangle, dont le
sommet touchait au pont St-Pierre, tandis que leur base sʼappuyait aux
grandes prairies, avaient lʼinconvénient de sʼenfoncer comme un coin
jusquʼau cœur de la place. Maître de cette position, lʼennemi devait
bientôt lʼêtre de la ville.
Les Anglais se chargèrent, en 1417, dʼen faire la preuve lamentable.
Le jour de lʼassaut général, leur premier soin fut de sʼemparer du Pré
de lʼIsle pour sʼinterposer entre les deux parties de la ville.
Malgré la résistance acharnée des habitants,
Henri V ne tarda pas à forcer le rempart des Jacobins et à rejoindre
son frère, le duc de Clarence, qui était entré par escalade dans lʼîle
St-Jean, du côté des quais. Se jeter de là, par le pont St-Pierre,
dans lʼintérieur de lʼancienne ville et sʼen emparer, ce nʼétait plus
et ce ne fut, en effet, que lʼaffaire de quelques heures de combats
sanglants.
Le vice essentiel du système de défense de la ville ne pouvait être
démontré dʼune façon plus cruellement victorieuse. Les habitants de
Caen se souvinrent de la leçon et, pour en tirer profit, il ne leur
manqua que lʼargent et lʼoccasion. On les voit, en effet, à peine
remis des désastres de lʼoccupation anglaise, essayer, en 1495, de
« clore les Petits-Prez et dʼen faire une partie de la ville [57]. » En
1512, au dire encore de Huet, le seigneur de la Tremouille construit
un boulevard entre le Pré de lʼIsle et les Petits-Prez. Et ce fut tout
jusquʼen lʼannée 1590. Les pestes affreuses qui dépeuplèrent la ville
à plusieurs reprises, la grande misère qui les accompagna et les
suivit, les impôts écrasants, les guerres de religion, ne laissèrent
sans doute aux administrateurs de la ville ni assez de répit, ni assez
de ressources, pour achever ou perfectionner les premiers essais de
fortification quʼon avait entrepris du côté des prairies, entre
lʼOdon et le canal Robert.
Un grand événement historique vint donner une impulsion nouvelle aux
projets de fortifications étudiés par les échevins de la ville de
Caen. Après lʼassassinat dʼHenri III par Jacques Clément, Henri de
Bourbon, premier prince du sang de la maison de France par son père,
sʼempressa dʼenvoyer, le 2 août 1589, aux corps de ville du royaume,
une lettre circulaire [58]
dans laquelle il faisait, pour la première fois, acte
de roi, et promettait aux communes qui contiendraient « son peuple en
son obéissance » de les « soulaiger et gratiffier. » Enchantés de
cette promesse, les échevins de Caen sʼempressèrent de prendre au mot
le nouveau roi. « Nous vous supplions de croire, lui dirent-ils dans
une lettre du 19 août 1589 [59], que nous continuerons à vous obéir
et servir en la même fidélité et obéissance que nous avons toujours
portée aux rois, vos prédécesseurs, à quoi nous sommes dʼautant
plus incités par le bon traitement et gratification quʼil plaît à V.
M. nous promettre en ce qui concerne le particulier de notre
ville... » En même temps, en bons normands ferrés sur le droit, qui
pensent quʼune parole écrite vaut mieux quʼun engagement verbal,
fût-il dʼun prince, ils énumérèrent, dans une instruction, les
gratifications quʼils entendaient réclamer en échange de leur
fidélité. Le chapitre en serait long à transcrire. Pour la ville, ils
réclamaient la tenue des États de la province de Normandie,
lʼétablissement définitif des Cours souveraines transférées de Rouen;
pour les bourgeois de Caen, lʼexemption de certaines tailles et du
service du ban et arrière-ban; pour les échevins, douze lettres
dʼanoblissement, pour eux ou pour leurs amis. « Le tout,
avaient-ils soin dʼajouter, en considération et pour remarque de la
fidélité et obéissance que lesdits habitants de Caen ont toujours
portée à leurs rois et princes. »
Devant de si touchantes marques de dévouement, Henri de Bourbon se
sentit fort à lʼaise pour imposer à son tour
ses conditions. Il fit sans doute remarquer aux échevins quʼil voulait
bien accepter la fidélité dʼune ville, qui se montrait si ouverte dans
ses prétentions, pourvu quʼelle consentît à être fermée aux
entreprises des ligueurs qui couraient la campagne. Si nous ne
trouvons aucune trace dʼune pièce semblable dans les registres de
lʼancien Hôtel-de-Ville, nous y rencontrons, en revanche, une lettre
dʼHenri IV, du 30 janvier 1593, qui prouve que le prétendant à la
couronne de France avait depuis longtemps donné des ordres aux
échevins de Caen, soit pour la réparation des anciens remparts, soit
pour lʼétablissement de nouvelles lignes de défense.
« Chers et bien amés, leur écrivait-il, nous avons vu le dessin
que le sieur de La Vérune nous a envoyé par le sieur du Bois de la
fortification de notre ville, château et faubourgs de Caen, et
particulièrement entendu dud. sieur du Bois lʼavancement que vous
avez déjà donné à lad. fortification; chose qui nous a été bien
agréable, et dʼautant que le parachèvement de lad. fortification est
très-requis pour votre conservation et pour le bien de notre
service. Nous avons bien voulu vous exhorter par la présente à y
faire travailler diligemment et vous assure que de notre part nous
vous aiderons en ce que nous pourrons pour la rendre au plus tôt en
défense. Donné à Chartres. »
Cette lettre inédite dʼHenri IV renferme plus dʼun enseignement. Elle
nous apprend dʼabord quʼil se faisait tenir depuis longtemps au
courant des ouvrages de défense, quʼon avait commencés à Caen, entre
la porte du vieux St-Étienne et le champ de foire, et quʼil y prenait
beaucoup plus dʼintérêt que les habitants eux-mêmes. On y devine, sous
lʼarrangement
poli de la phrase officielle, quʼil songeait bien plus au bien de
son service quʼà la « conservation » proprement dite des bourgeois
de Caen. Mettre la ville, qui sʼétait donnée à
lui le moins gratuitement possible, à lʼabri dʼun coup de main
des ligueurs qui rôdaient dans les environs, telle était sa vraie, sa
seule pensée. Et pour obtenir ce résultat, il promettait aux bourgeois
de les « aider en ce quʼil pourrait » dans le travail des
fortifications. Cependant comme les habitants de la vieille cité
bas-normande étaient gens pratiques et hommes dʼaffaires, ils ne
prirent guère en considération des assurances qui ne reposaient que
sur la parole royale. Ils voyaient bien ce que leur coûteraient les
fortifications, mais ils voyaient moins clairement le bénéfice quʼils
étaient appelés à en tirer. Aussi, malgré la lettre missive du maître,
ils montrèrent peu dʼenthousiasme pour lʼœuvre recommandée. Pour
triompher de leur mauvaise volonté, il ne fallut rien moins quʼune
ordonnance sévère, que MM. Vauquelin, lieutenant général, de La
Serre, avocat du roi, et du Bois-Couldrey, commissaire du roi, au
fait des fortifications, firent publier à son de trompe dans les
rues.